CHAPITRE X
DANS la nuit du 13 au 14 décembre, les conspirateurs se réunirent pour la dernière fois dans le petit appartement de Ryliev. Ils arrivaient en foule aussi bien pendant la nuit que pendant le jour ; c'était un va-et-vient continuel. Mais ils ne criaient plus, ne se disputaient plus comme tout à l'heure. Les conversations étaient calmes, les visages graves. Tout le monde sentait que le moment décisif était arrivé.
Un homme d'un certain âge, habillé d'un frac vert un peu usagé, avec une grande cravate blanche et une paire de lunettes d'écaillé, la baron Vladimir Ivanovitch Steinguel, fonctionnaire retraité de la chancellerie du gouvernement de Moscou et l'un des plus anciens membres de la Société du Nord, — c'était en dépit de son visage sec et dur un homme enthousiaste et rêveur, — lisait d'une voix indistincte et confuse un brouillon couvert de taches.
— Le Manifeste du Sénat proclamera :
L'abolition du gouvernement précédent.
L'établissement d'un gouvernement provisoire jus([u'à l'organisation d'un gouvernement définitif.
La liberté de la presse et la suppression de la censure.
La liberté des cultes.
L'égalité de toutes les classes sociales devant la loi.
L'abolition du servage.
La publicité de la justice.
L'introduction du jury.
La suppression de l'armée permanenle.
— Et comment arriverons-nous à tout cela?
— demanda quelqu'un.
— Très simplement, — répondit Steinguel-
— Nous obligerons le Synode et le Sénat à proclamer la Douma suprême de la Société Secrète comme gouvernement provisoire investi de pouvoirs illimités ; nous mettrons à la tète des Ministères, des armées, des Écoles et des autres postes importants des membres de la Société et nous procéderons aux élections des représentants à la Constituante qui devront imposer la nouvelle constitution à tout l'Empire russe.
Tous ceux qui pénétraient dans ces petites pièces- se sentaient immédiatement devenir ivres comme si quelque vin capiteux leur montait à là tête. Le sentiment de leur puissance leur coupait la respiration : ce qu'ils voudront ils l'accompliront et ce qu'ils auront décidé sera réalisé.
« Rien ne sera réalisé, — pensait Galitzine.
— Et peut-être que si, cependant? Des fous, des somnambules, des faiseurs de plans, mais, peut-être aussi. des prophètes. Peut-être n'est-ce: pas encore la réalisation, peut-être tout cela n'est-il encore qu'un signe précurseur, un éclair sans tonnerre, — mais là où l'éclair a brillé, le tonnerre grondera. »
— La ville de Nijni Novgorod sous le nom de Slaviansk sera la nouvelle capitale de la Russie, — déclara Steinguel.
Galitzine, les yeux à demi clos, regardait les bougies de cire scintiller parmi les nuages de la fumée du tabac et il lui semblait apercevoir déjà les coupoles dorées de Slaviansk, la Cité de l'Avenir, la Sion de la Liberté russe.
Le lieutenant-colonel du génie Batenkov, voûté, osseux, maladroit et lent, parlait avec difficulté, comme s'il remuait do lourdes pierres.. 11 fumait une pipe au long tuyau brodé de
perles, aspirant la fumée avec tant d'effort qu'on pouvait croire cfu'il aspirait en même temps les mots qui lui manquaient. Ce héros, de l'an 12 dont l'excessive témérité avait entraîné la perte devant Montmirail de tout un corps avec son artillerie excellait aux ouvrages de dames et aimait à broder sur canevas. En cet instant il brodait encore, rêvant à la part qu'il prendrait au gouvernement provisoire aux côtés de Speransky, du général Erraolov, de l'archevêque Philarète et de Pestel.
Il proposait de transformer les Colonies de déportations d'Araktcheïef en gardes nationales et de remettre la forteresse de Pierre et Paul à la municipahté après y avoir installé le Conseil et la garde municipale.
— Ca ne coûte rien de faire la révolution chez nous : il suffit d'en faire la déclaration au Sénat et d'envoyer partout des ukases imprimés. Tout le monde prêtera serment sans difficulté. Ou bien, en prenant quelques détachements et en passant, tambour battant, d'un régiment à l'autre, on pourrait accomplir une foule d'actions glorieuses.
— • Au moins on nous consacrera une petite page dans l'histoire, — s'écria le capitaine en second de dragons, Alexandre Bcstoujev,. qui, levant les yeux, ajouta d'un ton* sentimental :
— Mon Dieu, est-il possible que la Patrie ne nous adopte pas?
