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CHAPITRE IV

IMAGINE-TOI, Komarovsky, il y a des gens qui par malheur portent le même uniforme que nous et qui m'appellent... — commença l'Empereur avec, au coin de la bouche, le sourire de travers d'un homme qui a très mal aux dents. Il termina avec effort:... qui m'appellent imposteur !

« Imposteur! » — Ce mot dans la bouche de l'autocrate de toutes les Russies frappa le général Komarovsky à tel point cju'il ne sut que répondre.

— Canailles! — dit-il enfm et, sentant que cela ne suffiraitpas,il proféra en russe un juron obscène.

L'Empereur, tel qu'il s'était habillé pour le service d'action de grâces, en tunique du régiment d'Ismaïlof, avec le cordon bleu de Saint- André, se tenait, monté sur un cheval blanc et entouré d'une suite d'aides de camp et de généraux, à la tête du bataillon de la garde de Preobrajensky, rangé en colonne sur la place de l'Amirauté, face à Newsky.

Sur les places et dans les rues occupées par les troupes toute circulation était suspendue ; le silence de cette journée en était encore plus profond. Les voix proches résonnaient comme dans une chambre, tandis qu'au loin, du côté du Sénat, on entendait une rumeur continue, pareille à la rumeur des flots, d'où jaillissaient parfois des exclamations, semblables au grincement des galets emportés par le reflux : « hourrahl... ah... ah... » Soudain des coups de feu claquèrent et le grondement des voix devint plus fort comme s'il se rapprochait; de nouveaux (( hourrah, hourrali ! » retentirent.

Le général Komarovsky regardait l'Empereur à la dérobée. Sous son tricorne noir, à plumes noires, profondément enfoncé, le visage de Nicolas était d'une pâleur transparente et bleuâtre, ses yeux caves et sombres s'agrandissaient. « La peur grossit les objets », pensa subitement et involontairement Komarovsky.

— Entends-tu ces cris et ces coups de fusil? — dit l'Empereur en se tournant vers Komarovsky. — Je leur montrerai que je n'ai pas peur.

— Tout le monde admire votre courage. Sire, mais Votre iMajesté doit conserver sa vie précieuse pour le salut de la patrie, — répondit Komarovsky.

L'empereur sentit qu'il ne convenait pas de parler de peur. 11 prenait tout le temps des notes fausses comme nn chanteur qui a perdu sa voix ou comme un acteur qui ne sait pas son rôle.

« Le chevalier sans peur et sans reproclie ) , — tel était le rôle qu'il devait jouer. Il débuta bien. « Peut-être que tous deux ce soir nous ne serons plus de ce monde, mais nous mourrons après avoir accompli notre devoir », — avait-il dit le matin à Benkendorf en s'iialjillant. Puis, s'adressant aux chefs de la garde impériale, il leur dit : « Vous me répondez sur vos têtes du calme de la capitale. Quant à moi, si je suis Empereur, ne fût-ce qu'une heure, je montrerai fiue j'étais digne de l'être. »

Mais lorsqu'il entendit crier : « l'insurrectionl » le cœur lui manqua subitement, sa vue se troubla et tout se mit à tournoyer devant lui comme dans un tourbillon. Il se précipita sans savoir pourquoi dans le corps de garde du Palais. Sans doute pensait-il que les insurgés allaient immédiatement pénétrer dans le palais et voulait-il faire garder toutes les issues. Ensuite il s'élança vers la porte princii)ale où il se heurta au colonel Khvochiusky (|ui, blessé et la tête bandée, vennit tout droit des casenies (hi régi-

ment de Moscou. L'Empereur en apercevant le bandeau taché de sang se mit à gesticuler, criant : « Enlevez ça ! enlevez ça ! mais cachez donc ça », de peur que la vue du sang n'excitât la foule, — bien qu'il n'y eut pas encore de foule.

Puis il se trouva seul sans aucune suite sur la Place du Palais, au milieu d'un groupe de passants. Il leur adressa la parole commentant, lisant, expliquant le manifeste en leur disant avec instance : « Mettez vos chapeaux, mettez vos chapeaux, vous allez attraper froid. » Les gens criaient « hourrah » — s'agenouillaient, et, le saisissant par les pans de son uniforme, par les jambes, par les bras, ils disaient : « Notre Tsar ! notre père à tous ! Nous les mettrons tous en pièces, nous ne te trahirons pas ! » Un homme à face rubiconde, en pelisse de renard, s'élança vers lui pour l'embrasser; sa bouche sentait l'eau-de-vie, l'oignon, et encore quelque autre odeur répugnante, — une sorte d'odeur de viande crue. Cependant, aux derniers rangs du groupe, un ivrogne faisait du tapage : on essayait de le calmer, on le frappait, mais il eut tout de même le temps de crier : « Hourrah, Constantin I »

L'Empereur ne se tranquillisa un peu et ne reprit courage que lorsqu'il vit le bataillon de Preobrajensky se ranger en colonne devant le Palais.

