CHAPITRE VI
MAIS que se passe-t-il? Quel ennemi attendons-nous?
— Pardieu, je n'y comprends rien.
Quel gâchis diabolique ! — Telle était la conversation des deux généraux qui pan'int aux oreilles du grand-duc Michel Pavlovitch. Lui non plus n'y comprenait rien.
Il était dans la petite ville de Rennal sur la route de Varsovie lorsque son frère Nicolas l'avait fait appeler. Il venait d'arriver à toute bride à Pétersbourg et exténué, affamé, transi, il était tombé sur la place en pleine insurrection, — comme une « poule dans le bouillon » selon sa propre expression.
Après l'insuccès des charges de cavalerie, les autorités avaient compris que l'on n'arriverait à rien par la force. Elles décidèrent d'avoir recours à la persuasion. Michel Pavlovitch demanda à l'Empereur la permission de parler aux insurgés. Nicolas commença par refuser, puis il fit de la main un geste las et consentit :
— Fais ce que tu veux.
Le grand-duc s'approcha du carré.
— Bonjour, mes enfants I — cria-t-il d'une voix forte et gaie comme pendant une revue.
— Vive son Altesse Impériale ! — répondirent aussi gaiement les soldats. Michel Pavlovitch, — surnommé « Michka le bancal » et le « bourru bienfaisant », — avait l'aspect dur mais le cœur tendre. Un jour, un jeune soldat, ivre et couché dans la rue, l'avait salué sans se lever. Il avait pardonné. « 11 est ivre mais pas sot », — avait-il dit. Et il était maintenant en-
core tout disposé à pardonner aux insurgés à cause de leur joyeux vivat.
— Qu'est-ce qui vous prend, mes braves? Qu'avez -vous entrepris? — commença-t-il comme de coutume d'un ton un peu familier. — Le grand duc Constantin Pavlovitch a abdiqué : J'en suis moi-même témoin. Vous savez à quel point j'aime mon frère. En son nom, je vous ordonne de prêter serment à l'Empereur légitime.
— Aucune loi ne nous oblige à prêter deux fois serment I — tel fut le grondement sourd qui lui répondit.
— Fixe ! — commanda le grand-duc, mais on ne lui obéissait plus.
— Nous ne faisons rien de mal, mais nous ne prêterons pas serment à Nicolas.
— Où est Constantin?
— ■ Amène-nous Constantin !
— Qu'il vienne. Alors nous le croirons.
— Ne vous obstinez pas, mes enfants, ça pourrait mal finir, — dit un général essayant d'intervenir.
— Va au diable ! Vous autres les généraux, les traîtres, vous pouvez bien prêter chaque jour un nouveau serment. Mais nous, nous ne plaisantons pas avec ça, — crièrent les soldats avec tant de liaine que Michel Pavlovitch comprit enfin ce qui se passait et pâlit légèrement. Son cheval aussi parut comprendre : il frissonna et recula d'un pas.
Dans l'intervalle étroit, entre le carré des marins et celui des Moscovites, Guillaume Karlovitch Kuchclbecker se démenait bien inutilement, s' élançant tantôt d'un côté, tantôt de l'autre. Il tenait le grand pistolet qui était naguère tombé dans la neige et était tout mouillé. Tantôt il relevait son manteau, tantôt le descendait. 11 finit pas l'enlever complètement et resta en habit, long comme une perche, tors, les jambes grêles, pareil à un héron blessé.
— Voulez-vous descendre Michel? — prononça à côté de lui une voix bien connue mais étrangement changée. Et tout à coup il lui sembla que tout ceci s'était déjà passé quelque part.
^ Je veux bien, mais où est-il?
— Voyez là-bas son panache noir.
Clignant de ses yeux bleus myopes, à fleur de
tête, aussi tristes et doux qu'autrefois, au cours de ses entretiens avec son camarade de lycée Pouchkine sur Schiller, sur la gloire et sur l'amour, il visa.