— Laissez donc cela, — dit sèchement Obolensky en fronçant les sourcils.
Un colonel des grenadiers de la garde, Boulatov, joli, mince, blond, pareil à une poupée de porcelaine, avec des yeux bleus naïfs dans un visage étonné, un peu fou, écoutait tout le monde avec une attention soutenue, comme s'il essayait de comprendre quelque chose sans y parvenir.
— • Je ne voudrais vous dire qu'une chose, mes amis : si je participe à l'action nous aurons des Brutus qui surpasseront peut-être les révolutionnaires... commença-t-il tout d'un coup, mais, tout confus, il ne termina point.
— Mais, quel est le plan de l'insurrection? — demanda Galitzine.
— ■ Voici notre plan, — répondit Ryliev. — Il faut s'élever contre la prestation du serment, aller crier dans tous les régiments que Constantin a été forcé d'abdiquer et que son abdication par lettre n'est pas suffisante, qu'il doit renoncer au trône par un manifeste et, mieux encore, venir ici en personne. Quand les régiments se seront révoltés, il faudra les conduire tout droit sur la place.
— Y aura-t-il beaucoup de régiments? — s'enquit curieusement Batenkov.
— Eh bien, comptez : tout le régiment d'Ismaïlof, un bataillon du régiment finlandais, deux compagnies du régiment de Moscovites, deux compagnies des grenadiers de la garde, tous les marins et une partie de la cavalerie et de l'artillerie.
— On n'a pas besoin d'artillerie, l'arme blanche suffira, — s'exclama de nouveau Boulatov.
— ■ Le succès n'est pas douteux I le succès n'est pas douteux 1 — crièrent-ils tous.
— Et que ferons-nous sur la place? — demanda Obolensky.
— Nous présenterons au Sénat le manifeste sur la constitution, après quoi nous irons tout droit au Palais et nous arrêterons la famille impériale.
— C'est facile à dire : nous les arrêterons. Et s'ils se sauvent? Le palais est grand et il y a une infinité d'issues.
— On ne ferait pas mal de se procurer le plan, — conseilla Batenkov.
— La famille impériale n'est pas une aiguille. Quand il s'agira d'arrestation elle ne se cachera pas, — dit en riant Bestoujev.
— D'ailleurs, nous ne pensons pas que tout sera terminé avec l'occupation du palais, — continua Ryliev. — Mais si l'empereur s'enfuit avec toute sa famille, cela suffira : toute la garde passera de notre côté. Il faut porter le premier coup et la confusion qui s'ensuivra donnera de nouvelles occasions d'agir. Rappelez-vous, mes amis, que le succès de. l'insurrection tient dans ce seul mot : l'audace 1 — s'écria-t-il, et, pareil à la flamme attisée par le vent, vif, impétueux, léger, comme prêt à s'envoler, il était en cet instant plus beau que jamais.
— • Vous n'avez aucune idée du soldat russe, jeunes gens. Moi, je le connais sur toutes ses coutures, — dit le capitaine en second Jacoubovitclî, homme maigre, au teint basané de bohémien, avec un bandeau noir sur sa tête trouée d'une balle : « le héros du Caucase. » — Il faut mettre à sac les cabarets. Voilà par où il faut commencer, puis, quand ils seront bien saouls, les soldats chargeront à la baïonnette, les moujiks chargeront avec des haches et on les laissera piller un petit peu. Ensuite on mettra le feu aux quatre coins de la ville pour qu'il n'y reste rien d'allemand, pas même des cendres, puis on fera sortir d'une église quelconque toutes les bannières, on ira en procession au palais, on s'emparera de l'empereur et on proclamera la République et l'afTaire sera dans le sac.
— Bravo 1 Bravo ! Voilà ce qu'il faut faire. Au diable tous les philanthropes I — cria, hurla le prince Chtchepine. — Vile 1 vite 1 Ce n'est pas la peine d'attendre jusqu'au matin. Tout de suite I Immédiatement 1
Il se leva, les autres l'imitèrent comme s'ils
étaient vraiment tous prêts à s'élancer, sans savoir où ni pourquoi.
— Voyons, messieurs, de grâce. Où allezvous maintenant en pleine nuit ? Avant la prestation du serment les soldats ne bougeront pas. Ne voyez-vous pas que Jacoubovitch plaisante?
