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CHAPITRE PREMIER

AIMER la terre est un péché. C'est le cie) qu'il faut aimer. Mais moi je ne peux pas. Plus que tout au monde j'aime « les Merisiers ». Aussi longtemps que j'y ai vécu, je ne savais pas que je les aimais tant. Mais après les avoir quittés, je me suis mise à les aimer et je me suis mortellement ennuyée.

— Votre terre, vous l'aimez comme si elle était vivante. Maria Pavlovna?

— ]Mais, bien sûr, elle est vivante ! Il m'est arrivé de courir au bois où les jeunes bouleaux sont minces connue de petits cierges en cire, avec une écorce si tendre, tiède, chauffée par le soleil, vraiment vivante. Je les embrassais, je pressais ma joue contre eux, je les caressais, je les baisais : mon doux, mon cher, mon petit trère I

Dans la lumière bleuâtre du crépuscule (1 hiver qui perçait ù peine à travers la petite ienètre du coche couvert de glace, le prince

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Valerian Mikhaïlovitch Galitzine, examinant la figure charmante de la jeune fille, pensait : « Tu es telle, toi-même, que ces bouleaux printaniers. »

L'extérieur de Maria Pavlovna Tolytcheva est celui qu'ont ordinairement les jeunes filles de province, celles dont on dit :

Elle partage ses loisirs

Entre le piano et la tapisserie.

Elle est habillée selon les gravures de mode du « Télégraphe » : une palatine de fourrure en solide gros-de- Tours vert foncé venant de sa grand'mère, une capeline écossaise avec des rubans roses. Sa grosse natte noire est tordue en couronne avec des boucles tombant^x en grappes légères le long des joues. Elle porte d'antiques boucles d'oreilles en grenat, — qui sans doute sont aussi un cadeau de sa grand'mère. — Elle est bien élevée et parle français. Mais son visage est celui d'une jeune campagnarde qui, la tête couverte d'un mouchoir jaune à petits pois rouges, reste assise sur le talus, près de sa maison, riant avec les garçons et croquant des grains de tournesol.

Il se peut qu'elle n'aime encore personne, mais elle est tout entourée d'un parfum d'amour comme les lilas en fleur de la fraîcheur de la rosée. Et tout le monde le sent. Les préposés au relais^ les invalides qui veillent aux barrières, les marchands ventripotents, amollis par le thé, les voituriers à face rubiconde, tous, en regardant Maria Pavlovna, pensent : « Ah ! la jolie fille 1 »

En allant de Vasilkovo à Pétersbourg, Galitzine s'était arrêté à Moscou pour voir un membre de la Société Secrète : Ivan Ivanovitch Pouchtchine. Pouchtchine, employé au département criminel du Tribunal de Moscou, vivait chez sa tante, une dame à l'ancienne mode.

dans une maison isolée de la paroisse du Vendredi Saint.

Là s'étaient également arrêtées, faisant route vers Pétersbourg, une propriétaire de Serpoukhovo, parente éloignée de Pouchtchine, Nina Lvovna Tolytcheva et sa fille de dix-neuf ans, Maria Pavlovna. Galitzine, à la demande de Pouchtchine, consentit à les accompagner.

Précisément à cette époque une diligence avait commencé à faire le voyage de Moscou à Pétersbourg. C'était un carrosse sur patins, long, bas, couvert en cuir, avec deux petites fenêtres, l'une à l'arrière, l'autre à l'avant. 11 était impossible de s'y coucher ; cjuatre personnes séparées par une cloison y étaient assises dos à dos et regardaient, deux en avant, deux en arrière, dans le sens de la route. Comme l'ancien coche d'hiver s'appelait « Lejantzy », ce qui signifiait : « voiture à coucher », les postillons avaient surnommé la nouvelle invention « Nclejantzy ». C'est dans un semblable équipage que GaUtzirie, les deux dames et leur femme de chambre, Palachka, s'étaient mis en route.

