‹ Quarante mille francs de dotChapitre 2 sur 3 · H.-F. DUCRAY · texte numérisé non relu

H.-F. DUCRAY

Ayant achevé sa lecture, le notaire remit le testament dans sa poche, boutonna sa redingote et revint s'asseoir entre le maire et le curé ébahis. Tous deux, ne sachant comment exprimer leur joie, se regardaient la bouche et les yeux grands ouverts. Ils étaient comme pétrifiés. La femme de Loth, tournée vers Sodome dévastée par le feu du ciel, ne devait pas avoir plus d'immobilité qu'eux.

M. Mimard les examinait l'un après l'autre avec un sérieux difficile à garder. Vingt autres à la place du flegmatique notaire auraient ri à se tenir les côtes.

M. Saugerot comprit le premier, en voyant la curieuse figure que faisait le maire, qu'ils devaient être fort drôles tous deux. Il s'empressa d'ouvrir sa tabatière, dans laquelle il plongea son pouce et son index.

— Enfin, dit-il après avoir rempli son nez, je vais donc avoir mes orgues.

— Je vais donc avoir ma pompe, fit le maire, qui, par paresse d'esprit, répétait souvent- les phrases du curé en les appliquant à ce qu'il voulait dire.

— Messieurs, dit le notaire, vous avez entendu la lecture du testament, vous connaissez les dernières volontés de Ducray ; il ne nous reste plus qu'à les exécuter scrupuleusement. Les différentes sommes dont il est fait mention dans ledit testament olographe sont en dépôt chez moi en espèces ou représentées par des titres. Je remettrai à vous, monsieur Saugerot, quinze mille francs, et à vous, monsieur Gousselet, huit mille francs.

— Lundi, je ferai le voyage de Mirecourt pour / commander mon orgue, dit le curé.

— Demain, j'irai à la ville acheter ma pompe, lit le maire.

— N'oubliez pas, reprit le notaire, que la teneur ies articles 4 et 5 du testament ne doit être connue que de nous trois.

— Singuliers articles, fit le maire. Qu'en pensezvous, monsieur le curé ?

— - Mais je les trouve excellents pour mon organiste.

— Notre organiste, s'il vous plaît, monsieur le curé.

— Soit. Seulement, je ne comprends pas bien Futilité du secret.

— C'est la volonté du testateur, dit le notaire.

— Quarante mille francs, mes amis, c'est fort joli, reprit M. Gousselet en faisant claquer sa langue contre son palais. Quel beau cadeau de noces !...

— Sans compter le traitement, huit cents francs par an, ajouta le cure.

— C'est bien là une idée de vieux garçon, dit le maire.

— Oh I il y a certainement dans cette clause singulière une intention cachée, reprit M. Saugerot. Qu'en dites-vous, Mimard ?

— Peut-être, répondit le notaire, toujours impassible. Mais, qu'importe ? Ducray a assuré le bonheur de deux jeunes gens.

— Le bonheur n'est pas dans la fortune, répliqua M. Saugerot.

— Elle donne au moins l'indépendance, monsieur le curé.

— Mimard a raison, dit le gros maire, la fortune, c'est tout.

M. Saugerot fît une grimace en entendant proférer un semblable blasphème.

M. Gousselet se mit à rire, croyant avoir dit une chose superbe. Le curé reprit :

— Le Maître a dit : « Ne vous attachez pas aux biens périssables de ce monde ; amassez-vous des trésors dans le ciel, ceux-là ne craignent ni les voleurs, ni la rouille. »

•— Oui, il y a cela dans l'Évangile, monsieur le curé. Ce sont de belles paroles, j'en conviens ; mais croyez-vous qu'un pauvre diable, qui ignore la veille s'il pourra manger le lendemain, saurait les comprendre ?

— Pourquoi pas ? pourquoi pas ?

— Parce que promettre à manger dans l'autre monde à un malheureux qui jeûne en celui-ci, est une ironie cruelle. N'est-il pas vrai, Mimard ?

— C'est mon avis.

— Matérialistes ! murmura le curé.

Mais il n'osa pas hasarder une nouvelle citation.

— Mon cher monsieur Gousselet, reprit-il après un moment de silence, puisque vous allez demain à la ville, voudrez-vous vous charger d'une lettre?

— Gomment donc ! avec plaisir.

— Un professeur de musique du lycée est mon ami ; je veux le prier de nous trouver une organiste.

— Une jeune fille âgée de moins de vingt ans;-^ dit le notaire.

— Je ne l'avais pas oublié, monsieur Mimard, fit le curé avec un peu de dépit.

— C'est possible, répliqua le notaire ; mais en veillant à ce que les clauses du testament soient rigoureusement suivies, je fais mon devoir.

— Pardine ! elle ne sera pas difïicile à trouver, dit M. Gousselet ; huit cents francs par an et. .

— C'est tout, interrompit le notaire; elle doit ignorer le legs qui la concerne.

— Quel homme intraitable vous êtes, Mimard ! dit M. Saugerot.

— Je suis l'exécuteur testamentaire, repondit le notaire avec son llegme ordinaire.

— Pour quelle époque voulez-vous avoir votre organiste? demanda-t-il.

— Pour Pâques. C'est aujourd'hui le 6 février ; mes orgues pourront être terminées et placées dans l'église pour ce grand jour.

— Oh ! j'aurai ma pompe bien longtemps avant, dit M. Gousselet.

— Assurément, fît le notaire toujours très sérieux.

Le curé laissa courir sur ses lèvres un sourire ironique.

— C'est égal, Ducray va nous manquer pour faire notre partie le soir, reprit-il.

— C'est vrai, appuya M. Mimard.

— Nous le remplacerons, dit le maire.

— Par qui ?

— Il y a l'instituteur.

Le curé fit une grimace et cligna des yeux.

— M. Saugerot n'approuve pas votre choix, dit le notaire.

— Ah ! c'est juste, M. le curé et le maître d'école ne sont pas bien ensemble. N'y pensons plus.

— Bast ! nous ferons la partie à trois.

— Il le faudra bien.

Les trois amis se séparèrent après s'être serré la main.

Le notaire rentra chez lui en songeant au travail qu'il tracerait à son clerc le lendemain.

Le curé entendait déjà les orgues saluant l'entrée de l'évéque dans son église. Il quittait la com-

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mune de Yimeux pour se parer du camail de chanoine. Le rêve l'avait si bien enlevé à la réalité, que lorsqu'il arriva à la porte de la cure, il fut un instant sans pouvoir reconnaître le lieu où il se trouvait.

Cette nuit-là, le maire eut des songes fantastiques. Un village était en feu et sa pompe fonctionnait ; il se montrait et l'incendie s'éteignait comme par enchantement. Le préfet venait dîner chez lui, à Vimeux, embrassait madame Gousselet sur les deux joues, buvait sans façon son vieux vin réservé pour les grandes circonstances et lui donnait de petites tapes sur le- ventre en l'appelant papa Gousselet. Il se trouvait à un bal de la préfecture et il dansait un pas d'été avec la femme d'un général. Un essaim de jeunes filles, coquettes et gracieuses, se balançaient autour de lui ; puis, prenant des ailes de sylphides, elles s'envolaient avec lui à travers des guirlandes de fleurs merveilleuses aux parfums inconnus. Pendant ce temps, madame Gousselet l'appelait à grands cris et se plaignait de son abandon. Enfin le ruban rouge de la Légion d'honneur brillait à la boutonnière de sa grosso veste, et tous les habitants de Yimeux s'inclinaient devant lui.

Le lendemain, dès le matin, il fît atteler un cheval à son cabriolet et partit pour la ville, où il acheta sa pompe à incendie.

M. Sauge rot fit, de son côté, le voyage de Mire* court, la ville des luthiers, et s'entendit avec un des principaux fabricants pour la confection des orgues qui devaient bientôt retentir sous la voûte de sa petite église.

Comme quoi M. le maife gronda son âls et battit son ohiea.

Un matin, Tabbé Saugerot vint trouver M. Gousselet.

La figure du maire, vermillonnée plus encore ifue d'habitude, était toute réjouie.

— Je parie que vous n'êtes pas allé voir ma pompe, dit-il au curé.

— Le temps m'a encore manqué ; je suis si occupé ces jours-ci...

— C'est ma foi vrai ; j'oubliais que nous sommes dans là semaine sainte.

— Et puis j'ai dû chercher un logement convenable pour l'organiste.

— Ah ! on a donc fini par en trouver une ?

— Oui, mais jeune, bien jeune.

— Quel âge ?

— Dix-sept ans.

— Dix-sept ans ! mais c'est parfait ; elle remplit admirablement la condition imposée par Ducray.

— Il est vrai qu'elle aura sa mère près d'elle, car

VOUS comprenez qu'une enfant si jeune, seule...

— Eh bien, n'allons-nous pas devenir, vous et moi, ses protecteurs ?...

— Sans doute.

— Alors son logement est trouvé ?

— Oui.

— Vous n'avez pas perdu de temps.

— Il le fallait : ses meubles arrivent demain dans la journée, et samedi soir elle-même sera ici.

— C'est fort bien. Et où demeurera-t-elle ?

— Chez la veuve Mathié, à moins que vous n'y voyiez quelque empêchement.

— Du tout, du tout.

— C'est d'ailleurs la seule maison de Vimeux où il y ait deux chambres non occupées, propres et assez vastes. Mais vous n'êtes pas sans les connaître ?

— Pardine 1 c'est moi qui ai donné l'idée à Mathié de les faire construire en élevant sa toiture ; il y a de cela bientôt vingt ans. C'est quand, à son commerce d'épicerie, il a joint un débit de vins et liqueurs. Mathié était un garçon entreprenant et intelligent qui aurait enrichi sa femme et son fils si la mort n'était pas venue le prendre trop tôt. Notre musicienne sera là délicieusement, monsieur le curé.

— Et puis, elle n'aura qu'un pas à faire pour se rendre à l'église, ajouta M. Saugerot.

— Vos orgues, monsieur le curé, où en sontelles ?

— Ce soir tous les travaux seront terrriinés. Je viens précisément vous inviter à venir les entendre demain. Le facteur est assez bon musicien, il doit les essayer en présence de toute la population de Vimeux.

— Vous pouvez compter sur moi, monsieur le

âO QUARANTE MILLfe iFRÀÏ^Cê èÈ »«%

curé. A mon tour, je vous invite pour demain à assister à la manœuvre de ma pompe et de mes pompiers.

— A quelle heure ?

— A dix heures précises.

— Dix heures I mais votre heure est justement la mienne.

— C'est fâcheux, dit le maire.

-^ Très fâcheux, reprit M. Saugerot, car la moitié des habitants sera près de la pompe.

— Eh mais, j'y compte bien, fit le maire.

— Cependant,' mon cher Gousselet, je veux que tout le monde soit à l'église à dix heures. Je ne vois qu'un moyen d'arranger les choses.

— Lequel?

— Il faut changer votre heure.

— Y pensez-vous, monsieur le curé ? Mes pompiers sont prévenus.

— Vous leur donnerez contre-ordre.

— Moi, le maire, donner un contre-ordre,jamais 1

— Il le faut pourtant.

— Impossible, monsieur le curé.

— Voyons, papa Gousselet, vous ferez jouer votre pompe après midi. Qu'est-ce que cela vous fait ?

— A dix heures, pas une minute plus tard.

— Gousselet, changez votre heure.

— De par tous les diables, non !

— Monsieur le maire, dit M. Saugerot, piqué, vous êtes un entêté !

— Monsieur Saugerot, je suis le maire de Vimeux, dit M. Gousselet, qui essaya de prendre une pose magistrale.

— C'est bien, reprit le curé devenu blême.

Il sortit en lançant au maire un regard furieux. Celui-ci toussa, cracha, ô'àllongea dans son fau-

teuil en bâillant, ferma les yeux et s'endormit.

Le lendemain, la petite population de Vimeux s'agitait d'une façon tout à fait inaccoutumée. Les maisons étaient désertes et dans les rues on voyait courir les habitants endimanchés. Les uns se rendaient à l'église et les autres se dirigeaient du côté opposé, vers le lieu indiqué par le maire pour rendez-vous aux pompiers.

Un peu avant dix heures, la pompe arriva, traînée par quatre hommes aux bras robustes. Les autres pompiers, sur deux lignes, suivaient derrière au pas gymnastique. Tous étaient en petite tenue : pantalon de coutil grîs, brodequins ferrés, veste ronde en drap bleu et casque étincelant au soleil.

M. Gousselet ne tarda pas à apparaître, appuyé sur un bâton de cornouiller. En raison de la circonstance, il avait cru devoir ceindre ses reins de l'écharpe tricolore, afm d'en imposer à l'assemblée d'abord, et ensuite pour se faire honneur à luimême.

Les cris joyeux d'une trentaine de gamins avaient accueilli les pompiers ; ceux-ci, à leur tour, saluèrent l'apparition de M. Gousselet en criant de toute la force de leurs poumons : Yive monsieur le maire !

M. Gousselet arrondit son ventre en se redressant, et, tout fier de son importance, salua de la main à droite, à gauche, devant et derrière.

Alors l'assistance devint silencieuse, à l'exception des gamins, qui, se poussant les uns sur les autres pour avancer plus près, roulaient jusque dans les jambes des pompiers en braillant comme des perdus.

Mais M. Gousselet était indulgent pour le qUart d'heure ; il laissa rouler et piailler là marmailîéj

puis, profitant d'un moment de calme, il dit :

— Messieurs, depuis que je suis chargé de l'administration de la commune, vous devez tous me rendre cette justice que je n'ai rien négligé pour la rendre florissante et la mettre au niveau des plus importantes du département. Non seiilement j'ai réparé tous vos chemins vicinaux, mon zèleu fait ouvrir deux nouvelles voies de communication de la plus grande utilité. Je vous ai forcés,^ dans votre intérêt bien entendu, à blanchir les façades de vos maisons. Après quelques procès-verbaux, la maraude a complètement disparu de la commune. Chaque année, vous récoltez une grande quantité de fruits, parce que j'ai soin de surveiller moi-même l'échenillage. Enfin, deux fois par an, accompagné d'un homme compétent, je fais la visite des cheminées du village. Mais, malgré ces sages précautions, un incendie peut éclater tout à coup; c'est pourquoi, me préoccupant toujours de l'intérêt public, la pompe que la commune attend depuis plus d'un siècle est aujourd'hui devant vous. Messieurs, j'ai pour le bien-être à venir de Yimeux beaucoup d'espérances qui se réaliseront. Continuez donc à m'accorder votre considération et à vous montrer, comme par le passé, obéissants et respectueux envers celui qui se dit avec satisfaction le maire de Yimeux.

Après ces paroles improvisées et bien senties, M. Gousselet s'arrêta pour souffler et s'essuyer le visage, car il suait à grosses gouttes. Gela fait, il se tourna vers le capitaine des pompiers et lui dit:

— Allons, capitaine, faites exécuter quelques mouvements à votre compagnie.

Le capitaine ouvrit de grands yeux et ne bougea pas plus qu'une borne.

— Vous ne m'avez donc pas entendu ? cria M. Gousselet.

— Pardon, monsieur le maire, mai.s je n'ai pas compris.

— Je vous ai dit de faire exécuter quelques mouvements à votre compagnie.

Le pauvre capitaine, ne sachant que dire, continuait à garder son immobilité, droit comme un i et le poing sur la hanche.

— Gomment, pour un ancien militaire, reprit M. Gousselet en haussant les épaules, vous ne savez pas dire : Portez arm.es ! Présentez armes !...

— Mais, monsieur le maire, hasarda le malheureux pompier, mes hommes n'ont pas d'armes . ils ne portent que des seaux.

— Ah ! c'est juste, fit le maire. Eh bien, faitesleur former un carré.

— Pompiers, faites un carré I cria le capitaine d'une voix de tonnerre.

Aussitôt la compagnie, docile à la voix de son chef, se mit en mouvement. Les hommes se jetèrent les uns sur les autres, se heurtant, se bousculant, se marchant sur les pieds. Quelques coups de poing furent échangés dans la mêlée et plus d'un casque roula dans la poussière. Le capitaine ne put y tenir ; au grand scandale du maire, il partit d'un formidable éclat de rire.* Les spectateurs trépignaient, criaient, hurlaient en se pâmant d'aise. Seul, M Gousselet, le plus gros rieur de la commune, ne riait pas du tout. 11 est vrai que l'écharpe qu'il portait commande la gravité.

En ce moment môme, une autre scène toute différente se passait dans l'église. Les orgues, animées sous les doigts du musicien, faisaient entendre leurs accords bruyants et harmonieux. Les auditeurs émerveillés pleuraient d'attendrissement.

L'abbé Saugerot paraissait transfiguré et jouir, par avance, des huit béatitudes.

Or, un des chantres de la paroisse, grand bavard et diseur de riens, voulant être, sans doute, le premier à parler du merveilleux effet produit par la musique sur les bonnes femmes de Yimeux, ce chantre, disons-nous, sortit de l'église et s'en alla jusqu'à l'endroit où se carrait le premier magistrat du village. Il y arriva au milieu de l'hilarité générale dont il eut grand soin de prendre sa bonne part. — Le chantre avait l'habitude de ne se jamais rien refuser. — Ensuite, avec un enthousiasme exalté, il raconta ce qu'il avait vu et entendu à l'église. En quelques secondes, ses paroles, volant de bouche en bouche, furent connues de tout le monde. La foule s'ébranla avec un ensemble parfait, et, en un clin d'œil, le maire se trouva seul avec ses pompiers et quatre ou cinq gamins qui ne pouvaient se rassassier de voir luire au soleil les beaux casques de cuivre.

Décidément, le maire et sa pompe n'étaient pas heureux ; le curé et ses orgues l'emportaient.

M. Gousselet, se voyant abandonné par son cortège, jugea inutile de donner le jeu de la pompe en spectacle aux saules et aux peupliers qui bordaient la rivière ; il ordonna de ramener la machine et s'en retourna chez lui de fort mauvaise humeur. Il se mit sur son fauteuil pour faire un somme ; mais un horrible cauchemar vint le tourmenter, si bien qu'à son réveil sa mauvaise hu-» meur était changée en colère furieuse. Il avait rêvé' que tous les gamins de Yimeux le poursuivaient de hueés et de coups de si Het. Quelques-uns, s'approchant audjiicieusement de lui, tiraient les bas-| ques de sa veste et lui pinçaient les mollets, ven-'dant que M. Saugerot monté sur le parapei qui

entoure l'église, applaudissait des deux mains. Dans la soirée, M. Gousselet rencontra le curé dans la rue ; ils se saluèrent froidement, et, pour la première fois, passèrent sans se parler. M. Saugerot, malgré son triomphe, n'avait pas oublié l'obstination du maire, et celui-ci, blessé dans son amour-propre extrêmement susceptible, n'essayait pas d'étouffer la colère qui grondait en lui. S'il avait été abandonné et ridicule, il ne pouvait s'en prendre, selon lui, qu'à M. Saugerot. Le salut du curé, accompagné d'un sourire moqueur, venait encore de l'exaspérer davantage, car il avait senti le rouge monter à son front. Il rentra chez lui, roulant toutes sortes de projets de vengeance dans sa tête.

— Sa conduite est indigne, disait-il en parlant de M. Saugerot, il m'a insulté, moi, le maire I... C'est un ingrat, un faux ami, un...

Et il jura de ne le revoir jamais, quand même ses soirées et sa chère partie d'écarté devraient en souffrir.

Son souper n'étant pas encore prêt, il chercha querelle à la servante, qui s'enfuit prudemment à la cuisine. Madame Gousselet essuya quelques rudes apostrophes en allant donner à manger à ses poules. Mais l'orage grondait et ne pouvait manquer d'éclater. M. Léon Gousselet arriva à propos pour recevoir l'averse.

— Où étais-tu ce matin, à dix heures ? lui demanda rudement son père.

— A l'église, répondit le jeune homme.

,— A l'église, malheureux! Et tu oses l'avouer!... Je ne savais pas que j'avais un ennemi dans mon propre fils ; non, je ne le savais pas. Ta place n'était-elle pas à côté de ton père ? Réponds. A l'église !... Oh ! il ne me manquait plus que cette

dernière humiliation... Quand tu me regarderas avec de grands yeux hébétés, me verras-tu autrement que je ne suis ? Va, j'ai dépensé des sommes folles pour te faire instruire, pour te rendre homme, et je n'ai réussi qu'à faire de toi un sot.Ote-toi de ma présence, va-t'en ; JQ te renie pour mon fils.

Le jeune homme s'en alla, en effet, en haussant les épaules. Mais avant qu'il eût fermé la porte derrière lui, Lindor, le chien de chasse favori du piaire, s'était précipité dans la chambre en bondissant de joie. Suivant son habitude, il essaya de toucher avec sa langue le nienton de son maître ; malheureusement pour lui, M. Gousselet n'était pas d'humeur à goûter ses familiarités inconvenantes; il lui envoya, au beau milieu du ventre, le plus splendide coup de pied qu'un chien eût jamais reçu. Ordinairement caressé, Lindor s'imagina sans doute que son maître venait de lui faire une caresse d'un nouveau genre, car il se coucha aussitôt sur son ventre et fit frétiller sa queue en signe déplaisir. Mais M. Gousselet ne vit qu'une bravade dans la soumission du chien; il s'empara d'une houssine et en cingla vigoureusement les côtes de l'animaL Forcé de comprendre qu'il était réellement battu, le pauvre Lindor se mit à pousser des cris féroces en tournant autour de la chambre. Il s'élança par la fenêtre et tomba sur le dos de madame Gousselet, qui fit la culbute, avec sa corbeille remplie d'avoine, au milieu de sqs volailles effarouchées.

Pendant ce temps, M. le maire, qu'on venait de servir, oubliait toutes ses contrariétés en s§ VflQt" tant à table.

Après le souper, il s'installa dans son fauteuil, le journal à la main ; mais tant de pensées se heur«

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taient daiis son cerveau qu'il ne songea point s* lire les nouvelles diverses. Au bout d'une heure de réflexions pénibles, M. Gousselet jugea que le meilleur parti à prendre était d'allpr se mettre au lit et de ibiea dormir, aUn de ne plus penser à riea.

Où Ton Toit maître Mimard hasarder un eourire.

La bouderie du maire et du curé aurait pu se prolonger longtemps si le notaire n'avait eu le bon esprit d'intervenir. Le lendemain, il fit une visite à M. Saugerot et obtint de lui la promesse qu'il viendrait chez le maire le soir même. Du reste, M. Saugerot n'eut pas de peine à se rendre au désir du notaire : peu habitué à la solitude, il commençait à s'ennuyer passablement.

Les deux amis se réconcilièrent en se donnant une poignée de main. M. Gousselet en fut quitte pour un sermon assaisonné de trois ou quatre citations latines ; il supporta le tout fort patiemment, car la démarche du curé avait satisfait son amour-propre.

Le samedi arriva. Les Vimeusains savaient tous que l'organiste et sa mère étaient attendues la veille de Pâques. Depuis quelques jours, la jeune fille était le sujet de toutes les conversations. L'arrivée de deu?î étrangères, venant de Paris surtout,

n'était-elle pas un événement assez important pour mettre en émoi toutes les bonnes gens du pays ?

On se demandait :

« L'organiste est-elle jolie ? Sera-t-elle fîère ? a

Les femmes se disaient entre elles :

« Elle doit s'habiller comme une princesse ; ces petites filles de la ville ne songent qu'à la toilette. »

Une chose qui était facile à prévoir, c'est le grand nombre des envieuses qui jalousèrent la veuve Mathié.

Donc, le samedi soir, vers six heures, un rassemblement de curieux commença à se former dans la rue, à une petite distance de la maison où devaient descendre l'organiste et sa mère. On parlait avec de grands gestes et une animation extraordinaire. Parfois, une grosse plaisanterie, excitant la gaieté, faisait éclater de bruyants éclats de rire.

— Ah ça, dit un jeune paysan d'une voix nasillarde et avec un petit rire niais, nous attendons l'organiste; nous serions bien attrapés si elle n'arrivait pas ce soir.

— M. le curé serait capable de ne pas dormir cette nuit, reprit un autre.

— Ma foi, qu'elle vienne ou ne vienne pas, dit une jolie blonde de vingt ans avec un petit air pincé, je suis sûr qu'elle ne m'empêchera pas de dormir, moi.

— Hé! hé! Aglaé, cela dépend,- répliqua un petit vieillard au sourire railleur, au regard malicieux. Votre miroir et plus d'un garçon ont eu la maladresse de vous dire souvent que vous étiez la plus jolie fille de Yimeux. Yous tenez à votre royauté, vous en êtes fière. Si Forganiste allait vous détrôner... Groyez-vous, ma mignonne, qu'une rivale

pl.is belle que vous no troublerait pas un peu vutre sommeil ?

— Oh ! pas le moins du monde.

— Voilà une réponse qui dit tout le contraire de ce que vous pensez.

— Vous n'en savez rien, monsieur Foissey.

— Vous croyez ? Eh bien, voulez-vous que je vous dise ce qui vous occupe le plus en ce moment?

— Voyons, dit la jeune fille ; je serai bien aise de savoir si vous êtes un peu sorcier.

— Vous êtes tourmentée par l'impatience que vou« avez de savoir si la jeune fille attendue est laide ou jolie. Vous ne la connaisez pas encore, mais vous savez qu'elle a dix-sept ans, et cela suffit pour vous rendre jalouse.

— Jalouse ? Par exemple I...

— Oui, vous êtes jalouse de l'organiste. Et tenez, peut-être donneriez-vous une de vos jolies dents blanches pour savoir en ce moment qu'elle est d'une laideur repoussante. Hein, suis-je un peu sorcier? ajouta le vieillard en riant.

La jeune fille, rougissante et confuse, n'osa pas répondre.

Pendant que le malin vieillard se plaisait à torturer la jeune coquette, le groupe de curieux s'était augmenté d'une vingtaine de personnes. Au centre, pérorait avec un aplomb merveilleux un petit homme grêle, qui se faisait distinguer des autres par l'originalité de son langage, de ses manières et de son costume. On l'appelait M. Glaviot, Il touchait à la cinquantaine et ne s'était jamais marié, parce que, disait-il, une femme, quels que soient son esprit et sa beauté, ne mérite jamais qu'un homme lui sacrifie sa liberté. Ses cheveux étaient d'un blond de carotte. Son dos, légèrement voûté, le forçait à marcher la tête penchée en avant. Son

visage pâle, d'iiiî ovale très ail > içé, ses lèvres minces et blanches et ses petits yi' ix, dépourvus de cils, jaunes et mccliants, donnaient à son masque quelque analogie avec le museau de la fouine. Il portait, comme les autres paysans, la casquette et la blouse de coton bleu ; mais cette dernière, d'une coupe toute particulière, avait la prétention de ressembler, par la forme, à un paletot sans taille. M. Glaviot avait été rapin dans sa jeunesse, et il se souvenait encore des farces, des bons mots et des malices des ateliers de Hersent et du baron Gros, qui avaient été ses maîtres à Paris ; il s'en servait à l'occasion, et plus d'un Vimeusain, parmi ses naïfs admirateurs, le proclamait un homme d'esprit. Dans un concours à l'école des beaux-arts il avait obtenu un second prix de Rome ; c'était un joli début, et peut-être serait-il devenu un artiste distingué, s'il eût eu la foi dans son art et une véritable vocation. Mais il était revenu à Vimeux pour y vivre modestement de l'héritage de son père. Quant à ses loisirs, il les employait a chercher, pour tel et tel, des sobriquets bizarres et à apprendre aux jeunes gens à jouer de méchants tours.

— Ah 1 fit-il en s'interrompant au milieu de son discours, voici le père Pommier. Voulez-vous savoir les nouvelles du jour, les petites méchancetés qui se débitent le soir, au coin du feu, dans toutes les maisons du village ? Voulez-vous connaître l'histoire de tous ceux qui sont morts à Vimeux depuis soixante ans et plus ? Demandez, le père Pommier peut vous servir. Ce vieillard, que j'ai toujours vu coiffé d'un bonnet de coton noir et qui appuie sur un bâton son corps de quatre-vingts ans bientôt, vous représente la gazette du présent, le grand-livre du passé. Chaque village possède

son répandeur de nouvelles, c'est une honorable fonction, que Ip barbier se réserVe toujours ; mais, rassurez-vous. Vimeux ne fait pas exception à la règle : pendant quarante ans, le père Pommier a tenu les armes de Figaro. A voir sa figure rougeaude, pompeusement parée d'un nez tuberculeux, ne devine-t-on pas qu'il aime à caresser la bouteille et qu'il boit dur et longtemps?

Cette dernière phrase provoqua une hilarité générale. On riait encore lorsque le père Pommier s'arrêta près du groupe.

— J'ai deux mauvaises béquilles, dit-il, et pourtant elles ont marché encore trop vite, puisque le singe à tête rouge, que je vois là, vous faisait rire à mes dépens. Après tout, ne vous gênez pas, si vous voulez rire encore, nous rirons ensemble ; mais vous ne verrez pas mes dents, car ma dernière est tombée ce matin.

— Dans combien de réputations avait-elle mordu, père Pommier? demanda méchamment le petit homme roux.

— Dans toutes celles que les tiennes avaient entamées, vilain rapin.

L'apparition du maire et du curé, se dirigeant vers la maison de la veuve Mathié, termina heureusement ce commencement de dispute.

— Le notaire ne doit pas être loin, dit un paysan d'un ton goguenard.

— En effet, car le voilà, reprit un autre.

-— Père, Fils et Saint-Esprit, dit M. Glaviot en riant pour faire rire tout le monde : c'est une seconde trinité.

Le père Pommier causait aux uns et aux autres, quêtant des nouvelles à raconter le lendemain.

Tout à coup, le bruit d'une voiture roulant sur la route se fit entendre.

— C'est l'organiste, c'est l'organiste ! cria-t-on de tous côtés.

C'était elle en effet. La voiture, traînée par un cheval vigoureux, tourna à l'angle de là rue et vint s'arrêter devant la maison de la veuve. Une jeune fîUe sauta lestement à terre et aida une femme déjà âgée à descendre. Mais la nuit était venue ; la curiosité des Yimèusains ne put être satisfaite : aucun ne vit la figure de l'organiste

Les deux étrangères furent reçues chez la veuve par le maire, le curé et le notaire. Ce dernier, pour fêter leur arrivée, avait eu l'idée de faire les frais d'un fort joli souper. Madame Mathié eut donc l'honneur, ce soir-là, de voir à sa table les trois illustrations de Vimeux. M. Mimard l'avait priée, gracieusement, ainsi que son fils, de vouloir bien augmenter le nombre de ses convives.

Dans l'organiste et sa mère, nos lecteurs ont déjà reconnu, sans doute, madame Burner et sa fille.

La lettre que le vieil artiste avait remise à la pauvre femme venait de lui être adressée par un de ses anciens camarades, professeur de musique dans une ville de province. Franz était prié de chercher une jeune fille âgée de seize à vingt ans qui, moyennant un traitement annuel de huit cents francs, consentirait à venir habiter Vimeux en qualité d'organiste de cette paroisse.

On comprend que Franz songea immédiatement à sa jeune amie. N'était-ce pas un bonheur inespéré qui arrivait aux deux femmes au milieu de leur détresse ? Rien ne les retenant à Paris, Emérance accepta donc avec empressement la place qui venait s'offrir à elle.

Madame Burner s'occupa immédiatement des préparatifs du départ. Elle vendit une partie de son mobilier, et le produit de la vente, joint à une

petite somme que Franz emprunta pour elle, Sè trouva suiïisant pour fournir aUx frais du voyage.

Emérance et sa mère quittèrent Paris le jeudi de la semaine sainte. Franz les accompagna jusqu'à la diligence.

— - Soyez heureuses là-bas, leur dit-il. N'oubliez pas votre vieil ami, écrivez-lui quelquefois.

Il les embrassa à plusieurs reprises et pleura comme un enfant, lorsque la diligence s'éloigna rapidement, emportée par ses quatre chevaux.

Mademoiselle Emérance Burner était une ravissante jeune fille. Sa beauté avait quelque chose de vaporeux, de poétique et surtout de pur ; elle réâ* lisait l'idéal de l'innocence. C'était Eve avant la pomme ou, dans la belle création de Gœthe, Marguerite avant la chute. De même que lamante de Faust, Emérance appartenait à l'Allemagne. Ses cheveux blonds, qui formaient de simples bandeaux, réunis par de larges boucles, étaient si fins, que l'air en soulevait les mèches soyeuses, découvrant les tempes, les oreilles, le cou, et révélant des merveilles de jeunesse et de fraîcheur. Ses yeux bleus avaient une expression rêveuse, c'était leur plus grand charme ; on le subissait sans pouvoir l'expliquer. Sa bouche, légèrement ouverte et souriant toujours, ressemblait à une rose amoureuse des baisers du soleil. Ses traits, d'une délicatesse parfaite, montraient des détails charmants, comme le gonflement mobile des narines, les ombres de ses longs cils et les fossettes rieuses de ses joues. Grande, d'ailleurs, Emérance soutenait sa taille avec grâce ; sa démarche était grave et sa voix d'une attrayante douceur. Il y avait en elle un mélange adorable de fierté timide et de dignité modeste.

Le souper chez la veuve Mathié fut gai et agréa-

ble, aussi agréable qu'il pouvait l'être un samedisaint, avec la présence du curé.

Emérance parla peu ; elle cherchait peut-être à étudier le caractère des deux personnages dont elle allait dépendre ; mais ses réponses furent faites avec tant de grâce qu'elles enchantèrent le maire et M. Saugerot. Sans pitié pour la jeune fille, dont le front rougissait à chaque compliment, ils ne lui ménagèrent pas les éloges.

Quant à M. Mimard, il possédait à merveille le secret de cacher ses impressions ; il répondit deux fois oui et baissa trois fois la tête en signe d'assentiment aux questions du maire ou du curé. Et ce fut tout. Il resta muet toute la soirée, se contentant d'observer la jeune fdle et de la juger pour lui seul.

Le fils de la veuve Mathié, dont nous n'avons pas encore parlé, se nommait Adrien. C'était un beau garçon de vingt-quatre ans, grand, bien découplé, d'une physionomie ouverte et agréable. Il avait le regard brillant, de grands yeux expressifs, le front intelligent et le teint légèrement bronzé par le hàle, ce qui adoucissait la rudesse de ses traits et s'harmoniiîait parfaitement avec son épaisse chevelure noire. Tout en lui annonçait la jeunesse, la force et une santé florissante.

D'un naturel timide et môme un peu sauvage, Adrien se sentait mal à l'aise en présence du maire et du curé ; il n'osa point prendre part à la conversation, mais il se dédommagea de la gêne qu'il éprouvait en regardant Emérance à la dérobée, en l'admirant comme une merveille. L'éclatante beauté de la jeune fille le fascina à ce point qu'il ne sut plus se rendre compte des sensations diverses qu'il éprouvait. Une seule fois son regard rencontra celui d'Emérance; il fut ébloui. Ses

yeux se voilèrent et ne distinguèrent plus les objets ; ses oreilles bourdonnaient, son cœur avait cessé de battre, il ne pensait plus. Il ressentait comme les symptômes d'un commencement de folie.

M. Mimard, seul, s'aperçut du trouble du jeune homme ; il l'examina avec attention et reporta ensuite son regard plein d'intérêt sur la jeune fille. L'organiste comprit sans doute l'interrogation de ce regard, car, troublée à son tour, elle baissa vivement les yeux.

Un sourire à peine visible courut sur les lèvres du notaire.

Il était neuf heures. M. Mimard se leva en avertissant ses deux amis qu'il était temps de se retirer.

Comment la joie peut être nuisible ù. une tabatière

— Eh bien ! dit M. Saugerot à ses amis, qui s'étaient offerts à l'accompagner jusqu'à la porte de la cure, comment trouvez-vous notre organiste ?

— Charmante, délicieuse, répondit le maire.

— Oh ! c'est un ange, ajouta le curé.

— Ah ! monsieur Saugerot, reprit le maire avec un accent de regret, si je n'avais que vingt ans...

— Chut, fit le curé. Le malin esprit, papa Gousselet, vous suggère toujours de mauvaises pensées.

Le maire, voyant poindre un sermon, se garda de répliquer.

■— Lt vous, Mimard, vous gardez le silence ; je voudrais pourtant bien savoir ce que vous pensez de mademoiselle Burner, reprit M. Saugerot.

— Moi ? dit le notaire en feignant la surprise.

— Quelle réponse, quelle réponse ! fit le curé ; on dirait vraiment que tout ce qui nous intéresse vous est indifférent.

— Vous savez bien qu'il n'en est rien, monsieur Saugerot.

— Alors pourquoi me faire une réponse aussi singulière ?

— Que voulez-vous que je dise ?

— Quelle est votre opinion sur l'organiste ?

— Ma foi, je n'en sais rien, dit le notaire du ton d'un homme dont la pensée est occupée ailleurs.

— Ce Mimard est un sauvage, pensa le maire.

— Quel homme, quel homme! murmura le curé. Et il rentra chez lui en grommelant des mots

qui ne faisaient pas du tout l'éloge du notaire.

Le lendemain, jour de Pâques, une centaine d'étrangers environ, mêlés aux Vimeusains, se pressaient dans l'intérieur et autour de l'église du village. Toutes les communes voisines .ie Vimeux y étaient représentées par plusieurs personnes. On était même venu de fort loin pour entendre les orgues et peut-être aussi dans l'espoir d'avoir à admirer le talent d'une véritable artiste.

Le portail de 1 église avait été ouvert par ordre du curé, et près de deux cents personnes se tenaient devant, debout et serrées.

En voyant cette imposante assemblée de fidèles, M. Saugerot ne put contenir la joie qui le suffoquait. Ses narines se dilatèrent comme si son nez eût aspiré le fumet d'un mets délicat, ses yeux clignotèrent avec plus de rapidité, et le cher homme, voulant prendre du tabac, laissa tomber sa tabatière d'argent, qui roula bruyamment sur le marchepied de l'autel, semant derrière elle tout son contenu de poudre à éternuer.

Très contrarié de sa maladresse, et voulant au moins dissimuler une partie de son embarras à ses paroissiens, en général très moqueurs, M. Saugerot se tourna à demi du côté d'un de ses servants pour

lui dire de ramasser la boîte malencontreuse. Le gamin ouvrit de grands yeux et se jeta à plat ventre sur le marchepied pour chercher la tabatière qu'il ne voyait point, car elle s'était logée, la maladroite, dans un pli de la longue queue noire qui traînait sur les talons de M. le curé. Celui-ci, se doutant de la chose, donna du talon dans sa soutane et dénicha la boîte. Le servant avança la main pour la saisir juste au moment où le curé laissait retomber son pied, et il arriva que la main se trouvant prise sous la semelle du soulier, le gamin poussa un cri de douleur. Le curé effrayé s'empressa de lever son pied ; mais en le posant de nouveau sur le parquetage, le talon s'appuya sur la malheureuse tabatière, qui fut écrasée.

L'émotion causée par cet incident aurait pu se prolonger longtemps parmi l'assistance, si l'organiste n'y eût fait diversion en apparaissant devant le clavier de l'orgue. Dès lors, l'attention générale fut captivée, et un silence admiratif régna dans l'intérieur de l'église.

Emérance portait une robe de foulard, à petits carreaux bleus, sous laquelle se dessinaient ses formes gracieuses. Un chale léger, à fleurs, couvrait ses épaules et se croisait sur sa poitrine, retenu par une épingle d'or. Elle était coiffée d'un chapeau de paille d'Italie orné de rubans bleus. Quoique d'une simplicité modeste, cet habillement était extrêmement coquet et de fort bon goût. Emérance n'ignorait pas, sans doute, que les couleurs bleues rehaussent encore la beauté des blondes.

Le prêtre entonna le Gloria in excelsis.

■Aussitôt, les doigts de l'artiste se posèrent sur les touches, et les notes de l'instrument, rendues harmonieuses par les accords, s'égrenèrent lentes,

douces, rapides ou terril)les sur les tôtes des assistants.

11 ne fallut rien moins que le respect imposé par la présence du prêtre à l'autel, pour empêcher les applaudissements près d'éclater. Pourtant, quelques bravos enthousiastes se firent entendre au dehors. La sympathie des Vimeusains était acquise à Emérance.

Les jeunes filles, inquiètes et rougissantes, la regardaient avec envie ; les yeux des jeunes gens étincelaient de désirs, et plus d'un vieillard oubli'' son âge.

Adrien Mathié, adossé contre un pilier et cacha à demi dans l'ombre, suivait d'un œil avide tous les mouvements de la jeune fille. Il était comme en extase devant elle ; depuis la veille, il était singulièrement changé : son front avait pâli, une expression mélancolique animait son visage ordinainairemcnt calme et sévère, et ses yeux, fatigués par l'insomnie, brillaient d'un éclat fiévreux. Toute la nuit, il avait cru voir la douce figure de l'organiste passer, souriante, devant lui, et la gracieuse vision ne lui avait pas laissé un instant poar dormir. Un amour envahisseur grandissait en lui, et il éprouvait un plaisir indicible à lui ouvrir son cœur. Emérance était devenue son idole.

A la sortie de la messe, la maison de la veuve Mathié fut prise d'assaut par une foule de curieux et d'admirateurs qui venaient complimenter la jeune artiste.

Emérance répondit à tous avec une réserve et une modestie charmantes.

Dès qu'elle se trouva délivrée des importuns, Adrien prit son courage à deux mains et s'approcha d'elle. Il n'avait pas encore osé lui adresser la parole, aussi était-il vivement én^.

— Vous m'avez rendu bien heureux aujourd'hui, mademoiselle, lui dit-il avec un tremblement dans la voix.

— Moi, monsieur Adrien, comment celi?.? demanda la jeune iillc.

— Tout à Fheure, à l'église, en écoutant votre musique, je ne sais pas dire ce qui s'est passé en moi ; j'étais ému, saisi, je pleurais. J'ignorais que le bonheur eût le pouvoir de faire pleurer un homme, aussi bien que la douleur.

Ces paroles, dites simplement, cet hommage naïf et sincère rendu »à l'artiste, impressionnèrent vivement Emérancc. Elle craignait que le jeune homme ne s'aperçût de son trouble, et elle lui dit en riant :

— Je sais maintenant, monsieur Adrien, que dans votre pays on est hal)ituc à la flatterie et que tout le monde aime à s'en servir.

— Moi, mademoiselle, je ne m'en sers jamais.

— Ce que vous venez de me dire prouve cependant le contraire, répliqua l'organiste.

Le jeune homme fut un instant embarrassé.

— Je ne suis pas instruit, reprit-il, mais j'ai lu, je ne sais plus dans quel livre, que la flatterie est un mensonge de la conscience et l'exagération, souvent ridicule, du mérite et des qualités de celui qu'on loue. Si vous me comparez à la plupart de ceux qui sortent d'ici, continua-t-il avec tristesse, si vous ne croyez pas à la franchise et au respect profond qui ont dicté mes paroles, je vous ai offensée, et je vous prie de m'excuser.

Ce langage, plein de dignité, dans la bouche d ^m paysan, étonna singulièreincnt Einérancc. mais ce qui lui causa une surprise non nioias gi'ande, c'est qu'en regardant le jeune homme avec plus d attention, elle remarqua sa tenue mode&V>. non em-

barrassée et la distinction native de sa physionomie.

— Vous ne m'avez pas offensée, lui dit-elle avec son plus gracieux sourire, et si j'ai parlé de flatterie, c'est que j'ai trouvé ce que vous m'avez dit vraiment trop flatteur pour moi. Ne dois-je pas me tenir en garde contre tout ce qui peut m'inspirer de la vanité ? Mais pour vous répondre avec une franchise égale à la vôtre, monsieur Adrien, je dois avouer que si je pouvais être fière de certains compliments, le vôtre passerait bien avant tous ceux que je viens d'écouter ici. Je regrette de vous avoir attristé un moment ; mais j'espère que vous ne m'en garderez pas rancune.

— Moi, mademoiselle, vous en vouloir !... Est-ce que c'est possible? s'écria le jeune homme avec feu.

— Merci, dit la jeune fille d'un ton adorable. Je préfère l'amitié à la haine, ajouta-t-elle en souriant.

-— Mon dévouement vous est entièrement acquis, mademoiselle.

— Jel'accepte, monsieur Adrien. Nous arrivons, ma mère et moi, au milieu de personnes pour qui nous sommes des étrangères ; nous rencontrerons certainement beaucoup d'indifférence, mais votre amitié, comme toutes celles qu'on nous offrira généreusement, nous sera toujours chère.

L'apparition du maire et de son fils mit fin à cette conversation. M. Gousselet venait chercher l'organiste et sa mère pour dîner.

Madame Burner, qui causait dans sa chambre avec la veuve Mathié, descendit aussitôt.

M. le maire lui offrit galamment son bras, en faisant signe à son fils de s'approcher d'Emérance e: 'c l'imiter

M. Gousselet fils parut si joyeux de conduire l'organiste, que cela causa une impression pénible à Adrien. C'était un avantage que le fils du maire prenait sur lui, un vol qu'il lui faisait.

— Oh ! il l'aimera, lui aussi, murmura-t-il en les suivant des yeux.

Et un soupir douloureux souleva sa poitrine.

Où il eit prouvé que l'amour nt fait pas faire qae des fouiee

Dans les huit jours qui suivirent leur arrivée à Vimeux, Emérancc et sa mère, conseillées tantôt par le curé et tantôt parle maire, firent un nombre de visites assez considérable. Elles furent conviées à plusieurs repas où elles ne purent se dispenser de paraître, car ils étaient donnés uniquement à leur intention. On les accueillit partout avec toutes sortes de démonstrations amicales, mais si souvent affectées, qu'il n etai t guère possible de ne pas douter de leur sincérité. D'ailleurs, la fausseté est trèscommune à Vimeux ; sous le masque de la bonhomie se cache admirablement la perfidie, et tel qui se dit votre ami en vous serrant la main, n'a pas, une heure après, assez de ses dents et de ses ongles pour vous déchirer. La médisance est le passetemps agréable des Vimeusains, qui ont aussi un faible pour sa sœur aînée, la calomnie. La meilleure réputation, l'honorabilité la plus respectable, peut être anéantie, en moins d'une heure, par trow

OU quatre mauvaises langues de Yimeux. Là, le veau d'or est adoré comme partout; soyez riche, ons'liumilie devant vous ; si vous êtes pauvre, on vous Jette de la boue au visage. Pour mériter lestime et la considération des Vimeusains, il faut avant tout posséder de la terre ; ils comptent les propriétés de chacun, et celui qui a le plus, de sillons est le plus estimable et doit être le mieux considéré. Les Vimeusains sont tellement attachés à la propriété rurale, qu'un jour deux frères se sont entr'égorgés pour deuxares de terrain. D'après cela, nous ne surprendrons pas nos lecteurs en leur disant que les habitants de Vimeux se sont divisés en plusieurs catégories qui se méprisent mutuellementet qui se distinguent par des chiffres, ainsi que la viande dans l'étal d'un boucher.

Les relations forcées entre madame Burner et la veuve Mathié. un peu froides dans les premiers temps, ne tardèrent pas à prendre le caractère d'une douce intimité. L'obligeance de cette dernière, Tintérèt véritable qu'elle témoignait à la mère et à la fille, et ses manières délicates en cherchant à leur être utile, lui méritèrent bien vite toute la confiance de madame Burner, qui ne s'attendait pas à rencontrer chez une paysanne, Tinstinct du savoir-vivre et une politesse sans importunité.

Dans les soins et les attentions dont la veuve Mathié entouraitsonfils, madame Burner reconnut son amour pour sa fille ; cette remarque lui causa un plaisir extrême, car elle n'avait plus à craindre de voir son orgueil maternel incompris, s'il lui arrivait de le laisser éclater en présence de la mère d'Adrien.

Deux cœurs de mère, également dévoués et aimants, se devinent et se rupproclicnt toujours j les

deux veuves ne purent bientôt plus se quitter. Elles, passaient ensemble des journées entières se confiant mutuellement leurs joies et leurs espérances.

Un soir, madame Burner fit le récit douloureux de tout ce qu'elle avait souffert depuis la mort de son mari.

• — Vous avez été bien malheureuse, lui dit la veuve Mathié. Oh ! se voir impuissante quand le malheur menace son enfant, cela doit être horrible!... Toutes vos terreurs, toutes vos angoisses, je les comprends, car j'aime mon fils autant que vous aimez votre fille. Vous avez souffert, affreusement souffert ; mais les mauvais jours sont passés pour vous.

— Je l'espère. La douleur m'a brisée, de nouveaux chagrins me tueraient.

— Si vous vous plaisez à Yimeux, vous y vivrez tranquilles et heureuses.

— Il faudra bien nous y plaire, reprit madame Burner en souriant.

— Pour un temps. Mademoiselle Emérance est trop belle et trop distinguée pour passer sa vie dans un village.

— Le talent et la beauté honnête meurent souvent de faim à la ville. Emérance trouvera ici le repos. Je ne souhaite qu'une chose, c'est qu'on lui laisse sa place aussi longtemps qu'elle pourra la tenir.

— Ce n'est pas à Vimeux qu'elle trouvera à se marier.

— Ni à Vimeux ni ailleurs, madame Mathié ; Emérance est trop pauvre.

— Pauvre!... M. Gousselet ne dit-il pas que le talent de mademoiselle Emérance vaut une fortune?

— Oui, dans ses moments d'enthousiasme, alors que tout lui semble merveilleux; mais il ne le pense certainement pas.

— Je crois pouvoir vous certifier le contraire, madame Burner, et, si j'ai bien compris certaines paroles qui lui sont échappées en ma présence, il ne serait pas éloigné de songer à mademoiselle Emérance pour son fils. M. Gousselet est dans une position aisée et très enviable ; mais je trouve que votre fille est encore beaucoup au-dessus de son fils.

— Allons, dit madame Burner en riant, aussi enthousiaste que M, le maire de Yimeux, vous exagérez comme lui. Vous mettez Emérance sur un piédestal où je n'oserais point la placer, moi, qui suis sa mère. Et pourtant, vous le savez, une mère n'est pas ambitieuse à demi quand il s'agit de son enfant.

— Plus qu'aucune autre, vous avez le droit d'être ambitieuse, madame Burner. Toutes les mères n'ont pas le bonheur d'avoir une Emérance.

— Encore !... Vous êtes incorrigible... Vous ne craignez donc pas de me rendre fière ? Mais pourquoi oubliez-vous votre fîls pour ne me parler que d'Emérance? S'il vous entendait, croyez-vous qu'il n'aurait pas raison d'être un peu jaloux ? Gomme moi, vous êtes une heureuse mère, madame Mathié, et vous n'avez rien à m'envier.

— Aujourd'hui, c'est vrai. Adrien ne m'a pas toujours rendue heureuse, madame Burner.

— - Est-ce possible ?

— Oui, car pendant longtemps, j'ai douté deson affection pour moi. J'ai bien souffert aussi, Adrien m'a fait verser bien des larmes. Entraîné par quelques jeunes gens de son âge, et sans doute conseillé par eux, pendant quatre années, mon fils

ne m'appartint plus. Le jeu et ses amis me l'avaient pris tout entier. Une crainte, une crainte horrible me torturait sans cesse : j'avais peur de voir mon fils me prendre en haine, car je n'ai pas besoin de vous dire que je blâmais hautement sa conduite. Mais il est l3on naturellement, et, grâce à Dieu, son cœur m'est revenu. Le soir, au lieu de rester près de moi, il m'abandonnait pour ne rentrer que fort tard dans la nuit et quelquefois le lendemain. Où allait-il ? Rejoindre ses amis. Que de nuits j'ai passées à l'attendre dans une inquiétude mortelle !... Que de minutes j'ai ainsi comptées avec mes soupirs !... Pendant ce temps, oulDliant sa mère et le devoir, Adrien jouait et buvait au cabaret. Ah ! les cartes, les cartes !... Elles causent souvent de grands désordres dans les familles... Que d'argent péniblement amassé pendant toute une semaine, est dépenné le dimanche en quelques heures!... Mais je n'ai jamais regretté les sommes dépensées par Adrien ; pouvais-je songer à ce misérable argent, cause prernière des désordres de mon fils, lorsque je le voyais rentrer à la maison pâle, les yeux mornes ou hagards, les jambes chancelantes, enfin complètement abruti par l'ivresse ! Le malheureux ! c'était un suicide lent, et il ne le voyait pas... Bien souvent, j'ai cherché à le faire rougir de ses excès ; mais il n'eut jamais l'air de me com- • prendre. A tout ce que je pouvais lui dire, il ne répondait que par un silence absolu. Devant mes larmes et mes sanglots, ses yeux restaient secs et son cœur insensible, llélas ! supplications et cris de douleur, tout cela résonnait à ses oreilles sans même l'émouvoir. Un jour, pourtant, oh! la chose ne s'est jamais renouvelée L.. j'en serais morte, oui, morte de désespoir et d'horreur, — il a osé lever la main sur moi—

— i îl VOUS à frappée I s'écria madame Buriier avec douleur.