— Non, je ne plaisante pas. Mais &i cela vous plaît de prendre cela pour une plaisanteTie... — dit Jacoubovitch avec un sourire ambigu.
— Non, mes amis, nous ne devons pas pour accomplir la grande œuvre employer de vils moyens. Pour agir proprement il faut avoir les mains propres. Que la sainte flamme de la liberté ne soit pas souillée ! — commença de nouveau Ryliev. Et peu à peu ils reprirent tous leurs esprits et se calmèrent.
Dans un coin, près du poêle, devant une petite table couverte de bouteilles, étaient assis Kuchelbecker et Pouchtchine.
L'assesseur de collège, Guillaume Karlo- ^itch Kuchelbecker, ou simplement Kuchla, ■un Allemand russifié, éditeur du journal « Mnemosine », était un jeune homme blondasse,, avec des yeux à fleur de tête, long et emprunté comme un grand moustique flasq-ue. De son propre aveu, il ne faisait rien d'autre qu'écrire -des vers et Têver à l'amélioration future du •genre humain. Il n'était même pas membre de la Société Secrète, mais il faisait, par contre, partie d'une autre société de Moscou, les'« Amateurs de la Sagesse » admirateurs, de SchelHng.
Le juge de paix Ivan Ivanovitch Pouchtchine, camarade de lycée de Pouchkine, son ancien compagnon de beuveries, le « sage étourdi » comme l'avait appelé le poète, aimamt le vin, les femmes et le jeu, avait interrompu urte brillante carrière militaire pour prendre un petit emploi de fonctionnaire au départe- Tîient criminel du Tribunal de Moscou.: il
voulait prouver par son exemple que l'on pouvait, tout en occupant un poste modeste, servir sa patrie en propageant l'instruction et les bons sentiments. Le sobriquet de « Sophiepleure-sur-tous » qu'on lui avait donné au lycée convenait parfaitement à sa bonté empressée, infatigable et égale envers tous. Il écoutait deux marchands d'Iverskaïa se •disputer pour un peloton de fil avec autant de patience que s'il s'agissait d'une affaire d'État.
Kuchelbecker et Pouchtchine parlaient de la philosophie naturelle.
— L'absolu est le zéro divin où s'unissent le positif et le négatif, la matière et l'idée. Vous comprenez, Pouchtchine?
— Xon, Kuchla, je n'y comprends rien. Ne peut-on dire cela plus simplement?
— Plus simplement, voici : la nature est un hiéroglyphe que traça la sagesse divine, la représentation matérielle de l'idée. La matière est l'équivalent de l'idée ; elle n'est autre chose que l'idée mais imparfaite et limitée. Vous comprenez?
Pouchtchine le considérait avec des yeux légèrement hébétés — il avait un peu trop bu — et r écoutait avec la même attention qu'il écoutait les deux marchands d'Iverskaïa.
Le lieutenant d'infanterie en retraite Kachovsky, à la figure affamée et maigre, lourde connue une face de pierre, à la lèvre inférieure saillante et hautaine et aux yeux tristes d'enfant malade ou de chien qui vient de perdre son maître, allait et venait du salon à la chambre de Ryliev, en suivant toujours une même ligne, de la fenêtre au poêle, d'un mouvement monotone et fatigant connue un balancier d'horloge.
— Cessez donc de marcher ainsi, Kachovsky, — cria Pouchtciiine.
Mais l'autre continuait à marcher comme s'il n'avait rien entendu.
— La matière et l'idée ne font qu'un : il n'y a qu'une dualité de forme. L'idée de cette suprême unité c'est précisément l'absolu, l'inconnue de tous les problèmes, l'absolu. Avezvous compris maintenant? — termina Kuchelbecker.
— Je n'ai absolument rien compris. Tu es vraiment étonnant, Kuchla. En un tel moment tu penses à ces choses-là ! Et^ demain iras-tu sur la place?
Kachovsky s'arrêta brusquement pour écouter.
— Oui, j'irai.
— Et tu tireras?
— ■ Oui, je tirerai.
— ■ Et ton absolu?
— Mon absolu est tout à fait d'accord avec cela. 11 doit y avoir entre le bien et le mal une lutte éternelle. La connaissance et la vertu sont une même chose. La connaissance c'est la vie et la vie c'est la connaissance. Pour bien agir il faut bien penser, — s'écria Kuchla, et, bien qu'il fût maladroit, incohérent et laid, il brillait d'une telle flamme intérieure qu'à ce moment il paraissait presque beau.