Madame Tolytcheva, d'une famille aisée, n'avait pas accoutumé de voyager autrement qu'à la manière des gens de la noblesse, avec ses propres chevaux, son cocher, sa chapelle, sa cuisine, un convoi d'ustensiles de ménage et ses gens de maison. Elle redoutait les voitures de poste comme une innovation inconnue et se réjouissait d'avoir un compagnon de voyage sûr.

Elle lui raconta immédiatement toute son histoire. Elle avait été élevée à Smolny. Elle s'était mariée presque au sortir de l'Institut et, pendant vingt-cinq années, avait vécu près de son mari comme si elle se fût chauffée devant le poêle. Paul Pavlovitch Tolytchew avait sers'i dans l'armée. Promu sous-lieutenant

par Souvarof, lors de la campagne d'Italie, blessé en 1812, il avait pris sa retraite comme lieutenant-colonel. C'était un homme de grand esprit et même un écrivain : un article de lui avait été publié dans le Bulletin de Sion. Il était lié d'amitié avec M. Labzine et, quand ce dernier fut exilé en raison de ses opinions libérales, il s'en fallut de peu que Paul Pavlovitch ne fût poursuivi aussi. Il fut persécuté parce qu'il aimait la vérité, démasquant les méchants, les fonctionnaires prévaricateurs et les propriétaires tyranniques. Il démontrait à l'évêque lui-même que le servage ne devait pas exister : il ne fallait ni maîtres, ni esclaves. Il voulut libérer ses paysans, mais les autorités s'y opposèrent. On le proclama franc-maçon, impie, séditieux. Le gouverneur voulut le faire mettre en prison. A la suite de tant de tourments, Paul Pavlovitch tomba malade et mourut promptement. Nina Lvovna resta tout à fait seule avec sa fille mineure. Du vivant de son mari elle avait enterré trois enfants : Marinka était la dernière. Les affaires de la propriété périclitaient. En voyant la bonté du maître défunt et ne comprenant point la noblesse de ses sentiments, les moujiks — engeance servile — tombèrent dans de tels désordres qu'il n'y eut plus moyen d'en venir à bout : les uns s'enfuyaient, les autres buvaient. Ils ne payaient ni redevances, ni capitation. Elle-même n'entendait rien à la gestion de ses biens. Les dames de sa connaissance l'avaient surnommée : « Blanche main », parce qu'elle ne souffletait point ses gens ; « elle a peur, disaient-elles, de se salir les mains contre les joues des moujiks ». Quant à l'intendant, c'était un filou. Le bien avait été hypothéqué. La dette était de 25.000 roubles, mais on n'avait pas de quoi payer les intérêts. On vendrait la propriété aux enchères ; et il n'y aurait plus qu'à aller mendier.

IMais Dieu lui-même avait pris pitié des pauvres abandonnées et leur avait envoyé un homme de cœur. Porphyre Nicodimitch Akvilonof, Conseiller d'État, était venu de Pétersbourg voir ses parents à Serpoukhovo. Il était employé au département du Commerce extérieur. Il avait rencontré Marinka à un bal, au club du district, et avait été à tel point charmé que, quelques jours après, il l'avait demandée en mariage. Ce n'était pas un jeune homme ; il avait passé la cinquantaine, mais c'était un homme respectable, bien pensant, estimé de ses supérieurs et l'on disait qu'il avait une belle fortune. Il était éperdument épris de Marinka.

— Si, avait-il dit, vous me faites le bonheur de donner votre consentement, je n'épargnerai rien pour rendre votre fille heureuse. Je prendrai ma retraite, je m'occuperai de la gestion des « Merisiers » et je rétablirai vos affaires.

Marinka n'avait pas refusé, mais elle avait demandé la permission de réfléchir. Nina Lvovna ne voulait pas contraindre sa fille : elle comprenait elle-même que la jeunesse a ses droits. On veut l'amour, l'union des cœurs. Porphyre Nicodimitch n'allait point de pair avec Marinka : il aurait pu être son père. Une année s'était écoulée de la sorte : Marinka réfléchissait toujours. Enfin, on avait reçu une lettre de M. Akvilonov. Il demandait respectueusement que l'on décidât de son sort et, s'il y avait le moindre espoir, que l'on vînt à Pétersbourg pour une entrevue personnelle. Au surplus, Nina Lvovna elle-même devait s'y rendre sans délai pour ses affaires : l'échéance des intérêts était passée : on pouvait saisir le domaine et en annoncer la mise aux enchères.