— Non, j'ai pu éviter le coup.

-^ Oh ! c'est affreux ! murmura la mère d'Emérance.

— Le malheureux n'avait plus sa raison, le vin l'avait rendu fou, reprit la veuve Mathié, voulant excuser Faction de son fils.

-— Et après cette odieuse tentative, qu'a-t-il fait, qu'a-t-il dit ? demanda madame Burner

— Il est parti, et je ne l'ai revu que deux jours après.

Madame Burner prit la main de la veuve Mathié et la serra dans les siennes en lui disant

— Toutes mes souffrances ne sont rien auprès des vôtres : vous avci seule Je droit de dire : « J'ai été mal heureuse. »

— Je le crois, dit la mère d'Adrien avec un doux sourire. Mais j'ai jeté un voilesurce terrible passé, et je veux l'oublier complètement. Depuis un mois j'ai retrouvé mon (ils. aussi bon, aussi affectueux qu*aittrcrôls. Apres avoir déserté de ma maison, le bonheur et la joie y sont rentrés. Hier soir Adrien în'a embrassée: il y avait bien longtemps que cela hè lui était arrivé.

— Chère et bonne mère, m'a-t-il dit, je vous ai fait cruellement souffrir, je me suis montré bien ingrat envei^ vous, pardonnez-moi !

Je l'ai serré dans mes bras et je me suis mise à pleurer. Je crois bien qu'il pleurait aussi, car il m'a quittée brusquement en cachant ses yeux sous sa main. Vous voyez, madame Burner, que je puis dire maintenant : Je suis une heureuse mère.

J'ignore ce qui a pu amener Adrien à changer subitement sa rhanicre de vivre et d'agir ; mais je suis sûre qu'il est bien corrigé. Il n'entre plus an

cabaret, et il passe toutes ses soirées dans sa chambre à lire et à étudier.

— Une réflexion tardive, suivie d'un repentir sincère, a produit sans doute cet heureux changement, dit madame Burner. Maintenant, je puis vous répéter les paroles que vous me disiez tout à l'heure, en vous les adressant :

« Les mauvais jours sont passés pour vous. »

Nous venons d'apprendre, de la bouche même de sa mère, ce qu'était Adrien lors de l'arrivée de l'organiste à Vimeux ; mais depuis cette époque, il semblait avoir renoncé pour toujours à ses funestes habitudes, habitudes qui perdent la plupart des jeunes gens dans les villages.

La veuve Mathié était loin de se douter qu'elle ne devait le changement in^péré de son fils qu'à l'heureuse influence de mademoiselle Burner.

L'amour est un de ces sentiments qui sont,pour certaines âmes, le mobile des grandes choses et des belles actions ; il les élève à mesure qu'elles deviennent ses esclaves.

Adrien avait calculé la distance qui existait entre la jeune organiste et lui sous le rapport de l'éducation. Il l'avait trouvée immense, mais non infranchissable. Quoiqu'il n'eût aucun espoir de se faire aimer, il avait cependant résolu de se rendre digne d'Emérance. L'instinct de l'amour lui fît comprendre ce qu'il y avait eu de honteux et de dégradant dans sa conduite passée, et plutôt que d'avoir à rougir une seule fois devant la jeune fille, il eût préféré la mort.

Chaque soir, au lieu d'aller perdre un temps précieux au rendez-vous de ses amis, il s'enfermait dans sa chambre et cherchait, dans ses livres, à compléter le commencement d'instruction qu'il avait reçu.

Chez l'homme aussi bien que chez la femme, la coquetterie est la compagne inséparable de l'amour. Adrien prit un soin minutieux de sa personne ; il s'étudia à corriger ses manières et la trivialité de son langage. Le timbre de sa voix, un peu rude, s'adoucit singulièrement. Rien de tout cela ne pourrait avoir lieu chez certaines natures complètement abruptes, mais chez Adrien, le fond était excellent et ne demandait qu'à être cultivé.

Il voyait rarement Emérance ; loin de chercher les occasions de la rencontrer, de causer avec elle, il la fuyait. Il lui suffisait, pour être heureux, d'entendre le piano chanter sous les doigts de la jeune fille, ou seulement de la savoir dans la maison. En sa présence, il était embarrassé et craintif, car le respect qu'il avait pour elle allait jusqu'à lui faire redouter qu'elle ne découvrît son amour. Et pourtant, il aurait volontiers sacrifié la moitié de sa vie pour avoir le droit de lui dire : « Je vous aime. »

Emérance n'avait pas été sans remarquer la contrainte du jeune homme chaque fois qu'ils se trouvaient ensemble, et l'éloignement qu'il semblait avoir pour elle ; mais, dans sa candeur d'enfant, l'organiste était loin de songer à attribuer l'étrange conduite d'Adrien à son véritable motif. Elle s'imagina qu'il la voyait avec déplaisir occuper une partie de la maison de sa mère.

« Il a bien vite changé à mon égard, se disaitelle ; la sympathie qu'il m'a d'abord témoignée n'existe plus. Pourquoi? Lui avais-je demandé son amitié ? Non. Il me l'avait de lui-même généreusement offerte. »

Et Emérance se mettait à rêver. Elle devenait triste.

Possédant cette ignorance adorable d'un cœ ir

62 QUARANTE MILLB FRANCS pÉ DOT

complètement vierge parce qu'il n'a rien appriâ lencorc, comment la jeune fille aurait-elle pu deviner l'amour d'Adrien? Elle ne savait point interpréter la vive rougeur qui colorait les joues du jeune paysan chaque fois qu'il la saluait, ni lo tremblement de sa voix lorsqu'il lui adressait la parole. Une autre, moins naïve que mademoiselle Burner, à défaut des yeux d'autrui, aurait interrogé son cœur et Adrien eût été compris.

Cependant Emérance n'était pas seule à s'étonner. Aucun des amis d'Adrien ne voulut d'abord croire à sa conversion ; mais au bout de ifuelques jours, il fallut bien se rendre à 1 évidence. Le mécontentement fut unanime, et tous, à Icnvi, décochèrent contre le jeune homme les traits de leurs grosses plaisanteries.

— Je parie, disait l'un, qu'il veut avoir un jour son histoire dan.s la vie des saints.

— Et se placer dans le calendrier à côté du bonhomme Adrien, son saint patron, disait un autre.

— Il a peur de sa maman, reprenait un autre, en imitant la voix d'un enfant.

— Le père Pommier, qui sait tout, m'a dit qu'il étudiait pour devenir un savant.

— Un savant ! Pourquoi faire ?

— Dites donc, vous autres, s'il veut entrer au séminaire...

— Adrien Mathié en soutane noire 1 . . . Bon Dieu : que ce serait drôle !

— Ma foi, je ris en criant d'avance : Vive 1 abbé Mathié !

— Ecoutez : le père Pommier a remarqué qu'il assistait pieusement à tous les oITices le dimanche.

— Plus de doute, M. le curé lui a tourné la tète en le bourrant de mots latins.

— Allons, à la santé d'Adrien Mathié le sage I Et les verres, remplis jusqu'aux bords, se heurtaient avec bruit, soulevés par les mains des buveurs.

Parmi ces jeunes gens il en était an qui, plus calme que les autres et plus sincèrement Tami d'Adrien, ne se laissait pas entraîner à toutes ces manifestations hostiles. Comme les autres, il avait été surpris du changement du jeune paysan; mais avant d'y trouver matière à la raillerie, il cherchait à en découvrir la véritable cause. Ce jeune homme se nommait Antoine. Après avoir fait un congé, il était revenu depuis un an avec le grade de fourrier. Sa bonne tenue, son air imposant, sa parole facile, un peu d'instruction et des connaissances assez variées acquises en voyageant, lui donnaient une supériorité bien marquée sur la plupart des Vimeusains. Les jeunes gens avaient pour lui beaucoup de déférence, et il était généralement aimé et considéré, malgré son peu de fortune ; mais, hâtons-nous de dire que le ruban rouge ornait sa boutonnière. M. Glaviot et lui étaient les deux oracles du village. Lors de l'organisation de là compagnie de pompiers, nommé capitaine à l'unanimité, il avait immédiatement donné sa démission, disant que ses deux blessures, reçues en Afrique, l'empêcheraient de répondre dignement à l'honneur qu'on venait de lui faire. Ce refus d'endosser le brillant uniforme de chef des pompiers avait vivement contrarié M. Gousselet.

L'ex-sous-oiïîcier avait trouvé dans Adrien Mathié ce qui manquait aux autres jeunes gens de Vimeux : du cœur, une grande franchise et même des idées. Un jour il lui avait dit :

— Notre village est grouillant dlmbéciles; parmi toufl ces êtres glougloutant, je n'ai rencontré qu'un

homme qui puisse me comprendre. C'est toi. Veuxtu être mon ami ?

Adrien répondit en mettant sa main dans celle que lui tendait Antoine.

Or, depuis un mois, ce dernier avait à peine entrevu Adrien une ou deux fois, et pourtant, il n'accusait pas encore son ami d'ingratitude. Il laissait les autres tourner l'absent en ridicule ; mais lui, grave et silencieux, se disait :

— L'amour s'est jeté sur Adrien comme un Bédouin. Le pauvre garçon s'est laissé prendre : l'organiste est si jolie 1—

QUARANTE Un.lXi FRANCS DE SOT

Qtiamd on éooate nno romanoo.

Emérance et sa mère occupaient leurs instants à coudre ou à broder. Quelques livres apportés de Paris, les poésies de Schiller non traduites, les méditations de Lamartine et les nouvelles de Prosper Mérimée, entre autres, servaient à distraire et à récréer madame Burner. Quant à Emérance, elle ne pouvait éprouver ni fatigue, ni ennui en compagnie de son piano. Et puis, il ne se passait guère de jours sans qu'elle reçût une ou plusieurs visites. C'était d'abord M. Saugerot, qui, amoureux fou de la musique et du talent de son organiste, venait lui faire exécuter les valses entraînantes et passionnées des maîtres allemands et une légion de quadrilles brillants; puis M. le maire, qui se faisait presque toujours accompagner par son fils, M. Léon Gousselet. Deux fois par semaine, madame Gousselet venait aussi passer deux ou trois heures près des dames Burner ; elle ne parlait absolument que de son fils, et faisait

sonner bien fort aux oreilles d'Emérance et de sa mère qu'il serait un jour le plus riche propriétaire de Vimeux.

Léon Gousselet, âgé de vingt-huit ans, commençant à prendre le ventre et l'allure de son père, avec une énorme tête collée entre ses épaules et sa figure bouffie, criblée de taches de rousseur, pouvait passer pour un garçon fort laid. Mais la laideur n'existe pas aux yeux d'une mère : madame Gousselet admirait son fils et le trouvait beau. D'ailleurs, la beauté n'est qu'une chose de convention, et puis le fils était le portrait du père rajeuni, et madame Gousselet avait épousé son mari par inclination. A l'entendre, son Léon possédait toutes les qualités, toutes les perfections. Elle le répétait souvent à madame Burner et à sa fille. Néanmoins elle n'était pas encore arrivée à les convaincre. Elle ne réussissait qu'à les fatiguer par son bavardage.

Quoique ayant passé huit ans au collège, courant après un diplôme de bachelier qu'il n'avait pu atteindre, Léon Gousselet n'avait pas une intelgence fort développée ; il avait juste appris assez de latin pour traduire à son père les citations du curé. Le maire n'en demandait pas plus pour s'incliner devant le haut savoir de son héritier.

En présence de l'organiste, le peu d'esprit de M. Gousselet fils semblait paralysé ; il prenait à peine part à la conversation. Était-ce la crainte de dire quelque sottise, ou manquait-il de hardiesse? Je l'ignore. En revanche, ses yeux occupaient trèsbien leurs loisirs en exécutant une pantomime assez expressive pour faire juger que son coeur parlait mieux que sa langue.

Malheureusement, l'organiste n'accordait pas beaucoup d'attention à l'éloquence de ce langage

muet. Que de choses charmantes elle dut perdre ainsi !...

Madame Burner avait déjà écrit deux lettres à Franz. Les réponses ne s'étaient pas fait attendre.

« Je suis tout joyeux, disait le vieil artiste, d'apprendre que vous êtes là-bas aussi heureuses que vous le méritez, et que notre chère Emérance a été bien accueillie par tout le monde. Je savais d'avance qu'elle s'attirerait toutes les sympathies, car qui la connaît doit nécessairement l'aimer. Pour moi, ma vie est toujours la même, à part certaines heures où je m'ennuie beaucoup, ce qui ne m'était pas encore arrivé. Mon cœur a besoin d'affection, et la vôtre lui manque. Depuis que je ne vous vois plus chaque jour, il me semble que je vieillis trèsvite. J'ai peur de mourir avant de vous revoir, c'est pourquoi je ne laisserai point finir l'année sans aller vous embrasser. Je commence à remplir ma petite bourse pour payer mon voyage. »

La dernière lettre était accompagnée d'un paquet contenant plusieurs morceaux de musique nouvelle pour piano demandés par Emérance et un choix de romances de mademoiselle Pujet, Glapisson, E. Arnaud, Mazzini, nos meilleurs compositeurs dans ce genre gracieux.

L'organiste éprouva une très grande joie en recevant cet envoi, et, pendant quelque temps, elle consacra quelques heures de plus à son piano.

Un soir, assis près de sa petite table, Adrien tournait machinalement les feuillets d'un livre ; mais depuis longtemps il avait perdu la page où s'était arrêtée sa lecture, et il ne songeait pas à la retrouver. Un bruit extérieur captivait son attention. Emérance exécutait la musiqup brillante d'un morceau de son nouveau réperto;^. Tout à coup, et comme s'il eût été soumis ate^V.ô influence ma-

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gnétique, Adrien tressaillit. La jeune artiste avait achevé son morceau et disait les premières mesures d'une romance. C'était la première fois qu'Adrien l'entendait chanter. Sa voix, pleine de douceur et de suavité, aux accents mélodieux, aux ondulations faciles, causa un désordre extraordinaire dans les idées du jeune homme ; il était comme dominé par la puissance d'un charme magique. Il se leva, et, sans pouvoir se rendre compte de cette domination étrange qu'il subissait, il sortit de sa chambre et se dirigea lentement vers l'escalier qui conduisait à l'appartement des dames Burner.

Emérance chantait toujours. Elle était seule en ce moment ; sa mère venait de descendre et causait avec madame Mathié, assises toutes deux sur un banc de bois placé près de la porte. Adrien monta l'escalier, sans savoir ce qu'il faisait, et s'arrêta sur le seuil du petit salon dont la porte était ouverte. Emérance avait le dos tourné de son côté et ne pouvait l'apercevoir. Pour ne pas être incommodée par la chaleur, elle avait mis une robe d'étoffe légère assez décolletée pour laisser voir ses épaules demi-nues d'un galbe admirable; les boucles de ses jolis cheveux s'étaient dénouées, et ceux-ci ondulaient capricieusement autour de son cou ; enfin ses bras, d'un modelé parfait, étaient entièrement nus. Aucun de ces détails n'échappa à Adrien, qui, le cœur bondissant, la tête égarée, contemplait la jeune fille avec une sorte de délire. Il fit encore quelques pas en avant, de sorte qu'il se trouva tout près de la charmante chanteuse. Rien qu'en se baissant un peu, ses lèvres pouvaient toucher la peau satinée de deux épaules et d'un cou, marbre fait chair, dont il ne songeait guère à remarquer la finesse et la diaphanéité ; il n'en

avait ni la hardiesse, ni même la force : ses jambes fléchissantes comme celles d'un homme ivre ne supportaient plus qu'avec peine le poids de son corps. En ce moment il n'éprouvait ni joie, ni douleur ; son être semblait anéanti, l'âme seule existait en lui.

Emérance chanta le dernier couplet que voici :

Je crains vos yeux, de leur beauté perfide, N'en riez pas, j'ai souffert autrefois.

Et, maintenant, sous leur regard humide, Je suis ému quand je vous vois parfois. Si je suis gai, c'est pour vous une offense, Suis-je chagrin, je deviens ennuyeux.

Près de fléchir sous leur toute-puissance, Je crains vos yeux.

Les doigts légers de Tartiste coururent encore un instant sur le clavier et les dernières vibrations expirèrent.

— Encore, encore ! s'écria le jeune homme éperdu en étendant ses bras vers elle.

La jeune fille poussa un petit cri en se retournant brusquement. Une charmante rougeur couvrit aussitôt ses joues et son front.

— Ah ! monsieur Adrien, c'est vous, vous m'écoutiez ! dit-elle d'une voix coupée par l'émotion.

Le jeune paysan balbutia quelques mots inintelligibles, se mit à genoux, et, emporté par l'exaltation d'une passion comprimée, s'empara des mains d'Emérance, qu'il couvrit de baisers brûlants.

— Monsieur Adrien... monsieur Adrien... que faites-vous ?... s'écria l'organiste surprise et presque effrayée.

A ces paroles, le jeune homme revint à lui ; il se releva interdit, honteux, jeta un regard plein de

supplications sur Emérance comme pour lui dire : « Pardonnez-moi, je suis fou... » et il s^enfuit comme un coupable.

La jeune fille tomba plutôt qu'elle ne s'assit sur sa chaise. L'émotion d'Adrien l'avait gagnée. Elle se demandait pourquoi il s'en était allé aussi brusquement ; mais elle ne s'expliquait encore ni le motif qui l'avait amené, ni celui qui l'avait fait partir. Cependant, des sensations qui lui étaient tout à fait inconnues jetaient le trouble dans son cœur et la confusion dans ses idées.

— Qu'avait-il donc, mon Dieu ?... se disait-elle. Pourquoi m'avoir quittée ainsi ?... Lui ai-je dit quelque chose de blessant ? Non, non. Gomme son regard était triste... Oh ! ce regard... je ne l'oublierai jamais...

Sa tête, lourde de pensées, se pencha sur son sein, et une rêverie profonde s'empara d'elle.

Adrien rentra chez lui dans un désordre et une agitation fébrile impossible à rendre. Il s'assit près de son lit et roula sa tête en feu sur les couvertures. Des soupirs prolongés s'échappaient de sa poitrine haletante. Il sanglotait.

— Malheureux, qu'ai -je fait? s'écria-t-il. Oh ! Emérance, Emérance... si vous saviez comme je vous aime!... Fou, fou que je suis, aurait-elle seulement pitié de moi ? Non, et son mépris punirait mon audace. Que suis-je pour oser penser à elle, pour oser Taimer ? Un paysan grossier, sans éducation, rien. Je ne mérite pas même qu'un de ses regards s'abaisse jusqu'à moi, et pourtant, je le sens, je mourrais de bonheur si elle daignait me sourire.

Il se leva et se mit à marcher à grands pas dans sa chambre. Après quelques minutes de silence, il reprit ;

— Que pense-t-elle de moi en ce moment ? Je l'ai offensée, elle va me haïr, et je l'aurai mérité. Pourquoi n'ai-je pas su lui cacher toujours ce fatal amour ? Pourquoi... le sais-je ?... Puis-je dire seulement comment j'ai osé pénétrer chez elle... Ici, soûl, dans Tombre et le silence, je pouvais songer à elle, rêver mille folies sans craindre de lui déplaire. Maintenant, oserai-je la revoir, la regarder encore? Son regard seul, plein de mépris, me fera endurer mille tortures. Insensé, je m'étais fait un bonheur de l'admirer, et ce bonheur je l'ai perdu par ma faute !

Il ouvrit sa fenêtre et se pencha au dehors, offrant son front couvert de sueur aux caresses de la brise.

La fraîcheur de la nuit lui fit un peu de bien ; au bout d'un instant, il se trouva plus calme. Une petite rivière coulait à quelques pas entre deux rives verdoyantes et fleuries. Il se plut à en écouter le murmure monotone ; il y trouvait quelque chose de mélancolique qui semblait répondre à la tristesse de ses pensées. Son regard suivait distraitement le vol rapide des nuages, ou, quand la lune apparaissait, soudain, dans un coin bleu du ciel, il regardait les arbres en fleur blanchir et briller aux reflets de la lumière.

Mais, ni les nuages voyageurs, ni la lune laissant traîner jusqu'à terre sa chevelure rayonnante, n'occupaient sa pensée.

Il réfléchissait à l'existence désolée qu'il s'était faite, car il voyait son avenir du même œil que l'instant présent. Il arrivait à regretter d'avoir connu Emérance et à maudire le jour où elle était entrée à Vimeux ; mais son cœur et son esprit se contredisaient sans cesse ; il n'avait pas plus.de fixité dans les idées que de tranquillité dans l'àme.

Parfois, il souhaitait que l'organiste eût pris son logement dans une autre maison, et aussitôt il se sentait frissonner en songeant qu^elle pourrait dormir et être heureuse sous un autre toit que celui de sa mère.

Les premières clartés de Taube, chassant devant elles les ombres de la nuit,trouvèrent encore Adrien à sa fenêtre. Il se jeta sur son lit tout habillé et essaya de s'endormir, mais bientôt le soleil vint lui dire : a Lève-toi, les champs attendent ton travail. »

M. Goiuselet donne k son fils une leçon de galanterie.

Un matin, M. le maire de Vimeux vendit à un maquignon un chevalet une paire de bœufs. Quinze cents francs en belles pièces d'or luisantes furent comptés sur la table. D'abord M. Gousselet caressa voluptueusement du regard les quinze piles de cent francs dressées les unes contre les autres, puis il prit l'or à pleines mains et rassassia ses oreilles de son bruit métallique en le faisant couler entre ses doigts, rouler, sauter et bondir sur la table. M. Gousselet aimait l'or, mais autrement que ces vils Harpagons dont l'unique jouissance est de Tentasser pour le voir, improductif, vieillir avec eux. Il l'aimait, parce que, grâce à lui, il pouvait augmenter le nombre de ses propriétés. Le paysan ne comprend ni le rentier, ni l'industriel, ni l'homme riche qui place son argent soit dans le commerce, soit dans tout autre genre d'exploitation. Acquérir de la terre et toujours de la terre, voilà sa passion dominante.

« Allons, se dit M. Gousselet en comptant quatorze cents francs dans un sac de cuir noir et crasseux, voilà de quoi payer comptant, ainsi que c'est convenu, la portion de prairie qu'on est venu m'offrir l'autre jour. Quarante-quatre ares de pré, première qualité, pour quatorze cents francs, c'est d'un bon marché excessif ; il faut que ces gens-là aient un besoin d'argent bien pressant. Restent cent francs. A quoi les emploierai-je bien? A acheter une robe à ma femme. Non. Ses vieilles sont encore bonnes et à son âge on ne songe plus à la coquetterie ; c'est bon pour une fillette.

Et M. le maire se prit à rire, tout seul, comme un bienheureux.

« Léon n'a besoin de rien non plus, reprit-il ; d'ailleurs, en fait de toilette, il a grand soin de ne se laisser manquer de rien. »

Le brave homme pressa son superbe abdomen sous ses deux mains et une idée, qu'on peut trouver incroyable, jaillit de son cerveau.

« Je donnerai un souper, un repas splendide et une soirée à laquelle on dansera comme à la préfecture, et cela en l'honneur de notre organiste. »

Pour un homme comme M. le maire de Vimeux', qui connaissait si bien ce que vaut l'argent, ou plutôt le mètre carré de terrain, une telle décision, qui devait entraîner une dépense assez considérable, ne pouvait être que le résultat d'un calcul. En effet, M. Gousselet s'était dit que, malgré ses visites assez fréquentes à mademoiselle Burner, son fils n'avait pas encore essayé le moyen le plus vulgaire pour s'introduire dans le cœur de la jeune fille ; il prévoyait que Léon restant muet, le cœur d'Emérance pourrait se tenir fermé longtemps, peut-être toujours. Or, cela n'entrait pas dans les comptes de M. le maire. a.ui désirait ardemment

faire palper à son héritier la dot léguée à la jeune fille par son ami Ducray. N'était-ce pas une chose bien imaginée que de réunir les deux jeunes gens pendant toute une soirée et donner ainsi à son fils l'occasion de souffler à l'oreille de l'organiste quelques mots bien sentis accompagnés de soupirs à effets ? Sans doute ; mais il n'était pas impossible que M. Léon, inhabile à manier l'arc et les flèches de l'amour, ne profitât point de l'heureuse occasion. Cette pensée préoccup.a longtemps l'esprit de M. Gousselet. Enfin, il pressa une seconde fois son gros ventre et trouva une nouvelle idée.

Il appela son fils de sa plus forte voix.

Madame Gousselet parut aussitôt.

— C'est Léon que j'ai appelé, madame Gousselet, dit le maire. Pourquoi n'avez-vous pas ouvert vos oreilles ? J'ai cependant crié assez fort.

— J'ai très-bien entendu, mon ami, répondit madame Gousselet d'une voix câline ; mais comme Léon est occupé, je suis venue...

— Si j'ai appelé mon fils, interrompit le bourru, c'est que j'ai besoin de lui et non de vous.

— Il viendra, mon ami, il viendra.

— Où est-il donc, pour ne pas entendre la voix de son père qui l'appelle ?

— Eh bien, mon ami, une de mes poules veut couver... la grosse russe, tu sais ?...

— Qu'est-ce que cela méfait, à moi?... Êtesvous folle, madame Gousselet, de me parler poule, quand je vous demande où est mon fils ?

— Mais, mon ami, tu ne me laisses pas achever.

— Encore une fois, quel rapport y a-t-il entre Léon et une poule qui veu1> couver ?

— C'est que je ne veux pas qu'elle couve, mon ami, c'est pour cela...

M. Gousselet asséna sur la table un coup de

poing si terrible que sa femme en ressentit une commotion qui lui coupa la parole.

— Où est mon fils? où est mon fils? cria-t-il avec violence.

— Il baigne ma poule, pour lui ôter le désir de couver, répondit la pauvre femme tout émue.

— Quelle occupation ! exclama M. Gousselet. Puis s'adressant à sa femme :

— Allez lui dire, continua-t-il, que je veux lui parler à l'instant même.

— Oui, mon ami, j'y cours.

Et l'épouse docile de M. le maire s'en alla en trottinant.

Léon ne se fît pas longtemps attendre.

— Vous désirez me parler, papa? dit-il. Me voici.

— C'est bien, assieds-toi là, devant moi, dit le père sans cesser de regarder son fils. Gomme je me retrouve bien en lui ! pensa-t-il. Je n'étais pas mieux quand j'avais son âge ; seulement,en amour, j'avais de l'action et lui n'en a pas.

M. Gousselet toussa, cracha, s'arrangea le plus commodément possible dans son fauteuil et reprit la parole :

— Sais-tu, Léon, que tu auras vingt-huit ans, quand je ferai couper mes seigles, c'est-à-dire dans deux mois?

— C'est vrai, papa.

— Or ça, mon garçon, tout homme arrivé à ton âge doit songer à se marier.

— C'est vrai, papa.

— Un homme sans une femme n'est pas un être complet.

— C'est vrai, papa.'

— Je suis ravi de te voir partager mon opinion. Ainsi, tu penses à te marier ?

— Un peu, oui, papa.

— J'aurais préféré que tu me répondisses beaucoup, à chaque instant, le jour, la nuit, toujours. Mais n'importe, l'intention y est, cela suffît. Il me semble que lors de nos visites à l'organiste, tu la regardes d'un certain air, hein?...

M. Léon, embarrassé, se mit à frotter le creux de ses mains le long de ses cuisses.

— Ah ! ah ! ah ! fît M. Gousselet en riant, il paraît que mes yeux y voient encore assez bien à travers mes lunettes. Donc l'organiste te plaît?

— Je vous jure, papa, que je ne lui ai encore rien dit, répondit vivement le jeune homme.

— Je n'ai que faire de ton serment et je t'en tiens quitte. Mais tu te défends mal à propos d'une chose dont je serais content, car mon plus vif désir est d'aA^oir mademoiselle Burner pour belle-fîlle.

— Est-ce possible? s'écria le jeune homme ébahi en écarquillant les yeux.

— Très possible, mon fils.

— Pourtant, mademoiselle Burner est pauvre, et vous m'avez dit souvent...

— Je t'ai dit, interrompit M. Gousselet, ce qu'il convient à un père de dire à son fils pour son enseignement. L'organiste est pauvre, c'est vrai ; mais sa beauté, son mérite et son esprit valent une belle dot... De quarante mille francs, ajouta-t-il mentalement.

Ce langage était si opposé aux idées de son père, que Léon, foudroyé par la surprise, ne savait plus que penser et dire.

— Je vais donner un souper suivi d'une soirée dansante, reprit M. Gousselet. L'organiste sera la reine de la fête. Il est inutile de te dire que c'est une occasion précieuse que je t'offre de lui faire ta cour; j'espère que tu sauras en profiter.

— Oui, oui, soyez tranquille.

— Voyons, que lui diras-tu ?

— C'est que je... je lui dirai ?...

— Que tu l'aimes, parbleu !

— C'est juste : je lui dirai que je l'aime. Mais je n'oserai peut-être pas.

— Hein ! Tu n'oseras pas !... dit M. Gousselet de sa grosse voix.

— Peut-être, j'ai dit, répliqua vivement Léon, qui craignait de voir une tempête éclater.

— Ton peut-être n'affirme rien. Il faut oser , voilà tout.

— Vous avez raison : mais l'on n'a pas toujours la hardiesse qu'on voudrait; bien souvent des paroles viennent à la bouche et meurent sur les lèvres. Pourquoi? On n'en sait rien. Mademoiselle JBurner me rend craintif comme un enfant menacé des verges ; son regard seul m'impose un respect qui m« ferait m'agenouiller devant elle.

— Eh bien, on se met à genoux, on parle et l'on a réussi sans vouloir oser. Écoutez, monsieur mon fils, et retenez bien ce que .io vais vous dire , c'est mon expérience de cinquante ans qui va parler. Sachez — et que cela voas donne courage et hardiesse — que toiire jolic femme est orgueilleuse de sa bcaulc cl- ^elai^se toujours prendre par l'amourpropre. Vingt foi^ par jour, son miroir lui répète . Vous oies charrnanie ("eîa ne lui .sulïîi pas : elle préfère IcK icuios compliments des iiommes, car nous savons flatter, nous autres, et le miroir ne ment jamais. S il voit une ride, une i:»cau un peu fanée, un «jheveu bhmc, il le dit; rhomme, au contraire, ne parle jamais à une femme que de ses perfections. D'après cela, soyez convaincu, monsieur mon tiis. cfue l'amour d'un jeune homme ne peut déplaire à une belle jeune llile, puisque c'est rendre à sa beauté un homniage éclatant et sin-

cère. La femme demande à être admirée — ce qu'elle fait pour attirer les regards le prouve — et aime surtout à savoir qu'on l'admire ; on ne peut donc l'offenser en le lui faisant voir. Elle saura toujours gré à un homme de la plus légère attention, d'une seule pensée dont elle est l'objet, du plus faible soupir poussé à son intention. En amour, mon fils, la timidité est une duperie ; les femmes dédaignent presque toujours les craintifs ou les honteux qui ne savent que trembler et baisser les yeux devant elles. A elles seules doivent appartenir la timidité et la faiblesse ; la hardiesse et la force sont les qualités de l'homme.

Maintenant, Léon, si tu as bien compris la valeur de mes paroles, tu ne dois plus hésiter à déclarer ton amour à mademoiselle Burner. Son amour-propre et sa petite vanité seront satisfaits, sois-en persuadé d'avance.

— Et si elle ne m'aime pas ?

— Tu te feras aimer. Il n'est pas une jeune fille qui ne rêve un mari futur ; d'abord, il a la tête expressive ou un regard lumineux qu'on a entrevu on ne sait où, ou seulement une voix entendue un jour, dans un songe, peut-être. Cet homme, ce mari rêvé, c'est l'inconnu qu'on attend, c'est la première réalité qui se présente. Le premier au moulin engrène, disons-nous souvent ; je compare le cœur de l'organiste, resté libre jusqu'à ce jour, à une trémie ; il faut y prendre la première place. L'amour est contagieux ; il ressemble au feu qui communique le feu. Si tu veux être aimé, Léon, parle, parle, (^omme dit M. Saugerot, d'après l'Évangile : Frappe, et l'on t'ouvrira.

— Vous avez raison, papa, il faut parler ; mais la difficulté est de savoir ce qu'on doit dire, car enfin on ne peut pas s'approcher d'une jeuno

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fille pour lui dire brusquement : Je vous aime. — - Hé, hé, fit M. Gousselet, on peut réussir par ce moyen-là.

— Je ne dis pas non, mais...

— Mais, quoi ?

— Je n'aurai jamais cette hardiesse.

Dans son impatience, M. Gousselet se mit à égratigner le bois de son fauteuil.

— Ah ça, s'écria-t-il, je voudrais bien savoir ce qu'on vous apprend au collège? J'ai dépensé douze mille francs pour faire de toi un savant, et j'en sais plus que tu n'en sauras jamais, moi, qui n'ai reçu d'autres leçons que celles d'un vieux magister, ivrogne et brutal, que mon père payait cinq ou six sous par mois.

— Au collège, papa, on n'apprend pas à faire des déclarations d'amour, hasarda M. Léon.

— On y doit tout apprendre, entendez-vous, monsieur mon fils ? On ne donne pas douze mille francs pour faire un imbécile. Mais j'ai pitié de ton ignorance et je veux bien t'indiquer la manière de faire ta cour et d'instruire mademoiselle Burner de ton amour. Dans la soirée, tu auras plus d'une occasion de lui offrir ton bras et de causer avec elle. Tu lui parleras de Paris où elle est née^ de sa mère qu'elle adore et de sa toilette; un peu plus tard, après avoir dansé ensemble, par exemple, tu prendras une figure attristée, un air rêveur ; une larme à l'œil ne ferait pas mal, un soupir bien éloquent serait également d'un bon effet. Gomme tu garderas le silence, elle ne manquera pas de s'étonner et remarquera bien vite ta tristesse et ta préoccupation — ce sera le moment du soupir. — Elle t'interrogera avec intérêt. Tu répondras en hésitant que tu as un chagrin, que tu souffres — l'instant de la larme sera arrivé. —■ Tout ce qui

prend un caractère mystérieux est un aimant qui attire les jeunes filles. La curiosité de l'organiste sera excitée ; elle insistera pour savoir ta pensée, si déjà elle ne l'a devinée. Alors... tu pourras lui dire tout ce qui du cœur montera à tes lèvres. M'as-tu bien compris ?

— Parfaitement. Je n'aurai garde d'oublier un seul de vos excellents conseils.

— A la bonne heure ; je commence à être content de toi.

— Je me sens tout autre maintenant, dit Léon en prenant un petit air don Juan ; que j'étais donc enfant de craindre de parler à mademoiselle Burner 1... En vérité, il n'est pas plus difficile de dire à une jeune fille qu'on l'aime que de boire un verre de vin.

— Ah 1 séducteur !... fit M. Gousselet en riant.

Et, tout gonflé d'orgueil paternel, il donna deux petites tapes, en signe de satisfaction, sur les grosses joues vermillonnées de son cher héritier.

Le soir même, madame Gousselet, instruite des projets de son mari, fixa le jour de la soirée, et M. Léon écrivit sous la dictée de son père les noms des personnes à inviter. On en trouva difficilement une trentaine, tant à Vimeux que dans les villages circonvoisins.

Où M. Gonsselet comprend qu'il n'a plus ses jambes de vingt-cinq ans.

Adrien Mathié avait eu le bonheur de s'apercevoir que son audacieuse visite à mademoiselle Burner n'avait pas été considérée comme une offense par la jeune fille, car, avec le même sourire et quelque chose de plus affable encore que d'habitude, ce fut elle qui, la première, lui adressa la parole. Mais Adrien n'était pas assez présomptueux pour supposer un seul instant que mademoiselle Burner, l'ayant compris, cherchait à encourager son amour. Il crut, simplement, qu'elle lui accordait généreusement le pardon qu'il lui avait demandé.

En une nuit, Emérance avait découvert bien des choses cachées en elle. Elle avait interrogé longuement son cœur, et pour la première fois son cœur avait parlé. Le verbe aimer venait de lui être révélé, et elle conjugua bientôt à l'indicatif : il m'aime, je l'aime. L'amour est, en vérité, un sen-

timent bien étrange, bien égoïste : Emérance con^ stata, avec effroi, qu'Adrien occupait toutes ses pensées et qu'il s'était déjà emparé de son cœur, prenant la plus large place, et dominant même son affection pour sa mère.

Voilà ce qu'Adrien aurait bien voulu savoir ; mais il ne pouvait le deviner, il n'osait pas l'espérer non plus. Il était si bien persuadé de l'impossibilité de se faire aimer ou tellement aveuglé par la force même de son amour, qu'il ne remarqua point que l'organiste ne rentrait jamais dans sa chambre, le soir, que lorsque lui-même s'était enfermé dans la sienne. Devenu plus craintif, plus sauvage encore, Emérance avait évidemment le désir de l'apprivoiser. Le matin, levée aussitôt que lui, avec le soleil, la tête à sa croisée, elle le voyait partir aux champs ; le soir elle guettait son retour. Puis^ quand sa mère descendait pour causer avec la veuve Mathié, elle descendait aussi pour voir Adrien. Ils se disaient bonsoir et c'était tout. Le jeune homme s'enfuyait pour rêver dans sa chambre. Emérance remontait pour s'attrister. Elle restait assise des heures entières devant son piano sans songer à en tirer un son. M. Saugerot se plaignait que son organiste ne lui jouait plus que des morceaux mélancoliques, de la musique du 2 novembre, ajoutait-il en souriant.

Un soir Emérance dit à la veuve Mathié :

— Monsieur Adrien n'aime guère la conversation des femmes, car il ne s'arrête jamais ni pour l'écouter, ni pour y prendre part.

— Il n'est pas grand parleur, répondit la veuve, et puis je crois qu'il a peur de vous.

— Peur de moi ! s'écria Emérance en feignant la surprise. Mais je ne veux épouvanter personne, madame Mathié ; il faut que je prouve à votre fil^

qu'une petite musicienne n'est pas du tout à craindre. Soyez donc assez bonne pour lui dire de venir s'asseoir prés de nous; j'ai d'ailleurs quelque chose à lui demander.

La veuve Mathié alla chercher son fils, et revint avec lui presque aussitôt.

— Vous désirez me parler, mademoiselle, dit Adrien d'une voix un peu tremblante ; serais-je assez heureux pour pouvoir vous être agréable ?

— Oui, monsieur, en vous asseyant près de nous, d'abord, si pourtant cela ne vous contrarie pas trop.

Adrien pensa qu'il serait plus à son aise dans sa chambre ; néanmoins il s'assit prés de sa mère, d'assez bonne grâce.

— Nous n'avons encore fait, ma mère et moi, que de courtes promenades aux alentours du village, reprit Emérance. On dit qu'il y a des endroits très jolis, des sites charmants et pittoresques à visiter, les promenades de la sapinière, par exemple, ainsi que les roches boisées.

— Et la chute d'eau de l'aqueduc romain, ajouta Adrien.

— Est-ce que vous ne voudrez pas, un de ces jours, nous servir de guide et nous conduire à la sapinière, aux roches et à l'aqueduc ?

— Je suis à vos ordres, mademoiselle, comme à ceux de madame Burner. Quel jour désirez-vous faire cette promenade ?

— G^est aujourd'hui mardi. Eh bien, nous attendrons à dimanche, après les vêpres ; ce jour-là, vos travaux souffriront moins de notre plaisir.

En ce moment, madame Gousselet entra.

— Je viens, dit-elle, mademoiselle et madame Burner, vous inviter à souper, pour après-demain, jeudi. Nous serons (trente et quelques personnes.

On dansera après le repas ; il y aura deux violons. C'est en l'honneur de mademoiselle que mon mari donne cette fête de famille; oh ! il tient absolument à lui être agréable. Léon se réjouit d'avance de faire danser notre chère Emérance. Venez de bonne heure, à cinq heures, par exemple ; on soupe à sept, nous aurons le temps de causer un peu, car une fois tout mon monde arrivé, vous comprenez que je ne m'appartiendrai plus.

— Tout ce qui se fait chez M. Gousselet est donc en l'honneur de mademoiselle Burner? pensa Adrien, qui avait froncé deux au trois fois les sourcils en écoutant madame Gousselet. Et M. Léon qui se réjouit d'avance de danser avec notre chère Emérance... Qu'est-ce que cela veut dire? Est-ce que... C'est impossible, car je connais M. le maire : il ne permettra jamais à son fils d'aimer l'organiste, qui n'a pas un sou de dot.

Pauvre Adrien ! comme il se trompait !...

Le jeudi soir, à sept heures précises, les invités de M. le maire étaient tous réunis dans une pièce ouvrant sur la salle à manger. A part l'organiste et sa mère, maître Mimard et M. Saugerot, c'était une variété de physionomies insignifiantes et plus ou moins grotesques, qu'on chercherait en vain dans l'œuvre de nos meilleurs caricaturistes. Le crayon de Cham, Philippon ou Daumier, se fût brisé d'aise en traçant ces profils étranges, capables de faire rire un agonisant. Les costumes, du reste, ne le cédaient en rien aux physionomies; ils ajoutaient le ridicule au grotesque et complétaient les caricatures. Les blouses, en toile de coton bleu, ornées de piqûres de fils blanc et rouge, et les chapeaux de gros feutre, bas de forme, étaient en majorité. Les quelques habits de noce, tirés des armoires pour iaire honneur à M. Gousselet, por-

taient leur âge dans leur coupe saugrenue et le disaient mieux encore par la couleur du drap vert de Prusse, café au lait, ardoise ou bleu-ciel. Les hommes étaient tous chaussés de gros souliers ferrés noircis avec du noir de fumée détrempé à l'huile. Les femmes, plus coquettes, portaient des escarpins cirés, attachés à leurs pieds avec de longs rubans de soie noire, qui s'enroulaient sur leurs bas blancs jusqu'à la naissance du mollet. Il y avait quelques robes de soie gorge de pigeon et orange ; mais toutes ces dames portaient une profusion de vraie dentelle de Lorraine, et sur chaque poitrine s'étalait orgueilleusement une énorme chaîne d'or.

En revanche, l'absence des gants était générale. Il est vrai que les mains se trouvaient suffisamment parées avec les nombreux anneaux qui brillaient aux doigts. D'ailleurs, on ne porte pas des bijoux pour les cacher.

Tous ces gens, parlant d'eux et de leur fortune, se vantaient à faire plaisir. A les entendre, eux seuls faisaient bien, savaient bien toutes choses ; ils gagnaient des sommes fabuleuses où il y avait de l'argent à perdre. Le mal qui arrive serait toujours prévenu si l'on suivait leurs conseils. Bref, ils étaient tout et les autres rien ; ils abîmaient celui-ci, écrasaient celui-là, sans la moindre pitié, avec une facilité étonnante. Les femmes labouraient à coups d'ongles leurs bonnes amies absentes, qui, du reste, ne se privaient pas d'en faire autant à l'occasion.

La porte de la salle à manger s'ouvrit. M. Gousselet offrit sa main à madame Burner et tous les invités se ruèrent autour de la table en gens affamés, qui ont compté sur un bon repas et se sont préparés dès la veille à manger tout leur

soûl. On aurait dit d'une meute à la curée.

Quand un homme est l'esclave de ces deux péchés capitaux : l'avarice et l'orgueil, et que ce dernier domine l'autre un instant, l'avare devient prodigue et livre tout à son orgueil doublé de vanité. C'est ce qui était arrivé chez M. Gousselet. Avec les nombreux plats servis sur la table, soixante personnes auraient pu se nourrir très bien pendant deux jours. Mais presque toujours la quantité excluait la qualité; n'importe, la plupart des convives ne perdirent ni un instant, ni une bouchée. La cave de M. le maire ne fut pas ménagée non plus ; les bouteilles du vieux vin, si précieusement conservé, se vidèrent avec une rapidité désespérante.

M. Gousselet, pour donner l'exemple, faisait pourtant de fréquentes visites à la carafe ; mais ses convives s'empressaient de ne pas l'imiter. Gela amenait l'ironie aux lèvres de M. Saugerot et faisait pâlir madame Gousselet, qui, depuis la quinzième bouteille, comptait avec anxiété toutes celles qui ne faisaient que paraître et disparaître après avoir rempli les verres.

Enfin, le souper se termina, et à l'exception de quatre ou cinq buveurs entêtés, qui s'étaient emparés des dernières bouteilles, tout le monde se leva de table. Il y eut un moment de désordre causé par les titubations d'un certain nombre de convives ; mais les jambes se raffermirent peu à peu et les corps reprirent leur équilibre. Une chaise écrasée, quelques escarpins mordus par les clous des gros souliers, deux robes déchirées et plusieurs autres chiffonnées, ce furent les seuls accidents qu'on eut à déplorer, car nous ne comptons ni les têtes entamées, ni les déchirures aux visages, et encore moins les habits verts, bleus et oranges

horriblement tachés. N'eût été la crainte de recevoir quelques éclaboussures, il est probable que l'organiste et sa mère auraient éclaté de rire en entendant les femmes crier comme des sourdes, en voyant les hommes se bousculer. Maître Mimard, l'homme froid et silencieux, n'avait pas fait comme M. Saugerot, qui s'était éclipsé à l'approche du danger ; debout et toujours calme, près des dames Burner, il ne cessa de les protéger contre l'invasion des gros souliers et les bourrades des poings fermés.

L'arrivée des violons fut la consolation des dames qui avaient été le plus maltraitées dans la mêlée. Une lampe, en fer battu, suspendue à une poutre et deux chandelles placées sur la cheminée, illuminèrent splendidement la pièce voisine de la salle à manger arrangée pour le bal.

Les musiciens étaient d'affreux râcleurs n'ayant jamais su ce que c'était qu'une note ou un octave et qui avaient appris par routine un peu de musique de danse qu'ils dénaturaient, les misérables, sans pitié pour les oreilles, en faisant sauter les filles et les garçons à toutes les fêtes des environs.

Mais nos villageois ne sont pas difficiles ; du moment qu'une corde criant sous un archet les invite à se trémousser, ils frappent la terre du talon, sautent, tournent, gambadent, faisant des contorsions d'épileptiques, et n'ayant d'autres soucis que celui de se montrer forts et agiles sous les yeuic féminins.

Emérance dansa le premier quadrille avec M.Léon Gousselet, puis elle prit le prétexte d'une grande lassitude pour ne point condamner ses jambes à une cadence impossible. Un peu plus tard, son cavalier, qui se souvenait de la leçon de son père,

mais qui n'avait pas encore su la mettre à profit, essaya de la ramener à un nouveau quadrille.

— Voyez, mademoiselle, tout le monde danse, lui dit-il; faites un petit effort, laissez-vous tenter.

— Vraiment, monsieur, je suis très fatiguée, répondit Emérance.

Elle aurait pu ajouter : Et très agacée par cette horrible musique.

— Eh bien, mademoiselle, plus qu'un quadrille, un seul, insista le jeune homme.

— Je ne veux pas que vous puissiez m'accuser de mauvaise volonté, reprit Emérance. Quoique née à Paris, je suis Allemande, et j'aime passionnément la valse, qui est la danse nationale de mon pays ; pour vous être agréable, je valserai.

— Que je suis malheureux, s'écria piteusement le fils du maire.

— Pourquoi donc ? demanda la jeune fille.

— Je ne sais pas valser.

— Oh ! que cela ne vous rende pas malheureux, dit la jeune fille en riant ; nous ne valserons pas, voilà tout.

— Vous ne serez certes pas privée d'un plaisir que vous aimez, dit M. Gousselet qui, placé près des jeunes gens, n'avait pas perdu un mot de leur conversation. Si vous le voulez bien, c'est moi qui vous ferai valser.

Emérance regarda M. le maire de Vimeux en se demandant si un aussi gros homme pourrait seulement faire un demi-tour sur lui-même.

— J'étais un valseur de premier ordre dans ma jeunesse, continua M. Gousselet. N'est-ce pas, ma bonne ? reprit-ii ^^ interpellant sa femme.

'— De quoi s'agit-il, mon ami ?

— Je disais à mademoiselle qu'autrefois je valsais très-bien.

— Gomme un ange, mon ami ; je m'en souviens parfaitement. Aux fêtes de village, on faisait cercle autour de toi pour t'admirer. Combien de fois j'ai regretté de ne pas savoir la valse ! car j'étais jalouse, très jalouse quand je te voyais serrer contre toi une valseuse en entourant sa taille de ton bras.

Le gros homme se mit à rire avec un petit air fat d'un effet singulier.

Le quadrille était terminé.

— Une valse I cria M. Gousselet aux musiciens.

Et il offrit sa main à l'organiste.

Tout le monde se rangea pour leur laisser l'espace libre.

M. Gousselet prit dans sa large main la taille svelte de la jeune fille et la valse commenta.

— Oh! oh! fit M. Gousselet au bout d'un instant.

Il souffla avec un bruit de vent d'orage ; la sueur commençait à ruisseler sur son front ; son visage rouge prenait des teintes violettes.

— Arrêtons-nous, monsieur, lui dit Emérance, qui sentait le poids de son corps peser sur elle.

— Non, non, fît M. Gousselet en entraînant la jeune fille dans un tournoiement plus rapide.

Tout à coup, la respiration lui manqua, ses jambes se dérobèrent sous lui. Emérance lui échappa et il tomba comme une masse de plomb sur le parquet.

— Mon Dieu, mon mari est mort!... exclama madame Gousselet.

Et elle se mit à pousser des cris effroyables. Cependant on s'empressait de relever M. Gous-

selet, ce qui ne fut pas un mince travail, car pour y arriver, il ne fallut pas moins de cinq hommes des plus robustes. La chute n'eut aucune suite fâcheuse. Après avoir repris son souffle éteint, M. Gousselet retrouva son gros rire, pour rassurer ses amis alarmés

— Je viens de valser pour la dernière fois, ditil ; je ne suis plus qu'une vieille mazette. Pourtant, dans ma jeunesse... Après tout, on ne peut, pas être et avoir été. ^outa-t-il pour sa propre consolation.

Jâ QUARANTE MILLE FRANCS DE DOT

AJaitre Mimard deviont sentencieux et énigmatiqod-

En voyant M. Gousselet perdre l'équilibre, Emérance s'était réfugiée près de sa mère, éperdue et tremblante comme un jeune oiseau qui vient d'échapper à la serre d'un épervier. Elle n'était pas encore revenue de son saisissement,lorsque M.Léon, obéissant à un signe de son père, vint la prier de prendre son bras. Songeant à la petite scène de comédie qu'il devait jouer, le jeune homme avait pris une figure à la don Quichotte ; mais l'organiste, ne voyant en cela qu'une chose fort naturelle, après l'accident arrivé, trompa l'attente de M. Léon, en ne témoignant ni surprise, ni curiosité. N'y avait-il pas de quoi désorienter notre amoureux ?

La maison habitée par M. le maire de Yimeux était assise entre un magnifique jardin fruitier, arrosé par la rivière dont nous avons déjà parlé, et une petite cour entourée d'un mur à hauteur d'appui. A l'un des angles de cette cour, s'élevait un f

noyer gigantesque abritant, sous ses branchages feuillus, un hangar ouvert à tous les vents, où M. Gousselet plaçait, chaque année, son bois de chauffage. Devant une partie de la façade de la maison, on avait construit un perron, formant terrasse, ayant un mètre et demi de hauteur sur deux mètres de largeur, et orné d'une superbe balustrade en fer forgé, qu'on aurait cru dorée en voyant sa peinture jaune briller au soleil. Deux portes de la maison, dont l'une vitrée, ouvraient de plain-pied sur la terrasse, où madame Gousselet cultivait, dans des caisses, une assez belle variété de fleurs. Car la digne femme, comme le papillon, adorait toutes les fleurettes jolies qu'un rayon de soleil d'été fait naître, qu'une goutte de rosée fait vivre et qui meurent, après avoir un instant regardé le ciel bleu.

Madame Gousselet, dans la journée, allait et venait sans cesse de la basse-cour à la terrasse, soignant ses poules et autres oiseaux, arrosant ses fleurs et détruisant les insectes qui pouvaient leur nuire. Disons pourtant que les premières étaient les préférées, madame Gousselet n'étant pas femme à sacrifier, dans aucun cas, l'utile à l'agréable.

C'est sur la terrasse, au milieu des rosiers, des géraniums, des boutons d'or, des giroflées et des lauriers, qui mêlaient leurs parfums aux mystères de la nuit, faiblement éclairée par un demi-clair de lune, que le fils du maire amena Emérance. La jeune fille s'appuya sur la balustrade, et, regardant le ciel obscurci par de légères vapeurs blanchâtres, aspira délicieusement quelques î)ouffées d'une brise fraîche, embaumée. Mais ni elle ni son compagnon n© virent une ombre se glisser le long du perron, puis disparaifre, dans

l'obscurité, sous les branches pendantes du vieux noyer.

