CHAPITRE III
LE Gouverneur général, comte Miloradovitch, s'approcha au galop de la ligne de tireurs disposée en avant du front des insurgés. En uniforme brodé d'or, portant toutes ses décorations et le cordon bleu de Saint- André, son tricorne orné de plumes blanches, il se tenait bravement sur son cheval qui caracolait. Il était arrivé sur la Place, venant tout droit de la loge de la danseuse Telechova. L'expression de son visage fripé aux tempes couvertes de petites touffes de cheveux teints, aux lèvres charnues et aux yeux langoureux était celle d'un iiomme pour qui toute cette affaire n'était que bagatelle.
— Halte là ! En arrière 1 — lui crièrent les soldats et le demi-cercle d'acier des baïonnettes se hérissa contre lui.
— Moi, le Bayard russe, le compagnon d'armes de Souvarof, qui dans trente combats n'ai pas été blessé, j'aurai peur de ces galopins î — pensa Miloradovitch.
— Assez plaisanté, mes enfants. Laissez-moi passer I cria-t-il en lançant son cheval au galop contre les baïonnettes avec cette même intrépidité qu'il avait autrefois, lorsque, au plus chaud des combats et sous les boulets de canon, il allumait sa pipe ou arrangeait élégamment les phs de sa cape amarante. « Mon Dieu, la balle qui doit me tuer n'est pas encore fondue », — il se rappela sa devise.
Et, dirigés vers lui comme les baïonnettes d'acier, les regards simples des hommes simples semblaient dire : « Tu n'es qu'un bouffon, un hâbleur, un fanfaron. »
— OÙ allez-vous, où allez-vous, comte? Vous allez être tué ! — cria Obolensky en accourant vers lui.
— Ohl non, ils ne me tueront pas. Ce ne sont ni des assassins, ni des monstres. Ce ne sont que des polissons, de pauvres benêts. Il faut les plaindre et les ramener à la raison, — répondit Miloradovitch en avançant d'un air sentimental ses lèvres charnues.
Obolensky voyait à la figure renfrognée et haineuse des soldats qu'ils allaient dans un instant recevoir le « fanfaron » à la pointe de leurs baïonnettes.
— Fixe ! L'arme au pied ! — commanda-t-il et il saisit par la bride le cheval de Miloradovitch. — Veuillez vous éloigner, Excellence, et laisser les soldats en paix.
Le cheval secouait la tête, s'emportait, reculait. La courroie tranchante de la bride coupait les doigts d' Obolensky, mais, insensible à la douleur, il ne lâchait pas.
L'aide de camp de Miloradovitch, le jeune lieutenant Bachoutzky, le visage décomposé par la peur, accourut tout essoufflé et s'arrêta prés du cheval.
— Mais, au moins, vous, lieutenant, dites-lui qu'on veut le tuer, — cria Obolensky.
Bachoutzky ne fit qu'un geste désespéré.
Mais déjà Miloradovitch ne voyait ni n'entendait plus rien. Le cheval éperonné s'élança en avant. Obolensky faillit tomber et lâcha la bride. La chaîne des tireurs s'entr'ouvrit et le cavaher arriva au galop jusqu'au front même des insurgés.
— Mes enfants, — dit-il, entamant avec la désinvolture d'un vieux chef paternel un discours probablement préparé à l'avance, — voyez cette épée, qui porte l'inscription : « à mon ami Miloradovitch », elle m'a été donnée par le grand-fluc Constantin Pavlovitch en témoignage
QUATORZE DÉCEMBni: 7
d'amitié. Vais-je trahir mon ami et vous tromper, vous, mes amis?
Marchant de côté, d'une allure maladroite, fendant les rangs des soldats, Kachovsky s'approcha et s'arrêta à deux pas de Miloradovitch. Il posa sa main gauche sur le manche du poignard passé à sa ceinture rouge, — Obolensky remarqua que des deux pistolets passés à cette ceinture il ne restait plus'qu'un, — quant à sa main droite il la dissimula malhabilement sous sa pehsse entrouverte.
— N'y a-t-il pas parmi vous de vieux soldats de Souvarof ? N'y a-t-il ici que des gamins et des coquins de civils? — continuait Miloradovitch en jetant un coup d'œil sur Kachovsky.
Et celui-ci le regardait droit au visage comme s'il l'écoutait très attentivement. Soudain Obolensky s'effraya de ce regard. Presque sans savoir ce qu'il faisait, il se saisit du fusil du soldat le plus proche et piqua de la baïonnette le flanc du cheval de Miloradovitch.
Kachovsky se retourna et Obolensky crut voir sur son visage un sourire à peine perceptible.
Le cheval se cabra. Miloradovitch crut entendre un son bien connu comme si le bouchon d'une bouteille de Champagne venait de sauter. (( La voilà », pensa-t-il, mais il n'eut plus le temps d'ajouter : « Mon Dieu, la balle qui doit me tuer n'est pas encore fondue 1 »
Il vit dans le nuage blanc de la fumée passer la jupe blanche de la danseuse : deux petites jambes roses sortaient de cette petite jupe comme deux étamines du caHce d'une fleur renversée. Il avança ses lèvres charnues dans une moue à la fois enfantine et vieillotte, tout comme auparavant, lorsque, après le dernier acte du ballet, il criait : « Bis, Telechova, bis I ». Katcnka lui envoya un dernier baiser et le rideau noir tomba. Tout à coup, il leva les bras en l'air et se mit à gesticuler comme un pantin au bout d'un fil.
Son chapeau découvrit en tombant ses petites touffes de cheveux teints et un filet de sang vermeil coula sur la soie bleue du cordon de Saint-André.
Obolensky sentit le fer aigu de la baïonnette s'enfoncer dans quelque chose de vivant et de mou. Il voulut l'arracher mais n'y réussit pas ; le fer resta accroché. Lorsque le petit nuage de fumée fut dissipé, Obolensky vit qu'en tombant de cheval Miloradovitch avait rencontré la baïonnette et que la pointe s'était enfoncée dans le dos entre les côtes.
Après un terrible effort Obolensky parvint enfin à arracher l'arme.
« Quelle horreur! » — pensa- t-il comme autrefois lors de son duel avec Swinine et son visage se crispa douloureusement.
Une salve de coups de feu partit du carré el sur la place retentit le joyeux : « Hourrali, Constantin ! » Les insurgés se réjouissaient parce ({u'ils sentaient que maintenant ils venaient de connnencer : ils avaient franchi le sang.
Kachovsky pour retourner au centre du carré se frayait un chemin, marchant comme tout à l'heure de travers et maladroitement. Son visage était calme et comme pensif. Lorsque éclatèrent les coups de fusil et les cris, il leva la tète avec étonnement. Mais aussitôt il la laissa de nouveau tomber, connue s'il allait s'enfoncer plus profondément encore dans ses pensées.
« Certes, celui-ci ne reculera devant rien. Si l'Empereur s'approche il finira mal », pensa Galitzine.