Elles avaient encore une ressource : une arrière-grand'tante, Nathalia Kirillovna Rjevskaïa. La vieille dame était riche, mais avare

et capricieuse. Elle s'était mis dans la tête qu'on vendît la propriété et qu'on vînt chez elle à Pétersbourg et elle tenait bon sur ce point. « Autrement, disait-elle, vous n'aurez pas de moi un traître sou. » Mais Marinka ne voulait même pas entendre parler de cela. « Je me marierai plutôt avec Akvilonov, — disait-elle, — mais je ne quitterai pas les « Merisiers ». C'est ici que je suis née, c'est ici que je mourrai. «

En terminant son récit, Nina Lvovna se mit à pleurer. Si favorable qu'elle fût au fiancé, elle plaignait cependant sa fille.

La nuit, Galitzine restait dans son compartiment avec Polachka et dans la journée avec Nina Lvovna. Mais, dès le second jour^ cette dernière commença à avoir mal à la tète. Pour lui permettre de se reposer à demi étendue, on plaça Polachka auprès du postillon et I\Iaria Pavlovna s'assit à côté de Galitzine.

La diligence avançait à pas de tortue. Les voies de traîneaux n'étaient pas encore tracées. Il y avait peu de neige ; les patins grinçaient sur les pierres nues ; le coche était continuellement secoué. Derrière la cloison on entendait la respiration assoupie de Nina Lvovna. La clochette avait un tintement endormant. Derrière la petite fenêtre couverte de gel la lumière bleuâtre du crépuscule, pareille à la lumière qu'on voit dans les rêves, s'épaississait. Et il leur semblait à tous deux qu'ils voyaient un songe très lointain, immémorial, vu plusieurs fois déjà.

— Il me semble, ]\Iaria Pavlovna, que nous nous sommes déjà rencontrés autrefois, mais je ne puis me rappeler quand, dit Galitzine, en continuant d'examiner le charmant visage de la jeune fille.

— Et moi aussi... — commença- t-elle, mais elle n'acheva pas.

— Eh bien?

— Non, rien, ce sont des bêtises. — Elle se détourna et rougit. En général, elle rougissait facilement, subitement, sur toute la joue, comme une petite fille, ce qui la rendait encore plus charmante. Se baissant vers la fenêtre, elle gratta de son petit doigt rose et mince les dessins de la glace.

Elle examinait Gahtzine furtivement, attentivement et, à ses yeux, le visage de celui-ci se transformait étrangement comme s'il se dédoublait. Tantôt, il apparaissait sec, dur, bilieux, avec, au coin des lèvres, un petit pli méchant et constamment railleur. Le regard intelligent, perçant et lourd sortait de dessous les verres des lunettes qui scintillaient. En général Marinka n'aimait pas les lunettes : seuls les vieillards et les savants allemands pouvaient, lui semblait-il, en porter. Ce visage était alors étranger, presque effrayant. Tantôt — et tout d'un^coup — • il était simple, enfantin, charmant et si mélancclique que le cœur de Marinl^a se serrait comme s'il pressentait que cet homme était menacé d'un grand malheur, d'un mortel danger. Mais tout cela était obscur, confus, comme à travers un songe prophétique.

— Vous savez, j'ai un peu peur de vous, — prononça-t-elle en l'examinant toujours à la dérobée, avec attention. Qui sait ? Peut-être êtes- vous aussi moqueur qu'Ivan Ivanovitch?

— Pouchtciiine est très bon. Il n'y a pas de quoi avoir peur de lui, — ni de moi d'ailleurs.

— Vous aussi, vous êtes bon?

— Qu'en pensez- vous, Marinka... Maria Pavlovna?...