Émérance pensait :

— Les Gousselet sont d'excellentes gens ; leurs attentions pour ma mère et moi sont charmantes et tout à fait affectueuses, et pourtant elles me fatiguent ; le bruit m'ennuie ; je voudrais toujours le silence et l'isolement.

M. Léon se disait :

— J'ai suivi exactement le conseil de mon père; je suis triste sans avoir besoin de feindre la tristesse; mais mademoiselle Burner ne daigne pas s'en apercevoir.

— Yoilà une belle nuit ! s^écria tout à coup Emérance.

— Tout semble beau à ceux qui ne souffrent pas, dit le jeune homme.

— Il y a toutes sortes de souffrances, reprit la jeune fille ; les unes appartiennent au corps, les autres, les plus cruelles souvent, sont celles de l'âme.

-— Et du cœur, ajouta le jeune homme avec un soupir.

— Yous souffrez donc ainsi, monsieur Léon ?

— Hélas !... et la guérison ne vient pas !...

— Yous n'êtes pas le seul à l'attendre, dit l'organiste, dont la pensée s'égara dans une subite rêverie.

— Elle viendrait vite si vous étiez mon médecin, reprit le jeune homme, tremblant d'émotion.

— Les médecins, les médecins ! fît Emérance en essayant de sourire ; ils ne connaissent pas toutes les maladies.

Elle n'avait pas compris le sens non équivoque de la phrase de Léon. Celui-ci s'en aperçut, mais

il avait dit le premier mot, celui qui coûte le plus, et il ne voulait pas en rester là.

— Pourquoi ne vous dirais-je pas, continua-til, que je vous ai trouvée jolie ?... Tout me plaît en vous : le son de votre voix qu'on voudrait toujours écouter, vos beaux yeux que je ne puis me lasser de voir, votre bouche qui sait si bien sourire et vos magnifiques cheveux blonds que ma main voudrait toucher sans cesse... L'homme ne peut vivre seul ; il lui faut une compagne pour égayer sa vie. Je songe à cela depuis que vous êtes à Yimeux. Je ne serai heureux, j'en suis sûr, que si vous devenez ma femme.

Emérance n'écoutait point. Son regard, traversant la nuit, avait vu une forme humaine se mouvoir dans l'ombre du noyer. Ses yeux ne distinguaient pas assez pour connaître la personne, mais son cœur lui avait dit : C'est Adrien !

C'était, en effet, le jeune paysan. Quoique s'étant répété que le fils du maire ne pouvait songer à l'organiste, la jalousie l'avait cependant mordu au cœur ; il était venu rôder autour de la maison du maire et guetter Emérance. En la voyant apparaître sur la terrasse donnant le bras à son rival, il sentit comme une lame d'acier labourer sa poitrine, -puis, en entendant les paroles de M. Léon, son sang parut se glacer dans ses veines ; ses bras se tordaient dans une agitation nerveuse ; il lui semblait qu'il éprouverait un plaisir indicible à étouffer, à étrangler le fils du maire. Comme ce dernier, il attendait haletant, l'œil en feu, la main sur son cœur, la réponse de la jeune

mie.

Après un instant de silence, Léon, s'imaginant que l'organiste n'avait pas perdu un mot de ce qu'il lui avait dit, et jugeant qu'elle devait avoir suffi-

samment réfléchi, trouva que sa réponse se faisait trop attendre.

Il lui prit la main et la serra doucement en lui disant :

— Le voulez-vous, dites ?...

Emérance se redressa, regarda le fils du maire avec les yeux d'une personne qu'on vient d'arracher au sommeil, et, croyant qu'il la priait de rentrer dans la maison, elle répondit oui en jetant un dernier regard du côté du noyer.

Ce oui fit bondir d'aise le cœur de M. Léon, pendant que celui d'Adrien cessait de battre sous sa main crispée.

— Oh ! elle l'aime, elle l'aime 1 murmura-t-il en s'appuyant, prêt à défaillir, contre le tronc de l'arbre.

Léon, fou de bonheur, saccageait le plus beau laurier de sa mère et offrait galamment une brassée de roses à l'organiste.

Adrien, aveuglé, étourdi par le sang qui bourdonnait dans ses oreilles, ne voyait plus rien ; il comprit qu'Emérance venait de quitter la terrasse en entendant le bruit que fit en se refermant la porte vitrée. Alors il songea à s'éloigner. Mais au même instant un homme se trouva devant lui. Adrien reconnut M. Mimard. Le visage du notaire était souriant, ce qui, nous le savons, était excessivement rare.

La première pensée du jeune homme fut de s'enfuir, mais, arrêté par la honte d'être surpris, et subissant comme une domination magnétique, il resta cloué à la même place, incapable de faire un seul pas.

— Je vous ai reconnu, dit le notaire, malgré l'obscurité qui vous cachait. L'endroit était pourtant bien choisi, mais d'autres yeux que les miens

VOUS ont également aperçu, imprudent!... Trop de raison amène souvent la folie, vous en êtes la preuve, jeune homme. Donnez-moi votre main... Elle est glacée, cependant la nuit est tiède : le sang est à la tête, vous êtes malade, prenez garde.

— Malade! non, non, fît Adrien.

— Qu'avez-vous donc, alors ?... Gela ne me regarde pas, je le sais; j'ai tort de vous questionner. D'ailleurs, que me répondriez-vous que je ne sache aussi bien que vous-même ? Je ne suis pas votre ennemi, je ne puis vous vouloir du mal, et, sans être votre ami, j'ai plus d'un motif pour m'intéresser à vous. Gela vous surprend, n'importe... Voulez-vous que je vous parle avec franchise ?

— Vous le pouvez, monsieur Mimard.

— Eh bien, vous avez eu tort de venir ici.

— Tort! oh non !...

— Pourquoi y êtes- vous venu ?

— Pourquoi ? répéta Adrien en hésitant.

— Oui. Je devine votre embarras, jeune homme; vous ne savez quoi répondre... Vous êtes venu ici pour regarder et voir ; vous avez regardé et voua avez vu, vous avez vu une ombre et vous vous êtes dit : G est elle ! Erreur : quand l'esprit et la pensée sont loin du corps, l'être n'est plus qu'un fantôme. Vous êtes venu pour regarder seulement, le hasard vous a fait entendre. Qu'avez-vous entendu? Des mots. Mieux vaut se boucher les oreilles que de mal entendre. La jalousie est une mauvaise conseillère, monsieur Mathié; si elle tue la réflexion, la raison est bientôt en déroute. Groyez-moi, La Fontaine n'a pas tort en disant que celui qui court le plus vite arrive souvent le dernier au but. Le bonheur est capricieux, il s'at-

tache à ceux qui croient l'avoir perdu. Je vous le répète, vous avez eu tort de venir ici. N'oubliez pas mes paroles, un frère ne vous aurait pas autrement parlé. Rentrez chez vous, dormez bien, faites de iDeaux rêves, et demain matin, si vous êtes sage, vous rirez comme un bienheureux, en disant bonjour au soleil. Maintenant, monsieur Mathié, bonsoir et bonne nuit.

Le notaire allait s'éloigner, Adrien l'arrêta :

— Encore un mot, je vous prie, monsieur Mimard.

— Je n'en vois pas l'utilité, dit le notaire ; mais je veux bien vous écouter ; parlez...

— D'après ce que vous venez de me dire, reprit le jeune homme, j'ai compris que vous connaissiez ma folie...

— La folie du cœur vaut mieux souvent que trop de raison dans la tête, répliqua le notaire.

— N'importe, dit Adrien, vous savez mon secret. Ne me trahissez pas, c'est une grâce que je vous demande.

— Est-ce tout? demanda gravement le notaire.

— Oui.

— Jeune homme, apprenez à être prudent comme je sais être muet, et nul ne saura jamais ce que vous voudrez cacher. Je ne parle guère, parce que trop parler nuit; j'aime encore moins à donner des conseils, car on ne trouve jamais ceux qui peuvent en profiter disposés à les suivre. Cependant, si vous avez besoin de moi, venez me trouver ; je serai toujours prêt à vous écouter. Au revoir.

Et M. Mimard s'en alla, laissant Adrien aussi étonné de ce qu'il lui avait dit que surpris de l'espèce d'intérêt qu'il venait de lui témoigner.

Mais il ne s'expliquait pas plus cet intérêt, qu'il n'avait compris les phrases embrouillées du notaire.

— Quel homme étrange ! se dit-il. Il est original jusque dans son langage. Qu'a-t-il voulu me faire comprendre ? Oh ! rien, rien, après ce que j'ai entendu.

Adrien rentra sans attendre que l'organiste sortît de chez M. Gousselet. Sa mère veillait encore; elle n'avait pas voulu se coucher avant le retour de ses locataires. En voyant le regard sombre de son fils, qui passa près d'elle sans lui rien dire, la veuve fut saisie d'épouvante. Il faut si peu de chose pour alarmer le cœur d'une mère !... Elle voulut questionner Adrien ; mais il s'était déjà enfermé dans sa chambre ; il resta sourd à la voix de sa mère. La pauvre femme revint s'asseoir tristement à sa place ; elle ne reprit plus son ouvrage. Des pressentiments sinistres troublaient la douce quiétude qui la rendait si heureuse depuis quelque temps.

Adrien n'avait précédé madame Burner et sa fille que d'un quart d'heure ; ces dames furent reconduites jusqu'à leur porte par M. le maire et son fils, qui, depuis sa déclaration d'amour, faisait le joli cœur et jacassait sans cesse comme une pie aveugle. La veuve Mathié ne put cacher complètement sa préoccupation et sa tristesse à madame Burner. Celle-ci lui en demanda la cause avec cette sollicitude affectueuse qui sait tout obtenir. La pauvre mère confia ses craintes à son amie en versant dans son cœur la moitié de son chagrin. Emérance écouta, devint pâle comme une morte et monta vivement chez elle pour y cacher son trouble et les pleurs qui jaillissaient sous ses paupières baissées. Quelque chose lui dî«**it qu'elle avait seul©

pu faire de la peine à Adrien. Mais comment? Elle l'ignorait. Son extrême sensibilité faisait souffrir son cœur tout autant que souffrait celui d'Adrien torturé par la jalousie. La conduite de M. Léon, depuis leur promenade sur la terrasse, lui avait paru bien singulière ; en la ramenant il lui avait dit bien des demi-phrases qu'elle ne put comprendre ; mais en ce moment, M. Gousselet et sa soirée, Léon et ses charades étaient bien loin de sa pensée. L'énorme bouquet de roses, à moitié fané, s'effeuillait sur la table sans même attirer son regard.

Pendant ce temps, affaissé sur un siège près de la fenêtre ouverte, Adrien était dans une prostration complète. Ses bras détendus, inertes, tombaient à ses côtés, la flamme de son regard s'était éteinte et sa tête se penchait douloureusement comme celle du Christ de Rubens. Il ne pensait plus, mais il s'était dit : « Emérance ne peut m'aimer, il faut que je l'oublie. »

En rentrant chez eux, après avoir accompagné l'organiste et sa mère, M. Gousselet dit à son fils:

— Je te trouve bien joyeux, Léon. Mademoiselle Burner t'a donc donné quelque espoir ?

— Beaucoup d'espoir, papa. Je lui ai demandé si elle voulait être ma femme.

— Et elle a répondu ?

— Un seul mot : Oui.

— Diable, diable, pensa le maire, qui flairait la méprise de son fils, ce oui me paraît un peu hardi pour être sincère. Ordinairement les jeunes filles se font prier plus longtemps. Après tout, continuat-il en se rassurant, mademoiselle Burner, avec son air innocent, n'est peut-être qu'une fine rusée qui cherche à faire un bon mariage. Sa mère et

elle y voient trop bien pour ne pas avoir deviné mon intention depuis longtemps. Oh ! les femmes!...

Et s'adressant à son fils, il reprit :

— C'est bien, mon garçon, c'est très bien, je suis content de toi. 11 est tard, allons nous coucher.

Le cabaret de maître Glouse.

Il se trouvait au centre du village, à l'angle d'une petite place sur laquelle aboutissent les quatre rues principales de Vimeux. Il avait pour enseigne un jeune sapin arraché depuis des années et suspendu par ses racines sous la gouttière de la maison, puis ces mots grossièrement tracés en noir au-dessus de la porte d'entrée : Débit de vins et café de Paul Niquet. Un jour, un commis voyageur, de la famille de Gaudissart, avait laissé cette plaisanterie comme souvenir de son passage à Vimeux. Les malins du village l'acceptèrent sans la comprendre, car ils n'avaient jamais entendu parler du fameux Paul Niquet, dont la réputation a fait le tour de l'Europe. Plus tard, le peintre Glaviot leur apprit que Paul Niquet n'était autre qu'un marchand de vins de Paris, sa maison une souricière de la police, le refuge des chiiTonniers et de tous les gueux en général qui, ne pouvant dormir faute de lit, passaient les nuits à boire. Cette explication

étonna fort nos Vimeusains, qui s'étaient imaginé que Paul Niquet était un grand personnage de l'antiquité. N'importe, ce nom prima celui de Glouse et resta au cabaretier. Vimeux, aussi heureux que Paris, eut son Paul Niquet.

La maison continua à être fort achalandée; comme dans celle de Paris, on y passa des nuits à boire, et plus d'un ivrogne y cuva son vin sous les tables.

Imaginez deux grandes pièces carrées, noires, enfumées, humides et sales, meublées de deux longues tables d*une solidité douteuse et de bancs en bois de chêne si étroits, qu*on peut à peine s'y asseoir, et vous aurez une légère idée du cabaret de notre Paul Niquet. Impossible, d'ailleurs, de s'appuyer contre les murs sans couvrir son vêtement de blanc de chaux ou de toiles d'araignées, aussi les buveurs qui redoutaient la colère de leur femme avaient-ils soin de se brosser en sortant pour ne pas faire deviner leur visite au cabaret. Ge n'était pourtant pas la qualité des consommations qui attirait la foule dans cette affreuse taverne : la bière y était détestable, le vin mauvais, puant le moisi, et le café nauséabond.

Ge n'était pas non plus la beauté et la gracieuseté de l'hôtesse : elle avait une laideur de chenille, le ton arrogant, la parole brutale, grossière, et le caractère revôche. Toujours de mauv^aise humeur, on ne la voyait pas rire une seule fois du 1®^ janvier à la Saint-Sylvestre. Mais, en revanche, son mari était un joyeux compère, s'attablant volontiers à côté des buveurs et sachant très bien les animer pour faire doubler et tripler la dépense. Maître Glousse était un petit homme brun, pâle de figure, très maigre et possesseur d'une bouche fendue jusqu'aux oreilles, ornée de quatre formi-

dables incisives. Ses petits yeux verts s'enfonçaient dans son front étroit et bombé et disparaissaient presque sous d'énormes sourcils noirs. Il marchait assez bien d'une jambe, mais on ne pouvait s'en apercevoir, car de l'autre il tortillait horriblement. 11 voulait passer pour un bel esprit et avait la prétention de se croire très fort, parce que, ayant le bonheur de savoir lire, il avait lu de gros livres sans les comprendre. Il s'imaginait être un philosophe, parce qu'il avait dans une armoire le dictionnaire philosophique de Voltaire. Pour peu qu'il ait une pointe de vin, sa langue se déliait d'une façon merveilleuse; il pérorait pendant des heures entières. Il pataugeait dans tout : l'histoire, la géographie, les sciences, la littérature, les arts, rien ne lui était inconnu ; il ne se gênait pas plus pour faire naître Gharles-Quint deux siècles avant Gharlemagne que pour placer l'Egypte dans les îles océaniennes. Il essayait de prouver son savoir, mais il ne montrait que son ignorance et sa sottise. Ses clients aimaient à le faire causer, car, lassés de tenir les cartes, ils s'amusaient encore à ses dépens. Paul Niquet ne le voyait pas ; du reste, cela lui eût été bien égal. Du moment que les bouteilles se vidaient sur les tables et qu'il empochait les pièces blanches et les gros sous des buveurs, il était satisfait.

Le lendemain de la fête donnée par le maire, un peu après la tombée de la nuit, une douzaine de jeunes gens se trouvaient attablés au cabaret, jouant et buvant, les uns de la bière, les autres du vin. Le fourrier Antoine venait d'arriver et, après s'être assis silencieusement à sa place habituelle, s'était fait servir une tasse de café. Dans la journée, le père Pommier avait raconté plusieurs fois les deux incidents qui avaient troublé la soirée

de M. Gousselet, puis la chose fut répétée par d'autres qui, l'enjolivant, l'exagérant, l'arrangeant à leur manière, lui firent prendre d'énormes proportions. Elle eut bientôt égayé tout le village. Depuis leur entrée au cabaret, les joueurs en riaient à gorge déployée.

— J'aurais bien voulu me trouver là, dit un paysan, pour entendre les glapissements de madame Gousselet en voyant voler en éclat sa porcelaine de Sarreguemines.

Il avait été dit que tout dans la salle à manger avait été brisé, détruit.

— Tout le monde criant, cela devait faire un joli vacarme.

— Je le crois bien; je l'ai entendu de chez nous.

— Et moi aussi.

— Et moi aussi, répétaient plusieurs voix.

— Tous les hommes qui étaient là sont pourtant de rudes buveurs ; il faut croire qu'on n'avait pas lésiné sur les rations.

— On sait très bien que cinq et même six litres de vin ne font pas peur à M. le maire.

— Son ventre est gros : il doit contenir beaucoup.

— Oui. Mais il est aussi avare que gourmand; il n'aime à boire beaucoup que lorsqu'il est seul.

— C'est un bonheur que je ne lui envie pas.

■— Quelle drôle de figure il devait faire quand il s'est abattu sur la terre !...

— Qui l'a vu aujourd'hui ?

— Moi, dit une Voix.

— Son ventre est-il toujours le même ?...

— Toujours pareil.

— Alors il est tombé sur le dos.

— Sur le dos?...

~ Sans doute ; autrement il serait aplati.

Et les éclats de rire redoublèrent.

Tout à coup, il se fît un profond silence. Un jeune homme venait d'apparaître sur le seuil de la chambre et de s'écrier d'une voix forte et vibrante :

-- On ne m'invite donc pas à boire, ici ?

— Adrien ! Adrien 1 c'est lui !... s'écria-t-on de tous côtés.

Une place fut faite aussitôt et le jeune homme s'assit à la table.

— Un verre ! cria l'un des buveurs.

— Et le plus grand que tu pourras trouver, en< tends-tu, Paul Niquet? dit Adrien.

— Que veux-tu boire ? De la bière ou du vin ?

— De l'une et de l'autre, mes amis ; je suis de tout écot. Remplissez mon verre.

— Bravo ! bravo ! voilà qui est parler.

— Une première fois, trinquons.

— A l'espoir de vider ta cave, Paul Niquet I cria Adrien en choquant son verre.

— De tout mon cœur, dit le cabaretier.

— Et moi, reprit un buveur, je bois à ton retour parmi nous.

Adrien fredonna :

Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille?

— C'est cela, Adrien ; chante-nous une chanson.

— Non, fît Adrien d'une voix sombre ; je ne chante plus. Rions, buvons, cassons les verres, brisons les bouteilles, je le veux bien.

Et, joignant l'action à la parole, il saisit son verre et Tccirasa sur le carreau.

— Il n'était pas assez grand, dit-il froidement. Paul Niquet, un autre verre ! Quoi donc ! reprit-il, six bouteilles sur la table pour vous tous !... Est-ce

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qu'on refuse de donner à boire ici ? Paul Niquet, de la bière et du vin, beaucoup, ou, sinon, je défonce tes futailles !

Les buveurs ne disaient plus rien. Tous regardaient Adrien avec surprise et stupéfaction...

Dans l'espace d'une demi-heure, une prodigieuse quantité de bouteilles furent vidées.

Toujours à sec, le verre d'Adrien ne cessait d'être rempli, tantôt de bière, tantôt de vin.

— Dis donc, demanda-t-il à son voisin, ai-je déjà bu beaucoup ?

— Mais pas mal ; tu t'en acquittes bien.

— Combien de bouteilles ?

— Quant à ça, je n'en sais rien.

— A peu près, compte... Je veux le savoir.

— Ce n'est pas facile.

■— Voyons : ai-je bien bu quatre bouteilles, bière et vin ?

— Oh 1 oui, pour le moins.

Adrien se leva brusquement.

— Oh I fit-il d'une voix rauque, je ne me griserai pas.

— C'est vrai, dit une voix à son oreille.

— Antoine ! s'écria Adrien en se retournant. Y a-t-il longtemps que tu es ici ?

— Avant toi.

— Je ne t'ai pas vu ; tu étais donc caché ?

— J^étais là, dit le sous-ofïîcier en indiquant l'angle le plus obscur de la salle.

— Dans un coin, tout seul... Qu'est-ce que cela veut dire ?

— Rien. Une idée...

— Le jour où tu as voulu, devenir un homme rangé, dit un paysan un peu plus éveillé que les autres, Antoine a fait comme toi : il s'est rangé... à l'écart.

•— Ah I fît Adrien. Eh bien, puisque je me dérange aujourd'hui, Antoine se dérangera aussi. Il va boire avec nous.

— Pas ce soir, merci, dit Antoine. Je désire te parler, ajouta-t-il ; sortons, un peu d'air te fera du bien.

— J'en doute, fît Adrien avec un sourire désolé. Puis, s'adressant aux autres jeunes gens :

— A demain, leur dit-il.

Et il suivit son ami.

Quand ils furent dans la rue, Antoine passa son bras sous celui d'Adrien en disant :

— Sortons du village.

Ils marchèrent silencieux pendant quelques minutes. A quelques mètres des dernières maisons, Adrien prit la parole.

— Que veux-tu me dire? demanda- t-il.

— Pourquoi ne t'ai-je pas vu depuis bientôt deux mois ?

— Je n'en sais rien.

— Tu avais donc oublié que je suis ton ami, que je t'aime comme un frère? Egoïste!... Joie ou chagrin, pourquoi garder cela pour toi seul ?

— J'ai eu tort, dit Adrien.

— Tu en conviens ; c'est heureux. Pourquoi estu revenu chez Glouse, ce soir ?

— Pourquoi?..,

— Oui.

— Parce que... parce que je m'ennuyais.

— Des détours... Pourquoi jouer à ce jeu-là avec moi ? Enfin, tu reviens au cabaret, tout prêt à te livrer à des excès plus fous encore que ceux d'autrefois. As-tu pensé à ta mère? Que va-t-elle dire? Hier encore elle me remerciait avec des pleurs dans les yeux, car elle est persuadée qu'elle devai ton changement de conduite âmes conseils.Pauvre

femme ! Quel affreux réveil elle aura demain si quelque généreuse commère va lui raconter la moitié seulement de ce que tu as dit et fait ce soir!...

— Oh ! que je souffre, que je souffre 1 s'écria Adrien en cachant sa figure dans ses mains.

— Le cœur est bon, mais la tête est folle. Voyons, que s'est-il donc passé ces jours derniers ?

Adrien regardait son ami avec des yeux hébétés, humides de larmes. Il ne répondit pas.

— Il y a quelques mois, je t'ai prêté un livre, un roman intitulé : Sous les tilleuls, n'est-ce pas ? poursuivit Antoine.

— Oui, répondit Adrien en hésitant.

— Tu l'as lu ?

Adrien essaya une négation.

— Tu l'as lu, te dis-je, et comme le héros du livre d'Alphonse Karr, tu espères trouver dans l'ivresse l'oubli d'une peine d'amour. Est-ce vrai ?

Adrien tressaillit.

— Tu sais donc?... balbutia-t-il.

— Je sais, parce que j^ l'ai deviné, que tu es follement amoureux de l'organiste.

— Tais-toi, tais-toi. Non, je ne l'aime pas, je ne l'aime pas...

— Ah I il paraît que la blessure est très-dangereuse, et pour la guérir, malheureux ! tu vas tuer ta mère, — car elle mourra de chagrin, — et t'abrutir comme un sot... Mieux vaudrait qu'on t'enfermât tout de suite dans une maison de fous, que de te voir, toi-même, mettre ta raison en lambeaux. Et puis encore, qu'obtiendras-tu ? Le calme du cœur. Oui, pour un instant, pendant l'ivresse, si plus adroit que ce soir tu parviens à noyer ta raison dans le vin. Mais, après ?... Quand le cerveau, débarrassé des vapeurs enivrantes, retrouvera le

souvenir et l'idée, crois-tu que tu seras moins malheureux ? Non, non, la souffrance reviendra plus vive encore. Lorsqu'un médecin cherche à guérir son malade par des moyens désespérés , presque toujours le mal est incurable.

— Je ne cherche ni la guérison, ni l'oubli, dit tristement Adrien. J'ai le dégoût de la vie et je demande à m'étourdir.

— Ceci serait burlesque, si ce n'était horriblement triste. Que sais-tu donc de la vie pour en être dégoûté déjà ? Tu viens de naître et tu songes à la mort... La mort est le repos éternel; as-tu souffert, as-tu fait assez pour le mériter?... Insensé, qui veut prendre |a vie en dégoût avant d'en rien savoir. Jusqu'à ce jour, qu'as-tu senti ? La piqûre d'une fourmi, celle d'une guêpe peut-être. Enfin, de cette vie que tu prends en horreur, qu'as-tu vu ? De beaux jours ensoleillés remplis de murmures joyeux et de chants d'oiseaux, les fleurs qui s'épanouissent dans les prés et celles que tu foules le long des sentiers. Peux-tu savoir ce que l'avenir te promet ?

— Des douleurs, dit Adrien d'un ton lugubre.

— Chacun a les siennes ; sans elles nous apprécierions moins le bonheur qui nous arrive. Ici-bas, tout se vend : la joie s'achète par le chagrin. Mais, comme ce dernier, la première est passagère. Tu souffres aujourd'hui, pourquoi demain ne seraistu pas consolé ?

— Parce que je ne puis plus être heureux.

— Tu n'as pas encore réussi à te faire aimer de mademoiselle Burner, je le comprends, mais rien ne dit qu'elle ne t'aimera pas un jour.

— Jamais !...

— Elle t'a donc désespéré tout à fait ?

— Oui.

— Gomment cela ?

— Elle en aime un autre. ' *

— Un autre, dis-tu ?...

— Oui, Léon Gousselet.

— C'est impossible; mademoiselle Burner a trop bon goût pour cela. On t'a trompé.

— Personne ne m'a rien dit. J'ai vu Emérance et le fils du maire ensemble.

— Cela ne prouve absolument rien.

— J'ai entendu, poursuivit Adrien d'une voix sourde, Léon demander à l'organiste si elle voulait être sa femme...

— Et puis?...

— Elle a répondu qu'elle le voulait bien.

— En ce cas, ton Emérance t'a trompé, et me trompait moi-même avec son air sainte nitouche. Elle n'aime pas plus le fils du maire que toi ; mais il est riche, et pour la fortune, la malheureuse fera comme tant d'autres, elle vendra son corps. Je croyais madame Burner une très-honnête femme, et sa fille une enfant aussi chaste que belle, aussi innocente que modeste ; je perds avec regret ma croyance. Cette honnête femme et cette fille innocente sont peut-être deux intrigantes.

— Oh 1 ne dis pas cela, ne dis pas cela ! s'écria Adrien.

— Écoute : si l'organiste épouse Léon Gousselet, on ne me fera jamais croire que c'est par amour. Il y aura calcul, c'est évident ; celui de mademoiselle Burner sera odieux et j'aurai eu raison de l'appeler intrigante. Un honnête homme se venge par le mépris de ces sortes de femmes ; c'est, mon cher Adrien, ce que tu dois faire. Garde-toi de donner à l'organiste la satisfaction de pouvoir dire un jour, en te montrant du doigt : Voyez cet homme abruti, vieilli, usé par la débauche^ c'est

Adrien Mathié. Il était, dans sa jeunesse, le plus beau garçon de Vimeux ; il m'a aimée et je me suis moquée de lui. Le sot, pendant qu'il abreuvait son cœur de douleurs, moi je dormais tranquille, rêvant un beau mariage, car ce que je voulais dans un mari, ce n'était ni l'esprit, ni la beauté, mais seulement la fortune. Je t'en ai assez dit pour ce 6oir. Crois-moi, Adrien, méprise et l'oubli viendra.

lAphOoaophiA de M. Glaoïo.

Adrien avait écouté les sages conseils de son ami, mais sans se laisser convaincre. Si, au lieu de prendre un ton affectueux, Antoine eût parlé avec autorité, sa parole aurait peut-être produit un meilleur effet. Adrien ne serait plus retourné chez Paul Niquet, où il passait, chaque jourj'^es deux tiers de la nuit. Gomme un médecin qui flatte, pendant un temps, les manies de son malade pour le mieux guérir, le sous-otïicier ne quittait pas Adrien d'une minute. Assis à table à côté de •lui, il surveillait tous ses mouvements, modérait son langage, ses emportements nerveux et l'empêchait surtout de boire. Grâce à cette sollicitude toute fraternelle,, qu'Adrien supportait sans pouvoir se fâcher, il sortait du cabaret, la tête un peu lourde sans doute, mais conservant toujours la faculté de penser.

— G'est déjà quelque chose d'obtenir cela, se disait Antoine; en le voyant rentrer, sain de

corps et d'esprit, sa pauvre mère souffrira moins.

Un soir, appelé par les jeunes gens, le cabaretier vint s'asseoir parmi eux. Quelques jours auparavant, le père Pommier avait raconté que maître Glouse, trouvant la Bible mal faite, était occupé à en recomposer tous les livres. L'intention des joyeux buveurs était de se faire exhiber le curieux manuscrit et de s'en faire un sujet de gorges chaudes. Mais le cabaretier avait de l'amour-propre; il prétendit que son manuscrit n'étant ni revu, ni corrigé, il ne pouvait le montrer encore.

Depuis, il a été donné à quelques-uns d'en lire une page ou deux, et ces heureux privilégiés ont assuré qu'on ne saurait lire le plus court chapitre de la Genèse sans rire jusqu'à la pâmoison.

Cependant, l'illustre cabaretier, mis en belle humeur par quelques verres de vin, entama une dissertation fort longue et très inepte sur les beauxarts et la littérature ; selon lui, la peinture et la sculpture n'avaient pas de raison d'être. Il s'étonnait qu'on eût proclamé grands hommes les Raphaël Sanzio, les Yinci, les Guide, les Miéris, les Murillo, les Greuze, les Phidias, les Michel-Ange, les Durer, les Jean Goujon, les Bouchardon, les Pradier, les David d'Angers, etc. ; car, disait-il, où est l'utilité de reproduire sur la toile, en marbre ou en bronze, ce que nous voyons continuellement dans la nature ? Est-ce que j'ai besoin qu'on me fasse voir un moulin peint sur une toile, quand je puis entendre son tic-tac et regarder ses ailes tourner au vent ?

— Tout le monde n'habite pas comme vous Vimeux, où il y a un moulin à vent, répliqua sèchement le sous-offîcier scandalisé. La reproduction fidèle d'un beau paysage procure à celui qui ne

peut admirer chaque jour les splendides beautés de la nature, le même plaisir qu'à un autre qui voit ce même paysage en réalité. Les sites pittoresques, les magnifiques points de vue et bien d'autres merveilles abondent sur la surface du globe ; mais il n'est pas permis à tous d'aller partout et de tout voir. Le peintre, grâce à son talent, nous promène, sans nous faire quitter la France, dans toutes les contrées lointaines qu'il a parcourues. Le large pinceau d'Horace Yernet a reproduit toutes nos batailles d'Afrique ; chaque œuvre est un monument légué à la postérité, un souvenir de nos glorieux faits d'armes. Trouvez-vous inutiles aussi les tableaux d'Horace Vernet ?

— Oui. L'histoire de France, mieux que ces tableaux, racontera à la postérité nos batailles d'Afrique.

— Lui montrera-t-elle le spectacle grandiose d'une mêlée? Lui fera-t-elle voir les cavaliers arabes aux longs burnous flottants bondissant dans la plaine ? Mettra-t-elle sous ses yeux, dans deux cents ans, les uniformes que nos soldats portent aujourd'hui? Enfm, l'histoire écrite rendra-telle le visage, les traits de nos généraux ?

— Certainement, et mieux encore que vos peintures qui montrent des couleurs et n'apprennent rien.

— Mon cher Glouse, cessons cette discussion tout à fait puérile ; je ne suis pas de votre force, car vous êtes homme à me prouver que la terre s'éclaire elle-même et que le soleil et ses rayons nous sont complètement inutiles. Parlez-nous philosophie, cela nous amusera davantage.

— De la philosophie, Paul Niquet, nous t'écoutons, dit une voix.

— Allons, Socrate, debout, une leçon à tes dis-

ciples, reprit le sous-officier d'un ton railleur.

— Je ne m'appelle pas Socrate, dit le cabaretier, devenu grave comme un inquisiteur.

Il appuya sa tête dans ses mains, parut réfléchir, et se redressa bientôt, le regard brillant, Toeil inspiré.

— Je suis élève de Voltaire, dit-il en promenant son regard autour de lui ; mon maître a dit : L'homme est un animal.

— Tu nous insultes, Paul Niquet, prends garde 1 s'écrièrent les jeunes gens.

— Ce n'est pas moi, c'est Voltaire.

— Voltaire n'a pas dit cela.

— Il l'a dit.

— Soit, nous sommes des animaux, répliqua le sous-officier; mais la femme, qu'est-ce que c'est?...

— La femme ?

— Oui, qu'est-ce que la femme ?

— La femme est le grand régulateur de la société.

— Que voulez-vous dire par là ?

— Je veux dire que, sans la femme, tout serait désordre et confusion.

— Oh ! oh ! fît Antoine en riant; j'ignorais cette définition de la femme. Je voudrais bien vous entendre développer votre idée.

-- Mon idée est complète dans ces mots : La femme, c'est l'ordre en tout et partout.

— C'est pour cela, sans doute, que sur cinquante coupables, condamnés par les cours d'assises, quarante au moins ont été conduits au crime par la femme. Celui-ci a fait des faux en écriture pour satisfaire un caprice de sa maîtresse ; celui-là, entraîné par une jalousie insensée, a assassiné son semblable. Cet autre a empoisonné le mari d'une

femme dont il est aimé. Un autre encore commet le crime de viol : sans la femme serait-il devenu criminel ? Et, en dehors des monstruosités qui se déroulent devant les tribunaux, que de maris et de femmes trompés, que d'enfants bâtards !... Combien de misérables filles entraînent dans les désordres de leur vie scandaleuse des jeunes gens, des pères de famillo, des vieillards même, qui laissent entre leurs serres d'oiseaux de proie, leur fortune, leur honneur, leur avenir et leur vie quelquefois !

Il me répugne de parler des incestes, ces horreurs contre nature que toutes les lois réprouvent et qui font lever le cœur de dégoût. Sans la femme, tout cela existerait-il ?

— C'est le manque d'éducation et non la femme qui rend l'homme criminel, répliqua le philosophe.

— L'éducation est hors de cause ici, maître Glouse, car il est prouve que les plus grands coupables sont presque toujours des gens bien élevés, instruits et intelligents. Les passions seules font les criminels.

— Les passions ! Un homme sérieux n'en doit pas avoir.

— Pas plus que de génie quand il est peintre, n'est-ce pas, Paul Niquet ?

— Je me moque pas mal du génie d'un peintre. D'ailleurs, c'est ma manière de voir ; ceux qui ne veulent pas me comprendre sont des ignorants.

Cette dernière phrase provoqua de grands éclats de rire.

— C'est égal, dit un buveur, je me souviendrai que les femmes sont les régulateurs des sociétés.

— Gomme le balancier est celui d'une horloge, ajouta un autre.

— Assurément, dit Antoine. Balancier ou régulateur, c'est la même chose, n'est-il pas vrai, maître Glouse ?

— Vous riez tous, répondit le philosophe ; cela ne me surprend pas ; l'ignorance et la sottise sont railleuses. Y en a-t-il un seul parmi vous qui puisse répondre à cette question : Qu'est-ce que Dieu?

— Nous sommes des ignorants, nous ; nous n'avons pas commenté la Bible. Allons, élève de Yoltaire, instruis tes disciples. Qu'est-ce que Dieu?

— Eh bien, Dieu c'est la vie, c'est tout. Un arbre, un oiseau, une plante, un chien, un homme, sont des portions de Dieu.

— Gomment les choses que Dieu a créées peuvent-elles être Dieu lui-même ? demanda le sousofficier.

— Parce que Dieu est la vie, tout.

— Qu'est-ce donc que la vie, selon vous ?

— La vie est le mouvement universel, le souffle même de Dieu ; elle est éternelle malgré la mort apparente. Il y a trois sortes de vie : la matérielle, la passagère et la spirituelle. La vie matérielle est celle des plantes ; la vie passagère est celle des animaux, la nôtre ; enfin, la vie humaine devient la vie spirituelle, lorsqu'après la mort nous nous réunissons à la portion de Dieu, appelée principe créateur.

— De sorte qu'après avoir été créés, nous devenons à notre tour créateurs ?

— C'est cela même.

— Mais les animaux font aussi partie de la vie

passagère ; est-ce que, comme nous, ils retournent à Dieu, principe créateur ?

— Pourquoi pas ?

— Pourtant, ils ne peuvent avoir la vie spirituelle, puisqu'ils n'ont pas d'âme.

— Qui l'a dit ? L'ignorance. Tout ce qui vit étant une portion de Dieu, les animaux comme les hommes ont une âme.

— Ainsi l'âne que nous faisons marcher devant nous à grands coups de bâton, le cochon, dont nous mangeons le lard, sont les égaux d'un philosophe ?

— Du tout, du tout.

— Cependant, ils sont comme lui une portion de Dieu, comme lui, ils ont une âme.

— C'est vrai, mais l'âme des bêtes est moins parfaite que celle de l'homme.

— Pourquoi cette différence ?

— Voilà. Les plus grands philosophes n'en savent rien, et celui qui voudrait approfondir ce mystère, réservé, comme tant d'autres, à n'être connu que dans la vie spirituelle, serait un sot.

— Ce qui veut dire, maitre Glouse, que nous devons croire les philosophes sans qu'ils nous prouvent rien.

— La philosophie prouve toujours les vérités qui ne sont pas au-dessus de l'intelligence de l'homme.

— Par exemple, dit un auditeur après avoir versé à boire, toi qui es un philosophe, Paul Niquet, tu nous prouveras bien que l'objet que je tiens en ce moment est une bouteille.

— Si je veux dire comme vous, que c'est une bouteille. Mais je soutiens que c'est un fagot, et je vous mets au défi de me prouver le contraire.

— Et moi, sans avoir besoin que tu me le prouves

davantage, je pourrais soutenir que tu es un imbécile, et personne ici, pas même toi, ne songerait à me démentir.

Le cabaretier se mordit la langue, pendant que des rires moqueurs accompagnaient le cliquetis des verres.

Onze heures n'étaient pas encore sonnées ; cependant deux ou trois jeunes gens s'étant levés pour s'en aller, les autres les imitèrent. Le sous-officier ne quitta Adrien qu'à la porte de sa mère et ne s'éloigna qu'après l'avoir vu entrer dans la maison.

Depuis que son fils avait repris l'habitude de sortir tous les soirs, la veuve ne se couchait plus avant minuit, et pendant ces longues heures de veille douloureuse, elle ne cessait de pleurer et gémir, malgré tout ce que madame Burner pouvait lui dire pour la faire espérer.

Le soir dont nous parlons, les deux veuves veillaient ensemble, et Emérance, malgré l'heure avancée, était assise près d'elles. En les voyant, Adrien fut un moment interdit ; il aurait bien voulu retourner sur ses pas, mais il était trop tard, car la porte en s'ouvrant avait attiré l'attention des trois femmes. Sans dire un mot, il passa rapidement devant elles en ôtant sa casquette. L'organiste s'était levée, et avant qu'Adrien eût atteint la première porte intérieure, elle se trouva devait lui. Ijq jeune homme fit deux pas en arrière.

— Monsieur Adrien, dit la jeune fille d'une voix entrecoupée par l'émotion, répondez-moi avec franchise. Il y a quelques jours nous étions amis, nous ïie le sommes plus aujourd'hui. Si j'ai cessé de mériter votre amitié, dites-le moi.

— Nullement, mademoiselle.

— Vous m'avez dit autrefois que vous étiez tou-

jours sincère ; je crois pourtant que vous ne dites pas la vérité en ce moment.

— Je vous jure, mademoiselle...

— Ne jurez pas, interrompit Emérance ; quelque chose vous afflige, nous le voyons bien, et, sans savoir pourquoi vous souffrez, il me semble que ce n'est pas le moment de vous éloigner de vos amis.

— Mademoiselle...

— Oui, monsieur Adrien, votre conduite m'attriste. Voyez votre mère, chaque jour elle pleure, elle se désespère, car elle tremble de perdre son fils comme elle l'a déjà perdu une fois. Eh bien, sa douleur est une peine pour moi, elle me brise le cœur. Quel motif vous porte à nous fuir ? Devant votre mère, devant la mienne, répondez avec franchise.

Mis en demeure de donner une réponse sérieuse, les paroles vinrent aux lèvres du jeune homme ; mais il baissa la tête sans oser dire : Je vous aime et je sais que vous devez être la femme d'un autre.

Les deux mères, qui ne s'attendaient pas à cette scène, écoutaient attentives et muettes de surprise.

Emérance attendait, palpitante, qu'Adrien répondit.

— Mademoiselle, dit-il enfin, je conviens que ma conduite peut vous paraître bizarre, mais elle ne vient d'aucun motif qui doive vous affliger.

Un rapide éclair de joie passa dans le regard de la jeune fille.

— Ainsi, dit-elle redevenue souriante, vous êtes toujours mon ami ?

— Oui, répondit Adrien.

— Voyons, pourquoi avez-vous oublié que di-

manche dernier nous devions faire une promenade ensemble? Comptant sur votre promesse, vous m'avez fait vous attendre toute la soirée ; c'est mal cela.

— C'est vrai, dit le jeune homme.

— Je ne veux pas vous gronder, reprit Torganiste en faisant une petite moue adorable de mutinerie ; mais j'espère bien, monsieur, que vous vous empresserez de réparer votre faute.

— Je la réparerai, dit Adrien complètement dominé par la jeune fille.

— Quel jour ?

— Demain.

— A la bonne heure ! s'écria la jeune fille; mais ce n'est pas tout, il faut que vous me fassiez une autre promesse, mon ami.

— Laquelle?

— Que vous n'irez plus au cabaret.

Adrien hésita un instant.

— Je suis bien exigeante, n'est-ce pas ? reprit Emérance. Que voulez-vous, c'est le droit de l'amitié. Vous me ferez cette promesse, j'en suis sûre, ajouta-t-elle d'une voix câline en prenant la main du jeune homme.

Adrien n'eut plus la force de résister.

•— Eh bien, oui, dit-il ; je vous le promets, je vous le jure, je ne remettrai plus les pieds à l'auberge.

— Merci, merci, fit Emérance.

Sa main pressa doucement celle d'Adrien, et, vaincue à son tour par des émotions diverses, elle se laissa tomber sur une chaise.

— Mon fils, mon enfant! s'écria la veuve Mathié en serrant le jeune homme dans ses bras, tu pourras donc m'aimer encore ?...

Le pauvre garçon était incapable de répondre ;

il sanglotait. Il se dégagea doucement de l'étreinte maternelle et se sauva dans sa chambre.

Un instant après, en se retrouvant seule avec sa fille, madame Burner lui demanda l'explication de ce qui venait de se passer.

— La voici, chère mère, répondit Emérance, la tète appuyée sur l'épaule de madame Burner : Adrien m'aime, sans oser me le dire, €t ^oi^ je l'aime aussi...

Encore une idée de M. Gousselet.

Un matin, M. le maire de Vimeux, rasé de frais et égayé par quelques verres de bon vin, vint faire une visite à madame Burner et à l'organiste.

C'était le lendemain du jour où Emérance avait obtenu d'Adrien Mathié la promesse qu'il n'entrerait plus chez le cabaretier philosophe. La mère et la fille se disposaient à faire leur toilette pour la promenade.

Deux jours auparavant, M. Gousselet, devenu prudent à force de défiance, s'étant trouvé seul avec l'organiste, lui avait parlé, avec beaucoup d'adresse, des paroles échangées entre elle et son fils sur la terrasse fleurie. Et il s'était convaincu que si mademoiselle Burner avait écouté la déclaration d'amour de Léon, elle n'y avait absolument rien compris, ce qui lui prouvait suffisamment que, malgré tous ses conseils, son héritier était toujours aussi niais que par le passé. M. Léon fut flagellé d'une verte semonce pour lui apprendre è.

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ne pas se tromper une autre fois et à être moins crédule.

— Je me doutais de ta sottise, lui dit son père ; c'est pourquoi j'ai adressé à l'organiste quelques questions détournées, assez claires cependant pour être comprises. De tout ce que tu lui as dit sur la terrasse, elle ne se souvient que d'une chose : c'est que tu lui as offert un gros bouquet de roses. Si j'avais agi aussi étourdiment que toi, et que j'eusse demandé sa main, vois un peu, dans le cas d'un refus possible, le ridicule de ma démarche. Je me suis bien gardé de lui dire que tu l'aimes ; son ignorance à ce sujet est complète ; ton amourpropre et le mien sont ménagés.

En parlant, M. Gousselet avait trouvé une idée. — Depuis quelque temps, son imagination faisait merveille. — Or, c'était pour mettre son idée à exécution que le maire, guilleret, pimpant et gracieux comme un jouvenceau, venait visiter les dames Burner.

Après s'être installé dans le fauteuil que lui offrit Emérance, il commença par débiter une longue suite de compliments, beaucoup plus ennuyeux qu'agréables à écouter.

— Je vois avec peine, dit-il ensuite, combien vous êtes petitement logées ; vous devez vous trouver bien gênées.

— Nullement, monsieur le maire, répondit la mère d'Emérance.

— Vous ne voulez pas répondre autrement, devant moi, qui suis obligé de veiller à votre bienêtre, à ce que rien ne vous manque, reprit M. Gousselet.

— Je vous assure que rien ne nous manque ici et que nous nous y plaisons très bien.

— Le logement je l'avoue, est assez plaisant, mais il est trop exigu, beaucoup trop.

— Eh ! mon Dieu, monsieur Gousselet, dit madame Burner, il est bien assez vaste pour ma fille et moi. Que ferions-nous d'un appartement plus grand ? Nous y serions comme dans un désert, avec le peu de meubles que nous avons.

— Il vous faudrait une cuisine, ici vous n'en avez pas.

— A toute heure de la journée, celle de madame Mathié est à notre service.

— Grande sujétion, fît le maire.

— Nous n'en connaissons pas encore les désagréments, répliqua madame Burner.

— Ge n'est toujours pas une aisance, dit le maire ; je tiens à ce que vous soyez le mieux possible. Une partie de ma maison, vous le savez, est inhabitée ; ce corps de bâtiment se compose d'une cuisine, d'une petite salle à manger et d'un trèsjoli salon au rez-de-chaussée, avec deux chambres superbes au premier. C'est cette habitation que je viens mettre à votre disposition.

— Toute une maison, dit madame Burner en souriant ; c'est beaucoup trop vaste pour nous.

— Le prix de la location sera le même que celui que vous payez à la veuve Mathié.

— Votre offre est des plus généreuses et je sais l'apprécier, monsieur le maire ; je vous en remercie très sincèrement. Pour deux femmes qui savent se contenter de peu, l'habitude est la moitié du bonheur ; nous sommes heureuses ici, je n'ai qu'à me louer de madame Mathié. Pourquoi quitterionsnous son logement? Je ne suis point ingrate, monsieur le maire, et je ne puis répondre par une sottise ou une malhonnêteté à l'affection qu'on nô cesse de me témoigner.

M. Gousselet, comprenant que le refus de madame Burner était sans réplique, se mordit la lèvre jusqu'au sang.

Il eut peur de laisser voir son dépit. Il se leva pour prendre congé.

— Ma chère madame Burner, vous réfléchirez, dit-il en s'en allant; vous ne repousserez pas toujours une offre aussi belle et aussi désintéressée que la mienne.

Au lieu de retourner chez lui, M. Gousselet se dirigea vers la cure.

— Il faut que je fasse partager mon idée au curé, se dit-il, il le faut quand même. Une fois installées chez moi, Léon pourra voir l'organiste chaque jour, lui parler souvent. Il faudra bien alors que les choses s'arrangent pour le mieux.

Le maire trouva M. Saugerot dans sa chambre, lisant l'histoire des missions étrangères.

— Eh bien, papa Gousselet, qu'est-ce qui vous amène à la cure ? demanda l'abbé en fermant son livre.

— Le plaisir de vous voir, monsieur le curé. Le sourire ironique de M. Saugerot rida ses

lèvres.

— Et ensuite ? fit-il.

— Celui de causer un moment avec vous.

— Il y a quelque chose, pensa le curé, laissons venir.

— Aviez-vous beaucoup de monde à la messe dimanche dernier ? demanda le maire.

— Gomme d'habitude, répondit M. Saugerot. Vous n'y étiez pas ; vous avez été empêché, sans doute ?

— En effet, une livraison de fourrages...

— Ce qui veut dire des écus à toucher.

— Ma foi, oui, fit M. Gousselet en riant. Le

temps continue à se maintenir au beau, monsieur le curé.

— Mon baromètre descend un peu.

— Alors nous aurons de la pluie ces jours-ci.

— Si elle est nécessaire, tant mieux.

— Elle ne fera pas de mal : la terre est très sèche, elle commence à se crevasser. Trop de soleil finirait par griller l'extrémité du blé en herbe.

— Ce serait un grand malheur.

— Et une grande perte, en ce moment surtout que les blés sont prêts à épier.

— En ce cas, je me joins à vous pour souhaiter deux ou trois jours de pluie.

— Avez-vous été visiter l'organiste ces jours derniers ?

— Hier. Pourquoi cette question?

— Je la trouve bien mal logée, monsieur le curé.

— Quelle idée! Vous n'avez pas toujours dit cela.

— Faute de réflexion. J'ai, dans ma maison, de quoi loger grandement tout un ménage ; vous devriez décider madame Burner à venir demeurer chez moi.

— Voilà le motif de sa visite, pensa M. Saugerot. Reste à savoir pourquoi il tient à avoir chez lui l'organiste et sa mère.

— Mon cher Gousselet, reprit-il tout haut, si les dames Burner se trouvent bien où elles sont, pourquoi ne pas les y laisser ? Après avoir choisi et loué moi-même leur logement, elles auraient le droit de trouver étrange que je le leur fisse quitter pour un autre qui pouvait leur être donné à leur arrivée à Vimeux.

— Quand j'y ai songé, il était trop tard.

— Et moi, craignant un refus, je ne vous l'ai pas de ma II lé.

— Je laurais certainement mis à votre disposition.

— 11 ment, se dit le curé.

— Tout cela peut se réparer, continua le maire. Dans l'intérêt des dames Burner, nous les installerons chez moi le plus tôt possible.

Tout en jouant avec un coupe-papier, le curé ne cessait de regarder en dessous M. Gousselet.

— Est-ce bien leur intérêt ou le vôtre que vous cherchez en ce moment ? demanda-t-il ©n riant.

Le maire sentit quelque chose de brûlant monter à son front.

— Oh ! je ne songe vraiment qu'à l'organiste, reprit-il d'un ton plein de sincérité apparente.

— Combien demanderiez-vous pour le loyer?

— Ce que reçoit la veuve Mathié.

— Le prix est modeste, je l'avoue.

— Vous voyez que je ne cherche pas à faire une spéculation ! s'écria M. Gousselet.

— Cette superbe générosité n'est pas naturelle, pensa le curé ; il y a sûrement une raison cachée. Laquelle ?

— Mon cher Gousselet, reprit-il tout haut, si un jour l'organiste songe à quitter son logement, je me souvienclrai .de ce que vous venez de me dire. Jusque-là, les dames Burner resteront chez la veuve Mathié, puisqu'elles s'y plaisent.

— Rétléchissez, monsieur le curé, il y a là un danger que vous no voyez pas.

"' — Un danger 1... Lequel ?

— La veuve Mathié a un fils,

— Adrien. Eh bien?

lâO QUARANTE MILLE FRANCS DE DOT

— On ne sait pas ce qui peut arriver. Les jeunes gens...

— Adrien aurait-il osé manquer de respect à mademoiselle Burner ? demanda vivement le curé.

— Je ne dis pas cela. Mais il est joli garçon ; il peut...

— C'est bien, papa Gousselet, j'y veillerai. D'ailleurs, ce danger doi>^ vous narlez existerait aussi bien chez vous.

— Chez moi ?...

— Sans doute. Vous avez aussi un fils.