Enfin sa suite se réunit et on lui amena un cheval.

— Mes amis, les soldats du régiment de Moscou font des bêtises. Ne les imitez pas et faites votre devoir en braves. Êtes-vous prêts à me suivre où je vous l'ordonnerai? — cria-t-il, en passant sur le front des troupes, d'une voix déjà habituée à commander.

— Nous sommes heureux de servir Votre Majesté 1 — répondirent les soldats d'un ton peu assuré et sans ensemble. Mais il fallait s'estimer heureux qu'ils aient répondu, même ainsi.

— Par le flanc gauche ! En avant, marche ! — commanda l'Empereur et il les conduisit jusqu'à la Place de l'Amirauté.

Mais parvenu à Xewsky il s'arrêta ne sachant plus que faire. Il décida d'attendre le général Soukhozanet, commandant de l'artillerie de la garde, envoyé en reconnaissance.

Toutes ces scènes passèrent devant lui comme une vision de délire, il ferma les yeux et s'oublia un instant. Il avait parfois de ces moments d'oubli pareils à une syncope.

Il fut rappelé à la réalité par la voix du général Levachev qui le rejoignit au galop après qu'on eut entendu des cris et des coups de feu sur la place du Sénat.

— Votre Majesté, le comte Miloradovitch est blessé.

- Vit-il encore?

- La blessure est grave. Il est douteux qu'il survive.

— Eh bien, c'est de sa faute. Il a reçu ce qu'il méritait, — dit l'Empereur et ses lèvres fines se contractèrent en un tel rictus que tous ceux ciui l'entouraient en furent effrayés.

« Ce n'est pas Alexandre Pavlovitch ! Attendez, il vous en donnera une constitution 1 y> pensa Komarovsi\^y.

— Eh bien, comment ça va, Ivan Onufritch? — demanda l'Empereur au général Soukhozanet qui venait d'arriver au galop.

— Cela va mal. Sire, — commença celui-ci. — La révolte s'étend ; les insurgés ne veulent rien entendre, les troupes qui viennent de prêter serment ne sont pas sûres ; elles peuvent à chaque instant passer du côté des insurgés et alors il faudrait s'attendre aux plus grands malheurs. Veuillez, Sire, envoyer chercher l'artillerie, — termina Soukhozanet.

— Mais tu dis toi-même (lu'elle n'est pas sûre?

— Que faire? Nous n'avons pas d'autres

moyens. On ne pourra se passer de l'artillerie.

Mais l'Empereur n'écoutait plus. Il se sentait des picotements dans le dos ; sa mâchoire inférieure tremblait. « C'est le froid », pensai t-iî pour se consoler, mais il savait que ce n'était pas seulement le froid. Il se rappelait qu'étant enfant il se réfugiait pendant l'orage dans sa chambre à coucher, se mettait au lit et se cachait la tête sous l'oreiller. Son gouverneur Lamsdorf le tirait de là par l'oreille en lui disant : « au soleil par l'oreille ! » Il se prenait luimême en pitié. Mais qu'avaient-ils tous contre lui? Que leur avait-il fait? « Victime innocente de la volonté de son frère ! Pauvre diable î Pauvre garçon ! Pauvre Niks 1 »

Lorsqu'il retrouva ses esprits, il remarqua que ce n'était plus le général Soukhozanet qui lui parlait, mais le général Voïnov, commandant de la garde. .

— Sire, le régiment d'Ismaïlof manifeste de l'hésitation et de l'inquiétude.

■ — - Que dites-vous? Que dites-vous? Gomment osez-vous...? — ■ lui cria brusquement l'Empereur, avec une fureur si inattendue que le général ouvrit de grands yeux et resta sur place pétrifié d'étonnement. — Votre place n'est pas ici, monsieur, mais avec les troupes qui vous ont été confiées et qui manquent à l'obéissance.

— Je prends la liberté d'informer Votre Majesté...

— Taisez-vous !

— Sire...

— Taisez- vous !

Et chaque fois qu'il ouvrait la bouche il entendait ce cri furieux.