— Cane faitrien. Tout le monde m'appelle Marinka. Maria Pavlovna, ça ne me plaît pas, à moi non plus. - l]lle le regarda droit dans les yeux et sourit ; il sourit de même. Ils se regardaient ^»î souriant silencieusement et tous deux sen-

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talent que ce sourire les unissait d'un lien qui croissait irrésistiblement, d'un lien fait de peur et de joie comme si après une longue, très longue séparation, ils se souvenaient l'un de l'autre et se reconnaissaient. Subitement, elle se détourna de nouveau, rougit, baissa les yeux. Mais à travers les longs cils des yeux baissés, il put saisir le pudique éclat d'une caresse furtive qui peutêtre ne s'adressait pas à lui, mais à n'importe qui> à tout le monde, de même que le rayon de soleil caresse également tout ce qu'il touche.

— Vous me pardonnerez, prince, — • prononça-t-elle, toujours sans lever les yeux. — • Je suis très sauvage. Je suis tout le temps seule dans mes Merisiers et je suis devenue craintive. Je ne sais plus parler aux gens. J'ai peur de tout.

— Il ne faut pas avoir peur des gens, Marinka. Avoir peur d'eux, c'est leur faire trop d'honneur.

— Mais ce n'est pas des gens que j'ai peur. Je ne sais pas moi-même ce que je crains. Aux Merisiers, je n'a jamais eu peur. J'ai toujours été brave, mais, sitôt partie, tout est devenu pour moi si étranger, si effrayant. Lorsque j'étais toute petite, la bonne me couchait, me bénissait d'un signe de croix, tirait le rideau près du lit et disait :

« Dors, mon enfant chéri, dors en paix : « Le petit chat qui ronronne a un bien joli berceau.

« Mais n'ouvre pas les yeux, ne regarde pas de l'autre côté du rideau, sans cela Kho t'emportera. Le voilà qui est couché sous le lit. » — Depuis, j'ai souvent pensé que Kho n'est pas seulement sous le lit, mais partout. Kho, c'est toute la vie.

— Conjurez-le. 11 ne vous touchera pas.

— Mais comment le conjurer?

— Comme si vous ne le saviez pas 1

— Je ne sais pas... Non, vraiment : je ne sais pas. — Pensive, elle secoua doucement la tête

et le long de sa joue les boucles se balancèrent ainsi que des grappes légères. Le coche bondit sur une ornière gelée, leurs visages se rapprochèrent soudainement et, comme la brûlure d'un baiser, une boucle délicate effleura la joue de Galitzine.

— Et vous, vous le savez? Alors, dites-le. — • On ne peut le dire.

— Pourquoi ne peut-on pas?

— Parce que chacun doit l'apprendre par soi-même. Vous aussi vous le saurez un jour.

— Quand donc?

— Lorsque vous aimerez.

— Ah! c'est donc cela, l'amour! — De nouveau, elle secoua la tête d'un air de doute. — Mais d'où vient alors que l'on dise que de nos jours il n'est plus d'amour vrai, qu'il n'y a plus que trahison et perfidie?

— Qui dit cela?

— - Tout le monde.

Le plus charmant amour

Est celui qui commence et finit en un jour.

C'est Pouchtchine qui me l'a dit l'autre jour. Et ma tante aussi : « Ahl dit-elle, Marinka, tu ne sais pas encore quel oiseau c'est que l'amour... 11 s'envole comme il est venu. » Etmagrand'mère...

— Combien vous en avez de tantes et de grand'mères !

— Ohl beaucoup, énormément.

— Et vous les croyez toutes?

— • Mais, bien sûr !

Elle avait l'habitude de répéter ces mots « mais, bien sûr I « et elle y mettait tant de charme qu'il guettait le moment où elle les disait.

— Mais comment ne pas les croire? 11 faut croire les grandes personnes. Moi, je suis bête, alors je crois les gens intelligents. Je suis toute faite des paroles des autres, comme une petite couverture toute cousue de morceaux bariolés.

— Mais qui se caclie sous cette couverture? — Il sourit.