— Je réponds de lui, monsieur le curé.

— On ne sait pas ce qui peut arriver , papa Gousselet, dit M. Saugerot avec un petit rire mordant. Les jeunes gens...

Le maire examina M. Saugerot, qui continuait à jouer avec son coupe-papier en regardant obliquement.

— M'aurait-il deviné? se demanda M. Gousselet. N'importe, le moment de lui parler de mon projet n'est pas encore arrivé.

— 11 ne me dira p^ls rien, pensait le curé. Gela m'est égal, je 'îcanàis sa pensée maintenant.

Le maire quitta le curé très peu satisfait, cherchant à cacher son mécontentement cous une gaîté apparente.

Une rencontre, à laquelle il ne s'attendait guère, mit tous ses nerfs en mouvement ; il se trouva, dans la rue, face à face avec Adrien Mathié, sa mère et les dames Burner. Adrien, haj)illé comme un jour de grande fête, conduisait Torganiste, dont le visage était rayonnant. Les deux veuves, causant ainsi que deux sœurs, marchaient à quelques pas derrière leurs enfants.

QUARANTE MILLE FRANCS DE DOT l3l

Tous qUfitre salucreiit M. le maire. Celui-ci rendit un salut très froid, très fier, et passa rapidement sans dire un mot. Il était devenu furieux quand il rentra chez lui.

. Laissons-le promener sa colère dans les allées de son jardin et suivons Emérance et Adrien au milieu des champs.

La jeune fille a quitté le bras de son cavalier ; elle bondit joyeuse et légère, le long du sentier, coupant à droite, à gauche, les jolies fleurettes que le soleil vient de faire épanouir. Par instants, elle disparaît dans les hautes herbes, fait un demitour sans se laisser voir et se montre tout à coup d'un côté, pendant qu'Adrien la cherche de l'autre afin de lui donner les fleurs qu'il a cueillies pour elle.

Mais le bouquet grossit trop vite; il devient une gerbe que l'on jette sur le pré pour avoir le plaisir de courir encore et de moissonner de nouvelles fleurs qu'on dispute aux scarabées et aux papillons.

La journée est superbe ; le soleil étincelant change le sable fin du sentier en une poudre d'or qui éblouit^ les yeux. Les grillons chantent dans les blés verts où les bluets vont fleurir. Dans les haies, on entend babiller les linots et les fauvettes; la campagne est pleine de rumeurs amoureuses, et l'air, rafraîchi par un léger zéphyr qui vient du nord, est imprégné de suaves parfums.

Emérance regarde, écoute et entend ; ses yeux humides cherchent un regard d'Adrien, comme la fleur qu elle va cueillir cherche un baiser du soleil. Son cœur, avec les oiseaux, chante les mélodies du printemps : la chanson ^«^ l'amour et du bonheur.

La jeune SUe semble s'ur^g à Timmensç kar«

monie de la nature ; car elle est jeune comme la verdure, fraîche et jolie comme la Heur, joyeuse comme le ruisseau qui gazouille à quelques pas et court en serpentant à travers la prairie.

Adrien, lui aussi, se sent plus calme, plus tranquille ; il y a moins de désordre dans sa tête ; il se laisse entraîner à de douces pensées. A chaque instant, Emérance lui sourit ; il ne demande rien de plus ; il se croit suffisamment heureux et trouve la vie assez belle.

Quoique marchant avec beaucoup de lenteur et très capricieusement, il n'était pas encore quatre heures lorsque les promeneuis arrivèrent à la cascade de l'aqueduc romain. Ils avaient cependant parcouru la sapinière et visité les roches sur lesquelles ils s'étaient reposés pendant une heure environ.

Ce que les Yimeusains appellent l'aqueduc romain est une sorte de pont étroit, construit par les soldats de César, avec des quartiers de roches, alors que le superbe conquérant poursuivait le héros gaulois Vercingétorix, dernier défenseur de son pays.

Ce pont, bâti sans chaux ni ciment, avec des pierres monstrueuses jetées les unes sur les autres, est peut-être le seul ouvrage des Romains qui restera pour raconter aux âges futurs que César et ses légions victorieuses ont traversé le pays des bardes et troublé le silence des forêts mystérieuses où les druides cueillaient le gui sacré.

En mesurant la longueur et l'épaisseur de chaque bloc de granit, on est tenté de croire que les deux arcades massives de dix mètres de hauteur, qui soutiennent le pont au-dessus du torrent, sont le travail de la nature et non celui des hom-

mes ; mais en regardant le front de la montagne hérissé de rochers gigantesques, qui montrent de loin leurs angles noircis, on comprend qu'on a dû faire descendre, en les roulant, tout cet amas de pierres déracinées.

L'eau, qui s'échappe de la montagne, bouillonne et bondit avec fracas, pour s'élancer dans la plaine, I se rue furieuse et impuissante contre les arches du pont romain ; chaque pierre reste blanche de son écume ; on l'entend gronder et mugir sous les voûtes; puis, un peu plus loin, on la voit tourbillonner , se grossir devant un obstacle qui essaye en vain de l'arrêter, et le franchir impétueusement, pour faire une chute magnifique dans un large bassin où s'éteint subitement sa colère.

Les promeneurs s'arrêtèrent sur le pont pour admirer les derniers rayons du couchant, se mirant dans la chute d'eau.

Tout à coup, Emérance jeta un cri. Etourdie par le bruit, éblouie par le reflet de la lumière dans l'eau et peut-être aussi prise par le vertige, son ombrelle s'était échappée de sa main. Mais, en tombant, elle avait rencontré une touffe de ronces qui croissait entre deux pierres et s'y était accrochée, suspendue sur le torrent, à quelques pieds de l'eau.

Adrien avait entendu le cri de la jeune fille et aperçu l'ombrelle. Avant qu'on eût pu se douter de son projet insensé, il avait enjambé le parapet et, à cheval sur les pierres luisantes et gluantes, les bras roidis, il descendait en glissant au-dessus de l'abime. Sur sa tête, trois cris de terreur retentirent en même temps. L'épouvante avait pâli et affreusement contracté les visages des trois femmes.

Soi QUARANTE MILLE FRANCS DE DOT

— Il est perdu, perdu ! s'écria la veuve Mathié en se pe i^hant sur le parapet, au risque <le tomber ci le- même dans le torrent et de se briser la tête sur les roches menaçantes.

P'iémissante, la bouche grande ouverte, le regard fou, elle voyait continuellement le moment où son fds allait disparaître au milieu du gouffre. Le coeur d'Emerance avait cessé de battre, le sang se figeait dans ses veines, son front couvert de sueur était glacé. Elle ne pouvait prononcer un mot : la terreur l'avait en quelque sorte paralysée.

Cependant, avec une présence d'esprit admirable, Adrien accon\plit sa descente périlleuse. Son adresse et son sang-froid prodigieux lui avaient fait éviter les plus grands dangers. Un pied posé sur une aspérité de la pierre humide, tenant, d'une main, quelques ronces hérissées de dents aiguës et, de l'autre, l'ombrelle, il regarda en souriant au-dessus de lui ; mais, en voyant le corps de sa mère en surplomb, ne se soutenant sur le parapet que par miracle, Adrien frissonna à son tour. Alors il comprit vers quels périls sa folle action l'avait conduit.

Le danger que courait sa mère lui en fît voir vingt autres dont il était menacé lui-même. Ses oreilles bourdonnèrent, un nuage passa sur ses yeux et il se sentit prendre par le vertige. Il lui sembla que son pied, devenu insensible, n'était plus appuyé sur rien; sa main, crispée sur les ronces, se desserra un peu et glissa le long des tiges armées de mille piquants. L'instinct de la conservation revint chez Adrien en sentant les ronces mordre sa chair. Sa main déchirée serra «luo fort la plante meurtrière. Après avoir vacillé un instant, son corps se retrouva en équilibre. Un©

sueur abondante ruissela aussitôt sur son front et ses joues. Mais sa présence d'esprit lui était revenu ; il prit l'ombrelle entre ses dents, étreignit dans ses bras le bouquet de ronces et chercha un nouveau point d'appui pour ses deux pieds. Alors son regard interrogea chaque pierre autour de lui, demandant à toutes le moyen de remonter sur le pont.

Aucun ciseau ne les avait taillées, heureusement; le temps et la pluie seuls les avaient usées en les polissant. Elles possédaient juste assez de saillies et de crénelures pour ne pas rendre tout à fait impossible l'ascension qu'entreprit Adrien. Malgré son courage et sa volonté énergique, au bout d'un instant ses forces commencèrent à l'abandonner ; ses mains ensanglantées, engourdies, sans ressort, refusèrent de s'accrocher à la pierre. D'un coup d'œil anxieux i3 mesura la distance déjà parcourue et celle qu'il devait gravir encore; elles étaient à peu près égales. Mais les plus grandes difficultés n'étaient pas vaincues, car, en se rapprochant du pont, la pente devenait de plus en plus rapide, les pierres étaient mieux placées et offraient, par conséquent, beaucoup moins de crans et d'aspérités. Adrien voyait au-dessous de lui bouillonner l'eau du torrent ; à droite, à gauche, elle s'échappait d'entre les pierres comme d'autant de sources, et descendait en cascatelles éblouissantes.

Il n'osait plus regarder au-dessus de sa téte;^ ses yeux, fatigués par le mouvement des eaux, se fermèrent. La voix de sa mère, qui ne cessait de lui crier : Prenez garde I arrivait toujours à ses oreilles.

Tout à coup, une autre voix plus forte, plus vibrante, se lit entendre.

•— Adrien, courage, criait-elle I ne regarde pas en bas.

Le jeune homme rouvrit les yeux, chercha un instant, et aperçut Antoine debout sur le parapet. II fit un dernier effort, roidit ses jambes et ses bras, et monta encore de deux ou trois pieds.Alors il s'arrêta complètement épuisé.

— Je vais tomber, murmura-t-il.

Il lui sembla que le torrent grondait plus fort et qu'il ouvrait déjà sa gueule béante, affamée, pour l'engloutir. Une sensation de douleur étrange passa en lui. En quelques secondes il revit tout son pass.é. Dans son cerveau mille pensées se heurtaient tumultueusement...

Combien doit être horrible l'agonie d'un homme plein de jeunesse, de force, de santé, qui sent la mort s'emparer de lui et ne peut échapper à son étreinte !...

Adrien voulut crier pour appeler à son secours, les sons moururent dans sa gorge serrée. Son regard, désespéré, suppliant, chercha Antoine ; Antoine n'était plus sur le pont. Une de ses mains lâcha la pierre.

Au même instant, la tête de l'organiste se montra à Adrien comme une clarté soudaine ; il crut voir luire un rayon d'espoir.

— Tenez-vous , monsieur Adrien , tenez-vous bien, lui dit la jeune fille.

— Je ne peux plus I soupira-t-il.

— Encore une minute ; je suis près de toi, dit Antoine.

La voix du fourrier qui sortait d'une excavation à quelques centimètres au-dessus d'Adrien, fit remonter le sang à son cœur.

— Prends ma main, reprit Antoine en allongeant son bras vers Adrien.

Le jeune homme obéit. Aussitôt, il se sentit enlevé, attiré par. deux poignets solides jusqu'à l'entrée d*une assez large ouverture.

— Ah ! maintenant le voilà sauvé ! s'écria Antoine tout joyeux en aidant Adrien à se glisser entre deux pierres pour arriver près de lui.

Un jour, dans son enfance, jouant sur le pont avec d'autres petits garçons, Antoine avait découvert une sorte de passage étroit, difficile, dû au hasard, sans doute, et formé par une continuité d'espaces restés libres entre les pierres.

En voyant le danger que courait son ami, il s'était souvenu ; il avait retrouvé, caché sous de longues herbes, l'entrée de cette galerie intérieure qui l'avait amené, comme nous l'avons vu, assez près d'Adrien pour pouvoir le secourir.

Les deux amis ne tardèrent pas à reparaître sur le pont ; Adrien marchait avec peine appuyé sur l'épaule d'Antoine. Sa mère accourut près de lui, et le pressa dans ses bras tremblants ; tout à l'heure elle se sentait mourir de crainte, maintenant la joie l'étouffé. Mais trop heureuse que son fils lui soit rendu, elle ne songe pas à lui adresser un reproche. Seule, Emérance lui dit d'une voix émue :

— Qu'avez-vous fait?...

— C'était pour vous, répondit-il en lui remettant son ombrelle.

On reprit le chemin du village. Le fourrier continuait à soutenir les pas de son ami tout en observant l'organiste qui, marchant à quelques pas devant eux, ne cessait de retourner la tête et d'envo . er de leur côté un regard plein d'une tendre sollicitude.

— Antoine, fit Adrien, pourquoi ne me dis-tu rien ?

— Je n'ai rien à te dire.

— Tu pourrai^ au moins me gronder d'avoir joué ma vie contre une ombrelle.

— C'est vrai, mais je ne ressemble pas au pédant de la fable, moi. Tu désires que je te parle d'elle, n'est-ce pas ?

— Tu lis dans ma pensée.

— Eh bien, mademoiselle Burner est la plus ravissante créature qu'on puisse rencontrer ; je comprends comment ceux qui la voient souvent neuvent avoir des jours de folie.

— Tu te moques de moi, Antoine...

— Non.

— Ainsi, tu admets que je puisse vouloir mounr pour elle ?

— As-tu réellement cette idée ?

— Oui, parfois ; il me semble que ce serait un jDOnheur pour moi.

— Allons, je ne te croyais ni aussi aveugle ni aussi fou.

— Que veux-tu dire ?

— Qu'on ne songe pas à mourir quand on esaimé.

.— Aimé ! Oh ! non, je ne puis te croire ; je t'en prie, ne me dis plus rien 1

— Soit, je me tais.

— Antoine, tu es mon ami, tu m'aimes?...

— Tu le sais bien.

— Aujourd'hui, pour la première fois, j'ai eu la pensée que je pouvais être aimé; tu viens de me le dire aussi, le crois-tu ?

— Je le crois. Mais je n'ai pas comme le crucifié des trous aux mains et aux pieds, ni une plaie au côté pour convaincre l'incrédule et lui donner une

certitude complète. Un mot de mademoiselle Burner te persuadera mieux que tout ce que je pourrais te dire; demande-le, ce mot, ce soir, demain, le plus tôt possible, enfin. Il s'agit, mon cher Adrien, de votre bonheur à tous deux.

— C'est bien, je suivrai ton conseil.

— Maintenant, silence... l'organiste se rappro- Jie de nous. Elle a du s'apercevoir que nous parlions d'elle.

140 QUARANTE Mii^i^lS FRANCS DE DOT

Ce qu*on trouve en lisant un bréviaire.

Après le départ de M. Gousselet, le curé de Vimeux avait pris son bréviaire et était descendu dans son jardin. C'était un terrain carré, assez vaste, entouré de murs très hauts, coupé de larges allées couvertes de sable fin et bordées de haies de buis. Une partie était plantée d'arbres à fruits et de massifs de lilas, de seringats et de faux ébéniers, sous lesquels croissaient en quantité des framlDoisiers et des groseillers. C'est parmi ces arbustes, sous leur frais ombrage, que M. Saugerot aimait à se promener, l'été, la tête nue selon son habitude, pour ne pas être incommodé par les rayons du soleil. Dans l'autre moitié de son jardin, le curé, aidé de sa sœur, mademoiselle Félicité, cultivait les plantes potagères à son usage. Pour les fleurs, on en voyait un peu partout ; — il laissait au bon Dieu le soin de les faire pousser : le vent et les oiseaux les semaient, le soleil et la phiio faiî^aicnt le reste ; elles n'étaient pour cela ni

moins belles ni moins parfumées, ce qui n'empêchait pas M. SauGTcrot de les arracher sans pitié, du moment qu'elles pouvaient nuire au développement d'un légume.

M. le curé fît le tour du jardin, son bréviaire ouvert sous ses yeux, mais sans comprendre un mot des phrases latines qu'il lisait ou plutôt qu'il récitait, car depuis longtemps il savait ses offices par cœur. Nous ne voulons pas dire à nos lecteurs que M. Saugerot était un ignorant, non; mais nous tenons à leur prouver qu'un prêtre en disant des prières peut avoir l'esprit occupé d'autres choses, et peut très bien oublier Dieu pour songer au diable. Le curé de Vimeux avait deviné la pensée de son digne ami M. Gousselet, et, sans bien se rendre compte de ses impressions, le projet de mariage conçu par le maire le contrariait.

— Gomme il y va, comme il y va, se disait-il en parlant du maire ; marier mon organiste, mon organiste, avec son fils... Sait-il si cela me conviendra ? Toujours avare... les quarante mille francs en dépôt chez Mimard l'éblouissent, l'attirent. Gomment n'ai-je pas eu, le premier. 1 idée de marier Einérance ? Je la trouvais jeune; elle est presque une enfant encore malgré sa grande raison, dix-sept ans et quelques mois... Elle a souffert de bonne heure, le malheur l'a bien mûrie. G'est comme moi, ai-je été jeune dans ma vie? Jamais. Forcé d'être sérieux et de réfléchir à l'âge où les autres ont encore sur les lèvres le rire de l'enfance, à quinze ans, je me suis trouvé vieux, vieux comme aujourd'hui.

Ges diverses réflexions étaient entremêlés de versets et d'oremus.

— Prendre une femme pour sa dot, c'est abominable, continua-t-il ; je ne le souffrirai pas, je

dois m'y opposer. Gousselet possède une belle fortune, il n'a qu'un fils ; qu'a-t-il besoin d'augmenter son avoir ? Si Emérance doit se marier, n'est-il pas plus juste quelle enrichisse un mari pauvre? Je suis persuadé que telle a été la pensée de Ducray et que le sage et impénétrable Mimard partagera mon opinion.

Gomme on peut le voir, la question des sentiments de la jeune fille inquiétait fort peu M. Saugerot. Ce qui lui déplaisait surtout, dans le projet du maire, c'est que lui, le curé, étant en quelque sorte le protecteur et le tuteur de l'organiste, n'avait pas encore songé à lui choisir un mari. Mademoiselle Burner appartenait à son église, lui seul, par conséquent, avait le droit de s'occuper de son avenir; et, intérieurement, il ne pardonnait pas au maire l'importance qu'il prenait devant l'organiste, ni l'espèce d'autorité qu'il se donnait sur elle M. Sau^-erot était excessivement jaloux de ses droits et prérogatives, réels ou non ; empiéter sur eux était lui faire subir une humiliation d'autant plus cruelle, qu'il voulait être plus absolu dans son pouvoir. Le maire allait trouver en lui une opposition terrible; malheureusement, cette volonté contraire ne devait pas servir à défendre Emérance, comme nous le verrons plus tard.

Quoiqu'il ne se l'avouât point, dans la considération que M. Saugerot avait pour Torganiste, la dot léguée par le vieux garçon était pour beaucoup. A lui. comme au maire, clic causait des éblouissements, et il s'était dit plus d'une Ibis que celui qui épouserait niadcmoisclle Hurner serait un heureux mortel. Etrange bizarrerie des sentiments humains! On aurait présenté au curé un indifférent comme le futur mari d'Emérance qu'il

l'eût peut-être accepté sons ditiiculté ; mais il s'agit d'un jeune homme qu'il connaît, qu'il voit chaque jour, du fils d'un ami, et le voilà devenu intraitable ; tout brillant qu'il est, ce parti ne lui convient pas. Pourquoi ? 11 n'en sait vraiment rien. 11 cherche de bonnes raisons pour renverser le projet du maire et n'en trouve que de mauvaises. Mais M. Saugerot est homme à faire triompher sa volonté quand même. Pendant qu'il continue à lire son bréviaire, sa pensée travaille et fait la chasse à une idée.

Tout à coup, il s'arrête, ferme son livre et s'écrie :

— J'ai trouvé.

M. Saugerot revint chez lui aussitôt et appela sa sœur.

— Félicité, lui dit-il, vous irez de suite chez Joseph Hardi et vous lui direz qu'il vienne à la cure immédiatement ; je l'attends.

Mademoiselle Félicité s'empressa de mettre une coiffe blanche, de jeter un fichu d'indienne sur ses épaules et de partir.

Le curé rentra dans sa chambre et reprit la lecture de son bréviaire pour ne pas trop s'impatienter à attendre Joseph Hardi.

Joseph Hardi était un jeune homme de vingtsix ans, grand comme un tambour-major, fort comme un Turc, ayant une belle tête sur des épaules bien carrées, mais pas beaucoup de cervelle. Son peu d intelligence lui avait valu d'être remarqué et choisi par M. Saugerot, quelques années auparavant, pour remplir, dans l'église Saint-Georges de Vimeux, les fonctions de sacristain. On lui donnait aussi le titre pompeux de marguillier, ce qui ne le flattait pas beaucoup, car il en ignorait la signification. Il préférait

qu'on- rappelât le carillonneur; il excellait, en effet, clans ce genre de sonnerie. Amoureux de ses trois cloches, comme Quasimodo l'était du bourdon de Noire-Dame de Paris, il éprouvait une sorte de volupté quand, les veilles de grandes fêtes, les jours de mariage ou de baptême, il les faisait causer ensemble. Chaque fois que le carilron venait réjouir les Vimeusains dans leurs maisons, ils disaient :

« Joseph Hardi est heureux aujourd'hui ; il embrasse ses trois femmes : Zoé la grosse, Marie la belle, et Charlotte la petite. »

Tout le monde sait qu'on ne monte les cloches dans un clocher qu'après une cérémonie religieuse qu'on appelle le baptême des cloches. Une assemblée, souvent très nombreuse, assiste à cette cérémonie; elle se compose généralement des parents des parrains et marraines.

Chaque cloche prend le nom de sa marraine.

En parlant des trois cloches de Vimeux, le carillonneur ne manquait jamais de les appeler par leur nom; cela faisait rire les Vimeusains, qui, souvent, se servaient des cloches pour plaisanter l'honnête sacristain.

— Comment va Zoé la grosse ce matin ? lui demandaient-ils. Elle ne parle pas depuis huit jours, serait-elle enrouée ? — Marie la belle criait bien fort hier soir; mauvais sujet, tu la battais... c'est mal d'abuser ainsi de ta force. — Charlotte la petite est une affreuse bavarde ; à propos d'angelus, elle nous réveille tous les matins et nous empêche de dormir.

Le carillonneur laissait dire, riait même avec les plaisants et n en continuait pas moins à faire bavarder Charlotte tous les matins.

C'est lui qui, le samedi, pour le dimanche, four-

bissait les chandeliers argentés des autels; il allumait et éteignait les cierges, emplissait d'eau les bénitiers, coupait le pain bénit en petits morceaux et mettait chaque jour le vin et l'eau dans les burettes pour la messe du curé. C'était encore lui qui creusait dans le cimetière les fosses pour enterrer les morts, et qui présentait au curé la première pelletée de terre à jeter sur le cercueil.

Sa plus grande qualité était une obéissance passive à tous les ordres du curé. Content de sa docilité, M. Saugerot l'en aimait davantage. Le carillonneur n'était pas ingrat; l'amitié du curé le rendait heureux et môme un peu fier, car il prenait parfois un petit air de supériorité sur les autres qui ne paraissait pas trop ridicule, grâce à sa force phj^sique qui imposait. Il s'était attaché à M. Saugerot comme le chien à son maître; il était devenu son instrument, sa chose. En s'habituant à n'agir, à ne penser que d'après la volonté du prêtre, il s'était en quelque sorte annulé ; il n'agissait et ne pensait plus par lui-même.

Son visage était baigné de sueur lorsque, la casquette à la main, il se présenta sur le seuil de la chambre de M. Saugerot. De chez lui à la cure, il n'avait fait qu'un bond.

— Monsieur le curé m'a fait demander ? dit-il.

— Oui, Joseph. Voilà une chaise, asseyez-vous. Joseph s'assit aussitôt et posa sa casquette sur

ses genoux.

— Vous êtes tout en nage, reprit M. Saugerot; essuyez votre visage, Joseph. Vous avez couru, il ne le fallait pas.

— C'était pour arriver plus tôt, dit le carillonneur en épongeant avec son mouchoir l'eau qui mouillait son front et ses joues.

— Je le crois, fit le curé en souriant.

Il y eut un moment de silence.

— Joseph, reprit M. Saugerot, depuis que votre pieuse mère est morte, vous êtes seul au monde; vous aviez pour elle une sainte affection. Aujourd'hui vous devez souffrir de ne plus avoir personne à aimer.

— C'est vrai, dit le sacristain, qui laissa tomber une larme.

— Vous n'êtes pas heureux, Joseph.

— Je ne dis pas cela, monsieur le curé ; grâce à vos bontés, je me trouve très heureux, au contraire.

— Très heureux, c'est beaucoup dire, Joseph. Il n'y a de félicité parfaite, vous le savez, que celle qui nous attend tous auprès de notre père céleste.

— C'est vrai, monsieur le curé, je. ne suis pas heureux.

— En attendant les récompenses qu'il promet à ses élus, Dieu ne leur défend pas de chercher un peu de iDonheur sur la terre. J'ai songé à cela pour vous, Joseph ; il faut vous marier.

— Me marier ! s'écria le carilionneur en ouvrant de grands yeux.

— Oui, vous marier, accentua M. Saugerot.

— Je me marierai, monsieur le curé ; seulement...

— Faites vos observations.

— Je ne sais pas où je trouverai une femme.

— Ceci n'est pas votre affaire; je me suis chargé de la trouver, moi.

— Monsieur le curé est trop bon et... je n'ai plus rien à dire.

— Ainsi, vous êtes satisfait?

— Je suis satisfait.

— Vous ne dites pas cela bien franchement, Joseph; vous êtes embarrassé, tenez, je vous vois

rougir. Quelle est votre pensée ? Répondez.

Le carillonneur s'agita sur sa chaise; il devenait de plus en plus embarrassé; sa casquette faisait toutes sortes d'évolutions dans ses mains.

Les sourcils de M. Saugerot, commençaient à s'abaisser sur ses yeux, ce qui signifiait clairement qu'il allait perdre patience.

— Répondez donc, Joseph, ordonna-t-il encore. Cette fois il n'y avait plus d'hésitation possible.

— C'est que je n'ose vous avouer... balbutia le pauvre carillonneur tout tremblant.

— Est-il une seule pensée ou action mauvaise qu'on doive cacher? Voyons, qu'est-ce que vous n'osez pas m'avouer ?

— Une peur, répondit le sacristain.

— Une peur! répéta M. Saugerot.

— Oui, à propos de ma femme

— Oh! oh ! pensa le curé ; que veut-il dire? Il reprit à haute voix et avec curiosité :

— Voyons, Joseph, voyons quelle est votre peur à propos de votre future.

— • Eh bien, monsieur le curé, Je ne voudrais pas qu'elle fût trop vieille ni trop laide, car on est méchant à Vimeux ; je servirais de risée à tout le monde.

Le curé, qui s'attendait à quelque mystérieuse confession, ne put s'empêcher de rire malgré son désappointement. Mais, reprenant vite sa gravité :

— Rassurez-vous, Joseph, dit-il, votre femme sera jeune et même jolie.

Le visage du carillonneur retrouva aussitôt toute sa sérénité.

— Jeune et jolie, fit-il; il ne lui manque plus que d'être riche.

L'instinct du paysan se réveillait en luû

— Gomme vous. Joseph, elle p:agnc son pain de cliaque jour en travaillant, de pi îs clic nourrit sa mère. Un homme sage ne peut demander mieux à sa femme.

— C'est vrai, monsieur le curé.

— Maintenant, je n'ai plus qu'à vous la nommer : c'est mademoiselle Emérance Burner

— L'organiste ! exclama le carillonneur en faisant un bond sur sa chaise.

— Elle-même, dit froidement M. Saïigerot.

Le sacristain ouvrit des yeux énormes qu'il fixa sur le curé avec une expression étrange. Après avoir rougi, il pâlissait. Il voyait rose, bleu, violet, vert, orange. Sa bouche restait ouve^tn, sans voix; tout son corps frissonnait; il était <^.omme en extase. Il toucha ses bras, ses mains, snn nez, ses yeux, sa tête, afin de s'assurer que c'étrât bien à lui, Joseph Hardi, que M. le cure donn^kjt pour femme mademoiselle Burner.

Il finit par se convaincre qu'un autre n'avait pas pris sa place en face de M. Saugerot.

— Ah ! monsieur le curé, monsieur le curé I dit-il en se levant.

— Eh bien, Joseph?...

— Ce que vous venez de me dire...

— Vous fait plaisir, je le vois.

— Ce que ca me fait, je ne saurais l'expliquer. Lia me serre là, continua-t-il en posant sa main sur sa poitrine.

Et il se mit à pleurer comme un enfant.

— Joseph, Joseph, calmez-vous, dit M. Saugerot, qui ne comprenait plus.

— Oui, monsieur le curé, oui.

Mais au lieu de se calmer, le sacristain sanglotait.

— Yoilà une sensibilité bien singulière, pensait

M. Saugerot. Voyons, Joseph, reprit-il, un homme iie doit pas plcarcr ainsi. Qu'avcz-vous ?

— Je n'en sais rien. J'essaye de me retenir, je lie peux pas. J'éprouve une grande joie et j'é- ..ouffe.

— Ce ne sera rien, fît M. Saugerot.

Il ouvrit la porte de sa chambre et appela :

— Félicité!

La vieille demoiselle accourut aussitôt.

— Ma sœur, lui dit le curé, emmenez Joseph dans la salle à manger; vous lui servirez une aile de poulet et une bouteille de vin vieux. Cela vous remettra le cœur, Joseph, ajouta-t-il en frappant familicrcmeiit sur Tépaulc chi sacristain.

Joseph suivit mademoiselle Félicité, s'assit à table, essaya de mangei' sans pouvoir y réussir et s'en alla, laissant Taile de poulet intacte, après avoir avalé un demi-verre de vin.

M. Saugerot dressait déjà ses batteries pour le combat qui allait s'engager entre lui et M. Gousselet.

Le chêne des amoureux

Après une journée de repos, qui avait suiïi pour rétablir ses forces, Adrien avait repris ses travaux.

Les témoins de ce qui s'était passé au pont romain ayant des motifs pour n'en point parler, l'aventure ne fut connue de personne. On sut seulement qu'Adrien s'était promené toute une soirée en compagnie ^2 l'organiste; mais comme il n'y avait rien en cela qui put donner prise aux bavardages, on n'y fit pas grande attention. Quant à ceux qui l'avaient vu revenir pâle, épuisé, soutenu par Antoine, ils purent supposer qu'il avait fait une chute ou qu'il s'était subitement trouvé indisposé. Le fourrier, interrogé à ce sujet, eut soin, d'ailleurs, de leur confirmer cette dernière supposition. Seul, le. père Pommier flaira quelque chose de mystérieux ; mais comme, malgré son esprit inventif, il ne trouva pas matière à broder une histoire amusante, il garda le silence.

Chaque jour, quand la soirée promettait d'être belle, Emérance avait l'habitude de sortir vers deux heures pour prendre un peu d'air et de soleil.

Quelquefois sa mère l'accompagnait. Elle dirigeait ses pas, indifféremment, de l'un ou de l'autre côté du village. Ce qu'elle cherchait, avant tout, c'étaient les sentiers solitaires bordés de haies au milieu des champs, le silence de la campagne, des horizons à perte de vue, des sites pittoresques, sauvages, ou des paysages gracieux, animés et éclairés par des flots de lumière.

Le surlendemain de la visite au pont romain, elle était sortie, seule, à son heure ordinaire. La chaleur était grande, l'atmosphère lourde ; les brises dormaient. Cependant, pas un nuage n'altérait la pureté du ciel ; le soleil, dans tout son éclat, faisait ruisseler dans la plaine l'or de ses rayons.

Sans s'apercevoir qu'elle laissait le village loin derrière elle, Emérance, l'esprit rêveur, marchait à travers les sillons. De graves pensées l'occupaient, car elle songeait à l'avenir, c'est-à-dire à l'inconnu. Sa mère lui avait répété souvent que, dans la vie, le chagrin se mêlait à toutes les joies; elle se trouvait si heureuse, si complètement satisfaite, qu'elle ne pouvait se défendre d'une vague inquiétude. Craintive et n'osant regarder trop loin, elle interrogeait l'avenir et lui demandait son secret. Bonheur, répondait-il. L'organiste, en effet, ne pouvait y voir autre chose ; après une existence bien tourmentée, le repos de sa mère et le sien étaient assurés; elle se savait sympathique aux personnes de qui elle dépendait, des autres elle se sentait aimée; autour d'elle n'apparaissaient que des visages souriants. Pour-

quoi s'inquiéter, alors? Emérance se faisait cette question et ne pouvait la résoudre.

Elle marchait depuis longtemps déjà. La terre, grillée par le soleil, brûlait ses. petits pieds chaussés de bottines légères. Elle se sentit fatiguée et chercha, du regard, un endroit ombragé où elle pût s'asseoir et se reposer un instant. On voyait de tous côtés des arbres et des buissons ; mais la jeune fille ne se trouvait qu'à une faible distance d'un bosquet resté debout après le déboisement de la colline, elle se dirigea de ce côté. A l'angle du bois, un chêne majestueux, séparé de^la futaie par un espace essarté, attira l'attention d'Emérance.

L'épais feuillage de ses longues branch.es épandait autour de lui une ombre qui se riait des rayons du soleil. A l'entour de son énorme tronc, des bras robustes avaient dressé de grosses pierres carrées sur lesquelles on pouvait s'asseoir. La terre, foulée partout, témoignait des fréquentes visites qu'on faisait à l'arbre. Emérance put lire une quantité de noms grossièrement gravés dans son écorce solide. Elle fit le choix d'une pierre et s'assit.

Un léger bruit venant du bois frappa tout à coup son oreille; elle regarda et se sentit aussitôt rougir en voyant paraître Adrien. Le regard du jeune homme avait rencontré celui de l'organiste, et, confus, embarrassé, il s'était arrêté, n'osant venir à elle, ni rentrer dans le bois. Mais Emérance était seule ; depuis deux jours, il désirait lui parler sans témoins, savoir s'il était aimé ; l'occasion était trop belle pour qu'il la laissât échapper.

Aussi, après un moment d'hésitation, il surmonta sa timidité et s'approcha.

— Vous êtes venue bien loin, mademoiselle, dit-il d'une voix émue.

— Je m'en aperçois à ma fatigue, répondit la jeune fille. Suis-je donc réellement très éloignée de Yimeux ?

— D'une lieue et demie, à peu près.

— Vous m'efYrayez, monsieur Adrien. Lasse comme je le suis, je ne pourrai peut-être pas regagner le village avant la nuit.

— Oh ! le soleil a encore du chemin à parcourir. D'ailleurs, je suis près de vous; je ne vous abandonnerai pas.

— C'est juste, dit Emérance en souriant. Me voilà rassurée. Quel est le nom de ce bois, monsieur Adrien ?

— Le bois des Charmes, mademoiselle.

— Il est, en vérité, bien nommé, car il me plaît infiniment.

— C'est la promenade aimée des jeunes gens. Solitaire et silencieux dans la semaine, le dimanche il est plein de chansons et de rires joyeux. Il se trouve à une distance à peu près égale de trois villages. La jeunesse de ces communes s'y rencontre, fraternise. Les jours de fête, deux musiciens, un violon et une clarinette, montent sur ces pierres, et font danser les filles et les garçons. Des relations s'établissent, et c'est ainsi que se marient la plupart des jeunes filles de Vimeux. Vous n'avez peut-être pas remarqué les noms que voilà, écrits sur le tronc de ce chêne.

— Pardon, je les ai lus, au contraire, avec beaucoup de curiosité.

— Eh bien, ces noms, pris deux par deux, vous disent le nombre des mariages qui se sont faits entre jeunes gens s'étant vus la première fois au bois des Charmes. Les personnes qui portaient les

premiers noms gravés sur l'arbre sont mortes depuis longîemps ; mais leur exemple a été suivi ; il est devenu un usage auquel on n'essaye pas de se soustraire.

— Tout cela est charmant, dit Emérance.

— Maintenant, reprit Adrien, vous pourriez deviner comment nous appelons Farbre au pied duquel vous êtes assise.

— L'arbre des mariages, dit gaiement la jeune fille.

— C'est bien ui^ peu cela : nous l'appelons le chêne des amoureux. Une vieille histoire, une légende s'y rattache...

■— Vous me la raconterez, monsieur Adrien.

— Je ne saurais le faire convenablement, mademoiselle, car, bien que l'ayant entendu raconter plus d'une fois, je ne me souviens pas exactement des détails.

— C'est contrariant, fît la jeune fille.

— Je ne suis pas heureux, dit Adrien avec tristesse. Pourquoi ne puis-je toujours vous être agréable ? Un de vos désirs est à peine exprimé qu'il devient un ordre pour moi ; pourtant, vous le voyez, je ne puis vous satisfaire toujours.

— L'ami le plus dévoué, monsieur Adrien, aurait beaucoup à faire s'il considérait comme des ordres à exécuter toutes les fantaisies d'une capricieuse.

— Vous n'êtes point capricieuse, mademoiselle ; mais vous le seriez, que je ne me ferais pas moins un bonheur de vous obéir. Si vous saviez comme je me trouve heureux lorsque, dans un de vos regards, je lis que vous êtes contente!... Entendre votre voix, vous voir seulement sourire, s<3ut des joies qui m'arrivent. Mais si vous me

QUARANTE MILLE FRANCS DE DOT l55

parlez, si votre sourire s'adresse à moi, oh ! tilors, c'est le ciel que vous m'ouvrez...

Emérance écoutait; elle laissait pencher sa tête gracieuse pour dérober une partie de son trouble aux regards ardents du jeune homme.

— Depuis que vous êtes à Yimeux, poursuivit Adrien, depuis le jour où vous m'avez dit : « Voulez-vous être mon ami ? » j'ai compris la vie d'une manière toute différente ; j'ai pu avoir encore des heures de défaillance et d'égarement, pendant lesquelles mes nouvelles croyances furent menacées ; mais une clarté lumineuse m'éclairait, et je n'ai jamais douté de mon cœur...

Ici la voix d'Adrien baissa d'un ton et devint tremblante.

— Il est vrai qu'il ne m'appartenait plus, continua-t-il. Vous le possédiez tout entier, mademoiselle ; il était malade, mauvais, peut-être, en vous en emparant, vous l'avez rendu meilleur, vous l'avez guéri. Autrefois, Emérance, vous m'avez offert votre amitié; je l'ai acceptée. Aujourd'hui, je vous demande le bonheur, me le donnerezvous ?

La jeune fille tressaillit et jeta un regard rapide du côté du bois.

— Monsieur Adrien, dit-elle, je viens d'entendre là, près de nous, un bruit de feuilles froissées.

— Un bruit quelconque a pu venir à vos oreilles, répliqua le jeune homme avec tristesse, mais vous avez dû entendre aussi mes paroles et vous ne me répondez pas.

Le regard inquisiteur de l'organiste se tourna encore une fois du côté du bois; puis, rougissante, les yeux baissés :

— Monsieur Adrien, dit-elle, avant-hier, quand vous avez risq-io imprudAmmeut votre vie, en

VOUS voyant meurtrir vos mains aux angles des pierres, en écoutant les grondements furieux du torrent qui pouvait vous engloutir, je sentis mon sang se glacer, il me semblait que la vie allait m'abandonner. Vous m'avez fait comprendre combien est sincère votre affection pour moi et jusqu'où peut aller votre dévouement. Je ne songe pas à le nier, cette affection me rend heureuse ; quant au dévouement, une femme est toujours fîère de celui qu'elle inspire. Votre mère et la mienne sont amies, monsieur Adrien; ce soir, devant elles, répétez les paroles que vous venez de me dire ; ma mère, pour qui je n'ai rien de caché, complétera ma réponse.

Le jeune homme allait répliquer et, dans les élans de sa joie, augmenter encore l'embarras de l'organiste, lorsque, soudain, les branches d'un noisetier s'écartèrent et un homme sortit du bois.

Emérance poussa un petit cri d'effroi, et son premier mouvement fut de se serrer contre Adrien.

Mais elle ne tarda pas à se rassurer en reconnaissant M. Mimard.

La physionomie du notaire était moins grave qu'à l'ordinaire; il souriait. Avait-il entendu la conversation des jeunes gens? C'est ce que l'organiste et Adrien auraient pu voir dans son sourire, affectueux et malicieux tout à la fois.

Il s'approcha, rendit à Adrien son salut, et tendant la main à Emérance :

— Est-ce que mademoiselle Burner, dit-il, est venue ici pour graver son nom sur le chêne des amoureux ?

— Je suis venue m'asseoir sous cet arbre pour me reposer seulement, monsieur Mimard. M. Ma-

thié m'y a trouvé et a bien voulu s'arrêter un instant pour me tenir conii)agnie.

— Adrien n'a fait que son devoir, mademoiselle; si j'étais arrivé le premier, comme lui j'aurais profité du hasard d'une rencontre aussi heureuse. Mais, aujouta-t-il en souriant, ma conversation vous eût paru, sans doute, moins intéressante que celle de M. Mathié.

— Pourquoi pensez-vous cela ? demanda Emérance.

— Mon Dieu, c'est bien simple : je suis devenu un peu vieux pour causer encore avec une jeune fille, au pied du chêne des amoureux.

Emérance devina la pensée du notaire et baissa les yeux.

— Il nous écoutait, se dit-elle.

— Ce que j'ai raconté à mademoiselle Burner, sur le chêne des amoureux, dit Adrien, l'a en etïet intéressée; mais je n'ai pu satisfaire complètement sa curiosité : elle désirait connaître la légende du chêne et je l'ai à peu prés oubliée. Vous auriez peut-être été plus heureux que moi, monsieur Mimard.

— Oui, si le bonlieur consistait à raconter cette légende, dit le notaire en riant. D'ailleurs, si cela peut être agréable à mademoiselle Emérance, je puis immédiatement me rendre heureux à votre manière, monsieur Mathié.

— Je vous écouterai avec beaucoup de plaisir, monsieur Mimard, dit la jeune iille.

En ce cas, nous retournons ensemble au village^ reprit le notaire. Je vous oftre un de mes bras à votre choix, Adrien marchera seul ; il faut savoir défendre aux langues bavardes de parler. Maintenant, je commence le récit de la petite histoire en question :

« Il y a longtemps, bien longtemps de cela, à la place des ruines qu'on rencontre aujourd'hui audessus de Vimeux en grimpant la colline, s'élevait un gothique castel cuirassé de murs épais, flanqué de quatre tours crénelées et défendu par une double enceinte de hautes murailles et de fossés profonds. Il était habité par le très-illustre et très- puissant baron de Vimeux, comte de Mézereuil, seigneur de Daillecourt, Blancy, Romain, les Goutteaux et une infinité d'autres lieux. Maître absolu et chef souverain de ses domaines, le baron de Vimeux rendait cependant hommage au duc de Bourgogne et se reconnaissait son vassal. Pour défendre ses châteaux et faire la guerre à ses voisins, le baron entretenait une armée de deux mille soldats, cinq cents cavaliers environ, cinq cents archers et mille fantassins. C'était un homme cruel, brutal et ignorant, comme on l'était encore à cette époque moitié barbare ; on se sentait frissonner des pieds à la tête sous le regard de son petit œil vert; je dis son œil vert, parce que, un jour, il avait perdu l'autre en luttant corps à corps avec un sanglier. Le baron avait des passions par lesquelles il se laissait dominer complètement, ce qui l'entraînait souvent à d'horribles excès. Il est vrai qu'il n'avait pas près de lui, pour l'arrêter et adoucir son humeur farouche, une épouse aimée : sa laideur avait repoussé toutes les jeunes filles que de beaux titres et de grandes richesses auraient pu séd'iire. Aussi, n'ayant pu se faire aimer dans sa jeunesse, devenu vieux, il demanda à la force de lui donner ce que J 'amour lui refusait toujours. Bien des mères durent le maudire, plus d'un amant chercha sans doute à frapper, dans l'ombre, l'odieux châtelain qui lui avait pris sa fiancée... Mais le seigneur, caché

dans une de ses forteresses, se riait des malédictions des mères et de toutes les menaces ; du reste, comme il avait des espions partout, il connaissait bien vite ses ennemis ; ceux qui pouvaient être dangereux étaient mis immédiatement dans l'impossibilité de nuire. Le baron savait commander Tobéissance et faire respecter les lois ; quant à lui, despote terrible, il régnait sur elles.

» Un jour, après une absence de plusieurs mois, le seigneur revenait à Vimeux. Une vingtaine d'archers l'escortaient. A l'entrée du village, il remarqua une jeune fille qui puisait de l'eau dans une fontaine. Gomme vous, Emérance, elle était dans sa dix-huitième année, comme vous encore, elle était gracieuse et jolie : elle se nommait Ulrie ; son père cultivait la terre. Fiancée depuis longtemps à un jeune garçon du village, elle allait devenir sa femme dans quelques jours.

» Le seigneur de Vimeux, pressé de rentrer dans sa demeure, aurait continué son chemin sans faire grande attention à la jeune fille, si Ulrie, l'ayant reconnu, ne s'était aussitôt cachée derrière un arbre.

» — Oh ! oh ! pensa le baron, une fille qui se cache en m'apercevant doit être laide ou bien jolie. Yoyons-la de plus près.

» Il arrêta son cheval, mit pied à terre et s'avança vers la jeune fille.

» — Pourquoi te caches-tu ? lui demanda-t-il.

» — Monseigneur, j'ai eu peur, répondit Ulrie toute tremblante.

)> Elle ne mentait pas.

» — Peur de moi ! répliqua le baron avec un rire méchant ; je ne suis pas le diable, pourtant. Tu as de beaux cheveux, petite, j'aime leur couleur : ils sont noirs comme la crinière de Proser-

pine, ma plus belle jument. Mais ils m empêchent de voir ton visage; écarte-les un peu, s'il te plaît.

» Ulrie laissa tomber sa belle tête sur sa poitrine et se prit à pleurer.

» — Tu ne m'écoutes pas, reprit le seigneur ; serais-tu laide, par hasard ? C'est ce que je vais regarder à l'instant.

» En disant ces mots, il prit dans sa main la longue chevelure d'Ulrie et la rejeta sur ses épaules. A l'aspect de l'admirable beauté qui s'offrit à son regard, le baron, ébloui, recula d'un pas.

» La jeune fille pleurait toujours.

» — Morbleu ! se disait le seigneur de Vimeux, cette fille aux cheVeux d'ébône n'est pas à dédaigner ; c'est un mets de roi.

» — Tu es jolie, reprit-il tout haut ; je m'en doutais. Dis-moi ton nom.

» — Ulrie, monseigneur.

» — Que fait ton père ?

» — Du matin au soir, il travaille aux champs.

» — Et ta mère ?

» — Elle est morte depuis deux ans,

» — Eh bien, ma belle Ulrie, si tu veux m'aimer, je vous ferai riches, toi et ton père.

» La jeune fille se sentit défaillir.

» — Veux-tu ? demanda le baron d*un ton de maître.

» — J'aime mon fiancé, monseigneur, balbutia la pauvre Ulrie.

» — Ah ! tu as un fiancé... Il est heureux, sais-tu, d'être aimé d'une belle fille comme toi. Allons, avance prés de moi et embrasse ton seigneur.

» Ulrie se recula en frissonnant d'effroi.

» — C'est un crime de ne pas obéir à son mai-

tre, reprit le baron d'une voix courroucée. Allons, ma toute belle, j'attends ton baiser. »

— Quel homme affreux ! s'écria Emérance.

— Affreux, en effet, dit le notaire. Et il continua :

« Ulrie comprit qu'il fallait obéir et, malgré sa répugnance, elle approcha ses petites lèvres roses de la joue du seigneur.

» — Ulrie, tu es charmante, dit le baron en lui rendant son baiser ; je me souviendrai de toi. A bientôt.

» Il rejoignit son escorté, remonta à cheval et partit.

f » Le soir même, Ulrie raconta à son fiancé tout ce qui s'était passé près de la fontaine. Celui-ci partagea toutes les terreurs de la jeune fille ; mai? il essaya de la rassurer en ne laissant rien deviPc»f de ses impressions. Ces dernières paroles du seigneur : « Je me souviendrai de toi, » renfermaient une horrible menace, qui faisait dresser ses cheveux sur sa tête. 11 vit le père d' Ulrie et obtint de lui que son mariage avec la jeune fille se ferait sans retard.

» — Quand elle sera ma femme, je saurai bien la défendre, pensait-il.

» Au jour convenu, le mariage fut célébré dans la chapelle du village. Ulrie n'ayant plus revu le terrible châtelain, put se croire oubliée. Sans être complètement de cet avis, son jeune mari n'en avait pas moins perdu une partie de ses craintes. Mais leur joie et leur tranquillité devaient être bientôt troublées.

» Dans la soirée, pendant que les amis des mariés dansaient au son de la flûte et du tambourin, , le seigneur parut, tout à coup au milieu des danseurs. Il s'était fait accompagner par quatre hom-

mes choisis parmi ses plus dévoués. Il ne chercha pas à parler à Ulrie ; il feignit même, au contraire, de se tenir constamment éloigné d'elle ; mais à voir étinceler son œil vert quand il la regardait, on pouvait comprendre qu'elle était l'objet de sa convoitise et qu'il ne se trouvait là que pour elle. Quel projet méditait-il ? On ne put le savoir, mais l'enlèvement de la mariée devait en être le but Voici ce qui arriva : à la tombée de la nuit, de gros nuages noirs et cuivrés s'amoncelèrent subitement dans le ciel, des éclairs éblouissants les déchirèrent en tous sens et la foudre gronda sourdement De grosses gouttes de pluie commencèrent a tomber. Chacun, alors, chercha à se mettre à Tabri de l'orage. On dansait sur une verte pelouse, ombragée de tilleuls, à une faible distance du village ; les jeunes filles effaroachées et redoutant la pluie pour leurs plus beaux habits, s'eni'uii'eiit au plus vite, atin d'arriver à temps aux premières maisons. Leurs danseurs les imitèrent, et en un clin d'œil la pelouse devint déserte. Ulric, fiui venait de quitter le bras de son mari et qui le croyait à quelques pas délie, resta sur la pelouse au lieu de fuir avec ses coni|)agnes. Autour d'elle, la nuit noircissait, les éclairs continuaient à ra\er le ciel et le bruit du tonnerre devenait de plus en plus terrible. Elle comprit son imprudence et à quels périls elle s'exposait. Elle appela son père et son mari ; ne recevant pas de réponse, elle se disposa à partir aussi. Soudain elle se sentit arrêtée par des mains brutales, deux bras de i'ev létreignircnt et un homme remporta en courant. A la lueur d'un éclair, elle aperçut un autre individu qui paraissait donner des ordres. Elle reconnut le seignpi^r de Vimeux.

» Pendant ce temps, le marié réclamait Ulrie à

tous ses amis. Aucun ne put lui dire ce qu'elle était devenue. On ne se souvenait pas de lavoir vue depuis qu'on avait quitte la pelouse.

» — Peut-être y est-elle restée, s'écria le jeune homme. Gourons, mes amis, courons... S'ils me l'ont prise, je me vengerai I ajouta-t-il d'un ton lugubre.

» Et il s'élança dans la campagne, suivi de loin par les plus courageux de ses amis. 11 ne tarda pas à se trouver sur la pelouse. Son œil inquiet chercha de tous côtés, mais il ne vit personne.

» — Ulrie ! Ulrie ! appela-t-il.

» Le tonnerre seul, avec sa voix sinistre, lui répondit.

» — Oh ! il est déjà trop tard ! gémit-il.

» Il allait reprendre sa course folle à travers champs, lorsqu il sentit quelque chose rouler sous ses pieds ; il se baissa et ramassa la couronne d' Ulrie. Tous ses doutes se changèrent alors en une certitude alîreuse. Il poussa un cri rauque, effrayant ; puis, sans attendre que ses amis le re.joiguissent, il partit comme une flèche dans la direction du château, franchissant les haies, les fossés, et ne se laissant arrêter par aucun obstacle. Déjà, en jetant dans la nuit une clarté brillante, un éclair lui avait fait voir, à travers les arbres, la silhoutte du château dressée devant lui. Il n'en était plus qu'à une faible distance lorsqu'il lui sembla qu'une voix plaintive avait frappé ses oreilles. 11 s'arrêta pour écouter , il n'entendit rien. Mais, au même instant, une gerbe de feu troua les nuages et il vit plusieurs ombres passer devant lui.

» — Ce sont eux, murmura-t-il.