— Ohl mon petit absolu, mon cher petit absolu, mon cher grand héron, — ■ dit en riant Pouchtchine qui voulut l'embrasser.
— Vous avez tort de rire, — dit Kachovsky, intervenant tout d'un coup. — Il dit là des choses essentielles. Auprès de cela tout le reste n'est que bagatelle. wS'il vaut la peine de faire la révolution c'est justement pour ça. Pour qu'on puisse vivre le monde doit être justifié dans son ensemble 1 — il se pencha et, d'un air menaçant, leva son index devant le visage de Pouchtchine, puis il se redressa, pivota brusquement sur les talons et reprit sa marche
régulière comme le balancier d'une horloge. Il était déjà tard. Le petit cosaque Filka, bizarrement blotti sur le couvercle bombé d'un coffre, sous le portemanteau du vestibule, ronflait depuis longtemps. Les visiteurs commençaient à prendre congé. Quelques personnes s'étaient assemblées dans la chambre de Ryliev pour arrêter les dernières décisions.
— Mais au fond, messieurs, nous n'avons pas résolu la question la plus importante, • — dit Jacoubovitch.
— Quelle question importante? — demanda Ryliev.
— Comme si vous ne le saviez pas ! Que faut-il faire de l'empereur et de la famille impériale? — dit Jacoubovitch en le regardant fixement.
Ryliev se taisait, les yeux baissés, mais il sentait que tous le regardaient et attendaient.
— 11 faut s'en emparer et les conserver sous bonne garde jusqu'à la convocation de la Constituante qui décidera de la dévolution du trône et en fixera les conditions, — répondit enfin Ryliev.
— Sous bonne garde? — répéta Jacoubovitch d'un ton dubitatif et en hochant la tête. — Mais qui saura garder le Tsar? Pensez-vous que son seul regard ne fera pas perdre contenance à ses gardiens? Noii, Ryliev, l'arrestation de l'Empereur entraînera iné\'itablemenl notre perte ou celle de la Russie. Elle causera la guerre civile.
— • Et vous-même, Jacoubovitch, qu'en pensez-vous? demanda tout à coup Galitzine qui jusqu'alors s'était tu. Depuis longtemps l'air mo({ueur de Jacoubovitch l'agaçait. « U vous taquine, fait le fanfaron et proiiat)lement il a -lui-même grand' peur. »
— Moi? mais je ferai comme tout le monde, — répondit Jacoubovitch, essayantde s'esquiver.
— Non, non. Répondez nettement. Vous avez posé la question : à vous d'y répondre, — reprit Galitzine de plus en plus irrité.
— Si vous voulez. Eh bien, voici, messieurs. S'il n'y a pas d'autres moyens, nous sommes ici six personnes.
Kachovsky qui marchait toujours entra dans la chambre, s'approcha de la fenêtre, se retourna pour continuer sa marche, mais tout d'un coup s'arrêta, prêtant l'oreille.
— ... Non, nous sommes sept, — continua Jacoubovitch en jetant un coup d'œil sur Kachovsky. — Tirons au sort: celui qui sera désigné devra tuer le Tsar ou sera tué lui-même.
« Mais ce n'est peut-être pas un fanfaron », pensa Galitzine en se rappelant les paroles de Ryliev : « Je connais Jacoubovitch pour un homme qui méprise sa vie et est prêt à la sacrifier en toutes circonstances. »
— Eh bien, messieurs, êtes-vous d'accord? — • demanda Jacoubovitch en promenant autour de lui un regard sarcastique.
Tout le monde se taisait.
— Et vous croyez qu'il est si facile de lever la main sur son Empereur? — prononça enfin Batenkov.
— Non, je ne le pense pas. Attenter à la vie de l'Empereur c'est autre chose que d'attenter à la vie d'un homme quelconque.
— Oui, à la personne sacrée de sa Majesté l'Empereur, — remarqua Gahtzine en s'emportant de nouveau. Mais Jacoubovitch ne comprit pas.
— Voilà, voilà, c'est bien celai — continua- 1il, — la personne sacrée, l'Oint du Seigneur I Nous avons tous cela dans le sang. Révolutionnaires, athées, nous restons quand même Russes et chrétiens. Nous ne sommes pas des scélérats, nous ne sommes pas des lâches, — nous saurions tous mourir pour la patrie, mais dès qu'il s'agit
du Tsar la main ne se lève pas, le cœur nous manque. 11 est plus difficile de tuer le Tsar dans son cœur que sur la place publique.