— Ah I voilà! devinez qui? — elle cligna de l'œil en le regardant obliquement avec un sourire malicieusement taquin. Et de nouveau brilla ce rayon de soleil qui caresse tout ce qu'il touche.

Elle se tut un instant, soupira, et une pensée qui n'avait plus rien d'enfantin assombrit sa figure.

— Oui, c'est ainsi, prince. L'amour s'envolera et Kho restera : c'est qu'il n'a pas d'ailes, comme un ver rampant ou comme une grande, grande araignée terrible, repoussante.

Ils se turent tous les deux et de nouveau ils sentirent que le silence les unissait d'un lien qui grandissait irrésistiblement.

— Eh bien, — dit Galitzine, — que les grand'mères et les grand'tantes restent comme elles veulent. Et vous, voulez-vous que l'amour s'envole?

— Mais bien sûr que non ! J'aime à aimer fortement. Je ne sais pas aimer un peu. Il ne faut pas qu'un manteau ne tienne qu'à une épaule.

— Voilà, Marinka, voilà ! — Galitzine la regarda comme s'il se rappelait enfin, comme s'il la reconnaissait : « Voilà donc qui tu es. »

— Que vous êtes bonne I — prononça-t-il d'une voix douce et tout autre.

— Bonne 1 Ah 1 vous tombez bien ! Vous ne me connaissez pas encore. Demandez plutôt à maman : elle vous dira quelle fille insupportable, méchante et têtue je suis.

— • Écoutez, Marinka, peut-on vous parler simplement?

— Mais, bien sûr. J'aime bien qu'on soit simple. Je déteste toutes les cérémonies.

— Alors, voilà. Maria Pavlovna, — commença-t-il et tout d'un coup il s'arrêta ; tout comme Marinka, l'instant d'avant, il se détourna,

rougit, baissa les yeux. Elle le regarda avec curiosité.

— Ne vous mariez pas avec M. Akvilonov, — reprit-il avec une soudaine audace.

— Qu'est-ce que cela veut dire encore?

Pourquoi?

— Parce que vous ne l'aimez pas.

— Comment, je ne l'aime pas? C'est mon fiancé, donc je l'aime.

— Vous ne l'aimez pas. Il est Kho pour vous.

— Quelle bêtise ! Un homme charmant, respectable, bien pensant. Il peut faire le bonheur de n'importe quelle jeune fille. Tout le monde le dit... et maman et grand'mére et ma tante...

— Tout de même ne l'épousez pas.

— Mais qu'est-ce que cela vous fait, à vous? Quel homme singulier! Et comment osez- vous?... J'aurais dû me fâcher et moi, sotte que je suis, je ne sais pas...

— Pardonnez-moi. Je ne le ferai plus. Ne vous fâchez pas, ma bonne, charmante, gentille fillette.

Il se tut soudain et la regarda à la dérobée. De nouveau, comme tout à l'heure, elle se pencha vers la fenêtre gelée et souffla sur la vitre à travers ses paumes jointes ; ensuite, elle se mit à griffonner quelque chose sur le cercle ainsi dégelé.

— V... Voyez- vous, V...? Le nom de votre fiancée ne commence-t-il pas par un V?

— Quelle fiancée?

— Voilà encore 1 Quel bon fiancé : il a oublié jusqu'au nom de sa fiancée. Aïe, aïe, aïe, est-il possible ! Pourquoi vous cachez- vous de moi? Je suis au courant. Pouchtchine me l'a dit : Vous avez à Pétersbourg une fiancée très belle dont le nom commence par un V... Vassilissa, peut-être? Valerian et Vassilissa. Cela va bien ensemble : les deux noms commencent par la même lettre, — elle éclata de rire, d'un rire sonore comme si elle était gaie, mais ses yeux restèrent tristes.

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— Pourquoi par V...? Alil oui, « Volnost — la Liberté », — devina Galitzine en se rappelant ces vers :

Nous attendons, remplis d'un espoir angoissé, Ton arrivée, ô Sainte Liberté, Comme le jeune amant attend L'instant de la tendre rencontre.

— Et vous savez, prince, peut-être n'est-ce pas comme cela, — elle cessa subitement de rire et le regarda sévèrement, presque avec solennité.