» Et, bondissant'comme une lionne qui poursuit les ravisseurs de son lionceau, il se rua. fou de

désespoir et de rage, sur les gens du seigneur. Celui qui reçut son premier choc roula sur le sol en jetant un cri de détresse. Ne sachant d'abord quel ennemi ils avaient à combattre, les autres s'écartèrent prudemment. Le paysan, profitant de ce moment de désordre, se précipita sur l'homme qui portait Ulrie, la lui arracha et s'éloigna rapidement avant que les ravisseurs eussent songé à défendre leur proie. Tout cela s'était passé en quelques secondes, dans une obscurité complète. Mais de nouveaux éclairs illuminèrent subitement la scène. Le seigneur, qui marchait un peu tn avant de ses hommes, accourut au bruit de la utte et comprit ce qui venait de se passer en royant fuir l'audacieux paysan.

» — Sus, sus au vilain ! cria-t-il d'une voix terrible.

» Et lui même, à la tête de ses mercenaires, se ' mit à la poursuite du fugitif.

» La pluie tombait par torrents.

» — Mon bien-aimé, disait Ulrie en étreignant convulsivement son mari, je te fatigue, tes pas se ralentissent. Si le seigneur me reprend, il te fera mourir.

» — Je te sauverai, répondait le mari ; parlemoi, ta voix double mes forces. Ulrie, Ulrie, nous leur échapperons... Tiens, je cours plus vite, le sens-tu ?

» — Non, non, tu ne cours plus... tu chancelles, tu vas tomber... prends garde !...

» — lia terre est trempée, ce sont mes pieds qui glissent.

» — Oh ' abandonne-moi, sauve-toi ; je neveux pas être cause de ta mort, mon bien-aimé.

— Ulric^ r^^ chère l'Irie, je te sauverai ! Le seigneur ne te souillera pas de ses baisers impurs...

La pluie tombe avec plus de violence, nous sommes déjà loin. Le seigneur a perdu nos traces, la ^nuiî est si noire !...

» — Oh ! cet éclair I... Les voilà, les voilà... ils sont derrière nous... Mon bien-aimé, nous sommes perdus !...

» — Sois sans crainte, Ulrie ; je te sauverai.

» — J'entends leurs voix ; ils nous ont vus.

» — Qu'importe, je puis courir encore. Ulrie, Ulrie, serre-moi bien et fais une prière aux saints du paradis.

» Il rassembla toutes ses forces et parcourut encore une assez grande distance. Mais ses jambes fléchirent tout à coup, et il tomba au pied d'un arbre avec son précieux fardeau.

» Le baron, qui les suivait de près, poussa un cri de triomphe et s'élança pour ressaisir sa proie. En ce moment, la foudre éclata avec un bruit horrible; l'arbre, couvert d'étincelles, parut incendié, et les fugitifs se trouvèrent au milieu d'un cercle de feu. Les hommes du baron se sauvèrent épouvantés.

» Le lendemain, on retrouva les mariés couchés au pied de l'arbre ; — ils s'y étaient endormis. Les bras d'Ulrie n'avaient pas quitté le cou de son mari. A quelques pas d'eux gisait le cadavre du seigneur de Vimeux. »

M. Mimard cessa de parler.

— Je suis enchantée de connaître cette charmante histoire, dit Emérance ; je vous sais un gré infini, monsieur Mimard, d'avoir bien voulu me la raconter.

— Je n^ vous garantis pas qu'elle soit réelle reprit le notaire ; mais, vraie ou non, je vois à votre émotion qu'elle a su vous intéresser. C'est, d'ailleurs, tout ce que je désirais.

On venait de s'arrêter devant la maison de la veuve Mathic. M. Mimard souhaita le bonsoir à la jeune fille, donna une poignée de main à Adrien et s'en alla en disant :

— Voilà un garçon qui ne se doute guère que j'ai dans ma caisse quarante mille francs qui peuvent être à lui. Les aura-t-il ?

Une partie d*écarté chez M. Oonuelef

M. le maire et M. le curé sont assis en face Tun de l'autre, près d'une table recouverte d'Un tapis vert. Une lampe d'étain, ayant la forme d'un calice, les éclaire à peu près, car la mèche fumeuse se carbonise et ne donne qu'une pâle et triste clarté.

La partie commence. M. Gousselet donne les cartes et tourne le roi. i ^

— Je le marque, dit-il. Monsieur le curé, prenez garde à vous ; je vais prendre aujourd'hui ma revanche de l'autre soir.

— Nous verrons cela, papa Gousselet. — Si vous voulez ?...

— Vous m'avez gagné vingt-deux sous. — Combien de cartes, l'abbé ?

— Cinq. — Vous êtes sûr que c'est vingt-deux sous ?

— Très sûr ; je puis vous le faire voir sur mon livre de gains et pertes. Il ne sort pas un liard de

ma maison que je ne sache où il est allé. — Une, deux, trois, quatre, cinq. Jouez, monsieur le curé.

— Trèfle. •— Mimard se fait bien attendre.

— On le coupe. — C'est assez son habitude. — Pique, trois fois, et roi de carreau. Vole.

— Je ne pouvais l'empêcher.

— Gela me fait trois points, l'abbé. A vous à donner les cartes.

M. Saugerot perdit cinq parties de suite à dix centimes la fiche, soit cinquante centimes, que le maire fit disparaître dans la poche de son gilet.

— Je n'ai pas de chance ce soir, dit le curé. Nous jouerions jusqu'à demain que je ne gagnerais pas une partie.

— Le jeu vous reviendra, continuons, reprit le maire qui tenait à regagner ses vingt-deux sous.

— Attendons Mimard.

— Soit, attendons-le.

— Êtes-vous sûr qu'il viendra ?

. — Il me l'a promis.

— C'est un homme si occupé...

— Ses grandes occupations ne l'empêchent pas de trouver le temps de courir les champs avec l'organiste.

— Que me dites-vous-là, Gousselet ?

— Ce qui est, l'abbé. Mimard s'est promené aujourd'liui même, pendant plus de deux heures, en compagnie de mademoiselle Burner.

— Seul avec elle ?

— Et une troisième personne.

— Madame Burner?...

— Kon, un jeune homme.

— Un jeune homme ! exclama le curé. Qui donc, qui donc ?

— Le fils Mathiô.

— Oh ! oh ! pensa M. Saugerot, Adrien songerait-il?...

— Ce n'est pas la première fois , continua M. Gousselet, que ce garçon sort avec mademoiselle Burner. Entre nous, monsieur le curé, en usant de sa trop grande liberté d'action, l'organiste finira par se compromettre aux yeux de tout le monde.

— Y aurait-il déjà des commérages ?

— Oui, mais des mots en l'air, des menus propos, rien. Seulement, à Yimeux, quand on commence à parler, les choses vont vite et loin.

— C'est vrai. Ainsi vous craignez ?...

— Beaucoup.

— Pouvons-nous quelque chose à cela ?

— Sans doute ; il est de notre devoir de prévenir le mal qui peut arriver.

— C'est diiricile, dit M. Saugerot; comment empêcher les langues de parler ? Nous n'avons pas le droit de défendre à l'organiste de faire telle ou telle chose qui lui convient. L'avertir, officieusement, nous le pouvons ; mais cette démarche pourra lui paraitre singulière. Sa pensée est si éloignée du mal qu'elle ne comprendra jamais que ses actions les plus innocentes et sa conduite toute naturelle puissent être incriminées dans l'opinion de certaines gens.

— Il y a une chose à faire qui vaut mieux que tout cela, reprit M. Gousselet.

— Voyons votre idée ? dit le curé.

— Il faut la marier.

— Je l'attendais là, se dit M. Saugerot."

Et un imperceptible sourire glissa sur ses lèvres.

— Yoilà une idée vraiment lumineuse, reprit-il.

— N'est-ce pas ? dit le maire tout heureux de l'approbation du curé.

— Malheureusement, fit M. Saugerot, mademoiselle Burner est encore trop jeune.

— Trop jeune, s'écria le maire, mais elle a dixhuit ans ! C'est l'âge qu'avait ma femme quand je l'ai épousée ; encore, si on avait voulu l'écouter, je serais devenu son mari deux ans plus tôt. Permettez-moi de vous le dire, monsieur le curé, vous ne connaissez pas les femmes.

— Je n'ai jamais eu, comme vous, l'occasion de les étudier, dit M. Saugerot avec ironie.

— Vous oubliez le confessionnal , répliqua le maire en éclatant de rire.

Le curé prit un tiir sévère qui calma aussitôt riiilarlté de M. Goussclet.

— Vous comprenez bien, l'abbé, que je n'ai pas eu l'intention de vous offenser, dit-il, ni celle d'attaquer en rien l'Eglise et ses sacrements.

— C'est bien, fit M. Saugerot, revenons à notre question.

— Nous ferons mieux, car vous n'aimez pas qu'on badine avec les choses de la religion. Je disais donc... Qu'est-ce que je disais ?... Vous m'avez tout bouleversé. Quand vous n'êtes pas content, monsieur Saugerot, vous avez un regard terrible. Je disais... oui, qu'à dix-huit ans, une jeune fille a grandement l'âge d'être mariée. On en a vu plus d'une se marier à quinze et môme à quatorze ans.

— Je vous l'accorde ; mais ce sont des exemples extrêmement rares en France. En général, dans nos campagnes, les filles ne se marient que de vingt-cinq à trente ans.

— C'est vrai, et c'est malheureux pour elles et pour le pays.

— Pourquoi cela ?

— Parce que, à quarante ans, une femme est vieille. Ne cherchons pas une autre cause au décroissement de la population dans les campagnes. Autrefois, à Vimeux, les familles se composaient de dix, douze enfants ; on se mariait jeune alors. Aujourd'hui, quatre enfants dans une maison sont déjà beaucoup.

— Vous oubliez, dit le curé, Amand, qui vient d'avoir son dixième.

— Il y a cinquante ans qu'on n'a pas vu cela à Vimeux. La femme Amand est un phénomène. Enfin, monsieur le curé, toutes les filles devraient être forcées de se marier avant vingt ans.

— Encore faudrait-il qu'elles trouvassent toutes des maris, dit M. Saugerot en riant.

— Depuis nos grandes guerres les hommes ne manquent plus. Mais j'entends la voix de Mimard; . je suis persuadé qu'il sera de mon avis.

Le notaire causait, en effet, dans la pièce voisine avec madame Gousselet. Après lui avoir demandé si ses tulipes étaient fleuries et s'être informé de la santé de ses jeunes couvées, — deux questions obligées qui attendrissaient la brave femme, — M. Mimard entra dans le salon où l'attendaient avec impatience le maire et le curé.

— Eh quoi ! fit-il ; je suis convié à un combat à outrance, les cartes à la main, et je les vois qui sommeillent sur le tapis !...

— Gousselet m'a déjà vaincu, dit le curé. Je me suis bien aperçu que vous n'étiez pas là pour me défendre.

— Et puis, reprit le maire, nous discutons... sérieusement

— Mon cher Gousselet, vous ne devez pas avoir

l'avantage à ce jeu-là, dit le notaire en s'asseyant. M. le curé est notre maître à tous deux.

— Eh bien, c'est ce qui vous trompe, et je suis sûr que vous allez mettre la raison de notre côté.

— Papa Goufeselet, c'est mal ce que vous faites: vous iniluencez le juge, dit le curé d'un ton railleur.

— De quoi s'agit-il ? demanda le notaire, devenant grave comme s'il se fût disposé à écouter la dictée d'un testament.

— Voici. Ecoutez-moi bien, Mimard.

— De mes deux oreilles, mon cher Gousselet parce que je n'en ai pas trois pour vous entendre.

M. Saugerot souriait et regardait le maire de côté en clignant d'un œil.

— Mon cher Mimard. reprit M. Gousselet, une demoiselle doit-elle se marier jeune ou vieille ?

— Quand elle trouve, répondit le notaire.

— Vous ne m'avez pas compris, fît le. maire. Je vous demandais si une jeune fille doit se mariera vingt ans, par exemple, ou attendre qu'elle en ait vingt-huit ou trente.

— Si elle n'est pas trop pressée, qu'elle attende vingt-huit ou trente ans ; une femme connaît toujours assez tôt les tourments de la vie conjugale. Grande est la quantité de celles qui voudraient être encore au matin de leur mariage pour dire : Non, devant l'écharpe du maire. Une jeune fille de vingt ans est naturellement moins fanée qu'une demoiselle de trente ans ; mais aussi combien elle connaît moins de choses ! La première est encore naïve, un peu niaise, si le mot ne vous déplaît pas ; la seconde est déjà prude. L'une ignore, l'autre sait. Celle-là est une enfant dont il faut faire une femme ; celle-ci est une femme qui peut se dispenser de recevoir des leçons, car elle peut en

donner. De cela je tire cette conclusion : Une demoiselle est mariable aussi bien à vingt ans qu'à trente ans. Du reste, je laisse à chaque épouseur la liberté de choisir, suivant son goût et son raisonnement personnels, la demoiselle dont l'âge lui conviendra le mieux.

— Vous le voyez, l'abbé, j'ai raison ! s'écria M. Gousselet, qui n'avait pas compris grand'chose à la tirade du notaire.

— Et moi aussi, dit le curé toujours riant.

— Vous l'entendez, Mimard ? M. Saugerot n'avoue jamais qu'il a eu tort.

— Excepté quand il a raison, et cela pour vous faire plaisir, mon cher Gousselet. iMaintenant, je voudrais être au courant de votre discussion. A quel propos est-elle venue?

— Nous parlions de mademoiselle Burner.

— Ah ! fit M. Mimard.

— Je disais à M. le curé que nous ferions bien de la marier.

— Alors, M. le curé a répondu ?...

— Qu'elle était trop jeune. Admettez-vous cela?

— J'admets qu'elle est jeune, répondit le notaire en jetant un coup d'œil rapide et profond sur le curé : mais si un mari se présentait pour elle, je ne vois pas que sa jeunesse puisse empêcher le mariage.

Le maire lança à M. Saugerot un regard superbe.

— Le curé a essayé une opposition pour faire parler le maire, se dit M. Mimard ; il doit avoir sous sa main, lui aussi, un mari qu'il destine à l'organiste. La prédiction de Ducray va s'accomplir.

— Vous êtes deux contre moi, dit M. Saugerot ; je me laisse convaincrCi

— Ainsi nous marions Emérance 1 s'écria le maire.

— Je ne m'y oppose pas, dit M. Mimard.

— La réponse de M. IVJimard dicte la mienne, reprit le curé. Je consens.

— Tout cela est fort bien, objecta le notaire ; mais il faut un mari.

— Nous le trouverons, dit le curé.

— Oui, nous le trouverons, répéta le maire.

-^ Je vous laisse ce soin, messieurs, reprit le notaire, car je me reconnais inhabile à négocier ces sortes d'affaires. Seulement, si rien ne s'y oppose, vous me ferez plaisir en m'apprenant le succès de vos démarches.

— Vous saurez tout, dit le maire.

— Faites-moi donc compter prochainement la dot de l'organiste.

— Ces paroles chatouillèrent agréablement les oreilles de M. Gousselet. M. Saugerot, devenu silencieux, réfléchissait. Le notaire, toujours grave, né cessait d étudier froidement ses deux amis. Depuis longtemps, d'ailleurs, la pensée du maire lui était connue, et il venait de deviner celle du curé.

— Que va-t-il se passer? se disait-il. Pauvre Emérance! Je voudrais bien... C'est impossible : j'ai promis à Ducray de n'intervenir en rien. Attendons, On ne peut empêcher le fleuve de courir à la mer. Ce qui doit arriver est écrit.

Maître Mimard était fataliste.

— Vous avez vu mademoiselle Burner aujourd'hui ? demanda M. Saugerot au notaire

— Oui, j'ai même causé fort longtemps avec elle.

— On m'a dit cela. Vous avez fait une promenade ensemble ?

— Une promenade, non ; mais un chemin assez

long. J'ai rencontré mademoiselle Biirher près du bois des Charmes, elle était très fatiguée ; je me suis montré galant, contre mon habitude, et l'ai priée de prendre mon bras pour revenir à Vimeux.

— Voilà tout ?

— Mon Dieu, oui, fît le notaire, qui ne parut pas remarquer que M. Saugerot avait une arriérepensée.

— J'ai été mal renseigné, reprit le curé ; on m'avait dit autre chose encore.

— Quoi donc ? demanda M. Mimard avec un étonnement parfaitement joué.

— Oh ! cela n'a aucune importance, répondit M. Saugerot ; on m'avait dit qu'un jeune homme...

— Adrien Mathie ne se doute pas que cette nuit il troublera le sommeil de monsieur le curé, oensa le notaire.

11 reprit tout haut :

— Le fils de la veuve Mathié ; ma foi, je ne me souvenais pas que nous l'avions rencontré prés du village et qu'il y était revenu avec nous.

— Croyez-vous, Mimard, qu'il n'attendait pas l'organiste ?

— Je crois que mademoiselle Burner ne se fait attendre par personne au milieu des champs.

— D'une chose fort simple, on fait souvent une grosse affaire à Vimeux, vous le savez. On a. vu une ou deux fois Adrien Mathié sortir avec Emérance ; il n'en faudrait pas davantage...

M. Saugerot s'interrompit un instant.

— Pour faire supposer, continua-t-il, qu'il existe entre l'organiste et ce jeune homme une intimité trop grande.

— Quand on n'a aucun reproche à s'adresser, répliqua le notaire, on doit se moquer de ce que pensent les sots et les méchants.

— Soit, mais le mal qu'ils font est souvent irréparable. Espérons qu'il n'arrivera rien de fâcheux à mademoiselle Burner.

— Espérons-le, dit le notaire.

— Roi de cœur, valet de pique, pique, pique pique ! cria tout à coup M. Gousselet.

Le notaire et M. Saugerot se regardèrent en souriant.

-— Le roi, le roi, le roi, je gagne ! continua le maire.

La tète renversée sur le dos de son fauteuil, le cher homme dormait et rêvait de tout son cœur.

— Gomme il s'est intéressé à ce que nous venons de dire ! fit le curé.

— Gousselet est un sage, monsieur Saugerot, répliqua le notaire ; imitons sa superbe indifférence et que celte nuit les promenades de Torganiste et ce qu'on en pense à Vimeux ne nous empêchent pas de dormir.

— Oh I cela ne m'inquiète pas à ce point, dit M. Saugerot en touchant l'épaule du maire.

Le gros homme s'allongea, bâilla, ouvrit les yeux avec effort et regarda ses deux amis comme s'il eût été surpris de les trouver prés de lui.

— Tiens, je me suis endormi, fît-il, avec un second bâillement. J'ai fait un rêve singulier^ continua-t-il ; nous jouions ensemble, l'abbé...

— Et vous me gagniez ? dit le curé en riant.

— Du tout. C'est Mimard, qui ne jouait pas, qui nous gagnait tous les deux.

— C'est merveilleux, reprit le curé d'un ton narquois. Votre songe, papa Gousselet, est plus difiicile à expliquer que ceux du roi Pharaon.

— Il n'est que dix heures, dit le maire en regardant son horloge : si nous reprenions, rf^^rois, notre partie?

— Mimard se laisse-t-il tenter? demanda le curé.

— Battez les cartes, répondit le notaire.

A minuit, quand les trois amis se séparèrent, maître Mimard avait gagné un franc trente centimes. Le maire, avant de se coucher, prit son livre de gains et pertes, sur lequel il écrit : Perte du jour, huit sous.

— Je ne devrais jamais jouer, dit-il avec un soupir; je me ruine au jeu. Peste soit du roi Charles VI ! ajouta-t-il avec humeur. S'il n'était pas né, il ne serait pas devenu fou, on n*aurait pas inventé les cartes pour l'amuser, et moi, aujourd hui, je n'aurais pas perdu huit sous, le prix d'une douzaine d œufs

Les embarras de madame Burner.

C'était un dimanche. Quoiqu'il eût la douce habitude de faire grasse matinée le septième jour de la semaine, M. Gousselet, le dimanche dont nous parlons, se leva en même temps que le soleil : ce n'est pas qu'il eût dormi beaucoup pendant la nuit; son sommeil, au contraire, avait été très agité, et il s'était éveillé longtemps avant le jour. Avait-il été tourmenté par quelque cauchemar affreux? Du tout. Depuis qu'il avait rêvé qu'on lui ôtait sa tète d'homme pour la remplacer par une tète d'âne, — il y avait de cela au moins dix ans, — M. Gousselet ne faisait plus de mauvais rêves. S'il a mal dormi pendant la nuit, s'il se lève de très bonne heure, c'est qu'une grande préoccupation bouleverse Bon esprit. 11 cherche à rédiger la formule d'une demande en mariage et il ne trouve rien qui le satisfasse.

— Il faudra pourtant que je trouve I s'écrie-t-il,

car aujourd'hui môme, après la messe, je veux faire ma demande.

Il se fit servir, dans sa chambre, un grand bol de vin chaud, sucré, afin de pouvoir attendre l'heure du déjeuner ; puis il sortit sur la terrasse, espérant y être tranquille. Il se trompait. Son adjoint vint le déranger presque aussitôt.

— Vous venez me voir de bien bonne heure, dit le maire. Qu'avez-vous donc à me dire ?

— Qu'il faut assembler le conseil demain matin; il y a urgence.

— Pourquoi cela ?

— Il s'agit d'une chose grave, très grave, monsieur Gousselet.

— Une chose grave ! et je l'ignore, moi, le maire de Yimeux !

-— Oui. Un fléau terrible est venu fondre sur nous.

— Est-ce possible ? s'écria M Gousselet.

— Avant huit jours, nos campagnes seront entièrement ravagées

— Gonnaît-on les coupables!

— Parfaitement.

— Mais il faut les dénoncer, mettre la geiKiarmerie sur leurs traces, il faut...

— Il faut les tuer tous, si c'est possible.

— Tuer, tuer 1 c'est grave, cela, dit M. Gousselet.

— Tout le village pourrait en manger pendant un an. Ils sont au moins cent cinquante.

— Cent cinquante ! répéta le maire. Il me semble que je ne comprends pas. De qui parlez-vous donc ?

— Des sangliers.

— Ah ! ce sont des sangliers ! fît le maire. Je me disais aussi qu'on ne pouvait ni tuer des hom-

mes, ni les manger. Et d'où viennent ces vilaines bétes ?

— Elles descendent des Ardennes probablement.

— Demain, nous réunirons le conseil ; vous avez raison, il faut délibérer sans retard. Ah ! ce sont des sangliers ! J'en mangerais avec plaisir.

L'adjoint parti, M. Gousselet se crut débarrassé des affaires administratives ; mais il n'avait pas eu le temps de faire une réflexion, lorsqu'il vit paraître le garde champêtre. Il dut écouter la lecture d'une demi-douzaine de procès-verbaux dressés les jours précédents. De plus, le garde lui parla longuement de nombreux délits et dommages qu il avait constatés sur divers points du territoire de la commune. 11 n'oublia pas non plus de lancer toutes sortes d'invectives contre les sangliers. Selon le garde champêtre, les pertes causées par ces terribles quadrupèdes étaient incalculables ; c'est lui qui, dès la veille, avait eu la précaution de prévenir M. l'adjoint.

Le maire demanda si ses propriétés étaient déjà endommagées, et, sur la réponse négative qui lui fut faite, il congédia le garde champêtre. En ce moment, son fils venait le chercher pour déjeuner. Enfin, riieure de la messe arriva. M. Gousselet se rendit à réglise, n'ayant pas encore trouvé le premier mot qu'il voulait dire à madame Burner. Néanmoins, après l'office, il se présenta chez elle.

— Ma chère dame, lui dit-il, voulez-vous m'accorder un moment d'entretien ?

Madame Burner, habituée aux allures singulères de M. Gousselet, ne s'étonna pas d'abord ; elle lui offrit un siège en disant qu'elle était toute disposée à l'écouter.

Alors, M. le maire tira son mouchoir de sa po-

che, essuya son visage, se moucha, toussa à pluçeurs reprises, et dit :

— Madame, c'est en vain que la violette se fait humble et se cache, afin de rester ignorée parmi d'autres fleurs b illantes qui attirent nos regards ; son parfum si suave la révèle, et la fleur modeste est préférée à ses soeurs si fîères et si coquettes. Votre charmante fille, madame Burner, ressemble à la violette : on serait tenté de croire qu'elle ignore sa beauté, tant elle s'en montre dédaigneuse. Rien n'égale sa modestie, sa douceur et sa bonté. Chez elle, les imperfections n'existent pas ; Dieu seml)le l'avoir créée exprès pour la vertu. Plus on la voit, plus on l'aime, et une fois qu'elle a conquis une affection, cette afîection, sincère et dévouée, doit lui rester fidèle toujours.

M. Goussclet s'interrompit pour reprendre haleine et peut-être aussi pour juger de l'effet que ses paroles avaient produites sur madame Burner. Mais la physionomie de la mère d'Emérance n'exprimait rien autre chose qu'une grande surprise. Si le commencement de la singulière tirade du maire avait amené un sourire sur ses lèvres, la suite venait pourtant de la rendre inquiète et gênée, car elle en devinait la conclusion ; mais elle savait dissimuler.

— Mon Dieu, monsieur le maire, dit-elle, ma fille a certainement quelques petites qualités...

— Dites beaucoup de qualités rares et précieuses, interrompit M. Gousselet avec vivacité.

— Vous vous êtes toujours montré excellent pour ma fille, reprit madame Burner ; je suis trop heureuse qu'elle ait su mériter votre amitié pour ne pas être flattée des éloges que vous lui adressez; mais vous avez pris l'habitude de beaucoup exagérer ce qu'elle est.

— J'ai pour Emérance une affection de père, madame Barner, je ne puis donc la voir avec les mômes yeux qu'un indilïérent. Nous nous sommes habitués, ma femme et moi, à la voir presque chaque jour, à l'aimer comme notre enfant...

— Je suis confuse... je..., balbutia madame Burner.

— C'est à ce point, continua le maire, que quelque chose d'absolument nécessaire manquerait à notre bonheur, si nous perdions mademoiselle Emérance. Mais heureusement, rien de semblable n'est à redouter. J'ai une bonne, une magnifique idée, que j'ai fait partager sans peine, à madame Gousselet : sa réalisation nous comblerait de joie. En même temps qu'elle assure votre tranquillité future, madame Burner, elle fait le bonheur de votre fille et ne vous laisse plus aucune inquiétude sur son avenir. Il s'agit simplement de marier mademoiselle Emérance à mon fils. Léon attend avec impatience le résultat de ma démarche.

Madame Burner resta un moment silencieuse. Le maire attendait une réponse, et, ne sachant comment motiver un refus qui pouvait le blesser, la veuve se trouvait dans un embarras extrêmement pénible.

— Je crois inutile de vous faire remarquer, ajouta M. Gousselet , combien ce mariage est avantageux pour mademoiselle Emérance. Léon aurait pu choisir une femme parmi les plus riches du canton ; mais il aime votre fille, et je suis h'^ureux qu'il préfère à la fortune le mérite ^^ Us brillantes qualités de mademoiselle Burner.

— Je ne sais vraiment comment vous répondre, monsieur Gousselet, dit madame Bnrner, car, quelles que soient les expressions do if u^ me servirai, vous comprendrez diflicilcmenr que ma

fille ne consente pas à devenir la femme de M. Léon Goussclct.

Le maire fit un brusque mouvement sur son siège. Madame Burner continua :

— Nous aimons tous nos enfants, monsieur Gousselet ; ma préoccupation constante est le bonheur de ma fille; j'ai beaucoup souffert déjà, mais souffrirais-je plus encore, je ne me plaindrais pas, si je savais ma fille heureuse. Je n'ai jamais désirer pour elle un aussi brillant parti que monsieur votre fils. Sous ce rapport, Emérance n'a pas plus d'ambition que moi ; aussi, la pensée qu'elle pourrait devenir la femme de M.. Léon ne lui est-elle jamais venue. Dès Tenfance, je l'ai habituée à me laisser lire dans son cœur ; rien de ce qui s'y passe ne m'est inconnu. Je puis donc vous répondre avec franchise , comme je le dois, et sans avoir besoin de consulter Emérance. Ma fille, monsieur Gousselet, n'a pas pour M. Léon cette affection vive et absolue qu'une femme doit donner à son mari quand elle veut remettre en ses mains le bonheur de toute sa vie. Je regrette infiniment d'être forcée d'accueillir aussi mal votre démarche désintéressée et une demande qui honore également ma fille et moi.

Ce que M. Gousselet éprouva de sentiments divers, devant un refus aussi nettement exprimé, ne saurait s'analyser. En écoutant madame Burner, son visage changea de couleur plusieurs fois. Se croyant humilié, il devenait écarlate, et aussitôt la colère le faisait pâlir.

— Vous êtes, en effet, très franche, madame Burner, dit-il d'un ton très sec ; ce que vous venez de me dire me prouve qu'il n'est pas toujours bon de se laisser entraîner à des affections irréfléchies.

J'accepte, puisqu'il le faut la raison qui vous fait repousser ma demande ; elle méritait cependant un autre accueil, et je ne me doutais guère, en venant ici aujourd'hui, que je m'en retournerais avec un refus que je considère comme un aftront.

En achevant ces mots, M. Gousselet se leva et se dirigea vers la porte.

-r- Monsieur Gousselet, écoutez-moi, lui dit madame Burner, qui vouhiit essayer de le calmer.

Ifallieurcusement, le maire n'était plus en état de rien écouter et de rien comprendre.

, — Adieu, madame, dit-il ; je vais tâcher de faire oublier à mon fils les dédains de mademoiselle votre fdle.

Et il partit.

Madame Burner retomba sur son siège en poussant un profond soupir.

— Ma pauvre enfant ! s ecria-t-elle ; je viens de îui donner un ennemi terrible. Cet homme se croit blessé dans son orgueil, il«n'oubliera jamais.

Cependant elle résolut de cacher son inquié- Ijide afin de ne point troubler la tranquillité d'Emérance ; elle ne voulait pas que sa fille pût soupçonner ce qui s'était passé entre elle et M. Gousselet.

Après les vêpres, mademoiselle Félicité, la sœur du curé, l'arrêta à la porte de l'église.

— Mon frère désire vous parler, lui dit la vieille fille, venez à la cure.

— Je devais m'y attendre, pensa madame Burner. M le curé est l'ami du maire ; il va, lui aussi, me demander Emérance pour M. Léon. S'il le faut abolument, je lui dirai la vérité. 11 est impossible qu'il ne me donne pas raison.

Elle suivit mademoiselle Félicité et arriva à la oiire en mènié temps que M. Saugerot.

— Vous avez eu, tantôt, la visite de M. Gousgelct, lui dit le curé.

— Oui, monsieur, répondit-elle.

— Il a dû vous demander en mariage Erpérance pour son fils.

Madame Burner fit un signe afïîrmatif.

— Je le savais, reprit M. Saugerot.

Il devenait très agité. Ses bras, ses jambes, son visage avaient des mouvements nerveux.

— Oui, je le savais, continua-t-il. Mais, j'en suis persuadé, vous avez demande quelques jours de réflexion; d'ailleurs, vous ne pouviez rien décider avant de m'avoir consulté.

— Il ne sait donc pas tout ? se dit madame Burner.

— Emérance est votre fille, madame Burner, ajouta-t-il, mais elle est aussi mon organiste ; après vous, je suis le premier dont elle doit écouter les conseils. J'ai donc lieu de croire qu'elle ne se mariera point sans mon assentiment.

— Nous savons, monsieur le curé, les égards que nous vous devons, Emérance et moi, dit madame Burner.

— A la bonne heure. Ainsi, vous n'avez rien promis à M. Gousselet ?

— Rien, monsieur.

— Vous avez bien fait, madame Burner, car Emérance ne sera pas la femme du fils du maire.

La veuve sentit quelque chose de bienfaisant passer en elle ; les paroles de M. Saugerot venaient de la débarrasser d'un poids énorme qui pesait sur son cœur.

— Cependant, reprit le curé, il faut qu'Emérance se marie, et cela prochainement ; c'est le désir de tous ceux qui s'intéressent à elle.

Madame Burner ne put s'empêcher de remar-

quer que M. le curé de Vimeux étendait un peu loin l'autorité qu'il prétendait avoir sur sa fille.

— Eh bien, monsieur le curé, répondit-elle en souriant, puisqu'il le faut, nous la marierons.

— Je suis charmé de vous trouver dans ces bonnes dispositions, madame Burner. Dès aujourd'hui, parlez donc à Emérance de Joseph Hardi ; c'est le mari que je lui ai choisi.

Madame Burner reçut comme un choc violent en pleine poitrine. Une pâleur subite couvrit son visage.

— Votre sollicitude pour ma fille va loin, monsieur le curé, dit-elle en faisant des efforts pour contenir son impression douloureuse ; mais, en lui choisissant un mari, n'avez-vous pas pensé à vous assurer d'abord s'il lui convient ?

— Joseph Hardi, comme votre fille, madame, est attaché à la paroisse, répliqiia M. Saugerot avec dureté. Pourquoi ne lui conviendrait-il pas ?

— Pourquoi, pourquoi !... s'écria madame Burner avec force, parce que le cœur a ses exigences. Nous agitons, ici, une question de sentiments ; eh bien ! je dois vous dire, monsieur le curé, que ceux d'Emérance ne se portent pas du tout de ce côté.

— Prenez garde, madame Burner, dit le curé d'un ton sévère ; vous allez me faire supposer...

— Je vous écoute, monsieur.

— Que votre fille aime déjà quelqu'un, achevat-il.

— Et quand cela serait, y verriez-vous du mal ? dit madame Burner avec fierté.

— Non, mais un malheur, répondit M. Saugerot.

— Un malheur pour ma fîlle !... s'écria madame Burner moins effrayée que surprise.

— Et pour vous, madame, dit le curé.

— Je ne vous comprends pas, monsieur. Ma fille, — je n'ai nul motif pour le cacher, — aime en elïet M. Adrien Mathié ; mais je cherche et ne trouve point le malheur que vous voyez en cela.

— Vous cherchez mal, dit froidemint M. Saugerot. D'abord, je vous déclare que ja ne consentirai jamais au mariage d'Emérance avec ce jeune homme.

Ces paroles mirent au comble l'étonnement de madame Burner. Les prétentions de M. Saugerot lui paraissaient si étranges, qu'elle se demandait si elle devait en rire ou s'en montrer indignée. Sa fierté se révolta.

— Je ne savais pas, dit-elle, que, pour se marier, le consentement de M. le curé de Vimeux fût absolument nécessaire à ma fille.

M. Saugerot se mordit la lèvre et devint blême.

— Elle peut fort bien s'en passer, répliqua-t-il ; seulement le jour où elle se mariera sans ma permission, elle ne sera plus organiste de la paroisse. Emérance renoncera à sa place ou deviendra la femme de Joseph Hardi. C'est mon dernier mot.

En achevant de parler, il se leva et fit peser son regard irrité sur la pauvre femme, qui se courba stupéfaite et troublée. Elle sentit en ce moment tout le danger de sa position dépendante ; son cœur se serra, il lui sembla qu'elle étouffait. Elle trouva cependant encore assez de force pour gagner la porte avec dignité. M. Saugerot se montra sans pitié pour sa douleur ; il la reconduisit jusque dans la cour et la quitta en lui disant seulement : « — Réfléchissez ». Pauvre mère ! Gomme le mot du prêtre dut lui paraître une ironie cruelle !... Réfléchissez... A quoi donc ? Lui avaitil laissé un espoir ? Non. Cette place sur laquelle tant de beaux rêves étaient bâtis, Emérance allait

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la perdre : l'avenir de la jeune fille était brise. Il fallait reprendre une nouvelle existence de luttes, d'angoisses et de douleurs. Voilà à quoi madame Burner rélléchissait. Que pouvait-elle contre la volonté tyranniquede M. Saugerot?... Cet homme qu'elle avait cru bon jusqu'à ce jour, venait de lui apparaître sous un nouvel aspect ; elle avait trouvé en lui un ami prêt à défendre sa fille contre le maire, et cet homme devenait toat à coup leur ennemi le plus implacable. Sur qui s'appuyer maintenant ? Elle cherchait autour d'elle et ne trouvait personne. Des images sombres, lugubres passaient devant ses yeux.

En rentrant, elle trouva Emérance et Adrien qui causaient gaiement ensemble, pendant que madame Mathié préparait le repas du soir. Adrien s'empressa de lui offrir une chaise ; mais, au lieu de s'asseoir, madame Burner se jeta dans les bras de son amie et fondit en larmes.

QUARAHTB iDULB FRANCS DE BO r 189

M. Goassolet ne rit plus

— Ma mère, ma bonne mère, pourquoi pleurestu ? demandait Emérance. Ce matin encore tu étais si heureuse... Dis-nous quelle chose t'atïlige.

Et la gracieuse enfant, avec des larmes aux longues franges de ses paupières, couvrait de baisers le front et les joues de sa mère.

Madame Burner essuya ses yeux et raconta la conversation qu'elle venait d'avoir avec M. Saugerot.

La veuve Mathié parut consternée. Emérance, frappée de stupeur , regardait tour à tour sa mère, la veuve Mathié et Adrien sans pouvoir dire un mot.

— Je trouve, dit ce dernier, sur qui les paroles du curé n'avaient pas fait une aussi forte impression, que M. Saugerot a une singulière manière d'aimer les gens et qu'il s'occupe de leurs affaires beaucoup plus qu'un prêtre ne le devrait. Qu'il veuille gouverner les âmes de ses dévotes, c'est

bien ; mais vouloir se placer entre mademoiselle Emérance et moi est un droit que je ne lui reconnais pas.

— Il a sur ma fille une certaine autorité, dit madame Burner, puisque la position d'Emérance dépend de lui ; il peut la lui ôter.

— C'est vrai, fit Adrien avec tristesse.

Son cœur venait de recevoir une atteinte douloureuse en pensant qu'Emérance pouvait être poussée à accepter pour mari le sacristain...

— M. le curé n'aura pas cette cruauté, dit la jeune fille, je ne dois pas douter de son affection pour moi.

-- Et s'il persiste à vouloir vous faire épouser Joseph Hardi ? demanda Adrien avec anxiété.

— C'est impossible ! s'écria la veuve Mathié.

— Croyez-vous, chère mère, que M. le curé renoncera à son idée ? demanda Emérance

— Hélas I non, je ne le crois pas, répondit madame Burner.

La jeune fille inclina sa jolie tète.

— En ce cas, dit-elle lentement, je laisserai la place d'organiste de Vimeux à une autre.

Adrien poussa une exclamation de joie ; il se mit à genoux devant l'organiste et lui baisa les mains avec transport.

— Oh ! merci, merci, dit-il. J'ai la force et le courage ; pour votre mère, la mienne et vous, Emérance, je travaillerai sans jamais connaître la fatigue ; mes champs ne seront pas ingrats ; nos récoltes deviendront meilleures et seront plus que suffisantes. Votre mère et vous n'aurez rien à regretter, vous serez heureuses, je vous le promets.

— Mon fils a raison, dit la veuve.

— Ma chère amie, répliqua madame P> ; i -

VOUS êtes, votre fils et vous, deux coeurs dévoués et vaillants, mais vous ne réfiéchltesez pas^que nous sommes tout à fait étrangères aux travaux de la campagne et incapables de nous rendre utiles Un jour ne viendra-t-il pas où votre fils s'apercevra qu'il a pris une charge trop lourde ? Je suis sûre d'avance qu'il ne se plaindra jamais et que son courage ira jusqu'au bout ; mais s'il se trompe dans son calcul, si son travail ne suffît pas aux besoins de quatre personnes, que ferat-il ? que ferons-nous ?

— Quand on le veut, on peut toujours gagner sa vie, répondit Emérance ; vous m'avez appris à coudre, ma mère, je travaillerai.

— J'espère bien que vous ne serez jamais réduite à coudre pour les autres ! s'écria Adrien.

— Il faut tout prévoir, dit la jeune fille en souriant.

— Ta place d'organiste, ma chère enfant, était ce qui rendait notre bonheur à tous plus certain, reprit madame Burner.

— Mon Dieu, dit la veuve Mathié, vous en parlez comme si mademoiselle Emérance l'avait déjà perdue. Attendons : avant de prendre une détermination de ce genre, M. le curé y regardera à deux fois. D'ailleurs, il n'est pas à Vimeux le maître absolu et...

— Nous ne devons pas compter sur le maire, interrompit madame Burner.

— M. Mimard, s'il le veut, peut être pooir mademoiselle Emérance un défenseur très sérieux, reprit la veuve.

— Vous me donnez une idée, ma mère, dit Adrien en se levant : j'ai tout lieu de croire que M. Mimard s'intéresse à mademoiselle Burner l^caucoup plus qu'il n'en a l'air ; dans plusieurs

circonstances, il s'est môme montre assez bienveillant pour moi ; il ma invite à Taller voir. Il n''est pas encore très tard, je vais lui faire une visite. J'ignore ce qu il peut pour nous, mais j'espère...

Ni madame Burner ni Emérance ne s'opposant à sa démarche, Adrien partit.

Le notaire le reçut dans son cabinet.

— Je ne m'attendais pas à vous voir aujourd'hui, monsieur Mathié, dit-il ; néanmoins, soyez le bienvenu. Avezvous quelque chose à me demander ? Vous savez que je suis tout disposé à vous être agréable.

Le jeune homme se trouva immédiatement mis à l'aise parr ces paroles alTcctueuses.

— Avant de vous dire le sujet de ma visite, permettez-moi, monsieur Mimard, de vous faire une confidence. J'aime mademoiselle Burner.

— Et vous avez le bonheur d'être aimé ; je sais cela. Heureux garçon I... Je vois à votre étonnement que vous ne me saviez pas si bien instruit. Mais, soyez tranquille, je garderai votre secret.

— Le secret est inutile maintenant, monsieur Mimard, car je sais que mademoiselle Emérance partage mon affection ; de plus, madame Burner consent à me la donner pour femme.

— Eh bien, c'est charmant, tout cela.

— Vous ne voyez à ce mariage aucun empêchement, n'est-ce pas, monsieur Mimard?

— Aucun.

— •Malheureusement, M. le curé est plus difficile que vous. Non seulement il s'oppose à ce que je devienne le mari de mademoiselle Burner, mais il veut la marier à un autre.

— Ce que vous m'apprenez-là est fort curieux, dit le notaire tranquillement. Il me semble que

M. Saugerot n'a pas plus le droit de s'opposer à votre mariage avec l'organiste qu'il n'a celui de la marier malgré elle. Connaissez-vous le mari proposé par M. le curé ?

— C'est Joseph Hardi.

— Rival peu dangereux pour vous, reprit le notaire en souriant.

— Je sais bien que mademoiselle Emérance résistera à la volonté de M. le curé ; mais cette résistance lui fera perdre sa place d'organiste.

— Ah ! Et comment cela ?

— Parce que M. le curé Ta décidé. C'est une menace qu'il a faii3 aujourd'hui à madame Burner.

— Diable, diable, fit M. Mimard.

— Vous devez comprendre, continua Adrien, l'effet que cette menace a produit sur madame Barner et sa fille ; elles sont désolées. Dans une situation aussi dilïicile, nous avons tous pensé à vous, monsieur Mimard. Mademoiselle Emérance espère que, étant l'ami de M. le curé, vous voudrez bien la défendre près de lui, tenter de le fléchir.

Le notaire remua la tête avec doute.

— Je suis un peu l'ami de M. Saugerot, dit-il, mais je n'ai sur lui aucun pouvoir. Une opposition, môme légère, à sa volonté, lui paraît une attaque portée à sa liberté de penser et d'agir et ^'a d'autre résultat que celui de l'irriter et de le rendre plus opiniâtre encore.

— Ainsi, dit le jeune homme, pour un caprice de M. le curé, contre toute justice, il faudra que mademoiselle Burner abandonne une position pour laquelle on lui a fait quitter Paris ?

— Le curé est le maître dans son église, répondit M. Milliard. Je ne reconnais à personne le droit de lui imposer une organiste.

Sur cette réponse, qui ne lui permettait plus d'espérer, Adrien se leva pour prendre congé du notaire.

— Que comptez-vous faire maintenant? demanda ce dernier en attachant son regard profond sur le jeune homme.

— Ce que je compte faire ? répéta Adrien, qui ne comprit pas la question du notaire.

— Oui, ce que vous ferez si mademoiselle Burner perd sa place ; elle se trouvera sans ressources aucunes et...

— Je l'épouserai un peu plus tôt, répondit Adrien.

M. Mimard lui tendit la main.

Le jeune homme lui souhaita le bonsoir et sortit.

Dans la rue, il se trouva face à face avec M. Saugerot, qui se dirigeait du côté de la maison du maire ; il le salua. Le curé lui lança un coup d'oeil sévère et passa sans répondre autrement à son salut.

En quittant madame Burner, furieux contre elle et sa fille, M. Gousselet était rentré chez lui le front baissé, le nez rouge et l'œil enflammé ; il s'était mis à table et n'avait pu manger, ce qui devait augmenter encore son irritation. Sa femme lui ayant adressé quelques questions sur la visite qu'il venait de laire, il l'envoya promener. Mais ce fut bien pis quand Léon voulut, à son tour, parler d'Emérance : le maire frappa si rudement sur la table, que le contre-coup envoya sur les dalles de la salle à manger les bouteilles, les verres et une demi-douzaine d'assiettes qui se brisèrent en mille morceaux. Cette belle œuvre de destruction ne calma point M. Gousselet, au contraire; il appela ga femme pimbêche, son fils

QUARANTE MÎLLB FRANCS DE DOÎ 105

imbécile, roula sa serviette dans ses mains, la jeta dans un plat contenant une magnifique gibelotte et alla s'enfermer dans sa chambre. Gomme cela lui arrivait toujours après un accès de colère, M. Gousselet s'endormit. Il venait de se réveiller quand on lui annonça la visite du curé.

— Je suis bien aise de vous voir, l'abbé, dit-il ; si vous n'étiez venu, mon intention était d'aller chez vous ce soir.

— Qu'avez-vous donc de si pressant à me communiquer ? demanda le curé.

— Une chose inouïe, à laquelle vous ne pourrez croire, j'en suis sûr.

— Voyons, voyons, fît M. Saugerot.

— Sachez, d'abord, que j'ai demandé aujourd'hui la main de l'organiste pour mon fils.

— Vraiment ! dit le curé en feignant la surprise.

— Oui, je l'ai demandée, reprit le maire. Devinez la réponse.

— C'est facile : on a été enchanté, et l'on s'est empressé de consentir...

— Du tout, du tout, s'écria le maire ; j'ai eu un refus ; entendez-vous, l'abbé, le maire de Vimeux a eu un refus ; mon fils a été repoussé comme un va-nu-pieds !

— C'est indigne, dit M. Saugerot.

— A moi cet affront, une pareille insulte I exclama le maire avec fureur.

— Mon cher Gousselet, reprit le curé, je comprends combien vous devez être sensible à un refus si peu mérité ; mais il ne faut pas pour cela vous laisser dominer par la colère ; c'est, vous le savez, une assez mauvaise conseillère.

— Eh bien, qu'elle me conseille ; je ne demande 'que cela.

— Allons, papa Gousselet, calmez-vous, calmez^

VOUS , dit M. Saugerot d'un ton doucereux.

— Non, non, je ne veux écouter que mon ressentiment. Oh! cet affront... je l'ai sur le cœur, voyez-vous. Vous ne savez pas ce qui m'est arrivé, l'abbé ?

— Non.

— J'aime la gibelotte de lapin, je l'adore, la gibelotte; à midi, ma femme en avait préparé une délicieuse exprès pour moi ; eh bien, il m'a été impossible d'en manger.

— C'est grave, fit le curé avec un sérieux admirable.

— Voilà ma tranquillité perdue, mon bonheur détruit, reprit M. Gousseleten soupirant.

— Je vous plains sincèrement, dit M. Saugerot. Il y eut un moment de silence, pendant lequel

le maire se tourna et se retourna dans son fauteuil.

— Monsieur le curé, reprit-il, vous êtes mon ami, vous devez prendre mon parti.

— Gomment l'entendez-vous ? demanda M. Saugerot.

— J'ai été humilié, outragé, Tabbé, il me faut une réparation,

Les petits yeux de M. Saugerot s'allumèrent et se mirent à clignoter.

— Songeriez-vous à me faire redemander pour Léon la main de mademoiselle Burner ?

— Dieu m'en garde! s'écria le maire. Si mon fils avait le malheur de penser encore à cette petite péronnelle, je le déshériterais, aussi vrai que vous prenez une prise en ce moment.

— Que voulez-vous donc, alors ?

— Ce que je veux ? me venger !...

— Sur une jeune fille; vous n'y pensez pas, dit M. Saugerot.

En même temps, il sourit d'une façon singulière.

— Je suis persuadé, reprit-il, que si les dames Burner, pour une cause ou pour uneautre, étaient forcées de quitter Vimeux, vous vous trouveriez entièrement satisfait.

— Oh ! certes, fit M. Gousselet. Mais elles n'y songent guère, reprit-il.

Il y eut encore un silence de quelques minutes.

— Il ne voit seulement pas les i sur lesquels je lui mets des points, se disait M. Saugerot.

— Gela arriverait peut-être si Vimeux, mécontent de son organiste, en prenait une autre, insinua-t-il.

M. Gousselet, oubliant son obésité, se dressa d'un seul coup sur ses jambes.

— Je tiens ma vengeance ! s'écria-t-il.

— Eh bien, qu'avez-vous donc, papa Gousselet?

— Que mademoiselle Burner reste à Vimeux ou qu'elle retourne à Paris, cela m'est égal ; mais il faut qu'avant un mois elle soit remplacée par une autre organiste.

— Oh ! oh ! mon cher Gousselet, comme vous y allez !

— Je n'exige de vous qu'une chose, l'abbé, c'est de prendre fait et cause pour moi.

— Hé ! hé ! cela demande à être sérieusement réfléchi.

— Après ce qui s'est passé, vous ne pouvez, vous ne devez pas soutenir mademoiselle Burner. D'ailleurs, que ce soit elle ou une autre qui fasse chanter vos orgues, cela doit vous être indifférent.

— Sans doute ; seulement...

— Eh bien?...

— Cette autre organiste, il faut la trouver.

— Je la trouverai, moi, quand je devrais l'allep chercher à Pétersbourg ou en Gochinchine.

— Vraiment, il n'y a pas moyen de vous résister, dit M. Saùgerot avec son sourire moqueur ; il faut, bien malgré moi, je l'avoue, que je partage vos griefs contre les dames Burner.

Dans sa joie reconnaissante, le m9ire saisit la main du curé et la serra chaleureusement.

— Yous êtes mon meilleur ami, dit-il avec attendrissement.

— Vous n'en avez jamais douté ?

— Non, mais aujourd'hui vous m'en donnez la plus bel4e preuve. J'ai une faim terrible, je crois que je mangerai avec plaisir. Monsieur le curé, je vous invite à souper, sans cérémonie, à la fortune du pot.

— Merci, Félicité m'attend.

— Je vais lui envoyer ma servante pour la prévenir que vous êtes retenu chez-moi. Acceptez- vous?

— Vous vous y prenez de fagon à m empêcher de refuser. J'accepte.

Où maître Mimard se révèle*

M. Saugerot était satisfait. Ne voulant point passer aux yeux de la population vimeusaine pour avoir abusé de son pouvoir en congédiant l'organiste, il avait su se servir du ressentiment du maire pour lui inspirer sa pensée, lui faire croire qu'il prenait l'initiative du renvoi d'Emérance et le charger de toute la responsabilité de cette grave affaire. Ainsi, pendant que M. Gousselet se félicitait d'avoir associé le curé à sa vengeance, c'est lui qui devenait, bénévolement, l'instrument de ce dernier. M. Saugerot, retranché derrière le maire, pouvait agir maintenant sans avoir à redouter les conséquences de son action. Il n'ignorait pas qu'Emérance et sa mère s'étaient fait de nombreux amis à Vimeux ; ceux-ci devaient nécessairement prendre la défense de la jeune fille et se récrier sur l'injustice d'un renvoi non mérité ; mais aucune plainte ne pouvait plus s'adresser à lui : M. Gous-

selet, seul, aurait à répondre du mécontentement de tous.

Joseph Hardi avait une confiance aveugle en M. Saugerot; il croyait à sa parole autant qu'à l'Evangile. Pour lui, l'Eglise étant infaillible, M. le curé, l'un de ses ministres, devait avoir également le privilège de ne jamais se tromper et de n'être point peccable. M. Saugerot lui ayant dit qu'il deviendrait le mari de l'organiste, il l'avait cru sans restriction, et considérait déjà la jeune fille comme lui appartenant. Mais qu'on ne croie pas que cette certitude lui ait donné la hardiesse d'adresser la parole à Emérance !... Il ne s'était jamais permis que de la regarder un peu, et bien timidement encore ; il ne songea pas même à prendre une liberté plus grande. Seulement, à partir du jour où il l'admira comme étant sa fiancée, il lui sembla que ce serait un grand bonheur pour lui s'il lui était donné de s'agenouiller devant elle.

