CHAPITRE VIII
RÉVOLUTION immobile. — Galitzine se rappelait ces paroles de Kachovsky. On reste debout, à ne rien faire. On continue à grelotter sous les tuniques, sanscapotes. Pour se réchauffer, on bat la semelle, on se frappe les mains l'une contre l'autre. On attend sans savoir quoi.
Ils attendirent ainsi pendant plus de quatre heures, sans faire un mouvement jusqu'à ce que l'on eût assemblé tous les régiments pour les écraser. On eût dit qu'ils étaient ensorcelés par le charme de l'immobilité. Aussi longtemps que l'on reste immobile, on se sent fort : on est une forteresse inébranlable, un vrai rocher de Pierre. Essaye-t-on de bouger? on devient faible, las, incapable de faire un pas. C'est ainsi que dans un cauchemar effroyable, on remue les pieds, on s'efforce de courir et l'on reste sur place.
L'adversaire aussi restait sur place, comme si la lutte ne résidait qu'en ceci : qui resterait le plus longtemps immobile? « Kachovski auraitil raison? — pensait Galitzine. — Toute notre révolution ne serait-elle qu'immobihté? » La victoire tombait d'elle-même dans leurs bras et ils ne la retenaient point, laissant échapper connue volontairement occasion sur occasion, commettant sottise sur sottise.
Lorsque le régiment de Moscou se fut révolté, il aurait dû aller vers les autres régiments pour qu'ils s'unissent à lui, mais il se rendit sur la place du Sénat, croyant cjue les autres s'y trouvaient déjà, (^e ne fut qu'une fois arrivé là qu'il s'aperçut qu'il n'y avait personne.
Les Équipages de la Flotte auraient pu en
•sortant emmener avec eux leur artillerie. Les ■canons opposés aux canons auraient décidé du sort de l'insurrection. Les Équipages auraient pu amener leur artillerie, mais ils ne le firent point.
Et les grenadiers de la Garde auraient pu occuper la citadelle qui domine le palais et la Avilie, s'emparer du Palais où se trouvaient alors le Sénat, le Conseil, les deux Impératrices et l'héritier. Ils auraient pu le faire, mais ils ne le lirent point.
Cependant, en dépit de ces fautes, les forces des insurgés restaient énormes : trois mille hommes de troupes et dix fois plus de gens du peuple, prêts à tout sur un signal du chef. « Donnez-nous seulement des armes et en une demi-heure nous retournerons toute la ville », — disait-on dans la foule.
— On va tirer. Inutile d'aller au-devant de la mort, — et les soldats repoussaient la foule.
• — Qu'ils tirent 1 Nous mourrons avec vous I - — - répondait la foule.
La résolution d'agir existait chez le peuple, dans l'armée, chez les jeunes membres de la Société, — elle n'existait pas chez les dirigeants. Ceux-ci n'avaient qu'un désir : souffrir, mourir, mais ne pas agir.
— Savez-vous jouer à qui-perd-gagne? demanda Kachovsky à Gahtzine.
— Comment qui-perd-gagne? répondit celuici étonné.
— C'est une façon de jouer aux Dames : celui qui s'y fait prendre le plus de pions a gagné.
— Qu'est-ce que cela signifie?
— Cela signifie que nous jouons à qui-perdgagne. Nous nous faisons prendre les uns par les autres, nous par eux, eux par nous. Nous faisons des bêtises à qui mieux mieux. C'est à qui en fera le plus.
— Non, ici, ce n'est pas de la bêtise.
— Et qu'est-ce donc?
— Je ne sais... Peut-être luttons-nous, non seulement contre eux, mais aussi contre nousmêmes. Non... je ne sais pas. Je ne sais le dire.
— Vous ne savez pas? Eh, Galitzine, vous aussi ! D'ailleurs il est peut-être exact que ce ne soit pas de la bêtise, mais quelque chose d'autre. Vous avez vu que tantôt on a attrapé un espion, l'aide de camp Bibikov, on l'a piétine, déchiré, frappé presque jusqu'à la mort, — et Mikhaïl Kuchelbeker s'est interposé, il l'a arraché à la foule, il l'a reconduit aimablement au delà des rangs. Il a même enlevé sa propre capote et l'a mise sur lui en l'enveloppant douillettement pour qu'il ne s'enrhume point, le pauvret I Xous nous exerçons à la pratique de la vertu chrétienne. Giflés sur la joue gauche, nous tendons la joue droite. Xous sommes corrompus et nous corrompons les autres. Voilà : ils ont tiré en l'air, ils épargnent l'ennemi ! Révolution humanitaire, insurrection philanthropique. Xous sauvons notre âme. Le sang nous effraye, nous voulons agir sans le verser. Mais il y aura du sang, seulement ce sera du sang versé en vain qui retombera sur notre tête. On nous fusillera comme des imbéciles, et ce sera bien fait ! Des serfs, des serfs à [perpétuité ! Vil pays, vil peuple ! Jamais il n'y aura de Révolution en Russie.
Tout d'un coup, il se tut, se détourna, saisit des deux mains la grille de fer, — la conversation se passait prés du monument de Pierre, — et se frappa la tête contre les barreaux.
— Allons, allons, Kachovsky 1 Rien n'est encore perdu. Le succès est possible...