— Qu'est-ce qui n'est pas comme cela?

— Mais l'amour. Ce n'est pas l'amour qui nous sauvera de Kho.

— Et quoi donc?

— Je ne sais, je ne puis le dire. Il y a des vers, — mon pauvre père les aimait beaucoup.

Croyez en toute humilité de cœur Et attendez patiemment la fin,

prononça- t-elle doucement; mais dans cette douceur il y avait tant de force que Galitzine la regarda, surpris : un instant auparavant, ce n'était qu.'une enfant, maintenant c'était une femme.

A ce moment, le coche qui descendait une côte, pencha et fut sur le point de verser. Marinka, effrayée, jeta un cri et saisissant le bras du siège, posa par mégarde la main sur la main de Galitzine. Il serra fermement cette main et se pencha tout près du visage de la jeune fille. Elle se recula un peu, voulut retirer sa main, mais il ne le permit pas.

— Marie, — prononça derrière la cloison la voix indistincte de Nina Lvovna.

Marinka écouta, mais ne répondit point.

Tous deux se tapirent dans l'obscurité comme des enfants malicieux.

— Vous avez une mouche au-dessus du sourcil, ~ chuchota-t-il en souriant.

— Ce n'est pas une mouche, c'est une petite

€nvie, — murmura- 1- elle aussi gaîment. Lorsque j'étais petite, les enfants me taquinaient : — ]\lariiika a une petite envie, Marinka est un petit laideron.

II se pencha encore plus près d'elle et elle se recula plus loin encore.

— Chère, chère, douce, — ■ murmura-t-il si doucement qu'elle pouvait ne pas l'entendre si elle ne le voulait pas.

— ■ I\îarie, où es-tu donc, mon enfant? — appela Xina Lvovna, cette fois-ci d'une voix distincte et éveillée.

— Je suis là, maman. .Je viens tout de suite. Ah! voilà la station.

Le coche s'arrêta. Les feux rouges et les ombres noires passaient et repassaient dans le cadre de la petite fenêtre. Marinka se leva.

— • Xe vous en allez pas, — clmchota Galitzine.

— - Ce n'est pas possible. Maman se fâcherait.

Il la tenait toujours par la main. Puis, subitement, il approcha cette main de ses lèvres et l'embrassa là où personne n'embrasse, — au creux de la paume tiède, fraîche, douce comme le calice d'une fleur chauffée par le soleil.

La nuit, Polachka vint comme d'habitude s'asseoir prés de lui et au jour Marinka apparut de nouveau.

Madame Tolytchewa cessa toute cérémonie et permit à sa fille de rester près de Galitzine aussi longtemps que l'on voudrait.

Mais, était-ce parce que Nina Lvovna ne dormait plus et pouvait les entendre ou parce que Marinka s'enfermait en elle-même et, après l'entretien de la veille, se tenait sur ses gardes, leurs propos étaient contraints et insignifiants. Elle racontait sa vie aux Merisier^. Tout dans rc récit était simple et quotidien, mais il s'en dégageait comme d'un conte cliarmant la bonne odeur du temps passé.

Au bout de l'allée des Tilleuls que les freux peuplaient de leurs nids, le pavillon du grandpère s'élevait au bord du ravin, au-dessus de la mince et douce rivière Kachirva ; il portait à son fronton cette inscription à demi effacée : « Ici on trouve le repos. » Dans ce pavillon, Marinka venait lire « Les Mystères de Rudolphe « de Madame Ratcliffe, et « Les malheurs de la famille d'Ortenberg » de Monsieur Kotzbue. En général, elle aimait le sentimental et l'effrayant. En hiver, au crépuscule, lorsque dans le salon à demi obscur la clarté bleue de hi lune, traversant les fenêtres glacées, se mêlait à la lumière rouge de la veilleuse de la chambre à coucher maternelle, la cousine Adèle chantait au son du clavecin de vieilles chansons si niaises, si tendres :

O sons tristes du piano, Soyez la voix de mes angoisses,

ou encore :

Hélas! l'heure est venue : il faut nous séparer, Peut-être pour, toujours !