D'ailleurs, quand Emérance était dans l'église et qu'il faisait une génuflexion devant l'image de sainte Elisabeth ou celle de la Vierge, il se tournait à moitié du côté de l'organiste et ne regardait plus comme autrefois les têtes de saintes dans leur cercle lumineux. Une chose qui, le dimanche, lui mettait au cœur de la joie pour toute la semaine, c'est qu'il tenait la soufflerie des orgues pendant que l'organiste promenait ses petites mains sur le clavier.

Certes^ Emérance ne se doutait guère que le géant, qui donnait le souffle à l'instrument, ne perdait pas un de ses gestes et avait un cœur qui bondissait d'aise à son approche.

Joseph Hardi avait déjà adressé trois ou quatre fois cette question à M. Saugerot :

— Est-ce que vous ne fixez pas bientôt le jour de mon mariage ?

— Prenez un jicu de patience, Joseph, répondait le curé, le moment aj'proclie.

Or, dii-e «luadre fois à .Foseph Hardi : Le moment approelie où vous deviendrez le mari de mademoiselle Tînmcr , — c'était lui faire supposer qu'il n'avait plus que quelques jours à attendre.

Si près de se marier, le sacristain se mit à réfléchir: il en avait peu l'habitude, cela Ini coûta beaucoup; mais comme sa préoccupation avait pour objet le bonheur de rorii:anlste, il sut forcer son esprit rétif à s'enlcndrc avec son cœur. Pour tout héritage, sa mérc lui avait laissé une maison ou plutôt une cabane du plus misérable aspect. Jusqu'alors il ne s'était ])as aperçu qu'au dehors les pignons étaient décrépits, lézardés horriblement et menaçaient de s'écrouler ; il n'avait pas vu, non plus, que la toiture endommagée laissait passer par des trous le vent et la pluie, le vent qui, l'hiver, faisait de la maisonnette une glacière, la pluie qui coulait à l'intérieur le long des murs et détrempait partout le terrain, rcm])laçant le parquet que les deux petites chaml^rcs de .loscph Hardi n'avaient point. De plus, les quelques meubles qu'il possédait étaient vieux, vermoulus et crasseux ; sur quatre chaises, deux appelaient à grands cris le rempailleur ; quant aux autres, l'une pleurait son dos, la seconde était boiteuse. On comprendra sans peine rjuaprés avoir fait l'inventaire de sa propriété. .losc*i>h Hardi devint triste. Sa maison lui i)arut inhabilahle et son pauvre mobilier tout à fait hors de sci'vicc. Pouvait-il recevoir Torganiste et sa mère dans un pareil taudis ? Non, mille fois non. D'ailleurs, il ne

pouvait loger convenablement madame Burner, puisque la cabane n'avait que deux petites pièces au rez-de-chaussée : la cuisine, qui servait aussi de salle à manger, et la chambre à coucher. La situation offrait un problème assez difficile à résoudre.

Le sacristain employa une semaine entière à trouver cette solution : Faire rebâtir ma maison et mettre, sur le rez-de-chaussée, un premier étage, puis remplacer mes vieux meubles par des neufs.

Alors il ouvrit une armoire assez bien garnie de gros linge ; il chercha dans tous les coins et retira, chaque fois, sa main pleine de pièces de cinq francs. Les sommes partielles réunies formèrent un total de onze cent cinquante-cinq francs. Quel trésor!... C'étaient les économies péniblement amassées depuis dix ans par le sacristain.

Le lendemain, quatre maçons, armées de pinces et de marteaux, démolissaient la cabane.

Les Vimeusains étonnés ne surent que dire, quelques-uns envièrent Joseph Hardi, qui allait avoir une belle maison neuve, les autres se moquèrent de lui. Le sacristain, brouettant les pierres et le mortier, dirigeant lui-même les travaux de sa bâtisse, laissait jaser les rieurs et les envieux.

Laissons-le restaurer son habitation et transportons-nous chez M. Gousselet, où le notaire et M. Saugerot viennent de se rendre.

Il est huit heures du soir. Madame Gousselet, ayant servi le café aux trois amis, se retire discrètement. Le maire souffle dans sa tasse pour refroidir un peu la boisson brûlante ; M. le curé çmplit son nez de tabac ; roide et grave sur son

siège, maître Mimard remue au fond de sa tasse le sucre qui ne se liquéfie pas assez vite. Le silence est profond, on entend voler les mouches qui passent et repassent au-dessus de la table. Cependant, le maire et le curé se regardent; ils semblent s'encourager à parler. Le notaire devine leur embarras, il se baisse pour dissimuler un sourire. M. Gousselet est enfin arrivé à diminuer de plusieurs degrés la chaleur de son café, il l'avaîe d'un trait, puis sa tête va chercher un appui sur le dossier de son fauteuil. Dans cette position, les mains sur son ventre, il toussa, regarda le curé et, sur un signe de celui-ci, se. décida à rompre le silence.

— Mon cher Mimard, dit-il, nous avons, M. le curé et moi, à vous faire part d'une décision que nous avons prise : nous allons remplacer mademoiselle Burner par une autre organiste.

Le notaire prit un air très étonné et regarda tour à tour le maire. et le curé.

— Vous m'annoncez une chose à laquelle je ne m'attendais guère, dit-il ; une décision de ce genre est fort grave ; elle demandait à être réfléchie, ce que vous n*avez pas fait...

— Permettez... lit le maire.

— Mon cher Gousselet, reprit le notaire, je vous permettrai tout ce que vous voudrez, excepté ce qui ne sera pas possible. Je dis qu'en formant le projet de donner la place de mademoiselle Burner à une autre, vous avez agi sans réflexion, parce que vous auriez dû comprendre que l'organiste actuelle ne peut être remplacée que dans le cas où elle serait démissionnaire. Mes paroles, monsieur le curé, s'adressent à vous aussi bien qu'à M. Gousselet, ajouta le notaire en se tournant du côté de M. Saugerot.

Le prêtre fit une grimace, pinça entre ses dents sa lèvre inférieure, et dit d'un ton aigre-doux :

— Continuez, Mimard, nous vous écoutons.

— Je ne vous demande point, reprit le notaire, quelles raisons vous avez à faire valoir pour retirer à mademoiselle Burner son emploi d'organiste ; elles peuvent être bonnes, mais elles ne sont point acceptables. Mademoiselle Burner a clé accueillie à Vimeux avec enthousiasme par la population tout entière ; vous avez été les premiers à proclamer partout que son talent de musicienne était extrêmement remarquable; vous l'avez exaltée au point de ne lui reconnaître aucun défaut ; aujourd'hui , quels reproches pouvcz-vous lui adresser? Son talent supérieur est-il devenu médiocre? Ses brillantes qualités n existent-elles plus? Non, n'est-ce pas?... Mademoiselle Burner est maintenant ce qu'elle a toujours été, une jeune personne charmante, intelligente, spirituelle, distinguée, modeste, douce et bonne. A-t-elle démérité à vos yeux ? Non. Et aux yeux des autres ? Pas davantage. Vous voyez donc bien qu'il vous est impossible de donner sa place à une autre.

— C'est cependant ce que nous ferons, dit le maire.

— Je ne savais pas que mademoiselle Burner trouverait en vous un avocat aussi chaleureux, reprit le curé d'une voix sèche et saccadée ; mais je vous préviens que votre belle plaidoirie ne change en rien nos intentions.

— J'en suis fâché pour vous, répondit le notaire d'un ton froid.

— Ah ! Et pourquoi cela?

— Parce que vous voulez une chose qui ne peut pas être, qui ne sera pas.

QUARANTE MILLE FRANCS DE i)OT 205

— Vous croyez ? fit M. Saugerot avec l'accent de la raillerie.

— Je le crois.

— Qui donc voudrait résister à nos deux volontés réunies ? demanda M. Gousselet.

— Vous l'entendez bien, répondit le curé, c'est maître Mimard.

— Moi-même, dit le notaire, le testament de Ducray à la main.

— Le testament... le testament... bégaya le curé.

— Oui, monsieur Saugerot, le testament qui fait une rente de huit cents francs à l'organiste de Vimeux et qui n'autorise pas plus le maire que le curé à lui prendre sa position pour la donner à une autre.

— Ainsi, vous entendez que le testament de Ducray m'impose mademoiselle Burner comme organiste ?

— Parfaitement.

— Eh bien, pas plus tard que dimanche, vous aurez la preuve que vous êtes dans Terreur. L'entrée des orgues sera interdite à mademoiselle Burner.

— C'est votre droit, je ne le conteste pas ; vous êtes également le maitre de laisser dormir votre orgue pendant vingt ans ; mais mademoiselle Burner ne cesse pas d'être organiste et de toucher son traitement, deux cents francs par trimestre.

— Oui, jusqu'au jour où sa place sera occupée par une autre.

— Ce jour-là, Vimeux aurait deux organistes, celle du curé et celle du testament, mais la première ne toucherait pas uû liard des appointelaents de l'autre.

éOê QUARANTE MILLE FRANCS DE DOÏ

— C'est ce que nous verrons, répliqua le curé.

— Il y a là matière à procès, dit le maire.

— Je le crois, fit maître Mimard.

— Donc, reprit M. Saugerot en s'adressant au notaire, -vous persistez dans votre opposition ?

— Je dois vous l'avoir fait assez comprendre.

— Gela prouve combien vous faites peu de cas de notre amitié, dit le curé avec aigreur.

— Je regrette que vous le preniez sur ce ton avec moi, monsieur Saugerot, répliqua le notaire avec beaucoup de tranquillité ; mais si pour conserver votre amitié je dois méconnaître ce qui est juste, renier ce que ma conscience me fait un devoir de défendre, je n'hésite pas à en faire le sacrifice.

— C'est bien, c'est tout ce que M. Gousselet et moi voulions savoir, dit sèchement le curé. Vous voulez lutter contre nous, soit ; nous verrons bientôt qui l'emportera.

— S'il y a lutte, reprit M. Mimard, prenez garde de succomber.

— Des menaces ! fît M. Saugerot avec dédain.

— Non, c'est seulement un avertissement que je vous donne.

— Merci ; nous en ierons le cas qu'il mérite, dit M. Saugerot en raillant.

M. Gousselet avait pris le parti de se taire ; il se contentait d'approuver par sign»-.fc! les paroles du curé.

— Vous me conduisez, reprit le notaire, sur un terrain où je ne saurais vous suivre ; il est trop glissant pour moi. Je me retire et vous laisse le champ lilDre.

En achevant ces mots, il se leva, prit son chapeau et sortit.

— Original, murmura le curé.

— Il s'en va furieux contre nous, dit M. Gousselet.

— Nous pouvons nous passer de lui, laissons-le courir. Vous aurait-il effrayé ?

— Oh ! pas le moins du monde.

— A la bonne heure. Ainsi, votre résolution à l'égard de mademoiselle Burner est toujours la même ?

— Oui, et je veux...

— C'est bien, ce que vous voulez sera.

Le lendemain, dans la matinée, M. Saugerot s'achemina vers la demeure de son sacristain qu'il n'avait pas vu depuis quatre jours. 11 le trouva une truelle à la main.

— Ma maison n'est guère en état de vous recevoir, monsieur le curé, dit-il ;. cependant vous pouvez entrer.

M. Saugerot releva sa soutane, enjamba des plâ* tras, des pierres, des bois de charpente et pénétra à l'intérieur de la bâtisse.

— Vous vous êtes donc décidé à faire construire, Joseph ? demanda-t-il. Gela vous est venu tout à coup?

— Monsieur le curé ne me blâme pas ?

— Au contraire, je trouve que vous avez eti une excellente idée.

— Mes petites économies y passeront ; ma foi, tant pis, on ne se marie pas tous les jours...

Le curé, qui regardait d'un autre côté, se retourna brusquement.

— Que me disiez-vous, Joseph ?

— Je vous parlais de mon prochain mariage, monsieur le curé. Ma maison était vraiment trop petite et n'aurait pu loger...

Il s'interrompit en voyant le visage de M« Saugerot se rembrunir et ses yeux cligncxter.

— Continuez donc, Joseph, je vous écoute, dit le prêtre.

— Je fais bâtir deux chambres hautes, reprit le sacristain d'une voix moins assurée : l'une pour madame Burner ; l'autre, la plus jolie, pour ma femme...

— Combien vous coûteront ces travaux demanda le curé d'un ton bref.

— Huit cents francs ; c'est le prix convenu entre le maçon entrepreneur et moi. Il me restera près de quatre cents francs pour meubler proprement les deux pièces.

Le visage de M. Saugerot était devenu tout à fait sombre.

— Avant de rien changer à votre maison, dit-il, vous auriez dû me demander conseil ; je vous aurais détourné d'un projet qui vous fait dépenser, mal à propos, une somme très considérable pour vous.

Joseph Hardi crut sentir la terre trembler sous lui. Le pauvre garçon ne comprenait pas comment, ayant paru satisfait d'abord, M. le curé montrait, Tinstant d'après, du mécontentement.

— Le mal est fait, on ne peut y remédier, continua M. Saugerot.

Et il ajouta à part:

Pauvre Joseph! il lui manquera toujours un peu de tète.

Il y eut un court silence. Le sacristain n'osait plus lever les yeux.

— Joseph, reprit le curé, j'ai une commission à vous faire faire immédiatement.

La voix de M. Saugerot s'etant radoucie, le grand gargon cessa de regarder le bout do ses pieds.

— Je suis prêt, dit-il.

— Vous allez aller chez l'organiste...

En un clin d'oeil, le sacristain devint rouge jusqu'aux oreilles, la joie étincelait dans ses yeux.

— Vous la prierez de ma part, continua le curé, de vous remettre la clef de la galerie des orgues, et vous me l'apporterez à la cure.

Un dimanche à la messe.

Ce n'était pas pour Joseph Hardi une chose sans conséquence que de faire une visite à mademoiselle Burner, même à titre d'envoyé du curé. Il était ému co.mmo s'il se fût agi d'un événement imprévu duquel sa destinée allait dépendre. Enfin, pour la première fois, il allait parler à Emérance !... En vérité, il y avait de quoi mettre le désordre dans son cerveau...

Il s'habilla devant son miroir pour juger de l'effet que pouvaient produire son gilet à grands carreaux rouges sur sa chemise blanche, finement plissée, sa jolie veste de bure couleur de rouille et sa casquette fièrement posée sur l'oreille droite.

Après s'être bien convaincu que sa coquetterie n'avait plus le droit de rien exiger, il sortit, et, le cœur battant très fort, se dirigea du côté de la demeure de l'organiste.

Il fut reçu par la veuve Mathié, qui lui de-

manda assez brusquement ce qu'il voulait. Cet accueil fort peu gracieux augmenta encore l'embarras du visiteur.

— Je désire parler à mademoiselle Burner, balbutia-t-il.

La veuve allait lui répondre que la jeune fille était absente, lorsque celle-ci, qui sortait de chez elle, montra curieusement sa tête au-dessus de l'escalier.

— Me voilà, monsieur Hardi, dit-elle ; qu'avezvous à me dire ?

Le sacristain leva les yeux, aperçut l'organiste et abaissa aussitôt son regard. Les jambes lui manquaient.

— C'est M. le curé qui m'envoie, dit-il en cherchant un appui contre un meuble.

— Ah ! c'est M. le curé... fit la jeune fille en descendant légèrement l'escalier. Et pourquoi vous envoie-t-il ?

— Pour vous demander la clef des orgues. Emérance et la veuve échangèrent un regard

plein de tristesse. La jeune lille remonta chez elle et revint aussitôt.

— Voici la clef, monsieur Hardi, dit-elle en la lui remettant.

— Que faudra-t-il dire à M. le curé ?

— Vous lui direz que je ne vous ai pas fait attendre.

— Je fais rebâtir ma maison, mademoiselle ; si vous voulez venir la visiter...

— Je ne me connais pas en bâtiment, monsieur Hardi.

— Oh ! cela n'y fait rien. Je serais content de savoir si la manière dont je l'arrange vous plaît.

— Si c'est pour vous faire plaisir, dit Emérance,

la prochaine fois que je passerai devant votre maison, je la regarderai.

— Et vous me direz si elle vous plaît !... s'écria lô sacristain joyeux.

— Je ne doute pas de votre bon goût, monsieur Hardi, elle me plaira sûrement.

Il s'en alla satisfait, heureux, ravi.

— Elle m'a parlé, se disait-il, sa voix me faisait un effet tout drôle. Elle est vraiment bien belle... Elle m'a promis de venir voir notre maison...

Puis, avec une certaine dose de fatuité, il ajoutait :

— Je suis né pour avoir du bonheur en femme. Et il marchait dans la rue en se redressant avec

une fierté superbe.

Le dimanche arriva. Gomme à l'ordinaire, Emérance se rendit à l'église au moment de l'eau bénite ; on remarqua, avec étonnement, qu'au lieu de monter prendre sa place près des orgues, la jeune fille accompagnait sa mère et la veuve Mathié au banc de cette dernière. 11 y eut des regards échangés qui semblaient se dire : « Voici du nouveau. » On chuchota entre voisines. Plus d'un sourire se cacha dans les feuillets d'un livre de prières. L'organiste, ne soupçonnant point l'attention curieuse dont elle était l'objet, priait pieu-»' sèment agenouillée.

Une femme disait à l'oreille de sa voisine :

— Il paraît que nous n'entendrons pas la musique de l'orgue aujourd'hui. Pourquoi ?

— Je suis comme vous, je l'ignore.

— Ce n'est pas la peine d'avoir un orgue si l'on ne veut pas s'en servir.

— Ni de payer une organiste pour ne rien faire.

Une jeune filîé disait à une autre, son amie :

— Regarde donc Forganiste ; elle n'a pas l'air bien joyeux.

— Elle bais,«îe la tête comme si elle avait peup de montrer sa figure.

— On dirait qu'elle n'ose pas lever les yeux.

— Et sa mère, a-t-elle une mine désolée !...

— Vraiment, je crois qu'elle pleure.

— Tu ne te trompes pas, ma chère, voilà qu'elle essuie ses yeux.

— Que penses-tu de cela ?

— Moi ! je dis que ça n'est pas naturel, voilà tout.

Ces quelques propos, recueillis en passant, nous donnent une idée de ce qui dut être dit dans l'église, en quelques minutes, par deux ou trois cents bouches.

Nous ne dirons point ce qu'éprouva le sacristain lorsque, se disposant à aller faire mouvoir les soufflets des orgues, il trouva la porte de la galerie fermée ; ce fut quelque chose qui lui étreignit la poitrine et lui ôta bras et jambes. Il retourna prendre sa place près du maitre-autel, l'oreille basse, l'œil humide.

L'organiste est malade : telle avait été sa première pensée. Elle le fît souffrir jusqu'au moment où il aperçut Emérance et sa mère parmi les autres femmes. La présence de la jeune fille dissipa ses craintes ; mais il ne s'expliquait pas pourquoi, elle et lui, n'étaient point auprès des orgues. Gela le fît rêver durant un gros quart d'heure. Il y avait là une énigme pour lui. Voici comment il la devina : en se rappelant que, la veille, il avait porté la clef des orgues à M. Saugerot, il supposa que celui-ci, l'ayant oubliée chez lui, l'organiste n'avait pu entrer dans la galerie. Jamais homme ne fut plus heureux que Joseph

Hardi après avoir trouvé cette explication qui lui semblait la seule possible. Alors, un excès de zèle lui inspira la pensée de remédier au plus vite au malheureux oubli du curé, et de le tirer, ainsi que l'organiste, de l'embarras où ils devaient être tous deux.

On chantait le Credo. Joseph Hardi s'approcha de l'autel et, dans la position d'un danseur qui salue le public, le corps penché en avant uae jambe en l'air :

— Monsieur le curé ? appela-t-il.

— Qu'est-ce que vous voulez? répondit le prêtre sans détourner la tête.

— La clef des orgues...

— Que dites-vous ?

— La clef des orgues, répéta le sacristain d'une voix un peu plus élevée.

Cette fois le curé l'entendit, car il fronça les sourcils.

— Retirez-vous, dit-il.

— Deum verum de Deo vero. chantait la voix du maître d'école, criarde comme une crécelle.

Le chant empêcha le sacristain d'entendre les paroles du curé, il reprit :

— Dites-moi où elle est, j'irai la chercher.

— Je vous ai dit de vous retirer , répliqua M.. Saugerot impatienté.

— Dans quel endroit? demanda le sacristain, 4ui n'entendait toujours pas.

De chaque côté de la nef, les hommes commençaient à rire en le regardant.

— Taisez-vous donc, fit le curé en frappant du pied avec colère.

— Ah ! dans le salon... sur la table ?

— Tête fêlée, grommela M. Saugerot.

Et pour en finir, il prit le parti de mêler sa voix à celles de ses chantres.

— Sur la cheminée, se dit le sacristain, qui interpréta ainsi Fépithète dont le curé venait de le gratifier.

Il sélança dans la sacristie et de la sacristie dans la rue.

Cinq minutes après on le vit reparaître tout penaud.

— Je ne l'ai pas trouvée, dit-il au curé d'un ton piteux.

— Homme sans cervelle... murmura M. Saugerot.

Et il lança un regard courroucé sur le pauvre sacristain, -qui alla s'asseoir fort tristement.

— Je l'ai cependant bien cherchée, se disait-il, sur la cheminée, sur la table, lacommode et même dans le cabas de mademoiselle Félicité.

La clef était l'idée fixe de Joseph Hardi.

Après la messe, M. le curé le tança vertement. Il courba sa longue échine et supporta la bourrasque avec une patience de saint.

— C'est égal, pensa-t-il, si elle avait été dans le salon, je l'aurais trouvée.

Pour éviter une foule de questions plus ou moins bienveillantes auxquelles il eût fallu répondre, les dames Burner, aussitôt la messe terminée, rentrèrent chez elles. Mais cela n'empêcha point les commères de jaser sur leur compte. Pourtant, les plus mauvaises langues n'osaient encore dire du mal de ces deux femmes qui, depuis si peu de temps q relies étaient à Vimeux, avaient su mériter l'amitié de plusieurs, l'estime de tous. D'ailleurs on ne savait rien. On devinait qu'une rupture avait eu lieu entre le curé et l'organiste, mais \a cause restait ignorée. Les suppositions diverses

qu'on fit à ce sujet, eurent pour résultat d'éloigner les curieux de la vérité.

A la campagne, les plus petites choses prennent vite des proportions énormes ; il suffît qu'elles soient remarquées par deux personnes pour devenir graves et importantes. Ainsi, une lettre portant un timbre étranger, le cabriolet d'un commis voyageur passant dans la rue, un chien qui jappe pendant la nuit, un citadin traversant le village, un jeune homme allant trois jours de suite dans la môme maison, une étoile qui file, sont autant de petites causes dont les Yimeusains peuvent tirer de très grands effets. Règle générale : Tout ce qui, à Yimeux, sort de l'ordinaire, est considéré comme un événement. Le Vimeusain,- j'en suis persuadé, est le paysan le plus arriéré, le plus attaché à la routine qui existe dans les quatre-vingtsix départements. Ne lui parlez pas de progrès ; c'est un mot qui sonne faux à ses oreilles ; il a également en horreur les verbes modifier, améliorer. Pendant cinquante ou soixante ans son père s'est traîné dans une ornière, il y marche à son tour et après lui ses fils y passeront aussi. La vie des Yimeusains est tracée d'avance : ils quittent l'école, où ils ont à peine appris à lire, à douze ans, ils se marient de trente à trente-cinq ans et travaillent, pour augmenter leur bien de quelques sillons, jusqu'au jour où la mort les couche dans la terre qu'ils ont tant aimée. Si le monde a certains usages dont il se fait l'esclave, les paysans ont leurs habitudes auxquelles ils tiennent autant qu'à leur propre existence. A Yimeux, plus encore qu'ailleurs, on mène la vie calme qui trottine, monotone et stupide, durant quelque soixante ans. D'après cela, qu'on juge si les Yimeusains doivent ge préoccuper de tout ce qui peut être considéré

QÛARANtE MILLE FRANCS DE î)Ot 21?

par eux comme une anomalie, un fait en dehors de ce qui appartient à leurs habitudes. Ils y font d'autant plus attention que l'extraordinaire ou l'imprévu se présente plus rarement. S'agit-il d'un bon scandale, d'un honneur à mettre en pièces, d'une réputation à flétrir, d'une médisance ou même d'une calomnie à ébruiter... vraiment, l'occasion de s'égayer un peu est trop belle pour la laisser échapper, le morceau trop friand pour qu'on se prive du plaisir d'y goûter. L'hiver, devant l'àtre, les veillées semblent moins longues quand on peut se distraire aux dépens des autres...

Tout le village fut donc mis en émoi parce que mademoiselle Burner n'avait pas joué de lorgue. Chacun se demandait : Pourquoi ? Et tous ajoutaient : Il faudra bien qu'on le sache.

XXIj

Coups de dents, coups de griffes.

Elles étaient trois femmes ; debout devant la porte d'une maison, elles faisaient de grands gestes, riaient et causaient avec une certain animation. Il va sans dire que le sujet de leur entretien était l'organiste. Elles avaient passe en revue les probabilités, usé les conjectures, sans être satisfaites : elles n'avaient point su deviner ce que leur curiosité avide aurait tant voulue savoir.

En ce moment, madame Gousselet parut dans sa cour, portant une corbeille remplie d'orge mêlée d'avoine ; elle venait donner la nourriture à ses volailles.

— La femme du maire, dit Tune des commères, doit en savoir plus long que nous sur le chapitre de la demoiselle; elle aime parfois à bavarder, j'ai envie d'aller près d'elle aux renseignements.

— Votre idée est excellente, Rosalie ;« allez vite, nous vous attendrons.

Alors, Rosalie, un© grande femme sèche, aux

lèvres minces, au long nez pointu, s'avança, les mains cachées sous son tablier d'indienne, du côté de madame Gousselet. Elle entra dans la cour et, pour cacher son intention, regarda à droite et à gauche, ayant l'air de chercher quelque chose.

— C'est notre canard qui n'est pas rentré depuis hier, madame Gousselet, dit-elle d'une voix flûtée ; je venais voir s'il ne se serait pas avisé de faire une visite à vos canes.

— Je ne l'ai point vu, Rosalie, répliqua la femme du maire ; du reste, vous pouvez regarder vous-même parmi les miens.

— Je ne le vois pas, reprit Rosalie, on me Ta tué sans doute. Que voulez-vous, il y a à Vimeux des gens qui mangent souvent des poules et des canards qui ne leur coûtent guère.

— Oh ! c'est très mal, dit madame Gousselet.

— Si seulement ces mangeurs de volailles étaient des malheureux! mais non. Aujourd'hui, ma chère madame Gousselet, on ne respecte plus rien.

La brave femme se plaignait un peu sans raison, pour cette fois du moins, car son canard était chez elle, en train de rôtir dans une casserole.

— Vous étiez à la messe aujourd'hui, repritelle ; comme tout le monde, vous avez dû être bien étonnée ?

— Etonnée ! fit madame Gousselet, du tout.

— C'est juste. Qu'est-ce que je dis donc, moi? J'oublie que vous deviez savoir d'avance que l'organiste ne jouerait pas des orgues.

— Je lo savais, en efiet, depuis huit jours, dit la femme du maire.

— il y a donc eu quelque chose T

220 QUA^RANtE MILLE FRANCS Î)E DOT

— Oui, quelque chose qui a indigné M. le curé et mon mari.

— C'est clone bien grave ?

— Très grave, puisque mademoiselle Burner a été renvoyée.

— Quoi ! elle n'est plus organiste?...

— Très prochainement, elle sera remplacée par une autre.

Rosalie aurait bien voulu en apprendre davantage ; mais madame Gousselet avait de bonnes raisons pour se taire ; elle laissa sans réponse les questions de la curieuse Alors celle-ci rejoignit les deux femmes qui l'attendaient.

— Yoici les nouvelles, leur dit-elle : la Parisienne n'est plus organiste, une autre doit la remplacer.

— Est-ce elle qui quitte volontairement la place ?

— Non, c'est le maire et M. le curé qui l'ont remerciée.

— Bah !... Que peut-elle avoir fait ?

— Je n'en sais rien, la mairesse n'a pas voulu me le dire ; mais c'est grave, très grave... Savezvous ce que je pense ? Pour tout le monde, à Vimeux, le passé de la mère et de la fille est un mystère ; à mon avis, on ne cache que les choses qu'on ne peut avouer sans lionte ; la vie des Parisiennes n'est pas pure, j'en mettrais ma main au feu... Le maire a sûrement appris sur leur compte quelques vilaines clioscs, et c'est pour ça...

— Je dis comme vous, Rosalie, l'organiste et sa mère peuvent très bien ne pas être des honnêtes femmes.

— Et moi j'ajoute, reprit l'autre paysanne, que, pour s'en éti'c venues à Vimeiix, si loin, il faut qu'elles se soient fait chasser de Paris.

Là-dessus les trois commères se séparèrent. Ro-

salie courut jeter un demi-verre d'eau sur son canard qui se calcinait au fond de la casserole. Les autres allèrent raconter à leurs amies comme quoi M. Gousselet, ayant appris des choses horribles sur le passé des dames Burner, M. le curé avait été forcé d'ôter à la fille la place d'organiste.

En moins d'une heure, ces paroles firent le tour du village, car elles furent recueillies par le père Pommier, qui, ayant vite brodé une petite histoire, s'empressa d'aller la raconter chez l'épicier et le débitant de tabac. Il aurait bien désiré en faire autant chez le cabaretier, maître Glouse, mais là il rencontra le fourrier Antoine qui, d'un seul regard, lui imposa silence. La nouvelle ne se répandit pas moins avec rapidité. D'abord on accusa madame Burner et sa fille^ vaguement, sans savoir ce qu'on pouvait leur reprocher ; ensuite on avança un fait, puis deux, puis trois, et bientôt, chacun se donnant du cœur, la calomnie déborda sur toute la ligne.

Les pauvres femmes, éclaboussées, salies, flétries, furent traînées aux gémonies par une populace imbécile, incapable de savoir haïr ou aimer à propos, mais toujours prête à applaudir au scandale, à se repaître des souffrances de ceux qu'elle a victimes.

Qu'avait fait madame Burner à tout ce monde ? Et Emérance ? avait-il quelque chose à lui reprocher ? Non. Mais la mère et la fille étaient distinguées, instruites et intelligentes comme on ne l'est pas ordinairement au village ; elles s'habillaient, non pas plus richement, mais avec infiniment plus de goût et d'élégance que les plus riches fermières ; ensuite, la beauté des plus belles filles de Yimeux était bien pâle, bien incomplète devant celle d'Emérance.*. Tout cela était autant de supé-

riorités dont la plupart des Vimeusains, jaloux et envieux, se vengeaient méchamment. Faisons remarquer que les dévotes se montrèrent surtout cruelles et impitoyables.

A entendre ces bonnes gens de Vimeux, madame Burner avait volé la considération des lîonnêtes gens; sous l'apparence d'une vertu sévère, elle cachait l'hypocrisie, les erreurs et les vices d'une vie désordonnée. C'était une intrigante de la pire espèce. Belle autrefois, elle avait fait sûrement de sa beauté un honteux trafic. On disait qu'elle n'avait jamais été mariée. Le deuil qu'elle portait, de son mari soi-disant, était une jonglerie dont elle se servait pour abuser plus sûrement de la crédulité du monde. Sa fille était le témoignage vivant de son inconduite passée. Il n'y eut que deux choses : le vol et l'assassinat, dont la pauvre veuve ne fut point déclarée coupable.

La méchanceté des Vimeusains ne s'en tint pas là; elle n'était pas encore rassasiée. Après avoir immolé la mère à son plaisir de faire le mal, cUp fit tomber sur la fille sa boue immonde. La jeunesse d'Emérance ne l'arrêta point. La jeune fille servit de pâture à la passion du moment. On lui arracha violemment sa couronne de vierge, qu'on jeta dans la boue. On osa faire une chose impure de son âme d'une blancheur immaculée. L ange de l'innocence dut pleurer de désespoir et, épouvanté, remonter au ciel, pour exhaler sa douleur devant l'Eternel.

Parmi les personnes qui connaissaient assez les dames Burner pour avoir le courage de repousser la calomnie, il y en eut beaucoup dont la foi fut ébranlée, les autres n'osèrent prendre leur défense et lutter contre lopinion générale.

Quelques esprits droits, Antoine entre autres,

haussèrent les épaulés de dégoût et gardèrent un silence dédaigneux.

Quand Adrien fut instruit de ce qui se passait dans le village par son ami, il pleura de douleur et de colère.

— Oh ! les misérables ! s'écria-t-il, si je connaissais celui qui a inventé toutes ces infamies, je lui arracherais la langue...

— Malheureusement, nous n'avons pas à combattre un seul ennemi, dit Antoine ; laissons-les lancer leur venin, c'est ce que nous avons de mieux à faire pour le moment. Mais console-toi, mon cher Adrien ; si aujourd'hui le maire et le curé triomphent, bientôt l'organiste prendra sa revanche.

— Assurément, car avant peu elle sera ma femme. Oh ! alors malheur à celui qui se permettrait de l'insulter... En attendant, mon cher ami, j'ai une crainte horrible.

— Laquelle ?

— C'est .que madame Burner ou Emérance ne viennent à savoir de quelle manière elles sont traitées à Vimeux.

— Oh ! espérons que cette douleur leur sera épargnée.

Vain espoir !... Le même jour, Emérance, étant sortie dans le village, passa devant une maison où demeurait, avec ses parents, une jeune fille qui lui faisait toujours toutes sortes d'avances affectueuses. La porte de la maison était ouverte et, assise près du seuil, la jeune paysanne travaillaità une broderie. Mademoiselle Burner, les lèvres souriantes, s'avança pour lui parler; mais la paysanne, ayant deviné son intention, se leva vivement et ferma la porte au moment où elle allait entrer. Les joues d'Emérance se colorèrent

aussitôt d'un rouge vif ; elle recula en chancelant comme si une main brutale l'eût repoussée ; puis, sous l'impression pénible de l'insulte qui venait de lui être faite, son visage prit une expression de douleur amère et un sanglot s'échappa de sa poitrine oppressée. Pourtant elle eut la force de retenir ses larmes, et peu à peu sa fierté se révoltant, elle lui demanda le courage de mépriser l'injure.

Le lendemain, quelque chose de semblable arriva à madame Burner. Elle rencontra dans la rue une femme qui avait recherché son amitié, qui lui faisait continuellement des protestations d'un dévouement sincère et qui affectait de ne l'appeler que sa chère amie. Elle la salua et s'arrêta pour lui adresser quelques paroles amicales. Mais l'amie, si sincèrement dévouée, regarda la mère d'Emérance d'un air de profond dédain et passa rapidement en tournant le dos.

Madame Burner se demanda d'abord avec surprise ce que signifiait une conduite aussi étrange ; jamais elle n'avait donné à cette femme le droit de se plaindre d'elle. Pourquoi donc venait-elle de l'offenser aussi gravement ? — Elle n'a pu agir sans raison, pensa-t-elle. Que se passe-t-il donc ? Serions-nous, ma pauvre fille et moi, entourées d'ennemis invisibles ?... Une lueur traversa tout à coup son cerveau et elle eut comme une pénétration soudaine qui lui fît soupçonner la vérité.

Alors, accablée, elle laissa pencher sa tête, un frisson nerveux agita ses membres. Elle rentra chez elle pour dérober sa douleur aux indifférents et pleurer à l'aise.

En la voyant pâle, émue, avec quelque chose d'égaré dans le regard, la veuve Mathié l'interrogea. Madame Burner raconta ce qui venait de lui arriver et ajouta :

— Comment m'expliquer cet afîront grossier? Si j'avais causé quelque dommage à cette femme ou aux siens, je comprendrais son dédain ; mais ma conscience ne me reproche rien, pas plus envers elle qu'envers les autres. Cependant, on n'agit pas ainsi qu'elle l'a fait sans motifs sérieux. Quels sont-ils? Je ne sais. Je crois qu'on ne s'est pas borné à retirer à ma fille l'emploi qui nous faisait vivre ; autour de nous, dans l'ombre, quelque chose se médite. Après notre humiliation, que peut-on nous vouloir encore ? Aurait-on osé attaquer l'honneur de mon enfant? Qu'on me le dise, je saurai la défendre !... Je ne sais ni ce que je dois penser, ni ce que je puis croire ; mais le doute est entré en moi et je souffre... Oh 1 oui, je souffre horriblement.

Et la pauvre femme se prit à pleurer, le visage caché dans ses mains.

La veuve Mathié la regardait avec une compassion douloureuse.

— Il faut vous consoler, dit-elle ; il vous reste encore des amis. Et puis, les méchants se tairont

Madame Burner releva la tête.

— Les méchants se tairont, dites-vous ? Ils ont donc déjà parlé ? Que disent-ils ? Oh ! je vous en supplie, ne me cachez rien, je veux tout savoir.

— J'ignore... balbutia la veuve.

— Non, vous n'ignorez pas, interrompit madame Burner ; vous êtes mon amie, votre devoir est de m'instruire. Craignez-vous de me faire de la peine?... Allez, le mal est fait, le coup est porté. Je vous écoute, parlez, parlez...

La veuve hésitait encore.

— Je suis devenue calme, continua madame Burner, vous voyez que je puis vous entendre. Nos ennemis nous ont calomniées, n'est-ce pas ?

Qu'ont-ils dit?... Si je ne le sais pas, je ne puis me défendre.

La veuve Mathié se décida enfin à raconter les divers propos dont le village s'occupait depuis trois jours.

— Oh 1 s'écria madame Burner , je n'aurais jamais cru qu'il y eût à Vimeux des gens capables d'inventer de telles horreurs. Les malheureux ! ils n'ont pas même épargné ma pauvre Emérance... C'est affreux, affreux...

En achevant ces mots, elle éclata en sanglots.

Emérance entra en ce moment. Elle se mit à genoux devant sa mère, l'entoura de ses bras et colla ses lèvres sur sa joue mouillée de larmes.

— Chère mère adorée, dit-elle, j'étais là, prés de cette porte, j'ai entendu. Dieu te fait subir de bien rudes épreuves ; s'il est juste et bon, il te doit une belle récompense.

— Il me la prépare là-haut, dit madame Burner en montrant le ciel.

Elle sourit tristement à sa fille ; elle paraissait résignée, mais la blessure faite à son cœur saignait toujours.

. Dans la soirée, devant Adrien et sa mère, elle parla de quitter Vimeux.

— C'est le meilleur parti que nous puissions prendre, dit-elle. Nous devons nous éloigner au plus vite d'un pays qui nous traite comme les plus viles créatures. Y rester plus longtemps serait nous exposer, ma fille et moi, à toutes sortes d'insultes, aux injures les plus grossières.

Adrien, désespéré, essaya de combattre ce projet qui allait l'éloigner d'Emérance pour un temps peut-être fort long; mais madame Burner persista dans sa résolution. Le jeune homme alla pré-

venir Antoine du nouveau malheur dont il était menacé.

— 11 ne faut pas qu'elles partent, dit l'ex-fourrier, à tout prix il faut les retenir. Tonnerre ! le maire et le curé seraient bien trop contents... D'ailleurs, Glaviot et moi avons une idée qui, si elle réussit...

— De quoi s'agit-il ? demanda Adrien.

— Je ne peux rien te dire pour le moment. Dimanche prochain tu verras. Allons trouver M. Mimard.

— Pourquoi faire ?

— Lui seul aura assez d'autorité sur madame Burner pour l'empêcher de partir.

— Tu ne connais pas M. Mimard, Antoine ; il est bon, je le veux bien ; mais son inertie est désespérante. Je connais d'avance la réponse qu'il nous fera. La voici à peu près : Je n'ai aucune autorité sur madame Burner ; il est donc bien inutile que je cherche à l'empêcher de quitter Vimeux, si telle est son intention.

— Allons toujours, reprit Antoine. Le notaire est un homme bizarre, une énigme que j'ai un peu déchiffrée en causant avec lui ce matin pendant plus d'une heure. Crois-moi, il n'est pas inerte sans raison. Quand il le faut, il sait agir.

Les deux amis se rendirent chez maître Mimard,

Où il est prouvé qu'un bon avocat gagne toujours sa cause

— Votre visite, messieurs, est significative, dit le notaire aux deux visiteurs en les introduisant dans son cabinet.

De la main il leur indiqua des sièges et lui-même s'assit devant un bureau couvert de papiers prêts à recevoir sa signature.

— Voyons, reprit-il, que venez-vous m'apprendre de nouveau ?

Antoine se chargea de répondre.

— Vous savez comment nos concitoyens se traitent entre eux, avec quel plaisir ils se déchirent les uns les autres ?

— 11 y a quinze ans que je les vois et que je les entends, répondit le notaire.

— Madame Burner et sa ^lle n'ont pas été épargnées ; on peut môme dire q :e les Vimeusains se sont montres, pour ces pauvres femmes, plus féroces que des cannibales.

— Oui, je connais en partie les cancans absur-

des dont s'occupent en ce moment les sots et les envieux du village, mais les dames Burner doivent être au-dessus de semblables propos.

— Elles y sont malheureusement trop sensibles, car elles ont pris la résolution de quitter Vimeux.

Le notaire fît un bond sur son fauteuil.

— Quitter Vimeux ! s'écria-t-il. Que me ditesvous là ?

— Ce qu'Adrien est venu m'annoncer tout à l'heure.

— Et vous ne leur avez pas dit que c'était impossible ! exclama M. Mimard en s'adressant à Adrien.

— Madame Burner ne veut rien entendre, répondit le jeune homme.

— Morbleu ! c'est ce que nous verrons, reprit le notaire très agité. Quitter Vimeux!... Voilà qui serait une faute grave. Par ce fait, l'organiste abandonnerait volontairement son emploi, et c'est ce qui ne doit pas être, c'est ce que je ne veux pas.

— Si vous voyiez madame Burner, dit Antoine, peut-être obtiendriez-vous...

— Je la verrai, messieurs, demain matin, de bonne heure.

— Dans le cas où vous ne pourriez obtenir qu'elle changeât d'idée...

— Funeste idée, interrompit le notaire.

— Faites en sorte, continua Antoine, qu^elle retarde son départ de huit jours seulement.

— Madame Burner et sa fille ne quitteront pas Vimeux, je vous le promets.

— Je n'oublierai jamais ce que vous aurez fait pour moi, monsieur Mimard, dit Adrien.

— Hé ? ne suis-je pas un peu l'ami des amoureux? fit le notaire en souriant.

— Monsieur Mimard, reprit Antoine, c'est

demain jeudi qu'aura lieu la vente aux enchères des meubles et immeubles provenant de la succession Picard.

- Oui, demain, à quatre heures du soir.

— Quel sera votre crieur ?

— Morey. comme toujours.

— Eh bien, il faut m'adjoindra à lui.

— Vous ?...

— Oui.

— Allons, vous plaisantez.

— Nullement. Je ne vous fais pas cette demande sans raisons, croyez-le. Je m'empresse de vous prévenir que j'offre mes services gratuitement.

— Gela va sans dire.

— Acceptez-vous ?

— Il le faut bien, puisque je vous contrarierais en vous refusant.

— En ce cas, merci, demain vous me verrez à l'œuvre.

— A demain donc, à quatre heures précises, chez Glouse.

Les trois hommes échangèrent une poignée de main et les deux amis se retirèrent.

— Sais-tu que je trouve fort étrange la fantaisie qui te prend de te faire crieur de ventes ? dit Adrien à son ami. Je cherche à en deviner le motif et j'avoue que je n'en vois aucun.

. — C'est que ta vue n'est pas assez perçante, répondit le fourrier en riant. Demain ne manque pas de te trouver à la vente, tu comprendras.

— Tu pourrais bien me dire...

— Curieux ! Il s'agit de ton bonheur et de celui de deux autres personnes que tu aimes... Contentetoi de savoir cela, car je ne veux pas, aujourd'hui, t'en apprendre davantage.

En rentrant. Adrien trouva Emérance seule avec

sa mère. Madame Buriier s'étant sentie un peu malade, était allée se mettre au lit.

Adrien vint s'asseoir entre la mère et la jeune fille, dont il prit la main ; puis. son regard, plein de tendresse et d'amour, alla de l'une à l'autre.

— Vos yeux sont humides, leur dit-il ; vous avez pleuré...

— Oui, répondit la veuve; nous parlions de notre séparation prochaine et ce triste sujet nous a émues.

— Chère Emérance ! reprit Adrien, je donnerais ma vie pour qu'aucune douleur ne puisse jamais vous atteindre, et cependant, malgré moi, ces pleurs que je vois briller dans vos yeux me rendent heureux. C'est qu'ils me disent que, joies ou chagrins, vous partagez tout avec moi ; ils me prouvent combien vous m'aimez. Mais ces pleurs se sécheront bientôt je l'espère : je vous apporte un espoir.

— Un espoir ! fit la jeune fille.

— Demain M. Mimard viendra parler à votre mère ; son intention est de s'opposer à votre départ.

— Le pourra-t-il ? J'en doute.

— J'ai plus de confiance que vous, Emérance.

— Parce que vous ne savez pas, comme moi, combien est profonde la blessure faite au cœur de ma mère.

— Nous la guérirons. L'estime et l'amitié de •quelques personnes seront ses médecins. Antoine,

qui se dévoue constamment pour ceux qu'il aime, s'occupe de notre bonheur. Chère Emérance, quelque chose me dit que nous ne serons point séparés. La parole de nos amis fera taire les mauvaises langues, ceux qui ont méconnu votre mère se repentiront de leur cruauté et seront les pre-

miers à lui demander Toubli de leurs injures.

— Je ne demande qu'à vous croire, dit la jeune fille avec un sourire presque joyeux.

Ils causèrent encore pendant plus d'une heure, se regardant, se souriant ; ils oublièrent les douleurs présentes pour ne s'entretenir que des joies et des mille promesses de l'avenir.

Le notaire, fidèle à sa parole, se présenta chez madame Burner le lendemain dans la matinée. Il lui souhaita le bonjour, s'informa de sa santé et tira d'un portefeuille deux billets de cent francs qu'il posa sur un guéridon. Voyant qu elle le regardait avec surprise, il lui dit :

— Ce sont les appointements de mademoiselle Emérance que je vous apporte.

— Je crois que vous vous trompez, monsieur, répondit madame Burner ; ma fille a toujours reçu son trimestre d'avance, et celui-ci, le deuxième, a été payé par vous au mois de juin dernier.

— Je le sais, madame ; mais il s'agit du troisième trimestre et non du deuxième, qui finit la semaine prochaine. Si je suis venu aujourd'hui, c'est que je dois faire un voyage qui m'éloignera de Vimeux pendant quelques jours.

— Vous ignorez donc, monsieur Mimard, que ma fille a été privée de son emploi ?

— Je sais qu'il plaît à monsieur le curé d'avoir dans son église des orgues muettes, mais cela ne me regarde pas ; j'ai huit cents francs de traitement à donner à une organiste, et je n'ai pas le droit de les garder dans mon secrétaire.

— Cependant, monsieur..»

— Pour moi, madame, interrompit le notaire, mademoiselle Emérance, bien que condamnée au repos, ne cesse pas d'être organiste de la paroisse.

— Il est probable qu'avant peu ma fille sera remplacée.

— Ce n'est qu'une probabilité.

— Ainsi, monsieur Mimard, Emérance est obligée de rester à Yimeux jusqu'à l'arrivée d'une autre organiste ?

— Qui ne viendra pas, pensa le notaire. Et il reprit tout haut :

— Assurément, madame.

Madame Burner réfléchit un instant et dit avec un soupir :

— Puisqu'il le faut, nous attendrons.

— Je n'en demande pas davantage, se dit le notaire.

Il salua madame Burner et sertit.

Adrien l'attendait au bas de Fescalier.

— Eh bien ? demanda-t-il.

— Elles ne partiront pas, répondit maître Mimard en souriant.

Adrien accompagna le notaire jusque dans la rue, où il rencontra le facteur de la poste, qui lui remit une lettre adressée à madame Burner. Il la lui porta aussitôt.

— C'est une lettre de Franz ! s'écria madame Burner en reconnaissant l'écriture.

Après avoir brisé le cachet, elle tendit la lettre à Emérance en lui disant : Lis.

Le vieux musicien écrivait :

« Ma chère madame Burner, » Depuis deux grands mois, je n'ai pas reçu de vos nouvelles ; malgré moi, je m'inquiète et je ne veux plus attendre pour vous demander : Que faites-vous ? Vous plaisez-vous toujours bien à Vimeux ? Étes-vous toujours heureuses ? Vous êtes, vous et votre chère fille, ma préoccupation

234 QUARANTE MiLLB FRANCS DE DOt

constante. Je voudrais savoir, chaque jour, à toutes les iieures, ce que vous faites, ce que vous dites, ce que vous pensez.

» Depuis quelques jours, votre silence, que je ne m'explique pas, met dans ma tête des idées noires qui me tourmentent. La nuit, mon sommeil est très pénible, je fais des rêves affreux. Vous m'apparaissez avec un visage pâle et maigri ; il me semble que vous allez mourir ; ou bien vous passez devant moi en marchant lentement la tète inclinée ; je vous appelle, vous vous retournez et vos yeux se fixent sur moi ; mais votre regard me dit si bien que vous souffrez, que vous êtes malheureuse, que je me réveille toujours en jetant un grand cri. Je sais bien qu'il ne faut pas croire à des songes, cependant ils me font souffrir...

» Plus d'une fois déjà je me suis grondé, je m'appelle vieux fou et je me dis pour me rassurer : Si madame Burner était malade, Emérance me l'aurait écrit. Et je me mets à rire en me raillant. Mais la tranquillité s'en va vite et Tinquiétude revient aussitôt. Surtout^ n'allez pas me plaindre ; je ne suis pas malheureux, au contraire. Vous dire comment je suis heureux, avec mes terreurs et mes appréhensions, est chose assez difficile pour moi. Mais je sens qu'il est mille fois préférable de souffrir en songeant aux personnes qu'on aime, que de vivre tranquille et insoucieux parce que l'on n'a pas une affection au cœur, comme j'ai vécu pendant bien des années.

» Vous et votre chère Emérance, madame Burner, vous êtes tout pour moi : la famille, le bonheur et même la vie ; car, sans votre souvenir qui réchauffe constamment le coeur rajeuni du vieux Franz, il y a longtemps qu'il ne battrait plus

» Je vais cacheter ma lettre et la porter immé-

diatement à la poste. Que je voudrais être la petite mouche qui se promène sur ma table ! Je me glisserais sous l'enveloppe et dans deux jours je serais près de vous... Dites-moi si je ne redeviens pas enfant ! . . .

» A bientôt, chère madame Burner ; embrassez pour moi la blondine et ne tardez pas à répondre à votre ami.

» Franz.

» P. S, Je viens de compter mes économies ; je possède soixante francs moins quelques centimes. Mon trésor est là, devant moi, sur la table. Vaisje le remettre dans ma commode, ou bien vais-je l'employer immédiatement comme vous savez?,.. »

— Et c'est tout, dit Emérance. Pourquoi ne nous annonce-t-il pas son arrivée ?

— Le post-scriptum de sa lettre nous prouve son indécision, reprit madame Burner ; il aura voulu y regarder à deux fois avant d'entreprendre un voyage long et fatigant pour un vieillard de son âge.

— Ce n'est pas cette considération qui pourrait arrêter Franz, ma mère. Je crois plutôt qu'il attend de vous un mot qui lui dise : Venez.

— J'aurais certainement beaucoup de plaisir à revoir cet excellent Franz, ce fidèle et sincère ami, mais aujourd'hui le moment serait bien mal choisi. Je vais lui écrire, afm de le tranquilliser et pour l'engager à remettre son voyage à une autre époque.

— Que pensera-t-il ?

— Je l'ignore. Mais je ferai en sorte qu'il ne puisse douter ni de notre reconnaissance, ni de notre amitié.

— Écrivez-lui donc une lettre bien affectueuse,

chère mère, et dites-lui que la blondine, comme il m'appelle, n oubliera jamais le vieil ami de son père.

Madame Burner écrivit immédiatement sa réponse, qui partit le jour même.

Dans certaines contrées de la France, une vente à la criée est presque une fête villageoise. Une coutume très ancienne convie tous les acquéreurs à un repas offert par le vendeur. Quelle est la raison de ce gala? Voici ce qu'un habitant de Vimeux a bien voulu me dire à ce sujet :

Dans toutes les ventes qui se présentent, il y a toujours quelques propriétés qui ne trouvent pas d'acquéreurs, soit parce qu'elles ne sont à la convenance de personne, soit parce que leur produit n'est pas en rapport avec le prix de leur estimation. Ces propriétés, non acquises, prennent le nom de rebut de vente. Mais il reste au vendeur un espoir de s'en défaire, et cela arrive presque toujours à la fin du repas, lorsque, l'estomac satisfait et la tête chauffée par de continuelles rasades, les convives éprouvent le besoin de témoigner leur satisfaction reconnaissante à l'amphitryon. Le rebut de vente est remis aux enchères, et chaque propriété ne tarde pas à être adjugée.

