CHAPITRE II
DEPUIS le 27 novembre, jour où l'on avait appris la fin de l'empereur Alexandre P^ un silence extraordinaire régnait à Pétersbourg.
Tout s'était tu, tout semblait mort comme si chacun retenait son souffle. Les théâtres fermèrent. Il fut défendu à la musique de jouer pendant la parade de la garde montante. Les femmes prirent le deuil ; on célébra dans les églises des offices funèbres ; du soir au matin retentit par la ville le glas lamentable des cloches.
La Russie prêta serment à Constantin I^^ Les ukases furent signes de son nom ; la monnaie frappa des roubles à son effigie et dans les églises on lui souhaita longue vie. On l'attendait d'un jour à l'autre, mais il n'arrivait pas et des rumeurs circulaient dans la ville. Les uns disaient qu'il renonçait au trône, les autres assuraient qu'il acceptait, mais la vérité était inconnue.
Pour tranquilliser la capitale, on déclara que l'Impératrice mère avait reçu une lettre où Sa Majesté promettait d'arriver bientôt ; on annonça ensuite que le Grand-Duc Michel était parti à sa rencontre. Mais les deux nouvelles se trouvaient être fausses.
Les courriers galopaient de Pétersbourg ù Varsovie, de Varsovie à Pétersbourg. Les frères échangeaient des lettres sans que rien en résultât.
— Il serait temps de mettre un terme à toutes ces amabilités, — grommelaient les dignitaires.
— Quand saurons-nous enfin qui est notre souverain? — demandait avec impatience l' Impératrice Maria Fedorovna.
— Nous avons sur le trône un cercueil, — murmuraient les fidèles sujets, avec une frayeur contenue.
Le lendemain de la prestation du serment, on exposa dans les vitrines des magasins de Newsky les portraits du nouvel empereur. Les passants s'y arrêtaient en foule. Sur ses portraits Constantin était laid, mais au naturel il l'était plus encore. Un nez camus comme celui de Paul P^ ; de grands yeux proéminents d'un bleu trouble ; des sourcils renfrognés avec des touffes hérissées de poils blonds et, à la racine du nez, de semblables poils qui, dans les moments de colère, se dressaient et pointaient. Ses longs bras tombaient plus bas que les genoux comme ceux des singes ; on eût dit qu'il pouvait marcher à quatre pattes. Toute sa personne évoquait l'idée d'un énorme singe à forme humaine. On se rappelait combien sa grand'mère l'impératrice Catherine II déplorait l'indécente et malhonnête conduite de son petit-fils : « Partout et même dans la rue, il se conduit avec une telle indécence que je crains toujours qu'on ne l'abatte. Je ne comprends pas d'où lui vient ce sans-culottisme crapuleux qui le ravale au-dessous de tous. »
Les lettres qu'il écrivait à son maître, le français La Harpe, étaient signées « l'âne Constantin ». Mais ce n'était pas un sot et c'est avec intention qu'il faisait l'imbécile pour qu'on le laissât tranquille et qu'on ne l'ennuyât point avec la couronne. « Un tourbillon despotique », ainsi l'appelaient ses famihers. Une fois, lors d'une revue, son cheval prit peur, fit un écart. Il tira son sabre et l'en frappa si fort que la bête faillit crever. La Russie serait le cheval et Constantin son cavalier furieux.
On espérait au reste qu'il refuserait de régner — « par dégoût naturel ».
— On m'étouffera comme on a étouffé mon père, — disait-il. — Je vous connais, canailles, je vous connais, disait-il encore avec un mauvais sourire. — Aujourd'hui vous criez « hurrah î » mais si on me traîne sur l'échafaud et que l'on vous demande : « cela vous convient-il?» vous crierez de même : « Oui, oui ! »
On racontait que lorsqu'on lui avait lu le manifeste écrit à l'occasion de son avènement il s'était trouvé mal et avait demandé qu'on le saignât.
« Hé ! qu'est-ce que ces imbéciles ont été imaginer, de m'enrôler parmi les tsars? — criait-il furieux. — Je n'irai pas. Vous avez fait la bouillie : à vous de la manger !
Lorsqu'on apprit cela à Pétersbourg, tous furent révoltés.
— On ne joue pas avec l'héritage du trône comme avec une propriété privée, — disaient les uns.
— Pourquoi pas? répliquaient les autres. En Russie, on peut tout se permettre. Nous sommes des poltrons. Qu'on nous menace seulement des arrêts et nous nous tiendrons tous cois.
— A qui reviendront les moutons? — parlaient les plaisants.
— Quels moutons?
— Nous. Ne nous chasse-t-on pas d'un serment à l'autre comme un troupeau de moutons?
On discutait cjui vaudrait mieux : (Constantin ou Nicolas?
L'empereur Paul P^ avait nommé Nicolas âgé de cinq mois au commandement du régiment de cavalerie de la garde avec le grade de lieutenant général. L'enfant avant de savoir marcher battait le tambour et brandissait
un petit sabre. Lorsqu'il fut un peu plus grande il sautait du lit la nuit pour aller pendant quelques instants monter la garde avec un fusil. Jamais il ne voulut apprendre rien d'autre que jouer aux soldats. Lamsdorf, le précepteur des grands-ducs, frappait ses élèves sur la tête avec la crosse du fusil, si violemment qu'ils perdaient presque connaissance. « Il rendra compte à Dieu de la triste éducation qu'il nous a donnée », — disait par la suite Nicolas lui-même.
Jamais il ne s'était attendu à être l'héritier du trône. Il n'avait jamais eu jusqu'à vingt ans aucune occupation.
Il n'avait appris à connaître le monde que dans les antichambres du palais et dans la chambre des secrétaires.
« Il était enragé comme Paul, rancunier comme Alexandre. » Intelligent, il est vrai. Mais c'était précisément son intelligence que l'on redoutait le plus. Il était d'autant plus méchant qu'il était plus intelHgent.
Il avait compris à la perfection l'organisation militaire prussienne. Pour tout dire, c'était un Allemand. On prédisait que, s'il montait sur le trône, les Allemands envahiraient la Russie qui, même sans cela, semblait presque conquise.
Constantin était une bête, Nicolas une machine. Que valait-il mieux, la machine ou la bête?