Comment ne pas souffrir, comment ne pas pleurer. Car Dieu seul sait si nous nous reverrons un jour :

et en écoutant ces chansons, Marinka pleurait.

Elle croyait aux prédictions, aux présages que Petrovna, sa bonne, lui avait enseignés. Lorsqu'on voit un fd sur le plancher ou, sur le sable, l'empreinte d'un arrosoir, il ne faut pour rien au monde les enjamber. Elle savait que si des étincelles s'envolent pendant que l'on chauffe les poêles, c'est que l'on recevra des visites. Si le coq chante à une heure inaccoutumée il faut l'enlever du perchoir et lui tâter les pattes : si elles sont chaudes, on recevra des nouvelles ; si elles sont froides, il y aura un mort dans la maison.

Elle était bonne ménagère, beaucoup meilleure que sa mère. Chez eux, à Serpoukhovo,

tout était bon marché : la viande coûtait cinq kopecks la livre, et une paire de poulets en valait cinquante. On avait pour quarante kopecks un boisseau de concombres. Personne dans tout le district ne savait les saler comme elle. Elle s'entendait fort bien aussi aux ouvrages de dames. Une fois, on avait cardé de la laine, tondue sur la gorge et la poitrine des brebis, on l'avait lavée et on la lui avait apportée. Comme Pelageïa était une bonne fileuse, la laine était douce, superbe, très blanche. Or, il n'est pas possible de faire un dessin sans couleur. Eh bien, figurez-vous que Marinka l'avait teinte elle-même et pas mal du tout. On en avait fait un charmant petit tapis.

— Est-ce que vous le faites exprès, Marinka? — dit enfin, en riant, Galitzine qui n'en pouvait plus.

— Quoi, exprès?

— Je vous parle d'amour et vous de laine et de concombres.

Elle ne répondit rien. Elle mordit seulement sa lèvre, posa dessus son petit doigt et pencha la tête du côté de sa maman comme si déjà ils avaient un secret commun.

Et, quel que fût le sujet de leurs entretiens, il y avait dans chaque mot un autre sens important et caché. Parfois, se taisant tout d'un coup, ils se souriaient avec un joyeux étonnement comme si, après une longue séparation, était arrivé l'instant bienheureux de la rencontre. Et derechef comme la veille ils sentaient tous deux cjue bon gré mal gré une intimité irrésistiblement grandissante les unissait. Elle avait encore peur de lui ; elle ne le croyait pas, mais, lorsque à travers les longs cils de ses yeux baissés il saisissait le furtif éclat d'une caresse timide, il lui semblait que cette caresse n'était plus comme liier pour tout le monde, mais pour lui seul.

— Qu'est-ce que je fais? Pourquoi troubler cette jeune fille? — se demandait-il parfois, mais l'instant d'après il oubliait tout, enivré par le parfum d'amour dont cette jeune fille était entourée comme les lilas en fleur de la fraîcheur de la rosée.

« Pourquoi n'épouseriez-vous pas Marinka, Galitzine? » Il se rappelait ces paroles de Pouchtchine. Il les avait prises alors pour une plaisanterie. « Nous allons poser nos têtes sur le billot et vous parlez de mariage, Pouchtchine! » — « Qu'est-ce que cela fait? Un homme marié est plus gai, même en allant au billot : au moins, quelqu'un le pleurera. Non, vraiment, mariez-vous. Vous débarrasserez la jeune fille de ce vieux coquin et charlatan d'Akvilonov. »

Lui-même ne pouvait penser sans dégoût au mariage de Marinka et d'Akvilonov. Lorsque le papillon se débat dans les toiles de l'araignée on a envie de le sauver. Mais comment faire? A Pétersbourg il aurait bien à faire de Marinka 1 Là-bas c'était la conspiration, l'insurrection, le renversement du tyran, la libération de la patrie. Mais peut-être les destins des empires et des peuples ne pèsent-ils pas plus lourd dans les balances divines que la destinée d'une âme humaine?