— Chut ! Taisez- vous ! — s'écria soudain Kachovsky d'une manière si inattendue que tout le monde se retourna, le regardant avec stupéfaction.
— Qu'avez-vous, Kachovsky? — demanda Jacoubovitch, si surpris qu'il ne se formaUsait même pas. — A qui en avez-vous?
— A toi ! à toi ! Je te défends de parler de cela. Prends garde ! — cria-t-il en le menaçant du poing. Il voulut ajouter encore quelque chose, mais il fit seulement un geste de la main et murmura entre ses dents : oh, les maudits bavards î — Il se retourna et reprit sa marche du cabinet au salon comme si de rien n'était. Il se remit à aller et venir, à osciller comme un balancier, avec un visage d'homme endormi.
« Somnambule ', pensa Galitzine.
— Mais il est fou ! — cria Jacoubovitch, furieux, en se levant.
Ryhev le prit par la main.
— Laissez-le. Xe voyez-vous pas qu'il ne sait lui-même ce qu'il dit?
A ce moment Kachovsky pénétra de nouveau dans la chambre. Jacoubovitch le regarda fixement et cracha de colère.
— Fou ! espèce de fou ! Méfiez- vous, Ryliev, il va faire un malheur.
— Vous vous trompez, Jacoubovitch, — dit Galitzine tranquillement — Kachovsky a toute sa raison. }£t il a dit ce qu'il fallait dire.
— - Quoi donc? quoi donc? Mais parlez donc clairemenl. Que le diable vous emporte tous !
— C'est assez parler ! Qui parle trop n'agit pas assez.
— Mais ((uoi, Galitzine? Perdez-vous l'esprit, vous aussi?
— Écoutez, monsieur. Je ne suis pas amateur
de querelles. Mais si vous y tenez absolument...
— Voyons, assez ! Vous choisissez bien votre temps pour vous quereller. Comment n'avez-vous pas honte, messieurs ! — dit RyUev sur un ton de reproche si amer qu'ils se reprirent immédiatement.
— Vous avez raison, RyUev, — dit GaUtzine. — La nuit porte conseil. La journée de demain nous départagera. Et maintenant il est temps de rentrer chacun chez soi.
Il se leva et tous suivirent son exemple. Le maître de la maison accompagna ses hôtes jusqu'au vestibule. Là, vêtus déjà de peUsses et de manteaux, ils se reprirent à causer, selon l'habitude russe. Filka qui ronflait fut réveillé et envoyé à la cuisine pour éviter qu'il gênât.
Ils avaient tous l'impression qu'à la suite de leur conversation sur le régicide tout était de nouveau confus et embrouillé, qu'ils n'avaient rien décidé et ne décideraient jamais rien.
— Les mesures prises sont bien incertaines et manquent de précision, — commença Batenkov.
— Mais il n'y a pas moyen de faire une répétition, — remarqua Bestoujev.
— Les troupes sortiront sur la place et l'on fera ce qu'on pourra. Nous agirons suivant les circonstances, — conclut Ryliev.
— Maintenant, il n'y a plus à discuter, nous n'avons plus qu'à obéir à notre chef, — dit Bestoujev en l'approuvant. — Mais, à propos, où est-il notre chef? Pourquoi se cache-t-il pendant tout ce temps?
— Troubetzkoï n'est pas très bien aujourd'hui, — expliqua Ryhev.
— Mais demain,., demain sera-t-il au moins sur la Place?
La crainte se peignit sur tous les visages.
— Voyons, Bestoujev, que dites-vous là I — s'écria Ryliev avec une indignation si sincère que tout le monde fut tranquilhsé.
— • Et maintenant, messieurs, Dieu fera lereste. Que Dieu vous garde ! — dit Obolensky.
Jacoubovitch, Bestoujev et Batenkov sortirent ensemble; Obolensky et Galitzine restèrent dans le vestibule à prendre congé de Ryliev.
Kachovsky qui marchait toujours à travers le salon, voyant que tout le monde se séparait, entra à son tour dans le vestibule et se mit à s'habiller. Il avait toujours son même visage endormi, — son visage de somnambule.
Ryliev s'approcha de lui.
— Qu'as-tu, Kachovsky? Tu es souffrant?