Il se sentit soudain tiré par le coude. Il se retourna et vit deux soldats. Ils ne dirent rien, mais l'un d'eux cligna de l'œil et l'autre fit un signe de tête. Il comprit : « Il ne faut pas. Laisse-le. »
— Attendez, mes amis ! Comme cela ce sera plus vite fini, — prononça la même voix connue et de nouveau il sembla à Kuchelbccker que tout ceci s'était déjà passé jadis.
Kuchelbccker approcha le pistolet de son nez et l'examina comme avec étonnement.
— Je crois qu'il est vraiment mouillé, — nuirmura-t-il tout confus.
— Mon pauvre Absolu Absolutovich ! Toi au^si tu es mouillé, — dit Pouchtchine en riant et en lui frappant affectueusement sur l'épaule. Galitzine s'approcha et les écouta.
— Je pense qu'aucun de nous n'est l)ien sec, — remar(iua Kachovsky avec son sourire sardonique.
— Et pourquoi ne le faites-vous pas, vous? Vous tirez mieux que nous tous, — répUqua Pouchtchine.
— J'en ai assez fait. J'en ai déjà deux sur la cofiscience et j'en aurai encore un troisième, — répon<1it Kachov8l<y.
Galitzine (•()mj)ril ([ue ce troisième devait être Nicolas Pavlovitcli.
Un grand carrosse doré à huit lenctres et à
ressorts très hauts dans le genre de ceux des anciens coches s'arrêta à l'angle du boulevard de l'Amirauté et de la place du Sénat près du carré. Deux petits vieillards aux visages effrayés, en vêtements sacerdotaux, descendirent de ce carrosse : c'était l'archevêque Séraphin de Pétersbourg et l'archevêque Eugène de Kiev.
Un des généraux s'était emparé des deux prélats au moment où dans l'église du palais ils s'apprêtaient à chanter le Te Deum en l'honneur de l'avènement au trône. Il les avait mis dans le carrosse avec deux diacres et les avait amenés sur la place.
Les deux vieillards, laissés au miheu de la foule, en face des tireurs, ne savaient que faire et se parlaient à l'oreille d'un air effaré...
— N'y allez pas : on va vous tuer î — criaient les uns.
— Allez-y avec la bénédiction divine. Cela vous.regarde, vous les prêtres. Ce ne sont pas des mécréants, ce sont des nôtres, des chrétiens, — essayaient de persuader les autres.
L'archevêque Eugène, à qui l'on avait arraché en essayant de le retenir un pan de son vêtement, se perdit dans la foule. Et Séraphin resté seul était si désemparé qu'il ne sentait même plus la peur. Pétrifié, il ne se rendait pas compte de ce qui lui arrivait, comme s'il roulait la tête la première du haut d'une montagne. CHgnant de ses petits yeux, multipliant les signes de croix, il murmurait une prière en regardant craintivement autour de lui.
Tout à coup il aperçut au-dessus de sa tête le visage calme et bon de Michel Karlovitch Kuchelbecker, un jeune lieutenant des marins de la garde, le frère de Guillaume, aussi long, aussi maladroit que lui avec les mêmes yeux à fleur de tête.
— Que désirez-vous, mon père? — demanda poliment Kuchelbecker en faisant le salut mili-
taire. Russe d'origine allemande et protestant, il ne savait point dans quels ternies il convenait de s'adresser à un archevêque. Il estima que si c'était un pope on pouvait lui dire : mon père.
Séraphin ne répondit rien. Il se mit seulement à faire des signes de croix encore plus nombreux, à, marmotter davantage et à cligner des yeux plus rapidement encore.
Les dames du monde l'avaient jadis surnommé, en raison de son extérieur aimable, « le petit Séraphin ». Il avait maintenant plus de soixante-dix ans. Il avait un petit visage joufflu de vieille femme, d'étroites fentes graisseuses à la place des yeux, la bouche en cœur, une petite boule en guise de nez et une petite barbiche aux poils rares. Il tremblait de tous ses membres et sa barbiche tremblait aussi. Kuchelbecker eut pitié du vieillard.
