‹ Quatorze décembre (roman)Chapitre 19 sur 43 · QUATORZE D É O E M B R E · texte numérisé non relu

QUATORZE D É O E M B R E

chine vêtu d'un long manteau, coiffé d'un haut chapeau noir se promenait devant le carré et fumait sa pipe aussi paisiblement que s'il avait été dans son cabinet de travail ou à Mikhaïlovskoë, dans la petite maison de Pouchkine, accompagné par le bruit agréable des aiguilles à tricoter d'Anna Rodionovna.

— ^les braves garçons — demanda-t-il aux soldats, — allez-vous obéir à mon commandement?

— Nous ferons de notre mieux, votre noblesse.

11 dégagea de la manche de son manteau sa main droite gantée de vert, la leva comme s'il tenait un invisible sabre et commanda :

— Fixe I Arme au pied ! Formez-vous en carré contre la cavalerie !

Une seule décharge aurait suffi pour coucher à terre toute la cavalerie. Pour ne pas tuer inutilement et ne pas irriter les gens, Pouchtchine donna ordre de tirer dans les jambes des chevaux ou par-dessus la tête des cavaliers.

La cavalerie approchait au galop avec de lourds piétinements. Une salve retentit, mais les balles sifflèrent au-dessus de la tête des cavaliers. Lorsque la fumée fut dissipée on vit que la première attaque était manquée. La place trop restreinte, la saillie de la clôture qu'il fallait contourner et surtout le verglas étaient autant d'obstacles. Les chevaux non ferrés à glace glissaient des quatre pieds sur les cailloux couverts de glace et tombaient. De leur côté les honunes allaient à l'attaque à contre-cœur : ils comprenaient bien que la cavalerie ne pouvait charger sur une distance d'une vingtaine de pas, alors que le feu des fusils donnait dans les naseaux des chevaux.

— Et de ([uoi, diable, vous mêlez- vous? — grondaient les soldats du régiment de Moscou en aidant les cavaliers tombés à se relever.

— Il faut bien s'en mêler quand on vous l'ordonne I Quant à vous, frères, nous vous remercions d'avoir tiré à côté. Autrement nous pouvions dire adieu à la vie, — disaient les gardes à cheval reconnaissants.

— Venez avec nous, braves gens !

— Attendez seulement qu'il fasse nuit et nous y viendrons tous.

— En arrière I Alignez-vous I — ordonna le commandant du régiment, le général Orlof. Il fit former de nouveaux pelotons en vue d'une seconde attaque.

Mais la nouvelle charge ne fut pas plus heureuse. Les baïonnettes s'abaissèrent du même mouvement tranquille et les chevaux, se heurtant contre leurs épis d'acier, se cabrèrent pareillement entraînant avec eux leurs cavaliers tandis que la foule amassée derrière la clôture lançait des pierres, des briques ou des bûches. Le général Toïnow faillit être tué ; le duc de Wurtemberg fut criblé de boules de neige comme un petit garçon.

Comme des vagues successives les attaques venaient, les unes après les autres, se briser contre le carré, invincible, immobile. A chaque charge nouvelle, ce carré devenait plus ferme comme s'il se pétrifiait. Appuyé contre le rocher de Pierre, il était lui-même semblable à l'inébranlable roc.

Tout à coup, on entendit, mêlés aux sons joyeux de la musique, crier au loin, « Hourrah, Constantin I » et trois compagnies des marins de la garde, commandés par le lieutenant Michel Kuchelbecker et le capitaine en second Michel Bestoujev, débouchèrent en courant de la rue Galernaïa.

Ils embrassèrent les Moscovites.

— Ehl frères I Merci : vous ne nous avez pas trahis.

— L'armée unie à la flolte I

— Nous avons le dessus sur mer et sur terre T

— Dieu merci, toute la Russie se met ea marche I

Les marins formèrent un autre carré, à la droite du régiment de Moscou, sur le pont du canal de l'Amirauté, face à la cathédrale Saint- Isaac.

Et de nouveau, mais, cette fois, dans une direction opposée, du côté de la place du Palais, on entendit :

— Hourrah, Constantin !

C'était les grenadiers de la garde : manteaux au vent, bonnets de travers, sac au dos et baïonnettes croisées, ils couraient par petits groupes le long du boulevard.

Arrivés à la place du Sénat ils escaladèrent le tas de pierres amoncelées au coin du boulevard de l'Amirauté et du quai, mais là le désordre se mit dans leurs rangs.

Sturler, le commandant du régiment, courait à côté des soldats en les suppliant de retourner aux casernes.

— Xe trahissez pas, braves garçons ! n'écoutez pas ce lâche, — criait son aide de camp le lieutenant Pavlof, membre de la Société Secrète qui, lui aussi, courait à côté des soldats.

— Pour qui êtes- vous ? — demanda Kachovsky, courant à Sturler pistolet au poing.

— Pour Nicolas, — répondit l'autre.

Kachovsky fit feu. Sturler porta vivement la

main au côté et continua de courir. Deux soldats, baïonnette basse, s'élancèrent derrière lui.

— Tue-le, embroche-le, ce sale Allemand I Les baïonnettes s'enfoncèrent dans son dos et

il tomba.

Les grenadiers s'unirent aux Moscovites. Et de nouveau l'on s'embrassa comme des frères.

Le troisième carré se forma à la gauche du l)remier, face au (juai, le dos tourné à la cathédrale.

Il y avait maintenant sur la Place trois mille soldats et quelques dizaines de milliers de personnes prêts à tout sur un signal du chef. Mais il n'y avait toujours pas de chef.

Le temps changea. Un vent d'Est glacial se mit à souffler. Le froid devenait de plus en plus vif. Les soldats qui n'avaient sur le dos que leurs tuniques étaient transis : comme auparavant ils battaient la semelle, se frappaient dans les mains.

— Qu'est-ce qu'on attend? — se demandaient-ils avec surprise. — On dirait que nous avons pris racine dans le pavé. On a les jambes gourdes, les mains gelées et on attend toujours.

— Mon capitaine ! dit le caporal Lubinov au capitaine Michel Bestoujev, — menez-nous à l'attaque.

— Attaquer quoi?

— Les troupes, le palais, la forteresse, ce que vous voudrez...

— Il faut attendre les ordres, mon frère.

— Ehl mon capitaine, cette attente peut tout perdre.

— C'est cela : nous ne savons peut-être rien, mais attendre et rester sans bouger, ça nous le savons, — dit Kachovsky, railleur et mauvais, — toute notre révolution est immobile î

— « Révolution immobile », — répéta intérieurement Galitzine saisi d'une terreur prophétique.

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