— Non, je me porte bien. Adieu.
Il lui serra la main, se retourna et fit un pas vers la porte.
— Attends, j'ai deux mots à te dire, — dit Ryliev en l'arrêtant.
Kachovsky fit une grimace.
— Ahl mon Dieu! Encore des mots. A quoi bon?
— Il est vrai qu'on peut se passer de paroles. Ryliev l'entraîna de côté et prenant quelque
chose dans sa poche le lui mit doucement dans la main.
— ■ Qu'est-ce que c'est? — demanda Kachovsky tout étonné. Il leva la main : il y avait dedans un poignard.
— • Tu as oublié? demanda Ryliev.
— Non, je me souviens, — répondit Kachovsky. — Eh bien, merci pour l'honneur.
(L'était un signe dont depuis longtemps ils avaient convenu : celui qui recevrait un poignard serait désigné comme régicide par la Douma suprême de la Société.
Ryliev lui posa les deux mains sur les épaules et se mit à parler solennellement. On voyait (jue son discours avait été médité et peut-être l)réparé à l'intention de la postérité. « Nous aurons une page dans l'Histoire », — avait dit tantôt Bestoujev.
— Cher ami, tu es seul au monde. Je connais ton esprit de sacrifice. Tu peux faire des choses plus utiles que de venir sur la Place. Tue le Tsar.
Ryliev voulut l'embrasser, mais Kachovsky le repoussa.
— Et comment faut-il faire? — demanda-t-il tranquillement d'un air pensif.
— Mets-toi en uniforme et le matin, très tôt, avant l'insurrection, va au Palais et là tu le tueras. Ou sur la Place quand il arrivera, — dit. Ryliev.
Quelque chose s'ouvrait lentement dans le visage de Kachovsky comme chez un homme qui tâche à se réveiller sans y parvenir. La conscience brilla dans ses yeux comme s'il venait seulement de comprendre avec qui et de quoi il parlait. Le somnambule se réveilla.
— Bien, — dit-il pâlissant mais toujours calme et pensif, — moi, — je le tuerai, — et toi — tueras-tu les autres? Es-tu décidé à les tuer tous?
— • Mais pourquoi tous? — murmura Ryhev qui pâlit à son tour.
— Gomment pourquoi? Tu le disais toi-même : ■un seul ne suffira pas ; il faut les tuer tous.
Ryliev ne l'avait jamais dit. Il avait même peur d'y penser.
Il se taisait, tandis que Kachovsky, pâlissant de plus en plus, le pénétrait de son regard brûlant.
— Eh bien ! pourquoi te tais-tu? Parle, ou ne peut-on même pas le dire? On ne peut pas le dire, mais on peut le faire?
Et subitement sa figure changea, sa bouche se tordit dans un rictus, sa lèvre inférieure hautaine et saillante trembla.
— Eh bien, merci de l'honneur ! On n'a trouvé personne de mieux que moi ; moi aussi Je suis bon à quelque chose ! Et pourquoi pas A^ous autres? Vous ne voulez pas vous salir les
mains dans le sang? Naturellement : des gens honnêtes et nobles ! Et moi on n'a qu'à me siffler. Un meurtrier par vocation ! Un paria. L'instrument abject de l'assassinat. Le poignard est entre tes mains.
— Voyons, Kachovsky. Qu'est-ce qui te prend? Personne ne t'oblige. C'est toi-même qui as voulu...
— Oui, moi-même ! Je ferai ce que je voudrai. Je me sacrifierai pour la patrie mais pas pour toi, pas pour la Société. Je ne servirai de marchepied à personne. Oh! lâcheté, lâcheté! Tu as travaillé à faire de moi un poignard entre tes mains, mais tu t'es trompé en faisant cela. Tu te croyais très fin, mais tu étais si grossier que n'importe quel imbécile t'aurait deviné. Tu as bien aiguisé le poignard, mais prends garde : ça pique !
— Petit, mon cher petit, qu'est-ce que tu dis? — dit Ryliev en tendant vers lui des mains suppliantes. Mais ne sommes-nous pas tous ensemble? X'es-tu pas avec nous?
— Non, non, pas avec vous ! Je n'ai jamais été et ne serai jamais avec vous. Seul, seul, seul !
Il ne pouvait plus parler. La respiration lui manquait. Il tremblait tout entier comme dans un accès de fièvre. Son visage était devenu sombre et terrible comme celui d'un possédé.