— Que désirez-vous, mon père? — répéta-t-il plus poliment encore.
— Je voudrais aller là-bas trouver les soldats... leur parler un peu... balbutia enfin Séraphin en désignant craintivement de sa petite main grassouillette le carré des insurgés.
— Je ne sais vraiment pas, — dit Kuchelbecker en haussant les épaules d'un air indécis. Il est interdit de laisser passer personne. Cependant laissez-moi aller voir, mon père, je reviens tout de suite.
Et il partit en courant. Séraphin leva timidement les yeux et regarda les figures des soldats. Il pensait voir non point des hommes mais des bêtes. Et il aperçut des figures humaines, ordinaires, qui n'avaient rien de terrifiant.
Il se reposa un instant. Puis tout à coup, avec ce courage qui parfois s'empare des poltrons, il enleva sa mitre, la remit à son sous-diacre et, mettant sur sa tête le (Crucifix, alla de l'avant. Les soldats lui firent place et portèrent leurs armes comme lors de la prière.
Il fit encore quelques pas et se trouva sur le front même du carré. Là aussi les gens se signaient mais n'en criaient pas moins :
— Hourrah, Constantin I
— Soldats chrétiens... commença Séraphin, et tout le monde se tut pour l'écouter. Il parlait si indistinctement que seules quelques paroles entrecoupées parvenaient jusqu'aux assistants.
— Soldats... calmez-vous... je vous'^en supplie... Prêtez serment... Constantin Pavlovitch a abdiqué trois fois... Dieu en est témoin...
— Laissez donc Dieu tranquille, Monseigneur,
— prononça une voix si douce et en même temps si ferme que tout le monde se retourna. C'était le prince Valerian Mikhaïlovitch Galitzine qui avait parlé.
— De c|uoi te mêles-tu? Qui es-tu? D'où viens- tu? Crois- tu en Jésus-Christ? — balbutia Séraphin qui cette fois pâlit et trembla non plus de peur mais de colère.
— Oui, je crois en Lui, — répondit Galitzine avec la même douceur et la même fermeté.
Séraphin lui tendit la croix.
— Eh bien, baise la croix si tu crois en Jésus- Christ !
— Oui, mais pas entre vos mains, — dit Galitzine voulant lui prendre la croix.
Mais Séraphin la retira, saisi cette fois d'une autre peur extra-terrestre, comme s'il apercevait seulement alors ce qui l'effrayait : la face de Satan elle-même sur la face du révolté.
— Eh bien 1 donnez! N'ayez crainte, je vous la rendrai. Pour le moment vous la garderez, mais après nous vous l'arracherons, — dit Galitzine et ses yeux, derrière ses lunettes, brillèrent de si menaçante façon que Séraphin recommença à murmurer des prières, à cligner de l'œil, à se signer. Il remit la croix à Galitzine.
Ce dernier la prit et la baisa pieusement.
— Donnez-la-moi aussi, — dit Kachovsky.
— Et à moi I et à moi 1 — crièrent les autres. La croix fit le tour de tout le carré et lorsqu'elle revint à Galitzine, celui-ci la rendit à Séraphin.
— Et maintenant, Monseigneur, partez et rappelez-vous que vous avez, sans le vouloir, béni la Liberté russe.
Et de nouveau, comme naguère, au début de l'insurrection, il cria avec un entliousiasme frénétique :
— Hourrah, Constantin !
- — Hourrah, Constantin ! reprirent les soldats.
— Retourne plutôt chez toi, père, occupe-toi de ton église !
— Tu as prêté deux fois serment. Es-tu encore archevêque après ça?
— Menteur, traître.
Les baïonnettes et les sabres se croisèrent audessus de la tête de Séraphin.
Les diacres accoururent, le prirent sous les bras et l'emmenèrent.
— Voici les canons, — remarqua quelqu'un en montrant l'artillerie qui venait de paraître.
— Eh bien, tout se passe comme cela doit se passer, — dit Galitzine avec un léger sourire. — Derrière la croix, la mitraille. Derrière Dieu, la bête 1
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