Il est arrivé souvent, me dit encore mon Vimeusain, que des portions de terre ou de pré de qualité médiocre ont été vendues, de cette façon, à un prix plus élevé que des propriétés dé même contenance et de première qualité.

Ensuite, continua-t-il, les acquéreurs, pendant le repas, font des échanges entre eux ; il en est même qui ne se sont fait adjuger une ou plusieurs portions de terre que dans l'intention de les revendre une heure après avec un certain bénéfice.

D'après cette explication, je compris que les

repas de vente servaient les intérêts de tous, acquéreurs et vendeurs, et que ces derniers étaient surtout intéressés à ne pas laisser disparaître un usage, qui, ayant l'apparence de leur être onéreux, leur était, en réalité, utile et même productif quelquefois.

A riieure indiquée pour Ta vente dont nous avons parlé au commencement de ce chapitre, les paysans arrivèrent en foule cliez l'aubergiste Glousc et se pressèrent, comme des harengs dans une tonne, dans la plus vaste salle du cabaret, dont les la])lcs avaient été enlevées.

Dans la pièce voisine, maître Paul Niquet et son épouse, qui riait ce jour-là à l'idée du gain de la soirée, surveillaient les fricassées qui cuisaient, rôtissaient et brûlaient même dans une douzaine de pots et casseroles de fonte rangés en demi-cercle devant la gi-ande cheminée pleine de feu. Le fumet de toutes ces viandes, fortement épicées selon la mode du pays, pénétrait dans la salle de vente et réjouissait l'odorat des Vimeusains, ce qui ne pouvait que les engager à pousser hardiment les enchères.

Dans un coin, occupant un très petit espace, maître Mimard et son clerc étaient assis devant une table couverte d'une quantité d'actes préparés à l'avance.

A quelques pas, Antoine et Glaviot causaient ensemble.

— Je serai au milieu d'eux, disait ce dernier ; je ferai chorus à vos paroles, et à nous deux nous les entraînerons. Toujours les moutons de Panurge, mon cher î... L'auditoire sera nombreux, tant mieux, la victoire n'en sera que plus complète.

— J'ai prévenu quelques camarades qui m'ont promis leur concours, reprit Antoine.

— C'est parfait. Soyez éloquent, persuasif, et vous verrez... Je connais le troupeau et je sais comment on le mène.

A quatre heures un quart, le crieur Morey, l'homme à la grande bouche,— jamais surnom ne fut mieux appliqué,— grimpa sur une lourde table de chêne et, d'une voix de tonnerre, commanda le silence. Ce qui étonna singulièrement les Vimeusains, c'est qu'ils virent l'ex-fourrier Antoine monter sur la table à côté du crieur.

DÔ3 que le notaire jugea le silence sutïîsant, il fît un signe au sieur Morey et la vente commença.

Nous ne ferons pas ici le tableau d'une vente publique dans un village, ce qui n'intéresserait nullement nos lecteurs ; nous leur dirons seulement qu'Antoine essaya consciencieusement la force de ses poumons à un genre d'exercice nouveau pour eux.

La vente terminée, le jeune homme resta debout sur la table et réclama quelques minutes de silence. La curiosité arrêta la parole sur toutes les lèvres. Tous les regards se portèrent sur le sousofïîcier.

— Messieurs, dit Antoine d'une voix sûre et vibrante, si je vous demande de m'écouter, si je me permets de dérober quelques instants à vos occupations, c'est qu'il s'agit d'une chose grave ; l'honneur de la commune est compromis. »

Il y eut comme un frémissement dans l'assemblée.

— Parle, Antoine, parle, dit un paysan.

— Oui, je peux parler, reprit le jeune homme, car vous êtes tous des hommes sérieux et je suis sûr d'être compris.

Un murmure approbateur interrompit un instant le fourrier*

QUARANTE MILLE FRi.?[CS DE DOT 239

— Messieurs, continua-t-il, sans nous en cloute,? nous prêtons tous la main aune odieuse injustice. En mourant, un de nos concitoyens, justement regretté, fît don d'un orgue à la paroisse de Vimeux. Une jeune fille, appelée de Paris, est venue remplir les fonctions d'organiste. Son talent est tel que nous nous sommes tous félicité de posséder dans notre modeste commune une artiste de premier ordre. Tous, nous avons accueilli mademoiselle Burner avec enthousiasme. Dernièrement, l'entrée des orgues a été interdite à l'organiste ; la population s'en est émue ; mais personne n'a élevé la voix pour demander la raison de cette mesure rigoureuse qui semble accuser l'organiste et permet à tous de douter de son honoralDilité. Gomme moi, messieurs, vous savez de quelle manière les dames Burner sont considérées à Vimeux depuis quelques jours. Interrogez vos consciences, et dites-moi si deux pauvres femmes ainsi traitées ne doivent pas intéresser et trouver des défenseurs ; que dis-je ? déjà ils sont trouvés, car je vois à vos regards que la pitié entre dans vos cœurs.

» A Dieu ne plaise que j'accuse mes concitoyens de cruauté. Le renvoi de l'organiste demandait à être justifié ; on a cherché des explications, et de là sont sortis des suppositions et des doutes qui, 'malheureusement, ne tardèrent pas à être regardés comme des certitudes.

» Enfant de Vimeux comme vous tous, messieurs, je dois tenir à là bonne réputation du village, et défendre, suivant votre expression, l'honneur du clocher. Il est donc de mon devoir de vous révéler la cause véritable du renvoi de votre organiste et de dire : Vous devez vous révolter contre un arrêt injuste si vous ne voulez devenir les complices volontaires de l'injustice. »

Ici l'orateur fut interrompu par une sourde rumeur qui, s'clcvant peu à peu, menaçant d'éclater en cris tumultueux, pouvait tout compromettre.

Mais Antoine avait des auxiliaires actifs mêlés parmi ses auditeurs. La petite voix criarde de Glaviot se faisait surtout entendre.

— Antoine a raison ; je suis de son avis, écoutons-le^ disait-il. Nous le connaissons tous et nous devons penser comme lui.

— Comprenez donc, disaient à leurs voisins les autre.s amis du fourrier ; il s'agit de l'honneur de Vimeux. Si vous voulez savoir, écoutez.

Entin le silence se rétablit. Antoine continua :

— La porte des orgues a été fermée à l'organiste pour cette seule raison : Avoir refusé un mari qu'on lui offrait.

Ces paroles furent suivies de quelques oh ! oh ! très-expressifs.

— Dites-moi, messieurs, reprit Antoine, si quelqu'un a le droit d'imposer à l'organiste un homme qui ne lui plaît pas ?

— Certes non I crîa la voîx de Clavîot. Et cent autres voix repétèrent sur tous les tons :

— Non, non!

De tous côtés les paysans se disaient

— Antoine ne nous dit point quel est le futur proposé.

Par un scrupule facile à comprendre, Antoine aurait voulu que personne ne fût désigné ; mais Claviot, moins discret, et ne voyant rien à ménager, nomma le sacristain.

Ce nom du carillonneurvola de bouche en bouche ; il fut accueilli par de bruyants éclats de rire.

— Pas possible ! disaient les uns.

QUARANTE MILLE FRANCS DE DOT Zil

— C'est incroyable ! reprenaient les autres.

— C'est par trop fort ! criait-on.

— L*organiste l'a refusé, c'est facile à compre i dre, disait tout le monde.

— Maintenant, messieurs, reprit Antoine, quand il parvint à faire entendre sa voix, madame Burner et sa fille ont été calomniées, outragées, la commune tout entière leur doit une réparation éclatante, et c'est à vous tous, pères et chefs de famille, que je confie le soin de leur réhabilitation ; c'est vous qui direz au mensonge et à la calomnie : Arrêtez. Alors, grâce à votre initiative, Thonneur sera rendu à une noble mère, à sa fille innocente. Je ne vous dirai point toutes les douleurs qui ont torturé ces deux pauvres femmes ; vous comprenez ce qu'elles ont souffert et ce qu'elles souffrent encore... Mais si dans votre esprit un doute, un seul doute restait, dites-vous, messieurs, qu'en prenant la défense des dames Burner, l'enfant de Vimeux revenu d'Afrique, portant sur sa poitrine l'étoile de l'honneur, répond, devant tous, de leur honorabilité.

Des bravos répétés répondirent à ces paroles.

— Antoine, dit un vieillard, le père Foissey, dont nous avons déjà parlé dans un de nos premiers chapitres, loin de douter encore, tu nous as tous convaincus ; le mal qui a été fait par nous ou les nôtres sera réparé. Tu avais raison, tout à l'heure, il s'agit de Ihonneur de la commune. Tu as bien parlé, mon garçon, très bien parlé, et moi, un des plus vieux du village, au nom de tous je te remercie.

— Très bien, très bien ! applaudit la foule.

— Je savais d'avance, messieurs, dit Antoine, que ma voix trouverait de l'écho dans vos cœurs. Je suis heureu::^ d'avoir été aussi bien compris.

Maintenant il me reste une dernière cliose à vous demander.

— Laquelle ? laquelle ?

— On a renvoyé notre organiste, il faut qu'on nous la rende.

— Oui, oui! cria-t-on.

— Voici donc ce que j'ai à vous proposer : Dimanche prochain, une heure avant la messe, nous nous réunirons tous à la porte de l'église. Deux d'entre nous iront trouver M. Saugerot et le prieront, au nom de tous les habitants, de renvo\er à l'organiste la clef de la galerie des orgues.

— Et s'il refuse ? dit une voix.

— Espérons le contraire.

— Cela peut arriver, cependant.

— Certainement, dirent plusieurs voix.

— Nous serons tous là, reprit Antoine; nous verrons ce qui nous restera à faire.

— Eh bien, donc, à dimanche.

Et toute l'assemblée répéta :

— A dimanche.

Ce qui arrive h M. Saugerot.

Tout le monde sortit de la salle de vente, afin de permettre au cabaretier d'y dresser une table de quarante et quelques couverts, autour de laquelle vinrent s'asseoir les ayants droit, y compris maître Mimard, son clerc et le sieur Morey. A côté du notaire, on remarqua une place qui attendit vainement son convive; elle avait été destinée à Antoine. Mais le fourrier avait refusé l'invitation du vendeur en prétextant un grand mal de tête.

Il était sorti de la salle de vente un des derniers, après avoir remercié ses amis et le père Foissey, qui avait chaleureusement soutenu ses paroles. La nuit était venue, profonde, car des nuages épais voilaient le ciel dans toute son étendue.

A une vingtaine de pas du cabaret, un homme sauta au cou d'Antoine et l'embrassa ^n le serrant à l'étouiler. C'était Adrien.

— Quels bras ! quelle poitrine I fît Antoine en riant : ne pourrais-tu pas me presser un peu moins fort ?

— Ah ! mon ami, mon cher Antoine !... s'écria Adrien.

— Est-ce que je me trompe ? On dirait que tu pleures...

— C'est vrai, je pleure... Témotion, la joie... Oh ! tout à l'heure, comme tu étais beau I...

— Tu étais donc là ?

— Oui.

— Je ne t'ai pas aperçu.

— Je le crois bien : caché dans un coin, tremblant comme la feuille d'un peuplier, n'osant rien dire, ayant peur de me laisser voir, je t'écoutais...

— Es-tu content?...

— Si je suis content ! Et c'est toi qui me demandes cela !... Ah! mon brave Antoine, que je t'aime !... Tiens, il faut que je t'embrasse encore.

— Tes embrassements ne me déplaisent pas ; cela vient d'un bon cœur; mais, pour Dieu, calme-toi ; si nous étions vus, on rirait de nous. Heureusement qu'on y voit comme dans un four.

— Est-ce que tu soupes chez Glouse ?

— Je n'aime pas assez ces sortes de réjouissanes pour cela ; je me suis excusé.

— Tant mieux, car je t'emmène avec moi.

— On ne s'empare pas de moi si facilement, mon cher Adrien. Veux-tu donc m'exhiber comme une bête curieuse devant madame Burner et sa fille ? Le moment est mal choisi pour me présenter à elles ; j'aurais l'air d'aller quêter des remercîments. D'ailleurs, ma sœur m'attend en compagnie de trois bécassines que j'ai tuées ce matin en me promenant au bord de la rivière. Mais il me vient une idée : c'est moi qui t'emmène pour les

manger avec nous. Avec quelques bouteilles de ce bourgogne que tu connais, ce n'est pas un repas à dédaigner. Et puis nous prendrons ensemble une bonne tasse de café à la mode arabe. C'est dit, tu viens. En avant, marche !...

Les deux amis s'en allèrent gaiement en se donnant le bras.

11 arriva ce que Antoine ava t pu facilement prévoir après le succès complet de son plaidoyer en faveur de madame Burner et d'Emérance. Les parties saillantes de son discours furent répétées le soir même dans tout le village et portèrent immédiatement leurs fruits. La calomnie avait été accueillie vite et facilement ; le revirement de l'opinion fut instantané. On comprit le tort qui avait été fait à l'organiste et à sa mère et combien elles devaient être malheureuses. On s'apitoya sur elles. Les faits présentés par la calomnie furent rejetés avec horreur ; on se plaisait à en faire ressortir l'absurdité. Les vertus de madame Burner étaient exaltées ; chacun reconnaissait ses droits à l'estime de tous. Pour tout le monde, l'organiste redevenait un ange ; on ne songeait même plus à jalouser ses talents, sa beauté, sa distinction. Ceux qui avaient crié le plus contre la mère et la fille, déclaraient qu'ils n'avaient jamais cru un mot des propos méchants tenus sur elles. Bref, il se trouva que, non seulement personne n'avait ajouté foi aux bruits calomnieux, mais encore que nul n'avait inventé de pareilles infamies.

Voilà les villages : on y encense un jour ce qut l'on a condamné la veille, ce que le lendemain, peut-être, on couvrira de iDoue. ^

Ce qui s'était passé dans la salle de vente avait été raconté à madame Burner par Adrien. Elle y avait vu un sujet d'espoir ; mais elle était loin dç

s'attendre à riieureux changement qui allait se faire en sa faveur. D'ailleurs elle n'aurait pu croire à une réaction aussi immédiate.

Ce fut donc avec une surprise joyeuse qu'elle reçut, dès le lendemain matin, plusieurs personnes qui venaient lui renouveler l'assurance de leur amitié. Madame Burner savait, maintenant, combien l'amitié de certaines gens vaut peu ; elle en écouta les protestations sans s'y laisser prendre de nouveau ; mais tout en doutant de la sincérité des femmes qui se disaient ses amies, elle reçut leur visite avec une satisfaction extrême, car elles lui apportaient la consolation.

Le dimanche arriva.

A l'heure désignée par Antoine, une foule d'hommes de tous les âges se rassembla devant le portail de 1 église. Presque toute la population masculine du village se trouvait au rendez-vous. Certes, le fourrier n'avait pas compté sur une majorité aussi imposante.

— Bon, bon, disait Glaviot en se frottant les mains, tout à l'heure nous rirons. Voilà un tas de mollusques qui vont enfin se mouvoir et hurler. Il faut bien qu'on s'amuse.

Antoine, arrivé un des premiers, se trouvait, avec quelques jeunes gens, au centre du rassemblement.

— Messieurs, dit-il, vous savez pourquoi nous sommes ici ; je crois qu'il est inutile d'attendre plus longtemps. Veuillez désigner deux personnes pour aller trouver M. le curé et lui demander la clef des orgues.

— Toi, Antoine, pourquoi n'irais-tu pas? dit un paysan.

— Oui, oui, Antoine ira ! cria la foule.

— Je le veux bien, puisque vous le désirez, ré-

pondit le jeune homme. Qui viendra avec moi ?

— Qui tu voudras. Choisis.

— Père Foissey, voulez-vous m'accompagner ?

— Volontiers, mon garçon, répondit le vieillard.

Le cercle formé autour d'Antoine s'ouvrit, et le vieillard et lui se dirigèrent vers la cure.

M. Saugerot. prévenu par sa sœur, vint recevoir les visiteurs dans l'antichambre.

Quelque chose de ce qui s'était passé chez l'aubergiste Glouse lui avait déjà été raconté ; f.l se montra avec un visage très froid. La vue du fourrier parut lui déplaire et Tirriter.

— Que désirez- vous, messiQurs? demanda-t-il d'un ton un peu brusque.

— Nous venons vous prier, monsieur le curé, répondit Antoine, au nom de tous les habitants de Vimeux, de vouloir bien rendre à la paroisse son organiste.

Les sourcils de M. Saugerot s'abaissèrent jusque sur ses yeux.

-— Si vous êtes réellement Tinterprète de tous mes paroissiens, dit-il avec aigreur, je reconnais qu'on ne m'a point trompé en me parlant d'un grand scandale dont vous êtes l'auteur. Vous savez ce que je veux dire, n'est-ce pas ? Ce sont vos belles paroles, vos menées impies, monsieur, qui cherchent à entraîner les habitants de Vimeux à méconnaître l'autorité de leur pasteur, à manquer de soumission et de respect à sa volonté.

— Je ne sais quels rapports vous ont été faits, monsieur le curé, répliqua Antoine avec douceur ; mais je crois n'avoir jamais scandalisé personne. J'excuse votre emportement, qui peut n'être que le résultat d'une erreur, et j'oublie ce qu'il y a de blessant pour moi dans vos paroles acerbes. Mais

veuiiîez prendre en considération la démarche que nous faisons, M. Foissey et moi. La commune espère, monsieur le curé, que vous lui ren- . drez son organiste. Vous ne voudrez pas lui refuser ce qu'elle vous supplie de lui accorder.

— Je ne subis aucune influence, monsieur Antoine; je ne permets à personne de s'immiscer dans les affaires qui ne regardent que moi.

— Cette réponse est-elle un refus que vous nous donnez, monsieur le curé ?

— Vous pouvez la considérer ainsi, monsieur.

— Eh bien, monsieur le curé, je crois que vous avez tort, dit le père Foissey, qui jugea à propos de prendre la parole.

— Que voulez-vous, monsieur Foissey, reprit le curé, moi, je crois avoir raison.

Le vieillard hocha tristement la tate.

— Ce que nous demandons, monsieur le curé, est cependant bien peu de chose, dit Antoine.

— Vous n'avez pas la prétention de forcer ma volonté, je pense, répliqua M. Saugerot avec hauteur. Vous avez ma réponse.

— Ce n'est pas celle que nous désirions emporter.

— J'en suis fâché. Mais sachez bien ceci : Tant que je serai à Vimeux, mademoiselle Burner n'en sera pas l'organiste.

Après ces paroles, les deux hommes, n'ayant plus rien à espérer, se retirèrent.

— L'entêtement de notre curé lui fera du tort, dit le père Foissey à Antoine.

-— Je le crains.

— Ça me fait de la peine pour lui. M. Saugerot serait un brave homme si...

— S'il n'avMt pas ses clcfauts, interrompit Antoine.

— Ou pUitôt s'il n'était pas curé- répliqua le vieillard avec un fin sourire.

Ils rejoignaient ceux qui les attendaient. Tout le monde les interrogea à la fois. Seul, Glaviot, appuyé contre le tronc d'un tilleul, souriait sournoisement, car il avait prévu la réponse du curé.

— Mes enfants répondit le père Foissev. nous vous apportons une mauvaise réponse : M. le cure refuse de nous rendre l'organiste.

Alors, les paysans manifestèrent leur mécontentement par de sourdes exclamations. Les plus hardis proférèrent même des paroles menaçantes.

— Nous l'aurons malgré lui, disait-on. Il serait vraiment curieux que la volonté d'un seul homme nous arrêtât. M. le curé nous brave tous ; c'est trop d'audace.

— Puisqu'il ne veut pas ouvrir la porte des orgues, cria un Vimeuzain, enfonçons-la.

— Oui, il faut l'enfoncer, répétèrent les autres en chœur.

— Ce serait employer un mauvais moyen, messieurs, dit Antoine, le bon droit est pour nous, gardons-le. Une action irréfléchie et coupable amènerait des conséquences fâcheuses qui, en nous compromettant, nous feraient perdre tous nos avantages.

— C'est vrai, dirent les uns,

— Alors, que faut-il faire ? demandèrent les autres.

— Je le sais, moi, dit Glaviot, en montant pour se grandir, sur une pierre sépulcrale.

Ses petits yeux étincelèrent et un sourire singulier crispa ses lèvres minces.

— Mes amis, dit-il, quand il vit tout le monde disposé à l'entendre, la situation est difficile, mais la commune peut en sortir avec honneur. Gomm^

nous le disait tout à l'heure Antoine, fort judicieusement, gardons-nous de mettre les torts de notre côté. Ainsi donc, pas de bruit, pas de violence... mais prouvons, cependant, à M. Saugerot, qu'un curé ne mécontente pas impunément ses paroissiens. Agissez tous avec ensemble et énergiquement : empêchez vos femmes, vos filles, vos mères, vos moeurs d'assister à la messe aujourd'hui. Tout à l'heure, quand il montera à l'autel, que M. le curé ne voie dans Féglise que ses dévotes, son sacristain et les chanfres. Cette manifestation, croyezle, le forcera à réfléchir ; il reconnaîtra son erreur, et, sans mériter aucun blâme, vous aurez bientôt raison d'un entêtement systématique, d'une tyrannie révoltante.

Glaviot se tut. Un instant, la foule resta silencieuse. Mais la proposition du peintre parut plaisante à quelques-ims, — ses admirateurs ; — ils se mirent à rire et les autres les imitèrent.

— Personne à la messe, ce sera drôle, dit-on.

— Adopté ! hurlèrent les paysans tout en continuant à rire aux éclats.

Presque aussitôt la foule s'éparpilla, les paysans disparurent et Antoine et Glaviot se trouvèrent seuls.

— Eh bien, que pensez-vous de cela ? demanda ce dernier.

— L'effet sera terrible, répondit Antoine.

— J'y compte bien, fît le peintre avec un petit rire sifflant. Mais ce n'est pas tout...

— Que voulez-vous dire ?

— Mon sergent, répondit Glaviot avec une gravité affectée, une comédie comme celle qui se joue à Vimeux mer. te bien un compte rendu. Au revoir. Je vais tailler ma plume.

Peu après, les trois cloches de Vimeux, sonnant

à grande volée, appelaient les fidèles à l'église. Spectacle étrange, dont le village gardera longtemps le souvenir, nul ne parut entendre la voix du bronze... Les Vimeusains ne se montrèrent point dans les rues et les portes des maisons restèrent fermées.

Nous ne dirons pas toutes les pensées qui passèrent, comme de sinistres lueurs, dans la tête de M. Saugerot, en se voyant contraint d'offîcier devant les bancs déserts. Le sang lui monta au cerveau ; il en fut aveuglé. Ses oreilles sonnaient comme des timbres, sa voix avait des accents lugubres et ses yeux flamboyants roulaient, égarés, sous ses paupières tour n^ entées. Son visage blême, livide par places, se bigarrait de taches rouges et violacées. Mais il ne songea pas à regretter d'avoir répondu par un refus aux envoyés de la commune. La protestation des habitants voulait l'éclairer, il fermait les yeux pour ne pas voir. M. Saugerot n'était pas homme à s'avouer ses torts, à déplorer une erreur ; pour rien au monde il n'aurait voulu abdiquer une parcelle de son autorité, il était bien moins encore disposé à se repentir. Au lieu d'interroger sa raison, qui pouvait l'arrêter à temps sur la pente fatale où il glissait prêt à tomber, il préféra caresser son opiniâtreté, se laisser diriger par la colère et braver la commune tout entière, sans nul souci de ce qui en arriverait.

Quant a M. Gousselet, épouvanté de la tournure que prenaient les choses, il aurait voulu pour beaucoup ne pas y être mêlé. Il semblait fuir les regards de ses administres ; c'est à peine s'il osait sortir de sa maibon. Son ressentiment contre madame Burner et Emérance existait toujours. Sa manière de voir n'avait pas changé, sans doute.

mais son langage s'était singulièrement radouci. Il se gardait comme d'un malheur de laisser découvrir en lui un sentiment hostile. En présence de M. Saugerot, il essayait encore de se montrer fort ; c'était comme des velléités de bravoure qui lui arrivaient vite et le quittaient aussitôt. Mais sa tête se dressait moins haut, son regard perdait sa fierté et sa voix son arrogance.

Le curé s'emportait contre lui, et, pour l'exciter, lui faisait sentir l'aiguillon de ses sarcasmes.

— On dirait que vous avez peur de quelques braillards, que vous tremblez, lui disait-il.

— Moi ! Oh ! que non, protestait le maire.

— Alors, pourquoi êtes-vous aussi mou? Est-ce du sang ou du lait qui coule dans vos veines ? Si vous n'êtes pas un homme, portez la jupe et non le pantalon.

Où le lecteur retoit une ancienne connaissance.

Après les vêpres, qui furent chantées en présence de quatre ou cinq dévotes et des tableaux représentant les scènes de la passion, M. Saugerot fit dans le village quelques visites, afin de ramener à lui les plus notables de ses paroissiens. Pour donner plus d'autorité à sa parole, il ne manqua pas de dire que M. Gousselet avait été le premier à demander le renvoi de l'organiste. — Gela ne prouve qu'une chose, lui fut-il répondu, c'est que vous avez tort tous les deux.

Et comme les paysans, quand ils le veulent, ne manquent pas d'obstination, M. Saugerot eut la contrariété d'en être pour ses discours et ses visites. N'était-ce pas bien humiliant?... Aussi, Dieu sait la grande colère qui grondait en lui contre Antoine... Il le maudissait et l'excommuniait de tout son cœur. — Je ne céderai pas, non, je ne céderai pas, s'écriait-il avec explosion ; je lui tiendrai tète, à cet Antoine. Que Satan l'emporte,

cet hérétique, ce fils de Babylone ! Son âme est gangrenée ; il s'est inoculé le poison qui tue à la lecture des livres des philosophes, de Rousseau, le plus grand des pécheurs. Oh! sa doctrine abominable!... Elle s'est répandue dans le monde comme la lèpre d'Israël ; on la retrouve en tous lieux. Elle a ridiculisé les plus saintes croyances, elle a mis le doute partout et en tout ; par elle, l'irréligion est devenue à la mode ; elle a gâté les cœurs, égaré les âmes, et poussé les peuples à renier leur Dieu. On appelle cela marcher vers le progrès... horreur !... La corruption étend ses ravages, le monde va retomber dans les ténèbres.

G est ainsi que M. Saugerot, laissant parler sa colère, s'en prenait à tout — aux philosophes, à la société — et se laissait entraîner à travers les obscurités de toutes sortes de divagations.

Pendant qu'il visitait les principaux fermiers de Yimeux, ainsi que nous l'avons dit, une scène intéressante se passait à l'entrée du village.

Quelques femmes causaient, assise^ sur le haut d'un talus gazonné et fleuri. Sous leurs yeux, à vingt ou trente pas, une bande d'enfants blonds, roses, et bouffis comme les amours de Boucher, se roulait dans l'herbe avec des cris joyeux et des éclats de rire.

L'attention des jeunes mères fut attirée, tout à coup, par un voyageur qui n'était plus qu'à une faible distance du village.

Etranger à la commune, ce vo^^ageur devait être un habitant de la ville ; car son vêtement, sans être d'une coupe bien nouvelle, n'appartenait à aucune classe de campagnards.

Au premier aspect, il eût été difficile de donner à cet homme son âge véritable ; mais on restait très convaincu qu'il avait passé la soixantaine. Il

marchait lentement. Sa main droite s'appuyait sur une énorme brandie de vigne transformée en bâton ; la gauche portait un sac de voyage aux flancs assez arrondis. Quoique grand, ce vieillard se tenait très droit. Sa figure sans barbe était sèche, allongée et ridée ; mais il y avait dans son regard vif, plein d'éclat, quelque chose de jeune encore qui surprenait. Sa physionomie, d'ailleurs douce et calme, semblait s'épanouir à la pensée d'une joie prochaine, d'un bonheur promis.

Il s'arrêta sur le chemin, près des jeunes femmes, en les saluant, puis il regarda un instant, avec un sourire heureux, les marmots qui continuaient à s'ébattre sur le gazon.

En général, les femmes sont curieuses et aiment à parler ; si ce sont des défauts, nos Vimeusaines n'en étaient pas exemptes : toutes désiraient savoir quel était ce vieillard, d'où il venait, où il allait... Nous sommes persuadés qu'elles avaient toutes sur les lèvres cette question que l'une d'elles adressa au voyageur :

— Est-ce que vous êtes de nos pays, monsieur ?

— Non, vraiment, répondit l'étranger ; j'y viens même aujourd'hui pour la première fois.

— Ah !... vous êtes peut-être de très loin ?

— De Paris, répondit en souriant le vieillard qui devinait la curiosité des paysannes.

A l'époque où se passèrent les événements que nous racontons, un homme habitant la capitale de la France se voyait rarement à Vimeux ; il y était considéré comme un être privilégié. Aussi, malgré son âge, le voyageur devint-il, immédiatement, l'objet d'une admiration naïve.

— Il vous reste, sans doute, beaucoup de chemin à faire ? demanda encore l'interlocutrice.

— - Si on m'a bien renseigné dans le dernier vil-

lage que j'ai traversé, je dois être à Vimeux.

— On ne vous a pas trompé, monsieur, vous êtes bien à Yimeux.

— En ce cas, mesdames, je suis arrivé au terme de mon voyage.

— Vous venez probablement chez madame Burner ?

— Vous avez deviné. Mais, dites-moi, elle n'est pas malade, sa fille non plus ? Toutes deux sont en bonne santé... Je vais les revoir. Si vous saviez quel plaisir c'est pour moi 1...

— Vous êtes donc un parent ?

-— Un parent ! plus que cela... Je suis un ami véritable. Dans son enfance, j'ai fait sauter Emérance sur mes genoux ; voyez si je dois l'aimer... Stéphen Burner, son père, avait pour moi l'affection d'un fils, et moi, je l'aimais comme mon enfant. C'était un grand artiste, Stéphen ! continua le vieillard, dont la voix s'attrista au souvenir de son ami ; mais la mort frappe souvent en aveugle : Stéphen Burner a été enlevé, trop tôt, àèa femme, à sa fille ; il y aura bientôt deux ans qu'il est mort. Mais je bavarde comme une vieille pie, et le plaisir devons parler de madame Burner et d'Emérance vient de me faire oublier que je suis impatient d'aller les embrasser.

Vous connaissez leur demeure ; ayez, je vous prie, l'obligeance de me l'indiquer.

— Peut-être ne trouveriez-vous pas facilement la maison de la veuve Mathié, dit une paysanne ; il vaut mieux qu'on vous conduise jusque-là.

— Jules, Jules ? appela-t-elle aussitôt.

Un petit garçon de sept à huit ans accourut en bondissant comme un cabri. 11 s'arrêta devant sa mère et se mit à examiner curieusement l'étranger.

-— Jules, reprit la paysanne, tu vas accompagner

monsieur jusqu'à la maison de madame Mathié, tu sais, où demeure la belle demoiselle.

— Oui, maman, je sais bien, répondit le petit Jules, dont les grands yeux intelligents brillaient comme des escarboucles.

— Et tu auras ceci pour ta peine, dit le vieillard en mettant dans la main de l'enfant une pièce de dix sous.

M. Jules, ravi, tourna et retourna ïa pièce blanche dans sa main, la fit passer rapidement sous les yeux de sa mère et la plongea dans la poche de son pantalon ; puis il regarda l'étranger comme '^our lui dire :

— Votre guide vous attend.

Le vieillard comprit ; il salua amicalement les jeunes femmes et s'éloigna avec l'enfant.

Au bout de quelques minutes, celui-ci s'arrêta dans la rue.

— C'est là, dit-il au voyageur en lui désignant la porte d'une maison.

Et il s'en alla en courant pour rejoindre plus vite ses petits camarades.

Le vieillard s'avança vers la maison ; mais la peine de frapper à la porte lui fut épargnée. Il en était encore à quelques pas, lorsqu'elle fut ouverte par Emérance, qui s^élança au cou du voyageur.

En regardant à travers les vitres de la croisée, la jeune fille avait aperçu le vieillard et reconnu Franz.

— Mon bon ami, lui dit-elle en le faisant entrer dans la maison, je savais bien que vous viendriez. Sans le dire précisément, votre lettre le laissait deviner. Quelle joie !... L'agréable surprise!... Ohl maman va être bien heureuse !...

Et, pendant que la veuve Mathié faisait asseoir le voyageur et le débarrassait de son bâton, elle

258 QUARANTE MILLu; FRANCS DE DOT

s'élança, joyeuse et légère, dans l'escalier. Elle reparut presque aussitôt avec madame Burner. Franz se leva ; mais il ne put faire un pas.

— Madame Burner, je vous revois donc ! dit-il d'une voix que l'émotion rendait tremblante.

— Cher Franz, vous êtes l'heureux venu, dit la veuve. Eh bien, vous ne m'eml)rassez pas...

— Je craignais... je n'osais vous le demander, balbutia le vieillàf d.

Madame Burner eut un doux sourire et lui tendit sa joue.

On s'assit, puis chacun parla avec abandon.

— Excellent ami, disait madame Burner, rien ne vous a retenu : ni votre âge, ni l'idée de la fatigue, ni vos vieilles habitudes, ni même votre place— votre gagne-pain— vous nous donnez là une bien grande preuve de votre amitié.

— Qu'est-ce tout cela ? reprit Franz. Il s'agissait de vous revoir... Je me disais bien : Attends encore quelques mois. Mais je ne pu y tenir, et je me suis mis en route.

— Suivant de près votre lettre, que nous avons reçue jeudi matin.

— J'ai quitté Paris avant-hier.

— De sorte que vous n'avez pas reçu ma réponse, qui n'a dû arriver à Paris que hier matin.

— Je l'ai rencontrée en route sans là reconnaître, dit Franz en riant. Maintenant elle est devenue inutile ; elle peut m'attendre à Paris. Ah ! madame Burner, si j'étais riche ! je me fixerais dans ce pays, près de vous ; je renoncerais à Paris. Paris... depuis que vous n'y êtes plus, il me déplaît, m'ennuie ; j'en entends le bruit, mais je n'y vois plus personne. Il se montre à moi comme un vaste désert, peuplé de pierreâ et de boue, sans une seule oasis. Autrefois i^ y en avait une où je

venais chercher le bonheur, la vie ; c'était dans une maison de la rue des Jeûneurs ; aujourd'hui elle n'existe plus, cette oasis que le vieux Franz aimait tant à visiter.

— Pauvre ami ! murmura madame Burner.

— Mais je ne suis pas riche, reprit le vieillard ; mon rêve ne pourra point se réaliser. Si seulement il y avait un théâtre à Vimeux et qu'on voulût m'y engager avec mbn violon...

— Malheureusement Franz, Yimeux n'a pas de théâtre.

— Et moi je suis fou d'avoir des idéei^ impossibles.

— Nous vous garderons aussi longtemps que vous le voudrez, Franz, dit Emérance en se penchant gracieusement vers le vieillard. D'ailleurs, nous ne vous laisserons pas partir avant le jour de...

— Le jour de ?... répéta Franz.

Et, voyant que la jeune fille souriait en regardant sa mère, il se tourna lui-même du côté de madame Burner.

— Emérance parlait du jour de son mariage, dit la veuve.

— Quoi ! elle se marie !... s'écria le vieillard.

— Oui, Franz, bientôt, dit la jeune fille.

— Eh bien, à la bonne heure, fit le vieil artiste tout joyeux. Voyez-vous, continua-t-il, si je n'ai pas la chance de me montrer toujours au bon mament ?

La porte de la maison s'ouvrit et Adrien entra.

— Voilà mon futur mari, dit Emérance à l'oreille de Franz.

Le vieillard se retourna. Les deux hommefi &^ saluèrent.

— C'est un beau garçon, dit Franz tout bas à madame Burner.

Et son regard ayant rencontré celui de la jeune fille, il sourit comme pour lui dire :

— 11 me plaît ; je suis content.

Gomme bien on pense, Franz fut mis au cou- ^ rant de tout ce qui s'était passé à Yimeux depuis quelque temps. Il ne manqua pas de plaindre ses amies, de s'emporter contre le maire et M. Saugerot, et enfin de rire de tout son cœur en écoutant Adrien lui raconter ce qui s'était passé le matin même : la manifestation des habitants de Vimeux, le désappointement, la colère et la confusion du curé.

— Donnez-moi un conseil, Franz. Que devonsnous faire ? demanda madame Burner.

— Rester à Vimeux et attendre, répondit-il. D'abord, M. le curé ne pourra résister longtemps à la volonté de la population ; ensuite, d'après vos paroles et celles de M. Mathié, je juge que vous avez dans le notaire, un ami sincère et un appui beaucoup plus ferme qu'il ne vous le laisse voir. Mon opinion est que sous une indifférence simulée, il cache un grand intérêt pour Emérance.

— Cette idée m'est venue plusieurs fois, dit Adrien.

— Il me plaît, ce brave notaire, reprit Franz ; le peu que vous m'avez dit de son caractère me le fait aimer. Quant à votre ami Antoine, monsieur Mathié, ajouta-t-il, j'espère que vous me le ferez connaître. Morbleu ! je serai heureux et fier de serrer la main d'un gaillard de cette trempe-là.

Le souper venait d'être servi par la veuve Mathié. On se mit à table. Franz avait un grand appétit ; il fit honneur à la cuisine de l'excellente femme. Le petit vin du pays parut lui plaire

beaucoup. Il vida son verre, plusieurs fois, à la santé des deux mères et au bonheur des jeunes gens. Il se mit en belle humeur et, au dessert, il raconta quelques joyeuses aventures de sa jeunesse, qui firent rire ses auditeurs.

— C'est singulier, disait-il, comme je me sens dispos et fort ; c'est à me faire croire que j'ai laissé à Paris la seconde moitié de mon âge. Décidément, même pour un vieillard, le plaisir est une bonne chose.

Emérance voulut que Franz visitât leur petit logement. On le fît monter au premier et il examina tout complaisamment, avec satisfaction.

Il ouvrit le piano de la jeune fille et ses doigts passèrent sur toutes les touches.

— Demain je l'accorderai, dit-il en nommant Tune après l'autre toutes les notes fausses.

Ses yeux se portèrent ensuite sur le violon de Stéphen. Il le décrocha, noua deux cordes cassées et les mit en accord :

— Précieux instrument, dit-il en le regardant avec tendresse, tu vaux ton pesant d'or... Hélas ! depuis longtemps ta voix s'est éteinte. Celui qui savait si bien te faire chanter, pleurer ou rire, n'est plus là pour te rendre la voix et la vie. Tu sommeilles, permets-moi de te réveiller pour un instant.

Il prit l'archet et exécuta un morceau composé sur les motifs de Don Juan, de Mozart.

Le talent de Franz, parfait d'exécution, ne s'était peut-être jamais révélé avec autant de puissance. On aurait dit que l'âme de Stéphen Burner était passée en lui et lui donnait la science du mort. C'étaient la même énergie, le même coup d'archet, tirant de l'instrument les mêmes accents profonds, sauvages parfois, tendres ou railleurs.

L'imitation semblait si complète, que madame Burner put croire un instant que son cher bienaimé était revenu près d'elle. Cruelle illusion !...

Franz cessa de jouer. Adrien et sa mère émerveillés, applaudirent. Madame Burner pleurait à chaudes larmes. Emérance l'avait entourée de ses bras et couvrait son front de baisers.

Le voyageur était fatigué ; la veuve Mathié mit des draps blancs dans le second lit qui occupait la chambre de son fils, et Fçanz quitta à regret ses amis pour aller dormir et se remettre de ses fatigues.

Un article de journal.

Un matin, Claviot alla trouver Antoine. Sa figure souriante disait qu'il éprouvait une grande joie. Tout ce qu'il y avait de malice dans sa petite personne se reflétait dans son regard vif et pétillant.

— Vous avez l'air d'un homme bien satisfait, content de lui et des autres, dit Antoine.

— Vous trouvez ?

— Oui. D'où vous vient tout ce bonheur ?

— Devinez, fit le peintre avçc un demi-sourire mystérieux.

— Je parierais cent contre un que vous venez .n'annoncer du nouveau, quelque chose d'extraorciinaire.

— Oh ! oh ! votre imagination va trop loin. Si i-ous vous attendez à du merveilleux, je vais man< quermon effet.

— Voyons, de quoi s'agit-il ?

Giaviot sortit de sa poche un journal — la

feuille importante du département ; — il le déplia, et le plaçant sous les yeux d'Antoine :

— Lisez, dit- il en mettant le doigt sur le milieu de la deuxième colonne.

Antoine lut avec rapidité l'article désigné. Son signataire était l'un des principaux rédacteurs du journal, homme estimé et qui avait acquis une certaine célébrité dans le département. Sous ce titre : Une comédie à Vimeux^ l'article en question racontait dans tous ses détails, et cependant avec beaucoup de concision, les exigences de M. Saugerot envers l'organiste, la part que le maire y avait prise, et la lutte de la population contre le curé. Tout cela était écrit d'un style fougueux, finement railleur et parfois très mordant ; mais ce qui, surtout, donnait à l'article une grande valeur et devait en assurer le succès, c'est que l'écrivain, avec une délicatesse exquise, même dans les passages les plus irrités, évitait toute inconvenance et mesurait chacune de ses expressions. Pourtant, le maire et M. Saugerot n'étaient pas épargnés ; l'esprit du conteur les flagellait à outrance. C'était Beaumarchais faisant parler Figaro ; c'était Ju vénal faisant siffler ses verges. Les prétentions ridicules des deux hommes étaient si bien mises en évidence qu'il était impossible que les lecteurs ncles condamnassent point. L'écrivain concluait en appelant l'attention sur des faits aussi graves ; « car, disait-il, ils blessent la Justice, la liberté indivuelle, font méconnaître le respect qu'on doit à l'autorité et peuvent entraîner à des désordres bien autrement déplorables. »

Après avoir lu, Antoine se tourna vers Glaviot.

— M. Gousselet, dit-il, fera bien de lire cet article avant de déjeuner, sans cela, il n'est pas su? de faire une bonne di^^estion.

— Qu'en dites-vous ? Il est assez malmené comme cela.

— C'est même un peu rude, dit Antoine en souriant.

— Vous le plaignez ?

— Oui, car en somme, il n'est pas méchant.

— Il est nul, c'est encore pire.

— Je vous l'accorde ; mais...

— Allez - vous aussi prendre en compassion M. Saugerot ? interrompit le peintre.

— Mon Dieu, oui. Certes, il a bien mérité ce qui lui arrive ; mais pour lui comme pour le maire, je regrette que les choses soient allées aussi loin. Cette malheureuse affaire aurait dû s'arrêter aux dernières maisons du village. Les choses se seraient arrangées, et nous n'aurions pas initié le public à nos petites contrariétés intimes.

~ Vous croyez, vous, que les choses se seraient arrangées ?

— Je le crois.

— Eh bien, vous êtes dans l'erreur, voilà tout.

— N'importe, je n'en regrette pas moins...

— Mon cher Antoine, permettez-moi de vous dire que vous ne parlez pas le langage d'un homme.

— C'est possible. Que voulez-vous ? toutes les natures ne se ressemblent pas. Pour en revenir à l'article, je vous fais mes compliments sincères sur la façon dont il est écrit. Je vous savais habile à manier le pinceau et les couleurs, mais je ne vous connaissais pas le talent d'écrire. La plume est un instrument dont vous savez vous servir. Vous auriez pu faire un critique fort distingué.

— Vous croyez donc que je suis l'auteur de l'article?

— Parbleu ! Avec ça qu'on ne s'aperçoit pas que vous avez contre M. Gousselet et M. Saugerot de vieilles rancunes. Sous le prétexte de défendre l'organiste, vous accomplissez, très adroitement, je Favoue, une vengeance toute personnelle.

— Ma foi, je pourrais, devant vous, me parer à mon aise des plumes du paon, mais je préfère vous détromper. Voici la vérité : l'article appartient réellement à celui qui l'a signé ; seulement je suis son collaborateur ; c'est moi qui lui ai fourni le canevas.

— Vous avez taillé l'étoffe, et il y a mis les ornements. La pensée d'un ouvrage est considérée comme la partie essentielle de l'œuvre. Vous êtes trop modeste, vraiment, et je soutiens que je ne me suis pas trompé en disant que vous étiez l'auteur de l'article.

— Puisque vous le voulez, soit, mais je vous demande de ne dire à personne que j'y ai mis la main.

— Le secret en sera gardé.

— Ce n'est pas que je craigne quelque chose, mais vous comprenez...

— Oui, oui ; vous êtes assez mal avec le maire pour désirer qu'il vous en veuille davantage.

— C'est cela même.

Laissons Glaviot colporter dans le village, chas, ses amis, l'article dont il est un peu le père, ^ voyons ce qui se passe pendant ce temps chez *M. Gousselet.

Aussitôt levé, M. le maire était allé, comme à l'ordinaire, ramasser sous des arbres les fruits tombés pendant la nuit. En revenant du verger, il avait demandé à la servante si le journal était arrivé. Il lui fut répondu que oui et qu'il le trouverait dans sa chambre sur le bureau. Satisfait,

M. Gousselet entra dans son appartement. Il prit le journal et l'ouvrit. Le titre du fameux article lui sauta aux yeux ; il lui sembla d'abord qu'il avait mal lu ; il nomma chaque lettre, assembla les syllabes et fut convaincu que ses yeux n'étaient trompés par aucune illusion. Alors il commença à lire, mais très lentement, car il distinguait à peine les mots ; il avait comme des éblouissements successifs. Ses mains tremblaient, sa respiration s'oppressait de plus en plus, sa tête devenait lourde, il lui semblait qu'une masse énorme pesait sur sa poitrine. Pour échapper à ces sensations affreuses, il s'agitait dans son fauteuil comme un possédé.

Quand il eut tout lu, tant bien que mal, et jusqu'à la dernière ligne, le journal tomba de ses mains inertes ; ses bras se détendirent, une plainte sourde râla dans sa gorge et sa tète s'inclina sur sa large poitrine. A l'exception de ses yeux, démesurément ouverts et qui regardaient le fatal journal avec terreur, tout en lui paraissait privé de vie.

Il resta ainsi longtemps dans une prostration complète. Eut-il quelques pensées ? Nous l'ignorons. Mais il es* probable que tout dut lui apparaître sou» de sombres couleurs.

Cependant il parvint à secouer sa torpeur. Il ramassa le journal, le mit dans sa poche avec un mouvement fébrile et se dressa sur ses jambes. Le sang, un instant figé dans ses veines, se mit à^ bouillir. La colère lui rendit ses forces. Le lion se réveillait.

— Insulté ! bafoué ! gronda-t-il d'une voix rauque. Misérable journaliste!... Si je pouvais me venger !...

La servante vint le chercher pour déjeuner.

— Laissez-moi tranquille ? lui dit-il brutalement.

La domestique se sauva au plus vite.

M. Gousselet sortit ; il traversa une partie du village, n'osant regarder ni à droite, ni à gauche. Il entra au presbytère. Le curé était dans son jardin, il alla le rejoindre.

M. Saugerot tenait un journal qu'il avait horriblement froissé ; il se promenait à grands pas dans les allées, oubliant qu'il avait la tête nue et que le soleil dardait ses rayons de feu. Il accourut à la rencontre du maire.

Les deux hommes s'arrêtèrent en même temps à deux pas l'un de l'autre.

Le maire tira son journal de sa poche, le curé montra le sien.

— Vous avez lu ? dirent-ils ensemble.

— C'est infâme ! reprit le maire.

— Ignoble ! dit le curé.

— Nous sommes en ce moment la risée du département.

— C'est un abominable scandale.

— Cela crie vengeance, dit le maire.

— S'attaquer à moi ! fît M. Saugerot. Quel sacrilège !

— Un gouvernement ne devrait pas souffrir de semblables libertés.

— Tous ces écrivassiers sont inspirés par le démon.

— Que devons-nous faire ? demanda M. Gousselet.

— C'est à moi, homme de paix, que vous demandez cela ! s'écria le curé. Ah ! si l'habit que je porte ne me commandait pas le pardon des injures, j'aurais bien vite raison de cet odieux pamphlétaire*

— Que feriez-vous donc ?

— Ce que fait tout homme d'honneur quand il a été outragé. Je demanderais une réparation, et si on me la refusait...

— Si on vous la refusait ?

— Eh. bien, je me battrais.

— Un duel ! fit le maire en frissonnant ; mais on peut être tué.

— Ne vous épouvantez pas, répliqua le curé avec un sourire amer ; je ne vous conseille pas d'aller provoquer ce journaliste.

— D'ailleurs, un père de famille ne fait pas de ces folies-là. Je me dois à ma femme, à mon fils, dit M. Gousselet.

— Méprisons l'article et celui qui l'a signé ; ce rfera notre vengeance.

— Elle est sans danger pour nous ; mais elle ne me satisfait guère. Je suis frappé au cœur, l'abbé, par ce que cet homme a écrit ; j'en souffre, j'en souffrirai toujours. Oh ! s'il était ici, devant moi, avec quel plaisir je le souffletterais !...

— Pour ces gens-là, il n'y a plus rien de sacré, reprit M. Saugerot ; ils n'emploient que pour le mal l'esprit et le talent que Dieu leur a donnés. Ecoutez-les : ils crient bien fort que leurs journaux instruisent le peuple, portent partout la lumière. Sont-ils plus heureux, les peuples, depuis qu'on les instruit, depuis qu'on leur apporte la lumière ? Ils ont déserté le chemin tracé par leurs pères, ils ont abandonné les vieilles coutumes, ils ont méprisé ce qu'on vénérait autrefois, ils se sont créé mille besoins nouveaux, ils ne veulent plus s'imposer de privations ; Dieu oublié, ils ne savent plus souffrir pour l'amour de lui. Les villes ont fait passer jusque dans nos pauvres villages leurs idées pernicieuses. La fièvre de l'ambition, du bien-être,

270 OUARANTE MILLE FllANCS DE DOT

je- dirai même du luxe, s'est emparée des plus humbles. Les jeunes gens instruits se trouvent à l'étroit sous le chaume paternel ; ils quittent la famille et courent vers les cités afm d'y adorer le veau d'or. Nos champs n'ont presque plus de bras pour les cultiver. Il est vrai qu'on invente des machines qui commencent à remplacer les hommes. Où nous mèneront toutes ces innovations ? A la confusion générale. Pourquoi, continuellement, bouleverser tout ici-bas ? En voulant aller trop loin, les hommes se perdront. Les livres, les journaux, œuvres du mal, troublent les coeurs et pervertissent les âmes.

— C'est bien vrai. Pourquoi les a-t-on inventés, les journaux ? fît M. Gousselet.

— Mon cher Gousselet, les hommes croient avancer, ils reculent ; le doute a tué la foi en eux. C'est un malheur irréparable. Cependant espérons qu'un jour la grâce leur descendra d'en haut et qu'ils se convertiront à Dieu en rentrant dans le sein de l'Eglise dont ils se sont séparés.

— Et voilà les seules consolations que vous me donnez ? fit le maire en soupirant.

— Adressons-nous au Seigneur, papa Gousselet ; c'est lui qui guérit ceux qui souffrent et console les affligés.

— C'est facile à dire, cela ; maisi le mal n'en est pas moins fait. C'est vous, nionsîe^*^ Saugerot, c'est vous qui êtes cause de tout ce qui arrive.

— Moi ! vous perdez l'esprit, mon cner Gousselet; vous ai-je inspiré la fatale idée de marier votre fils à l'organiste ? Est-ce ma faute si vous avez convoité les quarante mille francs du testament Ducray ? dit le curé d'un ton dur.

— Je sais bien qu'avec vous tous les torts seront de mon côté, quand même j'aurais cent fois raison,

répliqua le maire ; c'est vous, cependant, qui avez voulu avoir des orgues ; nos malheurs viennent de là : Sans vos orgues, cette malheureuse organiste ne serait jamais venue à Yimeux. Maudit soit le jour où elle est entrée la première fois dans ma maison !...

— C'est cela ; vous ne savez comment faire parler votre colère, et c'est de moi que vous vous plaignez.

— Oui, car je suis moqué, insulté, déshonoré...

— Ne suis- je pas outragé autant et plus que vous ?

- — Le mal de l'un ne guérit pas celui de l'autre, dit le maire d'un ton lugubre.

— Vous êtes un profond égoïste, Goussèlet.

— Si vous le voulez, monsieur le curé ; mais je suis furieux, exaspéré...

— Il s'imagine peut-être que je suis gai, moi, pensa M. Saugerot.

Le maire s'en alla assez mécontent du curé. Celui-ci n'avait aucun motif d'être enchanté de M. Goussèlet.

En rentrant chez lui, le maire se dit que, n'ayant encore rien mangé de la journée, un bon déjeuner chasserait peut-être les tristes pensées qui le préoccupaient.

