Q U A- T O R Z E DÉCEMBRE
de sourire comme auparavant, mais n'y réussissait pas. Je le crois presque, dit-elle enfin avec un tout autre sourire, pâle ei faible.
— Presque? Peut-on croire presque? Et d'ailleurs que faire? Il faut croire que je ne l'ai pas mérité. Il sourit amèrement et abandonna sa main.
De nouveau ils restèrent silencieux et gênés ; ils sentaient tous deux qu'ils ne disaient pas ce qu'il fallait. Les mots les séparaient comme si, après une courte entrevue, commençait de nouveau une longue séparation.
— C'est tout ce que vous vouliez me dire, prince?
— Non, ce n'est pas tout. Il reste le principal: quand vous prendrez une décision au sujet d'Akvilonof, rappelez-vous que vous êtes libre. Les dettes sont payées et personne ne pourra plusvous enlever les Merisiers. Décidez ce que vous voudrez, vous êtes libre, Marinka.
La jaie brilla un instant dans les yeux de la jeune fille, mais s'éteignit aussitôt.
— Que dites-vous, prince? La dette est payée? Par qui ?
— Peu importe par qui.
— Comment, peu importe? On décide de mon sort et je ne sais même pas qui...
— • yion Dieu, la question n'est pas là. Eh bien, si vous voulez absolument savoir qui... balbutia Galitzine qui tout d'un coup rougit et se troubla comme un petit garçon. — Eh bien, c'est Thomas Thomitch qui l'a payée.Voilà'qui....
— Thomas Thomitch? Mais où aurait-il pris, l'argent? Il est encore plus pauvre que nous.
— • Mais je ne sais pas où. ProJjablement chez votre grand'mère...
— Chez la grand'mère? Mais ce matin encore maman a parlé avec la grand'mère et l'a suppliée de payer au moins une partie des dettes. Et la i^rand'mère a catégoriquement refusé. Pour(iuoi
ne dites-vous pas la vérité, prince? Qu'avez-vous dans l'idée? — Marinka le regarda fixement, longuement. — Valerian Mikhaïlovitch, dites, dites tout de suite qui a payé. Si vous ne le dites pas, Dieu sait ce que je penserai...
Il restait silencieux et soudain elle comprit tout. Elle pâlit et se leva, sans le quitter du regard.
— Alors, c'est vous?... Merci, prince, vous êtes très bon. Vous avez eu pitié d'une pauvre fille, vous la comblez... Mais comment n'avezvous pas pensé que, si pauvres que nous soyons, nous ne voudrions peut-être pas accepter votre cadeau... votre aumône? Et si vous aviez pour ma mère et moi une parcelle, je ne dis pas d'amitié, mais même d'estime, vous ne l'auriez pas fait. Mais du reste c'est de ma faute. C'est moi qui l'ai permis... Sotte fille, sotte, sotte...
Elle cacha sa figure entre ses mains, se laissa tomber sur une chaise et se mit à pleurer. Ses frêles épaules frissonnaient. Son fichu en glissant avait découvert son cou mince et sa poitrine d'enfant ; et sous la peau mate de cette poitrine que soulevaient les sanglots, se dessinaient deux minces clavicules d'enfant.
— Imbécile, imbécile, qu'ai-je fait? — • Galitzine se prit la tête entre les mains. Il ne savait pas ce qui en ce moment lui importait le plus : la libération de la Russie, l'insurrection, la Révolution ou cette fillette en larmes.
Marinka se leva et sans ôter les mains de son visage se dirigea vers la porte. Galitzine s'élança vers elle.
— Marinka, Maria Pavlovna, attendez, attendez, ne vous en allez pas, laissez-moi parler, écoutez, écoutez-moi, de grâce.
— Laissez-moi, laissez-moi.
Mais il ne la lâchait pas, la tenait par les mains.
— Laissez, laissez-moi parler, je ne peux pas,
Marinka, vous allez vous en aller et peut-être, ne nous reverrons-nous plus jamais...
Elle s'arrêta en écoutant.
— Une minute seulement. Je ne veux que... Mais asseyez-vous,, asseyez-vous donc, — supplia-t-il en la tirant par la main.
Elle obéit, le suivit et s'assit à son ancienne place.
— Imbécile, imbécile, tous les gens intelligents sont de terribles imbéciles, c'est pour moi que l'on a dit cela. — 11 se dépêchait, s'embrouillait, se troublait. — Oui, un imbécile, mais tant pis. Ah! si j'avais su! est-il possible que vous me preniez pour un pareil lâche? J'ai voulu agir en toute simplicité. Vous m'avez vous-même dit l'autre jour qu'il fallait être simple... Vous ne savez pas, Marinka, dans quelle situation je me trouve en ce moment. Vous vous rappelez le conte du pèlerin et du chameau dans le désert ; le chameau fut pris de rage et s'emporta et le pèlerin se jeta dans un gouffre où se trouvait un buisson de framboisiers... Ah! non, ce n'est pas cela... Je parle tout le temps d'autre chose... Je deviens fou, Marinka. Je ne peux supporter que vous vous perdiez, car Akvilonof c'est votre perte, pire que votre perte. Tout à l'heure vous avez dit que vous me croyiez presque votre ami... Quel ennui, quelle horreur que dans la vie il n'y ait que de l'a peu près, rien de complet. Mais non, ce n'est pas encore cela... Attendez, qu'ai-je voulu... Ah! oui, si votre ami, votre presque ami allait à la mort, à un duel d'où il ne sortirait peut-être pas vivant et s'il avait voulu vous faire du bien, payer cette maudite dette de vos Merisiers pour vous sauver, n'auriez-vous pas accepté, auriez-vous refusé d'exaucer ce dernier vœu d'un mourant?