— Voilà ton poignard ! Et si tu oses encore une fois, je te... — d'une main il leva l'arme audessus de la tête de Ryliev et de l'autre le saisit au collet. Obolensky et Galitzine voulurent s'élancer au secours de Ryliev, mais déjà Kachovsky avait rejeté le poignard dont la lame sonna en tombant sur le sol. 11 repoussa Ryliev avec tant de violence que celui-ci manqua tomber et il se précipita dans l'escaHer.
Un moment Ryliev resta abasourdi. Puis il courut après Kachovsky et se penchant pardessus la rampe l'appela, suppliant et désespéré :
— Kachovsky, Kachovsky, Kachovsky î
Mais personne ne répondit. Et seulement, quelque part, au loin, une lourde porte se ferma avec fracas. C'était probablement la porte qui donnait sur la rue.
Ryliev resta encore quelques instants comme s'il attendait quelque chose et rentra dans le vestibule.
Tous les trois restaient silencieux, les yeux baissés, essayant de ne pas se regarder.
— Il est fou, — dit enfin Ryliev, — Jacoubovitch avait raison : il peut faire un malheur et nous perdre tous.
— Des bêtises I II ne perdra personne sauf lui-même, — répondit Obolensky. — Le malheureux ! Nous sommes tous malheureux et lui l'est plus encore. En un tel moment, il est tout seul. Il va seul au supplice pour nous tous, — il n'y a pas sur terre de pire tourment. Pourquoi l'avez- vous offensé, Ryliev?
— Moi, je l'ai offensé?
- — Oui, toi. Peut-on dire à un homme : va tuer !
■ — « On ne peut le dire mais on peut le faire? » — Ryliev avec un sourire amer répéta ces paroles de Kachovsky.
Obolensky tressaillit, pâlissant et rougissant tour à tour, comme ce matin au cours de sa conversation avec Galitzine.
— Je ne sais si on peut le faire. Mais mieux vaut tuer soi-même que de dire à autrui : va et tue ! — dit-il tout bas avec un grand effort.
De nouveau ils se turent tous trois. Ryhev s'assit sous le portemanteau, sur le coffre — la couche de Filka — et posant ses coudes sur ses genoux baissa la tête.
Obolensky prit place à côté de lui et lui caressa doucement les cheveux comme à un enfant malade.
Le silence dura longtemps.
Enfin Ryliev releva la tête. Il semblait gra-
veinent malade comme ce matin ; pâîe, amaigri, voûté, il s'était éteint : cette flamme n'était plus que cendres.
— Je souffre, mes frères, je souffre. C'est audessus de mes forces, — gémit Ryliev avec des sanglots étouffés.
— Te rappelles-tu, Ryliev? — dit Obolensky €n continuant à lui caresser les cheveux avec la même douceur. « La femme lorsqu'elle enfante souffre de grandes douleurs parce que son heure est arrivée, mais quand l'enfant est né elle oubhe ses souffrances dans la joie d'avoir vu naître un homme. »
— Quelles sont ces paroles? — demanda Ryliev surpris, — qui a dit cela?
— Tu l'as oubhé? Peu importe, tu te souviendras un jour. Et voici encore ; écoute : « Vous êtes tristes maintenant, mais je reviendrai parmi vous et votre cœur se réjouira et personne ne vous ravira cette joie. » Vois-tu, Ryliouchka, il y aura de la souffrance, mais il y aura aussi de la joie et personne ne pourra nous la ravir.
Des pleurs brillèrent dans ses yeux et il sourit à travers ses larmes. Il se leva et posa la main sur l'épaule de Galitzine.
— Rappelez-vous, Galitzine, ce que vous m'avez dit une fois : « Bien que vous ne croyiez pas en Dieu, que Dieu pourtant vous soit en aide. »
— Oui, Ryliev, je me rappelle.
— Alors, redites-le-moi... — commença Ryliev, mais il rougit et tout confus n'acheva pas.
Mais Galitzine comprit, traça sur lui le signe <le la croix et dit :
— Que Dieu vous soit en aide, Ryliev, que Jésus-Christ soit avec vous I Que le Christ soit avec nous tous 1
Ryliev prit dans ses bras Obolensky et GaUt-
zine, les attira vers lui et leurs lèvres s'unirent en un triple baiser.
Au delà des craintes, au delà des douleurs, au delà des tourments une grande joie les attendait et ils savaient déjà que cette joie nul ne saurait la leur ravir.