Qu'est-ce donc que leur rencontre : hasard ou destinée? Si ce n'est qu'un hasard, pourquoi lui semblait-il la reconnaître, pourquoi ce souvenir prophétique né d'un songe immémorial? Et si c'est la destinée, pourquoi est-il si sûr, ou veut-il être si sûr, qu'il pourrait l'aimer, mais ne l'aimera jamais, que cet irréahsable songe d'amour, cette suprême joie de la vie est l'éternel adieu qu'il adresse à cette même vie, — ainsi le voyageur qui, dans le désert, fuyant devant un fauve, se jette dans un vieux puits, s'accroche à une branche, cueille les

framboises d'un buisson et les mange, oublieux du péril.

En regardant le visage si vivant de la jeune fille, il se rappelait un autre visage, mort. Dans la lumière obscure des bougies brûlant au jour, sous sa blanche robe nuptiale, c'était, étendue au cercueil, toute fine, mince, vibrante comme une flèche qui s'envole, une fillette de seize ans, Sophie Xarichkine.

Ne cherche pas quelle route j'ai prise Ni pour quels lieux j'ai délaissé ce monde. J'ai fait, ami, toute l'œuvre terrestre : Ayant sur terre et vécu et aimé.

Tous mes espoirs sont-ils réalisés?

Crois-moi : le cœur ne saurait se tromper. Tout est fini, je suis au pays des rencontres Et je comprends que votre monde est beau. Ami, le Grand n'est jamais vain sur terre. Sois ferme : ici on ne trahira pas.

Elle ne le trahira pas et lui non plus ne la trahira pas. Ce premier amour sera le dernier. Et si même il aimait Marinka, il ne trahirait pas Sophie. Toutes deux, l'une céleste, l'autre terrestre, ne font qu'une. Aux bornes de l'horizon se confondent le ciel et la terre : ainsi Sophie et Marie.

Au matin du troisième jour, le coche approcha de Pétersbourg. Lorsqu'on eut passé la dernière station, Poulkovo, un vent chaud vint du bord de la mer ; la petite fenêtre se dégela et à travers ses larmes apparut toute blanche la morne plaine couverte de neige avec des monticules semblables aux tombeaux d'un cimetière gij^antesque. Et tout au bout de la plaine blanche... des points noirs... les maisons de Pétersbourg.

— Eh bien, au revoir, prince, — dit Marinka. — Nous serons arrivés dans un instant. Moi, je vais chez mon fiancé, vous chez votre fiancée. Vous vous souvdendrez de moi?

Il lui embrassa silencieusement la main

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comme l'autre fois, au creux de la paume tiède, fraîche, douce comme le calice d'une fleur chauffée par le soleil.

— ■ Viendrez-vous nous voir à Pétersbourg? — demanda-t-elle à voix basse.

— Oui, je viendrai.

— Et si votre fiancée ne vous laisse pas venir?

— Je n'ai pas de fiancée.

— C'est vrai?

— C'est vrai.

— Parole d'honneur?

— Parole d'honneur. Et vous, Marinka, avez-vous un fiancé?

— - Je ne sais pas. Peut-être non.

Et de nouveau, ils se sourirent en silence, se reconnurent, se souvinrent. « J'aurais pu t'aimer », dit son regard profond.

« Moi aussi, je le pourrais », répondit-elle par un même regard.

— Marie, où es-tu? Il est temps de se préparer. Polachka, où est le sauf-conduit? Où est-elle passée encore? Quelle fille insupportable I — ainsi grognait la voix maternelle.

De longues palissades se succédaient, des jardins potagers, des maisonnettes, des échoppes, des auberges. Enfin le coche s'arrêta près d'une petite maison basse aux murs jaunes, éclaboussés d'une boue qui datait de l'été dernier ; deux guérites rayées se dressaient des deux côtés de la barrière.

La porte du coche s'ouvrit et le visage moustachu de l'invalide apparut. L'officier de garde visa les sauf-conduits, commanda à la sentinelle : soulève !... La barrière se leva et le nelejantsy entra à Pétersbourg.

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