Elle cessa de pleurer, enleva les mains de sa figure et, sans comprendre encore les paroles de Galitzine, écoutait sa voix, regardait son visage
simple, charmant, enfantin et si pitoyable que de nouveau, comme naguère, au premier moment de leur rencontre, son cœur fut étreint par l'angoisse comme s'il pressentait le malheur qui guettait cet homme, — ■ comme s'il pressentait qu'il fallait l'aider, veiller sur lui, le sauver.
— Je le savais bien, je le savais bien ! — s'écria-t-elle en levant les bras au ciel. — Parlez, parlez immédiatement. Qu'est-ce que cela veut dire? Quelle mort, quel duel?
— Ne me le demandez pas, Marinka, je ne peux vous le dire.
— • Votre fiancée?
— Quelle fiancée?
— Vous avez encore oublié? Vous avez une fiancée...
— • Je n'ai pas de fiancée, je vous l'ai déjà dit.
— Vous avez dit que vous n'en aviez pas, mais vous en aviez peut-être une tout de même.
— - Pourquoi ne me croyez-vous pas, Marinka? Ne voyez- vous pas que je dis la vérité?
— Mais alors qu'y a-t-il? Mais parlez donc ! Pourquoi me faites-vous souffrir? Que faitesvous de moi?
— Je ne peux rien dire, — répéta Galitzine. Marinka avait entendu dire par Thomas
Thomitch que « les temps étaient terribles ». L'Empereur Constantin Pavlovitch avait renoncé au trône, l'armée devait prêter serment à Nicolas et si elle s'y refusait il y aurait peut-être une révolte. « C'est peut-être cela », pensa-telle avec une terreur prophétique.
— Tout à l'heure je vous ai menti en disant que je vous croyais presque. Non, ce n'est pas : presque, mais : tout à fait. Et, quoi qu'il arrive, je vous croirai toujours. Mais c'est terrible, terrible de savoir et de ne pas savoir. Et que vais-je devenir? Seigneur 1 Mon cher Valerian Mikhaïlovitch, n'est-il pas possible que cela ne soit pas?
-- Non, Marinka, ce n'est pas possible.
— Et quand?
— Je ne sais pas. Bientôt, demain peut-être.
— Demain? Alors vous allez peut-être vous en aller et nous ne nous reverrons plus?
Toute pâle, elle se pencha et posa les deux mains sur les épaules de Galitzine. 11 se mit à genoux et passa ses bras autour de sa taille.
— Ma chérie, ma chérie, ma bien-aimée, mon unique !
Tout d'un coup il se souvint de Sophie. Ne trahissait-il pas la céleste pour la terrestre? Mais non, il n'y avait pas de trahison. En elles deux, celle du ciel et celle de la terre, c'était la même, c'était une seule qu'il aimait.
— Vous allez vous en aller et nous ne nous reverrons jamais, jamais, jamais... répétait-elle en pleurant ; mais déjà ce n'étaient plus les larmes de tout à l'heure, mais d'autres larmes, de douces larmes d'amour.
— Non, Marinka, nous nous reverrons. Et si nous nous revoyons, vous ne me quitterez plus?
Encore plus inclinée vers lui, elle approcha son visage du sien, si près qu'il sentit son soufïle ; ils se regardaient en souriant silencieusement et ils se souvinrent et se reconnurent comme dans un songe révélateur et immémorial, vu maintes fois déjà. Leurs sourires se rapprochèrent, se rapprochèrent encore et enfin se confondirent en un baiser.
— Ma chérie, ma chérie, ma chérie, — répétait-il, comme si tout ce qu'il sentait tenait dans cette parole. — Bénissez-moi, Marinka. C'est ^jeut-être pour vous aussi que je vais à la mort.
— Pourquoi pour moi?
— • Vous le saurez après.
— Cela aussi on ne peut pas le dire?
— Non, on ne peut pas. Bénissez-moi.
— Eh bien, que Christ soit avec vousl Que
la très Sainte-Mère vous aide, vous protège et. vous sauve I Elle le bénissait avec les mêmes paroles que jadis Sophie et, cette fois, ce fut avec une tendresse presque maternelle qu'elle l'embrassa.
« Oui, pensa-t-il, la Mère, la très Sainte-Mère, la Terre natale, notre mère et notre fiancée à la fois. Nous irons au Calvaire, à la mort, pour elle> pour notre Mère, pour la Russie. »