Il se fit servir un repas copieux. Sa faim s'apaisa, mais il n'en fut pas de même de sa colère. Dans son désespoir, il vida deux bouteilles de vieux vin et un flacon de fine eau-de-vie de marc^

M. Goussèlet était un homme solide ; Il avait un tempérament d'une force peu commune : il ne s'enivra point. Ses idées s'embrouillèrent bien un peu dans sa tête, mais ses jambes ne refusèrent pas de le porter.

Cependant, les émotions qu'il avait subies le

matin devaient avoir des suites malheureuses. Dans la soirée, après avoir vu' rentrer dans ses granges deux voitures d'avoine et donné quelques ordres à ses journaliers pour le lendemain, il tomba dans sa cour frappé d'une attaque d'apoplexie.

Pendant qu'on le transportait dans sa chambre, liéon Gousselet faisait atteler un cheval à la carriole et courait chercher le médecin au chef-lieu de canton. Madame Gousselet, criant, se lamentant, presque folle, conserva, pourtant, assez de présence d'esprit pour envoyer sa bonne prévenir M. Saugerot, dont le ministère pouvait ne pas être inutile. Il accourut aussitôt. Mais ce qui était pour le moment, le plus nécessaire à M. Gousselet, c'était le médecin.

Léon l'ayant trouvé heureusement chez lui, il l'amena aussi vite que possible à Vimeux.

Vimeox rit.

Nos lecteurs sont assurément désireux de savoir di la vie de M. Gousselet est en danger. Nous nous empressons de les rassurer. Le médecin, assez ^on praticien, déclara qu'ayant été appelé à temps, M. le maire en serait quitte pour garder le lit pendant trois semaines ou un mois ; après quoi, il pourrait vivre fort longtemps encore, s'il parvenait à se garantir de nouvelles attaques.

Madame Gousseîet demanda si d'autres attaques étaient réellement à redouter.

— Ma chère dame, répondit le savant, quanà cette maladie ne tue pas du premier coup, il n'arrive pas une fois sur cent qu'elle abandonne com- . plètement celui qu'elle a frappé. Du mouvement, iDcaucoup d'exercice, voilà ce qu'il faut à votre mari. Il serait à désirer qu'il se portât un peu moins bien ; sa santé est trop puissante* Gonseillea-lui de jeûner un peu et de boire plus d'eau

que de vin. En suivant ce régime, il évitera une rechute dangereuse.

La maladie de M. Gousselet n'empêcha pas les Vimeusains de s'égayer en lisant l'article du journal, que Glaviot leur communiquait avec une extrême obligeance. Quelques-uns en tirèrent des copies qui passèrent également de mains en mains. Il y en eut même qui prirent la peine d'apprendre l'article par coeur, afin de pouvoir le raconter exactement à leurs amis.

Au village, aux champs, on s'abordait en se demandant :

— Avez-vous vu le journal ?

On parlait de M. Gousselet, de M. Saugerot et on riait. On citait un passage de l'article, on riait. Sans même se parler, si on se regardait, on riait encore. On riait toujours, à tout propos, souvent même à propos de rien. Le rire passait à l'état d'épidémie ; tous les Vimeusains en étaient atteints.

Le soir, on se rassemblait par groupes, ici les femmes, plus loin les hommes ; alors, on se mettait à discuter, les malins" péroraient, appelant des admirateurs ; ceux-ci applaudissaient avec de grands éclats de rire. G'était à qui rirait le plus fort et le plus longtemps.

Un fermier grondait ses domestiques, ses gens de journée, mais il riait en même temps.

Deux époux se querellaient, un éclat de rire les réconciliait.

Un père voulait réprimander son fils, il riait.

Les vieilles inimitiés étaient oubliées ; on riait.

Un amoureux pouvait causer et rire en toute liberté avec une jeune fille, les parents de cette dernière ne trouvaient plus leur gaieté incouA^e-

liante. Ils riaient, ces jeunes gens, rien de plus naturel...

Enfin, un Vimeusain quelque peu lettré, eut ridée de mettre le fameux article en mauvais vers. Sur Tair de Malbrouck, il composa une chanson en dix-huit couplets. La langue y était affreusement outragée, l'orthographe impossible; quant à la rime, nous livrons un échantillon des meilleures ; renard rimait avec barbare et capote avec sabots. N'importe, la chose eut un succès immense. Chacun voulait avoir son exemplaire dans sa poche. Vimeux chanta et rit encore.

Chez la veuve Mathié, on passait des heures charmantes. Franz, rajeuni, aimait à causer ; il forçait madame Burner, attristée de voir ce qui se passait à Yimeux, à partager sa joyeuse humeur.

— Vous n'avez rien à vous reprocher dans tout cela, lui disait-il. Vous ne pouvez non plus en vouloir au zélé de vos amis qui ont mis le feu aux poudres. Plaignez le maire et le curé, punis par où ils ont péché, mais ne vous rendez pas malheureuse.

Franz faisait souvent de la musique avec Emérance ; tout ce que la jeune fille possédait de morceaux et de partitions d'opéras fut exécuté. Quelquefois ils jouaient des duos. Quand Emérance chantait une mélodie ou un grand air, Franz l'accompagnait ; c'étaient des exercices qui valaient, pour Emérance , les meilleures leçons. Franz, heureux, enthousiaste, déclarait que la jeune fille avait un talent de prima donna ; il l'appelait sa chère virtuose.

Le soir, après souper, on restait dans la pièce du rez-de-chaussée; on causait. Le temps s'enluyait avec une rapidité prodigieuse. Souvent on

ne se séparait qu'à une heure de la nuit fort avancée.

Antoine venait assidûment chez la veuve Mathié, où il était bien accueilli par tout le monde. Franz avait pour lui une sympathie très vive ; il la lui témoignait avec sa rondeur, sa franchise ordinaires.

Un jour, Antoine dit à Adrien :

— Pourquoi ne vous mariez-vous pas ? Qu'attends-tu ?

— Madame Burner ne parle plus de mariage, répondit le jeune homme, et moi, je n'ose revenir sur cette question.

— Et Emérance ?

— Je crois qu'elle partage mon impatience.

— Allons, je vois qu'il me reste encore quelque chose à faire, reprit Antoine en riant, ^

— Quelle est ta pensée ?

— Je pense que la situation s'est assez prolongée comme cela et qu'il est temps de la changer. Tantôt, viens me voir avec Franz, nous causerons.

Adrien n'eut pas de peine à décider le vieillard à l'accompagner chez son ami.

Une collation avait été préparée par les soins de la sœur d'Antoine. On se mit à table, et on causa en mangeant un morceau de pâté cuit au four.

— Mon cher monsieur Franz, dit Antoine, vou.« savez que le vœu le plus cher de mon ami Adriet est de devenir le mari de mademoiselle Burner ?

— Oui, oui, je sais cela, fît le vieillard en regardant Adrien.

— Yous n'igaorez pas non plus les causes qui ont retardé ce mariage ?

— Des désagréments I la vie en est semée.

, -- Aujourd'hui, ils n'existent plus ; à la vérité,

mademoiselle Burner n'est pas rentrée dans son emploi d'organiste, mais Adrien n'ayant jamais" compté sur les émoluments de cette place, rien ne s'oppose à ce qu'il devienne le mari d'Emé^ rance.

— C'est mon avis, dit Franz.

— Mon cher monsieur Franz, reprit Antoine, Adrien espère que vous voudrez bien parler à madame Burner et la décider...

— A quoi?

— A ne plus retarder un jour ardemment désiré, trop longtemps attendu.

— J'arrangerai cela, dit Franz.

Le même soir, se trouvant seul avec madame Burner, il profita de l'occasion pour lui parler de sa fille et d'Adrien.

-- Pourquoi ne les mariez-vous pas? lui demanda-t-il.

— Rien ne presse, répondit madame Burner.

— Sans doute, l'âge d'Emérance lui permet d'attendre ; mais puisqu'il s'agit de son bonheur, pourquoi ne pas le lui donner tout de suite?

— Savez-vous, Franz, qu'une fois mariée, ma fille ne m'appartiendra presque plus ?

— C'est de l'égoïsme maternel , cela ! s'écria Franz. Si Emérance devait vous être enlevée, si elle devait aller habiter loin de vous, je comprendrais les paroles qui viennent de vous échapper, madame Burner ; mais vous ne devez pas être séparées. Parce qu'elle aura son mari à aimer, croyez-vous qu'Emérance aura moins de tendresse pour vous ? Je ne le crois pas, moi. J'ai souvent entendu dire que, même pour un mari qu'elle idolâtre, une jeune femme a toujours un petit coin de son cœur qu'elle tient soigneusement fermé ; c'est là qu'elle cache de petits secrets

278 QUARANTE MILLE FRANCS t)E DOT

qu'elle ne confie qu'à sa mère, des trésors d'alléetion qui sont également pour elle. Dans la vie de sa fille, madame Burner, une mère occupe toujours une large place. Ne condamnez donc pas ces pauvres amoureux à un vrai supplice de Tantale.

— Comme vous plaidez bien leur cause ! dit madame Burner en riant.

— Ne faut-il pas, de temps à autre, se souvenir de l'époque où l'on a aimé ?

— Avouez, Franz, que quelqu'un vous a chargé de me parler à ce sujet.

. — Je ne le nie pas, madame Burner.

— C'est M. Mathié, sans doute ?

— C'est lui.

— Eh bien, mon ami, je me rends à vos raisons. J'aurais bien encore quelques oppositions à taire valoir : l'incertitude touchant la position de ma fille, par exemple. Mais ce serait méconnaître le désintéressement de madame Mathié et de son fils et ne pas apprécier les sentiments d*Adrien.

— Voilà qui est bien pensé, madame Burner, dit Franz tout joyeux. Yous n'avez plus qu'à fixer le jour du mariage et à annoncer votre décision, qui sera accueillie avec joie.

— Ne me conseillez-vous pas de consulter d'abord M. Mimard ?

— Ce qu'il a été pour vous, jusqu'à présent, vous en fait un devoir, madame Burner.

— Vous pensez absolument comme moi, Franz. En arrivant à Yimeux, Emérance avait trouvé trois amis, trois protecteurs ; M. Mimard, seul, n'a pas renoncé à ces titres ; il y aurait ingratitude de notre part si nous agissions sanë( le prévenir.

-— Je sais, d'ailleurs, qu'il ne verra point ce mariage avec déplaisir, dit Franz.

L'arrivée d'Emérance fit cesser la conversation. Elle surprit sur les lèvres de Franz un sourire mystérieux, mais elle n'en demanda pas l'explication.

Le reste de la journée s'écoula gaiement chez la veuve Mathié. Adrien avait hâte de se retrouver seul avec Franz, pour le questionner ; comme si son impatience eût été comprise, on songea à aller se reposer plus tôt qu'à l'ordinaire.

Dès qu'ils furent rentrés dans leur chambre, Adrien demanda à Franz s'il avait parlé à madame Burner.

— Oui , répondit Franz. Ne l'avais-je pas promis ?

— Qu'a-t-elle dit?

— Tout ce que vous pouvez désirer pour bien dormir cette nuit, mon jeune ami.

— Elle consent ! s'écria le jeune homme fou de joie.

— Et demain elle fixera le jour du mariage. De mon côté, j'écrirai à Paris pour faire venir les divers papiers qui sont nécessaires à mademoiselle Burner.

Le lendemain, vers midi, madame Burner se rendit chez M. Mimard. Il n'était revenu que depuis la veille, de son voyage. Pour madame Burner, il fit quelques frais d'amabilité ; il laissa même son visage s'épanouir.

— Je viens, d'abord, vous rendre la visite que vous avez bien voulu me faire l'autre jour, lui dit madame Burner, et, ensuite, vous parler de certain projet dont vous avez déjà eu connais- Bance.

•— Je vous écoute, madame.

— Il y a quelque temps, reprit madame Burner, M. Adrien Mathié m'a demandé la main de ma fille ; connaissant les sentiments d'Emérance, qui s'accordent avec le vœu de M. Mathié, j'ai donné mon consentement avec joie. Aujourd'hui, le jeune homme paraît ne plus vouloir attendre; sans en rien laisser voir, ma fille partage probablement son impatience. Seulement, je n'ai pas voulu fixer l'époque du mariage sans vous demander votre avis.

— Mon avis, madame, est qu'on ne doit jamais empêcher d'être heureux deux jeunes gens qui s'aiment, dit le notaire. Je n'ai aucun droit de vous conseiller ; je n'en suis pas moins sensible à votre démarche, madame ; elle me flatte, en ce sens qu'elle me dit l'estime que vous avez pour moi.

— Mon estime, monsieur Mimard, est confondue avec celle de toutes les personnes qui vous connaissent ; nous vous devons de plus, ma fille et moi, de la reconnaissance. Depuis le premier jour, vous n'avez cessé de nous donner des marques de votre bonté, de votre intérêt. N'avezvous pas ainsi acquis le droit que vous voulez vous refuser ?

Maître Mimard parut un instant embarrassé. Nous savons qu'il n'aimait pas à faire des compliments, peut-être était-il aussi peu disposé à en recevoir.

— Mon Dieu, madame, répondit-il, vous exagérez la reconnaissance que vous croyez me devoir, comme le peu que j'ai eu le bonheur de faire pour

. vous et mademoiselle votre fille.

' — On est toujours modeste quand on est vraiment bon, reprit madame Burner. Vous n'aimez pas être remercié, soit ; mais mon cœur se sou-

viendra. Je n'ose pas vous demander de vouloir bien honorer de votre présence le mariage de ma fille, cependant...

-- Je serai heureux si vous me comptez au nombre des invités, madame Burner, interrompit le notaire.

— - Merci, monsieur Mimard, merci.

— Du reste, reprit le notaire en souriant, vous m'oublieriez que je ne vous en ferais pas moins une visite après la cérémonie.

Madame Burner revint chez elle enchantée du notaire et le cœur plein de joie. Elle fit immédiatement partager son contentement à ses amis. Le mariage fut fixé à trois semaines.

Emérance regarda Adrien, lui sourit et embrassa sa mère et la veuve Mathié.

A son tour, Adrien aurait bien voulu embrasser sa fiancée, mais il n'osa. Il crut trouver un dédommagement en se jetant au cou de Franz, ce qui fit rire malicieusement le vieillard.

La nouvelle du prochain mariage de l'organiste avec Adrien Mathié fut bientôt connue de tout le village. Quelques petites indiscrétions ayant déjà été commises à ce sujet, l'étonnement ne frappa que sur une partie de la population. Personne ne songea à faire des remarques malveillantes. Emérance et Adrien s'aimaient, tout était pour le mieux. Le bon docteur Pangloss n'aurait pas autrement parlé.

Pour Joseph Hardi, ce fut un coup terrible, inattendu. Il ne fit entendre aucune plainte, il ne comprit pas le mal que M. Saugerotlui avait fait ; il laissa achever sa maison avec indifférence et tomba dans une mélancolie d'un caractère bizarre.

M. Gousselet, retenu dans son lit, trop mal

encore pour s'intéresser à quelque chose, ne put rugir de colère. Son fils cessa de paraître dans les rues. Quant à madame Gousselet, elte s'absorba complètement dans les soins que réclamaient ses jeunes couvées.

Ce qui occupa les jeunes filles de Vimeux, — exceptons pourtant celles qui avaient espéré qu'Adrien deviendrait leur mari, — ce fut de savoir si telles et telles seraient invitées à la noce. On en nommait trois ou quatre, mais les autres?... Les invitées devaient être bien heureuses, bien privilégiées... Celles qui avaient quelque espoir, — l'illusion en grossissait le nombre, — songèrent immédiatement aux atours qu'elles pourraient étaler ce jour-là.

Le poète villageois qui avait chansonné le maire et le curé, enivré de son premier succès, déclara qu'il composerait s'il était de noce, un épithalame en trente-six couplets, pour le chanter aux jeunes époux le jour du mariage.

Les papiers attendus de Paris ne tardèrent pas à arriver. On songea, dès lors, à faire les déclarations obligées par la loi.

Le maire étant empêché, Franz et Adrien allèrent trouver l'adjoint, qui remplissait provisoirement les fonctions de M. Gousselet.

L'adjoint connaissait peu ce que la loi exigeait en pareil cas ; donc, pour ne point laisser voir son incurie, il renvoya les visiteurs au maître d'école, secrétaire de la mairie. Celui-ci prit les papiers, et après les avoir examinés, répondit : C'est bien.

Il y avait encore le curé à voir pour le prier de faire les publications d'usage, demandées par l'Eglise, avant la célébration du mariage religieux, mais Adrien éprouvait une certaine répugnance à se trouver en face de M. Saugerot.

QUARANTE MILLE FRANCS DE î)Ot 283

— Rien ne nous presse, dit-il à Franz, nous irons chez M. le curé dans quelques jours.

On aurait dit qu'il pressentait la dernière et terrible humiliation que M. Saugerot allait subir.

2M QUARANTE MILLE FRANCS DE DOt

Le mea culpa de M . Saugerot.

Nous avons vu avec quel enthousiasme les Vimeusains applaudirent à l'article du journal. A la ville, le succès ne fut pas moins grand. L'article fut commenté, analysé, loué, admiré dans les cafés, les salons et autres lieux de réunion. La réputation du. polémiste à la mode arriva à son apogée. On l'accabla de félicitations, on le porta aux nues.

— Je n'ai fait que raconter, disait-il étonné et peut-être épouvanté du bruit qui s'élevait autour de son nom; l'histoire est des plus véridiques.

— Oh ! vous l'avez bien embellie un peu. Avouez qu'il y a au moins la moitié d'exagération.

— Non, sur l'honneur, reprenait le journaliste ; loin d'avoir exagéré, j'ai môme atténué certains faits.

— Mais alors, c'est inouï ; on n'a jamais vu rien de pareil.

Et Vimeux, ce pauvre petit village, enfoui dans ses arbres fruitiers, perdu an milieu des côtes qui

rcntourent, prit tout à coup une importance extraordinaire.

Il y eut une grande agitation parmi les ecclésiastiques de tous les âges et de tous les grades. Leurs clameurs franchirent les portes de l'évêché et arrivèrent à Monseigneur.

— Qu'est-ce? demanda-t-il d'un ton de mauvaise humeur à son grand vicaire et à deux chanoines qui faisaient invasion dans son cabinet. .

— Nous dérangeons probablement monseigneur, dit fort humblement le grand vicaire.

— Oui, vous me dérangez beaucoup... Voyez, je suis occupé à écrire une lettre pastorale.

— Croyez, monseigneur, que sans une nécessité absolue...

— Voyons, qu'avez-vous à me dire ?

— Votre Grandeur m'autorise-t-elle à lui lire un article de ce journal ? demanda l'un des chanoines.

— Est-ce qu'il est bien long ?

— Assez, monseigneur.

— Et il est absolument nécessaire que je l'entende ?

— Absolument nécessaire, monseigneur.

— Lisez donc, dit l'évêque avec résignation. La lecture achevée, l'évêque, qui avait écouté

fort patiemment, se leva.

— Tout cela est bien triste, messieurs, dit-iL bien triste.

— Tout le clergé du diocèse est dans la consternation, dit le grand vicaire.

— Cet article a produit une sensation très pénible sur les habitants de la ville, dit le chanoine.

— Je m'afflige avec vous, messieurs, reprit l'évêque. Mais que me conseillez-vous de faire ?

^ M. Saugerot a compromis non seulement son

autorité personnelle, mais celle de l'Eglise, répondit le grand vicaire. Il est impossible qu'il reste à Vimeux maintenant.

L'évêque se tourna du côté des chanoines.

— Nous pensons comme M. le grand vicaire, monseigneur, dirent-ils.

— Et où allons-nous mettre le curé Saugerot, monsieur le grand vicaire ? demanda l'évoque.

— La cure de Provenches est libre en ce moment, et il me semble...

Un éclair brilla des yeux de l'évêque.

— Provenches, reprit-il avec le plus grand calme, est une des meilleures paroisses du diocèse. La manière dont le curé Saugerot s'est conduit à Vimeux vous paraît donc mériter une récompense, monsieur le grand vicaire?

— Je ne dis pas cela, balbutia le grand vicaire, qui se troubla légèrement ; mais il n'y a que cette cure qui soit vacante en ce moment.

— Dites-moi, messieurs, n'avez-vous pas entendu parler d'un jeune abbé qui, dernièrement, au péril de sa vie, s'est précipité dans une maison en feu pour sauver un vieillard paralytique ?

— C'est le jeune vicaire de Deshortes. dirent les trois hommes.

— M. Gaillet, ajouta le grand vicaire.

— C'est cela, dit l'évêque. Eh bien, monsieur le grand vicaire, je donne la cure de Vimeux à M. Caillet, qui sera remplacé à Deshortes par M. Saugerot. Quant à Provenches, il y a dans un hameau un vieux prêtre, un saint, qui a toujours été oublié depuis quarante ans, c'est à lui que je confie cette paroisse. Voulez-vous savoir ce qu'a fait ce digne ecclésiastique ? Quand il est arrivé dans sa petite commune, il n'y avait pas d'instituteur. Désolé d'apprendre que presque tous ses paroissiens nd

savaient ni lire ni écrire, il résolut de remédier au mal. Stimulés par son exemple, les habitants, devenus maçons, bâtirent une maison d'école où, gratuitement, il apprit à lire et à écrire, non seulement aux enfants, mais encore aux pères et mères de famille qu'il décida à recevoir ses leçons. Pendant vingt ans, messieurs, cet honnête homme remplit les fonctions d'instituteur avec un dévouement et une abnégation au-dessus de tout éloge. Il ne les quitta que le jour où l'Académie envoya un maître dans la commune.

Avez-vous encore quelque chose à me dire ?

— Non, monseigneur.

— En ce cas, laissez-moi achever mon travail. Allez, mes frères, et que la paix du Seigneur soit avec vous.

Un matin, M. Saugerot reçut l'ordre de quitter Vimeux. Il fut terrifié. Seulement alors il ouvrit les yeux, mais il était trop tard. Gomme on ne lui accordait que trois jours pour se rendre à sa nouvelle destination, il dut s'occuper immédiatement de son déménagement. C'est Joseph Hardi et sa sœur Félicité qu'il chargea de remplir les paniers et les caisses.

Il alla chez le maire pour se plaindre auprès d'un ami de la rigueur dont il'était l'objet. M. Gousâelet le reçut très froidement.

— J'ai bien assez de mes malheurs, lui dit-il. Ne me cassez pas les oreilles avec vos récriminations.

— Vous êtes un mauvais cœur, Gousselet, répliqua le curé avec amertume.

— Vous quittez Yimeux, reprit M. Gousselet, cela vous contrarie, je le comprends. Mais vous ne savez pas encore ce qui m'arrive, à moi : on a pris le prétexte que je suis malade pour me desti-

tuer. Je ne suis plus le maire de Yimeux, entendez-vous ? Gérard a été nommé à ma place. Oh ! ce misérable journaliste !... exclama M. Gousselet en se soulevant avec effort sur son lit.

— lia raison, murmura le curé, Farticledu journal est cause de tout.

— Eh, l'abbé, nous voilà couverts de honte tous les deux, reprit M. Gousselet ; et cela, vous pouvez le dire, par votre faute, votre très-grande faute.

— C'est la maladie qui vous rend si dur à mon égard, papa Gousselet ; aussi je vous pardonne volontiers. Seulement, vous ne devriez pas oublier que c'est pour vous...

— Que vous avez retiré la clef des orgues à l'organiste, interrompit le malade avec éclat ; c'est ce que vous voulez dire, n'est-ce pas ? Je ne le crois plus, monsieur Saugerot ; on m'a suffisamment éclairé sur ce point. J'ai été un peu votre complice et beaucoup votre dupe, voilà la vérité.

— Les hommes, pour devenir ingrats, savent toujours trouver de mauvaises raisons, dit le curé avec aigreur. Je puis quitter Vimeux sans regret ; je n'y laisse pas un ami.

— C'est votre faute, fit M. Gousselet.

Sa tète retomba sur l'oreiller. Ses yeux se fermèrent.

— Je n'ai plus rien à faire ici, pensa M. Sauge-' rot. Le cœur de ce vieillard est plus sec et plus dur qu'un caillou.

Il se leva, prit son chapeau et sortit.

M. Gousselet n'avait pas rouvert les yeux. Il sommeillait.

Le lendemain soir, deux voitures arrivèrent devant la cure pour recevoir le mobilier de M. Saugerot» Un© demi-doufisain© de pay«».ai viDretîtsct-*

frir pour aider au déménagement, qui, grâce à eux, se fît très promptement.

M. Saugerot les remercia avec chaleur.

— Ça n'en vaut pas la peine, allez, monsieur le curé, dit l'un d'eux.

— Est-ce que vous n'êtes pas un peu peiné de me voir vous quitter, mes amis ?

— Ça nous fait quelque chose tout de même, monsieur le curé.

— J'aimais Vimeux, reprit M. Saugerot d*un ton contrit ; je regretterai les paroissiens que je quitte. Ils ont bien un peu mauvaise tête, mais...

— C'est bien vrai, ça, monsieur le curé, interrompit un paysan; ils n'aiment pas qu'on les mène trop rudement.

M. Saugerot fît une grimace en guise de sourire.

— Et vous, mes amis, reprit-il, ne me regretterez-vous pas ?

— Ça dépend, monsieur le curé.

— : Gomment ! cela dépend ?

— Eh, oui, ça dépend du curé qui va venir, répondit le paysan ; il sera bon ou méchant. S'il est méchant, ajouta-t-il naïvement, on pourra bien se souvenir de vous ; s'il est bon, convenable, s'il ne se mêle pas des choses de la commune, s'il plaît, enfin, on l'aimera et... vous comprenez, monsieur le. curé.

M. Saugerot se sentit rougir jusqu'aux oreilles. Il prit une prise pour dissimuler son mécontentement et se garda bien de pousser plus loin la conversation.

Joseph Hardi venait de compléter le chargement de la seconde voiture. M. Saugerot s'avança vers lui.

— Celui-là, pensa-t-il, m'est entièrement dé-

voué. Comme il a Fâir triste ! Pauvre garçon, c'est mon départ qui 1 ai'ilige.

Il posa familièrement sa main sur l'épaule du Carillonneur.

— Joseph, mon ami^ dit-il, il ne faut pas tant vous chagriner.

Le sacristain regarda M. Saugerot et se mit à sourire, d'un sourire étrange et qui faisait mal à voir tant il semblait douloureux.

Le curé fit un pas en arrière.

— Ma maison est achevée , dit le sacristain d'une voix lente ; mais c'est un autre qui se marie. Est-ce que vous ne le savez pas, monsieur le curé?

M. Saugerot tressaillit. Une sueur fpolde mouilla son front.

— Mon Dieu ! soupira-t-il.

— Ce sera un beau mariage, continua le sacristain ; c'est un autre qui se marie, et c'est moi qui sonnera le joyeux carillon.

M. Saugerot poussa un second soupir et s'éloigna rapidement.

— Le faible esprit de ce malheureux est frappé, ge dit-il ; sa raison ne pourra supporter le choc... Et c'est moi... Oh ! j'ai eu tort, j ai eu tort I

Il entra dans l'église et tomba à genoux au milieu de la nef.

Deux larmes brillantes coulèrent lentement sur ses joues.

— Mon Dieu, pardonnez-moi, dit-il.

Et son front, incliné, toucha la dalle de pierre glacée.

Les Vimeusains le virent partir avec une froide indifférence. En revanche, quand le nouveau curé arriva le lendemain, ils se portèrent en foule à sa il:^ncôotre» Son installation au jpfesbytèrô fut ac-»

compagnée de cris et d'acclamations de joie. Après ses visites aux autorités municipales, où il ne vit que des gens disposés à lui être agréables, le jeune curé alla voir les dames Burner. Dans cette entrevue, on ne parla point de M. Saugerot. Le curé eut l'adresse de ne faire aucune allusion à la manière dont son prédécesseur s'était conduit envers l'organiste. Seulement, en se levant pour prendre congé, il se tourna gracieusement du côté d'Emérance :

— Mademoiselle, lui dit-il, on m'a beaucoup parlé de votre remarquable talent d'organiste ; dimanche prochain, après vous avoir entendue, je serai heureux de me compter au nombre de vos admirateurs.

Il est inutile de dire avec quelle joie Emérance annonça à ses amis qu'elle allait reprendre son emploi.

Ce fut pour Franz l'occasion de s'attendrir.

La veuve Mathié, presque toujours silencieuse, se borna à serrer affectueusement la main de madame Burner.

— Tous les bonheurs à la foisl s'écria Adrien, c'est trop...

Et il courut chez Antoine, chez tous ses amis^ pour leur apprendre la bonne nouvelle.

Une nose au village.

C'est aujourd'hui.

En s'éveillant le matin, Adrien dit sans doute ces deux mots. Mais nous pouvons affirmer que ce fut un cri joyeux poussé par toutes les jeunes coquettes du village invitées à la noce. Pour elles, « c'est aujourd'hui » se traduisait ainsi : Plaisir, danser avec de jolis garçons, être belle avec une robe neuve et de frais rubans.

En faisant ses invitations, Adrien n'avait oublié aucun de ses camarades, et comme ils étaient nombreux, on s'était vu obligé d'inviter un nombre égal de jeunes filles. Aussi disait-on dans le village que la noce d'Adrien et d'Emérance serait la plus belle qui eût été vue jamais.

Dès huit heures du matin, Joseph Hardi commença à carillonner.

— Oh I oh ! disaient les Vimeusains en écoutant la sonnerie des trois cloches, Joseph Hardi fait

bien du tapage là-haut ; frappe-t-il fort!... lia peut-être peur qu'on ne Fentende pas.

— Il a bon cœur tout de même, reprit une commère ; après avoir été dédaigné par la mariée, il en est plus d'un qui aurait refusé de carillonner.

— Ce diable de Joseph n'aura jamais de rancune, fit un paysan. C'est vraiment une bonne pâte d'homme.

— Depuis quelque temps, ne lui trouvez-vous pas un air tout drôle ? demanda un autre.

— Mais oui ; il ne parle plus à personne.

— Pauvre garçon ! Il est malheureux.

— Il avait rêvé que l'organiste serait sa femme, et elle va devenir celle d'un autre, il y a de quoi...

— Ecoutez donc ; il tape sur ses cloches comme un sourd.

— On pourrait bien croire qu'il l'est, en effet, car il ne s'aperçoit pas qu'elles ont aujourd'hui la voix affreusement fausse.

— C'est vrai, quel singulier carillon !

— Ça ne ressemble à rien ; il fait du bruit, beaucoup de bruit, voilà tout.

En ce moment, deux violoneux sortirent de la maison de la veuve Mathié.

— Attention, dirent les curieux, voici la noce. Les musiciens commencèrent à racler de leur

instrument. Leurs chapeaux, comme les violons, étaient ornés de magnifiques rubans. Chacun portait à la boutonnière de sa veste un énorme bouquet de fleurs artificielles auquel étaient attachés une douzaine de rubans de toutes les couleurs qui tombaient sur ses genoux.

A un signal qui leur fut donné de l'intérieur de la maison, les violoneux se mirent en marche.

Alors on vit sortir Emérance donnant le bras à Antoine, garçon d'honneur, puis une jeune fille,

amie de l'organiste, ayant Adrien pour cavalier.

L apparition des mariés fut saluée par une cinquantaine de coups de lusil qui se firent entendre de plusieurs endroits sans qu'on pût voir les tireurs, cachés dans les jardins, les arbres ou derrière des murs.

D'un autre côté, les curieux poussaient des cris d'admiration.

— Qu'elle est belle dans sa toilette de mariée I disaient-ils. Gomme la couronne de fleurs d'oranger lui va bien !...

A la suite des mariés venait, par couple, la jeunesse villageoise. Les personnes d'un âge mûr marchaient derrière. Enfln, la marche était fermée par le parrain d'Adrien, conduisant madame Burner, et Franz ayant à son bras la veuve Mathié.

C'est dans cet ordre que la noce se rendit à la maison commune. C'est encore dans le même ordre qu'elle entra dans l'église, à l'exception des musiciens, qui restèrent à la porte, attendant la fm de la cérémonie religieuse pour ramener les mariés à la maison.

Dans tous les pays, un mariage fournit l'occasion de rappeler certaines coutumes curieuses et souvent fort bizarres. Beaucoup de ces vieux usages, qui varient quelquefois d'une localité à une autre, ont déjà disparu. En devenant plus éclairé, le paysan a compris ce qu'ils avaient de ridicule, souvent même d'immoral, et en a fait justice.

A Yimeux, par exemple, cette coutume qui consiste à enlever la mariée pour la faire chercher par l'époux une partie de la nuit, a été proscrite. On a fait subir le même sort à cette autre qui amenait, à la pointe du jour, dans la chambre nuptiale, la noce tout entière, violons en tête.

pour offrir aux nouveaux mariés, dans leur lit, une rôtie trempée dans un bol de vin chaud fortement épicé.

En voici une qui subsiste toujours : quand l'aîné d'une famille, encore garçon, voit marier son frère ou sa sœur, on lui présente au dîner, avec accompagnement de cris et d'éclats de rire, une jeune chèvre parée de rubans. Nous croyons devoir nous dispenser d'établir des commentaires sur cette coutume, que nous avons trouvée plus burlesque que gaie.

Quand la noce sortit de l'église, Joseph Hardi se remit à carillonner. Au bruit des cloches se mêla celui de la poudre. Les cordes des violons grincèrent sous l'archet.

Sur la petite place de Vimeux, la noce fut arrêtée par une marchande de rubans. Les jeunes garçons ouvrirent leur porte-monnaie pendant que les jeunes filles se chamarraient de couleurs. La marchande payée, on se remit en marche,

La foule des curieux, grossie, attendait, devant la maison de la veuve, le retour des mariés.

Suivant l'usage, la porte se trouva fermée quand la noce arriva. Adrien s'avança et frappa trois coups.

— Qui est là ? demanda-t-on de l'intérieur.

— Je suis le marié, ouvrez-moi, répondit le jeune homme.

Alors la porte s'entr'ouvrit légèrement et une femme présenta au marié un œuf dans un bassin de cuivre.

Adrien prit l'œuf et, sans s'éloigner de la porte, le lança en l'air. Devant les yeux de tous les spectateurs attentifs, l'œuf décrivit une ligne courbe allongée ot alla.se briser sur le toit de la maison.

Des bravos répétés se firent entendre.

Les hommes sérieux n'avaient vu, dans cette épreuve de l'œuf, qu'un jeu de force et d'adresse ; mais les femmes, les vieiHes surtout, disaient : L'œuf est tombé sur le toit, Adrien sera heureux en ménage et le maître dans sa maison.

Cependant, la porte s'étant ouverte entièrement, Adrien prit la main de sa jeune femme et ils entrèrent précédant les parents et les invités. Alors ils furent entourés, pressés, et chacun leur donnait l'accolade.

Au village, les repas de noces n'offrent aucune particularité remarquable. Ils se font presque toujours chez les parents de la mariée, dans la plus grande pièce de la maison, où deux tables sont dressées : celle des jeunes et celle des vieux. Les places ne sont pas désignées à l'avance, les invités peuvent s'asseoir où ils veulent et, par conséquent, choisir leurs voisins. Les tables sont toujours abondamment servies ; mais, hélas ! les mets, préparés pour des convives habitués à une nourriture grossière, feraient reculer d'effroi le moins difficile de nos gastronomes parisiens. Dans ces festins rustiques, le riz joue un rôle très important : on le prodigue d'une façon désolante. Après le potage au riz et le bouilli également au riz, on pourrait s'attendre à ne plus en voir paraître. Erreur : les ragoûts, les viandes et poulets rôtis sont au riz ; il vous poursuit jusqu'au dessert, car vous mangez du gâteau au riz.

Dans raprès-midi, Adrien et Emérance quittèrent la salle du bal pour aller faire quelques visites dans le village et inviter différentes personnes au repas du soir.

Madame Burner, Franz et Antoine les accompagnèrent.

En passant devant la maison de Joseph Hardi,

Eiiicraiice se souvint tout à coup qu'elle lui avait promis de la visiter.

Le sacristain, assis près de sa porte, sur une pierre, les, coudes appuyés sur ses genoux et la tête dans ses mains, semblait absorbé dans une rêverie profonde. Sa coiffure était tombée à terre ; le vent soulevait les mèches de ses longs cheveux que les rayons du couchant rougissaient. Il n'entendit point que plusieurs personnes s'approchaient de lui.

— Est-ce qu'il dort ? dit Antoine en le touchant légèrement.

Joseph Hardi fît un mouvement, releva lentement la tête et regarda curieusement ceux qui étaient devant lui.

— Je n'ai pas oublié la promesse que je vous ai faite, monsieur Hardi, dit Emérance; je viens voir votre belle maison.

— « Ma maison? répéta le sacristain.

— Oui, mon vieux, nous venons la visiter, reprit Antoine. Voyons, sois galant pour ces dames, et montre-nous les magnificences de ta demeure.

Joseph Hardi resta immobile. Ses yeux s'étaient arrêtés sur Emérance et ne la quittaient plus.

— C'est joli, une robe blanche, une belle couronne de mariée ; j'ai de l'argent, j'en achèterai une à ma fiancée, dit-il.

— Tu as donc une fiancée, Joseph? demanda Antoine en souriant.

— Oui. Chère mignonne, je l'attends, elle viendra bientôt, en hiver, quand il fera froid.

— Que dit-il ? s'écria Antoine.

Et, très ému, il se tourna vers Emérance et Adrien. Il les vit attristés et comprit qu'ils avaient la même pensée que lui.

— La voilà, la voilà, fit tout à coup Joseph Hardi.

— - Qui donc ? demanda Antoine en s' approchant.

— Chut, parlez plus bas; c'est ma fiancée,

— Ta fiancée ! Où donc ?

Le sacristain étendit la main devant lui.

— Là, dit-il. Ah ! reprit-il aussitôt, la voilà qui s'envole.

Son regard suivit pendant un instant le vol capricieux d'un papillon blanc.

— Je l'attendrai, elle reviendra, dit-il. Il se leva en disant :

— Le soleil va se coucher, la nuit va venir, je dois dire bonsoir à mes cloches.

Les spectateurs de cette scène douloureuse se regardèrent.

— Pauvre garçon ! murmura Emérance.

— Plaignons-le. dit Adrien.

— C'est triste, bien triste, dit Franz.

— Il est au-dessus de toutes nos misères, ajouta philosophiquement Antoine.

Joseph Hardi n'avait jamais possédé une raison bien solide ; pendant plusieurs années, il avait été une marionnette dont M. Saugerot tenait les fils. Le curé parti, Joseph Hardi, ainsi qu'une machine livrée par son inventeur à des mains qui ne savent pas s'en servir, avait vu la pensée lui échapper ; sa raison s'en était allée. Les fils de la marionnette étaient rompus.

hb dernier mot de maître Mimard.

La fin d'un repas de noce est toujours égayée par des romances et des chansonnettes. Au village, on chante beaucoup et fort mal, il faut l'avouer. N'importe ! les bravos sont prodigués unanimement. Avant tout, c'est l'intention qu'on applaudit. Les vieilles chansons de la fin du siècle dernier et du temps du premier Empire, si gaies, si finement spirituelles, ont encore, parmi les paysans, l'attrait de la nouveauté ; ils en comprennent très bien les allusions et les traits piquants ; ils retrouvent là les naïvetés et les refrains grivois chantés par les anciens qui les ont précédés ; c'est un ressouvenir de leur jeunesse qu'ils sont tout fiers d'évoquer. Chez eux, les beaux jours des Parny, des Marot, des Collé, des Désaugiers durent encore. La muse de ces poëtes, qui ont chanté tant de fois la beauté et ses appas, les bergers et les bergères, ainsi que les bons vins de France^ un peu trop dédaignée aujourd'hui, semble s'être retirée au village, où se

*iOÙ QUARANTE MILLE FRANCS DE DOf

conserve intact le culte de ceux qui l'ont aimée et dont elle a fait ses favoris. Seulement, devenue vieille, elle a perdu le don d'inspirer ; mais, souveraine déchue et reine encore, elle se console de sa disgrâce en écoutant les oeuvres de ses chers poètes, que la mémoire des vieillards garde fidèlement.

Je ne vous dirai pas le nombre de chansons, vieilles et nouvelles, qui furent chantées le soir chez la veuve Mathié. Ce fut Emérance qui chanta la première, l'usage le veut ainsi. Elle choisit la romance qui nous a fourni le sujet d'un chapitre de cette histoire et qui devait rappeler à Adrien une des heures les plus charmantes de sa vie.

En chantant, Emérance souriait en regardant malicieusement son mari, qui, — nous n'affirmons rien,— subissait peut-être encore le charme étrange de la première audition.

Le poète du village chanta, quand vint son tour, le fameux épithalame en trente-six couplets. Le succès fut médiocre ; on l'écouta avec des oreilles ennuyées ; cependant on lui sut gré de sa bonne intention et, satisfaite de ne plus avoir à entendre ses vers, l'assemblée lui accorda quelques applaudissements. Mais, au village comme partout, les poètes sont des êtres pleins de vanité et d'orgueil et extrêmement susceptibles, un rien les choque, les irrite.

Le nôtre trouva que son œuvre avait été accueillie froidement. Il laissa voir sa mauvaise humeur en disant :

— Puisque c'est ainsi, j'abandonne la poésie; dés ce soir, je brise ma plume.

Antoine, son voisin, lui dit à l'oreille, d'un ton railleur :

— Entre nous, mon cher, tu prends un parti très

sage. Quand chacun fait son métier, les vaches sont bien gardées.

L'épithalame avait singulièrement refroidi l'enthousiasme des convives ; la gaieté avait disparu subitement, comme si une fâcheuse nouvelle eût été annoncée. On causait à peine, on ne riait plus. On eut l'heureuse idée d'apporter à Franz le violon de Stéphen Burner.

Le vieillard exécuta, en artiste consommé qu'il était, un solo splendide d'harmonie. Ce morceau avait dû être composé sous l'influence d'une grande joie, car il exprimait l'allégresse sous toutes les formes. C'était le cœur ravi, portant à Dieu sa reconnaissance dans un hymne inspiré; c'était l'âme réiouie, s'ouvrant à tous les espoirs ; c'était le bonheur rendu avec ses accents les plus enthousiastes, les plus émus.

Les invités, émerveillés, applaudirent des deux mains.

Maître Mimard prit la parole et adressa à Franz des félicitations au nom de tous.

Franz rougit comme une jeune fille et, toujours modeste, se réfugia près de madame Burner, pour ne pas laisser trop remarquer son embarras.

-— Cher Franz, lui dit-elle avec un sourire et des la-rmes de bonheur, comme vous connaissez bien ce qui peut me charmer ! On dirait que vous lisez dans ma pensée et que rien de ce qui se passe dans mon cœur ne vous est inconnu...

Le vieillard, qui croyait avoir échappé aux compliments, se troubla tout à fait. Il balbutia quelques mots inintelligibles.

— Allons, Franz, reprit madame Burner, ne vous défendez pas, laissez-moi vous remercier. Quand vous avez pris le violon de Stéphen, je me disais : Si Franz connaissait mon désir, il jouerait

le beau morceau que mon mari a composé le jour de la naissance d'Emérance, et c'est précisément ce morceau que vous avez exécuté, mon ami ! Savezvous ce que cela prouve, Franz? C'est que nos coeurs s'entendent et que, au milieu de la joie du moment, l'ami et la veuve de Stéphen Burner n'oublient point celui qu'ils ont aimé. N'en doutons pas, Franz, en ce moment, l'àme de Stéphen est au milieu de nous. Ombre chérie, elle doit être satisfaite, heureuse et nous sourire.

— Je le crois, madame Burner, dit Franz, mais nous ne sommes pas seuls à nous souvenir : regardez Emérance, ses yeux sont fixés sur nous, elle a deviné que nous parlions de lui. Des pleurs ont coulé sur ses joues, elle les essuie. Oh I oui I l'àme de Stéphen doit être heureuse.

Cependant, le solo de violon avait ramené la gaieté parmi les convives ; on ne songea plus qu'à passer joyeusement la soirée. Le vin de Bourgogne continua à chauffer les têtes. Toutes les langues étaient déliées.

— Une chanson, une chanson ! criait-on. A qui le tour ?

Une jeune fille chanta une romance de Panseron. Vinrent ensuite des chansons bachiques, des couplets égrillards de toutes les nuances. Enfin un invité chanta Ma Grand'Mère, de Béranger. Alors l'enthousiasme ne connut plus de.bornes, on trépignait, on riait, on criait ; avec des couteaux, des fourchettes, on frappait sur les verres, les bouteilles et les assiettes ; c'était un charivari à réveiller une momie égyptienne.

Emérance, un peu effrayée, regardait avec sur* prise autour d'elle.

— Ne vous inquiétez pas, lui dit Antoine, ce tapage infernal ne durera pas longtemps. Nofs

paysans ne connaissent que cette façon de marquer leur grand contentement.

Presque aussitôt, on cessa de tambouriner sur les verres et les assiettes, et peu à peu le bruit s'apaisa.

— Allons, monsieur Mimard, dit une voix à la table des vieux, c'est à vous, il faut nous chanter quelque chose.

— Oui, oui, écoutons la chanson de M. Mimard, cria-t-on de tous côtés.

Et en signe de respect pour la position et le caractère du notaire, il se fit un profond silence.

Maître Mimard se leva et promena en souriant son regard sur les convives.

— Mes amis, dit-il, vous me mettez dans un grand embarras : je n'ai jamais su chanter, et j'avoue humblement que je n'ai pas dans ma mémoire le moindre petit refrain, mais vous avez assez d'agréables chanteurs qui vous dédommageront amplement. Si je ne puis placer ma chanson à côté de celles que nous avons entendues déjà, je veux, néanmoins, fêter avec vous nos jeunes époux et payer d'une autre manière mon tribut à la gaieté générale.

Il s'approcha d'Emérance.

— Madame, reprit-il d'une voix émue et assez forte pour être entendue de tout le monde, peu de temps avant votre arrivée à Vimeux, la commune perdait un homme de bien et moi un ami très cher, j'ai nommé Ducray. Tous ceux qui sont ici l'ont connu, ils savent combien il était bon et généreux.

Fortement impressionnée par ce début, Emérance s'était levée, prête à répondre à M. Mimard. Gelui*-ci continua : - . , > .

--* Non eontent deia bienfaits (tU'il avait i:'êl)att*

dus autour de lui pendant sa vie, il voulut encore faire du bien après sa mort. C'est dans cette pensée qu'il légua à la paroisse et à la commune la somme d'argent qui permit d'acheter la pompe à incendie et les orgues, en même temps qu'il constituait une rente de huit cents francs affectée au traitement de l'organiste. La même pensée de bienfaisance lui suggéra l'idée d'assurer, autant que possible, et contre toutes les éventualités, le bonheur et l'avenir de la première organiste de Vimeux, le vôtre, madame, ajouta le notaire en s'adressant directement à Emérance.

Tous les invités regardaient M. Mimard et l'écoutaient avec la plus grande attention.

— Un article du testament de Ducray, reprit-il, n'acceptait pour la première organiste qu'une jeune fille âgée de moins de vingt ans. L'article suivant, prévoyant son mariage, dit : « Si l'orga- « niste prend pour mari un jeune homme né à Vi- « meux, je lui lègue une dot de quarante mille « francs, qui lui sera remise le jour même de son « mariage. »

Un cri de surprise générale se fit entendre. Tous les invités se levèrent en même temps.

— Quarante mille francs ! disaient quelquesuns, c'est joli, on ne peut pas dire le contraire.

— C'est comme un conte de fées, reprenaient d'autres avec envie.

— Yoilà un soufflet qu'Adrien Mathié ne s'attendait guère à recevoir.

— Cette fois, au moins, dit un vieillard, la fortune ne s'est pas trompée de route, elle tombe en bonnes mains. Je propose de vider un verre plein au souvenir de ce pauvre Ducray.

Les verres furent remplis et les paysans les choquèrent en disant :

— A la santé de Ducray.

Derrière eux, Glaviot faisait entendre un rire sardonique.

— Ma parole d'honneur, ils sont superbes, ditil à Antoine : les voilà qui boivent à la santé d'un mort.

Pendant ce temps, le notaire avait ouvert un portefeuille et remettait divers papiers ^à Emérance.

— Ce sont, dit-il, les titres représentant le capital que vous a légué Ducray...

— Notre bienfaiteur , interrompit la jeune femme, qui avait de la peine à ne pas croire qu'elle fût le jouet d'un rêve étrange.

— Il y a six mois^ continua le notaire, que je Tai converti en valeurs faciles à réaliser. Dès demain vous pourrez toucher le premier semestre de la rente.

Emérance tendit les papiers à son mari.

— Mon cher Adrien, lui dit-elle, ceci vous regarde- Un instant après, Antoine disait au notaire :

— Je m'explique maintenant la conduite de M. Gousselet et de M. Saugerot. Ils connaissaient certainement la donation des quarante mille francs.

— Parbleu ! fit le notaire en souriant.

— Savez-vous, monsieur Mimard, reprit An^ toine, que le testament de votre ami Ducray mt fait supposer...

— Quoi donc ? demanda le notaire en regardant fixement le sous-ofïïcier.

— Oh ! je m'empresse de reconnaître la pensée généreuse qui l'a dicté.

— Et vous avez raison, dit le notaire.

— Mais, reprit Antoine, n'y pourrait-on pas

trouver aussi Tidée d'une petite vengeance ?

— Ah 1 vous voyez cela, vous ?

— Je puis me tromper. Il me semble pourtant... Maître Mimard laissa passer sur ses lèvres un

sourire étrange. Antoine le surprit.

— Vous ne dites pas tout ce que vous savez, monsieur Mimard, reprit-il, mais c'est votre secret et je veux le respecter.

— Mon cher Antoine, dit le notaire, je n'ai vraiment rien à cacher, à vous surtout, car vous n'êtes pas homme à aller étourdiment répéter mes paroles partout. En deux mots, voici ce que je sais : Ducray a eu à se plaindre plus d'une fois de ses bons amis le maire et le curé, et comme il connaissait leurs qualités et leurs défauts mieux qu'ils ne les connaissent eux-mêmes...

— Oui, oui, dit Antoine, c'est cela. Ce qu'il avait prévu est fatalement arrivé.

Un an après le mariage d'Emérance et d'Adrien, ^ les Vimeusains parlaient encore, le soir, à la veillée, des principaux événements qui sont entrés dans notre Comédie au village.

Emérance avait exigé que Franz se fixât pour toujours à Vimeux. Après avoir essayé de résister, il avait fini par comprendre qu'il n'avait rien de mieux à faire.

— Vous le voulez, avait-il dit, c'est bien. Je verrai de près votre bonheur et je mourrai en vous souriant.

M. Gousselet était parfaitement rétabli, il suivait à la lettre les prescriptions de son médecin et faisait de grands efforts pour perdre son embonpoint, mais sans y réussir. Cependant il espérait qu'il pourrait éviter une seconde attaque. Il n'avait pas renouvelé son abonnement au journal du département. D'ailleurs, il lui suffisait de voir seulement un journal pour qu'il frissonnât.

M. Léon Gousselet se consolait de la perte d'Emérance en contant, je ne sais quoi, à une grosse jeune fille assez jolie, mais fort niaise, qui gardait les vaches de son père. Encouragé par l'exemple de sa mère, il s'était adonné à la multiplication des lapins.

Joseph Hardi attendait toujours sa fiancée. On le voyait souvent dans la prairie, faisant la chasse aux papillons. Quand il avait réussi à en attrapper un, il le lâchait aussitôt en (?\sant : — « Ce n'est pas elle. » Il aimait toujours les trois cloches de Vimeux, il ne se couchait jamais sans avoir été leur dire bonsoir. Il avait été remplacé par un autre sacristain, mais, sous les ordres de son successeur, il sonnait encore les angélus et carillonnait aux jours de fête. Il n'avait pas à s'inquiéter de sa nourriture : tantôt dans une maison, tantôt dans une autre, il trouvait un morceau de pain, du lard et un verre de vin. D'ailleurs, sachant qu'il ferait plaisir à Emérance, Adrien veillait à ce que Joseph Hardi ne manquât de rien.

On venait d'apprendre à Vimeux que M. Saugerot, placé dans une commune à quelques lieues de distance, se faisait aimer de ses nouveaux paroissiens.

Un jeune homme, ami de l'aubergiste Glouse, avait commis une grande indiscrétion en disant à plusieurs personnes que maître Paul Niquet ayant

revu et complètement corrigé sa fameuse Bible, allait enfin la porter à un éditeur de Paris. Trois fois déjà, Antoine avait dit à Adrien : — Je vous vois si heureux, toi et ta chère Emérance, que votre bonheur me fait envie. Je veux me marier aussi. Les femmes sont rares, mais, en cherchant bien, il est impossible que je n'en trouve pas une.

PaB!

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