L'Empereur savait qu'il n'y avait pas là de quoi se fâcher, mais il ne pouvait se contenir, comme si un liquide enflammé se répandait dans ses veines, le réchauffant et l'alfermissant. Plus de vil picotement, ni de tremblement de ma-

choire. Il était de nouveau le chevalier sans peur et sans reproches, le souverain et non l'imposteur. 11 comprit qu'il serait sauvé pourvu qu'il se mît bien en colère.

Un capitaine de dragons qu'il ne connaissait pas, de haute taille, le visage basané, les yeux noirs, la moustache noire, un bandeau noir sur le front, s'approcha de lui et le fixa d'un regard respectueux mais un peu trop calme. Il y avait dans ce calme quelque chose qui supprimait la distance séparant l'Empereur de son sujet.

— Que voulez-vous? — lui demanda l'Empereur en se tournant involontairement \ers lui.

■ — J'étais avec eux, mais je viens de les quitter et me suis décidé à faire amende honorable devant Votre Majesté, — répondit l'officier sans se départir de son calme.

— Quel est votre nom?

— • Jacoubovitch.

— Je vous remercie ; vous connaissez votre devoir, — dit l'Empereur en lui tendant la main. Jacoubovitch la serra avec ce même sourire que les femmes éprises de lui quahfiaient de démoniaque.

— Retournez vers eux, monsieur Jacoubovsky...

— Jacoubovitch, — corrigea posément cedernier.

— ... Et dites-leur de ma part que s'ils mettent bas les armes je leur pardonnerai.

— Je le ferai, Sire, mais ne reviendrai pas vivant.

— Eh bien, si vous avez peur...

— Voilà la preuve que je ne suis pas un lâche. Mon honneur m'est plus cher que ma léte blessée î — dit Jacoubovitch en enlevant son chapeau et en montrant sa tête bandée. Puis il dégaina son sabre au bout du(jucl il attacha un mouchoir blanc — signe de trêve — et se dirigea du côté de la place du Sénat vers les insurges.

— Brave garçon ! s'écria quelqu'un de la suite de Nicolas.

L'Empereur resta silencieux et fronça le sourcil.

Le messager fut long à revenir. Enfin on aperçut de loin son mouchoir blanc. L'Empereur, ne pouvant contenir son impatience, s'approcha de lui.

— Eh bien, monsieur Jacoubovsky?

— Jacoubovitch, — corrigea de nouveau celui-ci plus posément encore que la première fois. — La foule est surexcitée, Sire. Ils ne veulent rien entendre.

— Que veulent-ils?

— Permettez-moi, Sire, de vous le dire à l'oreille.

— Prenez garde, il a une tête de bandit, — murmura Benkendorf.

Mais déjà l'Empereur se penchait et prêtait l'oreille.

« Maintenant on pourrait le tuer », — pensa Jacoubovitch. Il n'était pas lâche : s'il avait décidé de le tuer il n'aurait pas eu peur. Mais il ne savait ni pour quelle raison ni dans quel but le tuer. Il aurait pu tuer le défunt Alexandre Pavlovitch, car ce dernier lui avait fait un passedroit. Mais pour quel motif tuer celui-ci? D'ailleurs, à ses yeux, un régicide devait monter un cheval noir, être vêtu de noir et tout devait se passer pendant une revue, sous le soleil, au son de la musique. Mais tuer tout simplement, est-ce un plaisir?

— Ils prient Votre Majesté de venir en personne auprès d'eux. Ils ne veulent parler qu'à vous seul et à personne d'autre, — dit-il à l'oreille de Nicolas.

— A moi? Mais de ({uoi ?

— De la Constitution.

Il mentait : il n'avait pas engagé de pourparlers avec les insurgés. Lorsqu'il s'était ap-

proche d'eux, ils lui avaient de loin crié : « canaille ! » et l'avaient mis en joue. Il eut tout juste le temps de chuchoter deux mots à Michel Bestoujev et s'en retourna immédiatement.

— Qu'en penses- tu? — demanda l'Empereur à Benkendorf en lui répétant à l'oreille les paroles de Jacoubovich.

— Il leur faudrait de la mitraille, voilà ce que j'en pense, Votre Majesté ! — s'écria Benkendorf avec indignation.

(( De la mitraille ou la Constitution? » — pensa l'Empereur et son pâle visage devint plus pâle encore. De nouveau il sentit des picotements dans le dos et sa mâchoire inférieure trembla.

Jacoubovitch le regarda et comprit qu'il avait eu raison de dire tout à l'heure à Michel Bestoujev:

« Tenez bon ! ils canent I »

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