— Possible ! C'est bien là toute l'ignominie de la chose : le succès est possible 1 Mais on ne peut al tendre une minute de plus, sans quoi il sera trop tard. Pour Dieu, Galitzine, venez à mon aide, dites-leur... Que font-ils... que font-ils...?
Mais non. Vous aussi, vous êtes avec eux.., vous êtes tous ensemble et moi...
Ses lèvres tremblèrent ; son visage se couvrit de rides comme celui des petits enfants qui vont pleurer. Il se laissa tomber sur le rebord de la pierre de la grille, se courba, appuya les coudes sur ses genoux et se serra la tête, en sanglotant sourdement :
— Seul... seul... seul...
Et, en le regardant, Galitzine comprit que s'il y avait parmi eux un homme prêt à perdre son âme pour la cause commune, c'était lui, Kachowsky. Il comprit aussi que pour le secourir et le consoler les paroles étaient vaines. Silencieusement il se baissa, l'étreignit et l'embrassa.
— Messieurs, venez vite. Obolensky est élu dictateur. On va réunir le Conseil de Guerre I — annonça Pouchtchine aussi tranquillement que si l'on se trouvait non pas sur une place publique, mais devant la table à thé chez Ryliev.
On avait fait accepter à Obolensky, presque de force, la dictature. Aide de camp principal de l'Infanterie de la Garde et l'un des trois membres de la Douma suprême de la Société secrète, il avait droit plus que tout autre au poste de dictateur. Mais moins que personne, il voulait commander. Longtemps, il se déroba, mais comprenant que son refus définitif pourrait compromettre toute l'affaire, il consentit enfin et décida de réunir un Conseil de Guerre.
On s'efforça de réunir le Conseil de Guerre sans y arriver. On allait, on venait, on s'arrêtait en route comme pour réfléchir à quelque chose, toujours sous le même charme de l'immobilité.
— Pourquoi restons-nous sur place, Obolensky ? Qu'attendons-nous ? — demanda Gahtzine en s'approchant de la table qui se trouvait au milieu du carré, sous le drapeau.
— Et qu'avons-nous à faire? — répondit
Obolensky, mollement et à contre-cœur, comme pensant à autre chose.
— Comment, que faire? Mais aller à l'attaque.
— Non. Faites ce que vous voulez, Galitzine, mais je n'irai pas à l'attaque. Nous gâterions toute l'affaire. Nous obligerions les régiments bien disposés pour nous à agir contre nous. Ils nous demandent seulement d'attendre jusqu'à la nuit. « Tenez jusqu'à la nuit, disent-ils, €t tous, un par un, nous passerons de votre côté. » Et, du reste, nous avons trop peu de troupes. Les forces sont inégales.
— Et le peuple? Tout le peuple est avec nous. 11 suffit de lui donner des armes.
— Dieu nous en garde ! Si on leur donne des armes, on s'en repentira tout de suite. Il y aura des bagarres, des massacres, le pillage ; le sang innocent coulera.
Quelqu'un rappela les paroles du dictateur Troubetskoï : « Il faut à tout prix éviter l'effusion de sang et n'user que des moyens les plus légaux. »
— ■ Mais si l'on nous mitraille avant la nuit? - — dit Galitzine.
— On ne nous mitraillera pas. Ils n'ont même pas de munitions en ce moment, — répliqua Obolensky, sur le même ton mou et contraint.
— 11 ne faut pas grand temps pour amener (les munitions.
— C'est égal. Ils n'oseront pas. Le cœur leur manquera.
— Et s'il ne leur manque pas?
Obolensky ne répondit rien et Galitzine comprit qu'il était inutile de parler.
— Regardez, regardez ! — cria Michel Bestoujev. — On amène une batterie.
Le bataillon de la garde du régiment Preo- Lrajensky qui se tenait en avant des autres régiments s'écarta des deux côtés : dans l'espace vide roulèrent trois pièces. On les détacha du
caisson et on tourna leurs gueules droit vers les insurgés.
Bestoujev sauta sur la table pour mieux voir.
— Et voici les munitions. On va charger ! — cria-t-il de nouveau et il sauta à bas de la table en agitant son sabre. — Voilà le moment d'aller à l'attaque et de s'emparer des canons.
Les bouches à feu se trouvaient à moins de cent pas sous la protection d'un peloton de chevaliers-gardes, sous le commandement du lieutenant-colonel Anenkov, membre de la Société Secrète. Il suffisait de courir jusqu'aux pièces et de s'en emparer.
Tous se tournèrent vers Obolensky, attendant un ordre. Mais il se tenait toujours silencieux, immobile, les yeux baissés, comme s'il ne voyait ni n'entendait rien.
Galitzine le saisit par le bras.
— Eh bien, Obolensky? Qu'avez-vous?
— Et quoi donc?
■ — Ne voyez-vous pas? Les canons sont sous notre nez. On va tirer.
— Non, vous dis-je. Ils n'oseront pas.
La fureur s'empara de Galitzine.
— Fou, fou ! Que faites-vous?
— Calmez-vous, Galitzine, Je sais ce que je fais. Qu'ils commencent ! Nous agirons après. Il le faut ainsi.
— Pourquoi le faut-il ainsi? Mais parlez donc ! Qu'avez-vous à lanterner? Que le diable vous emporte 1 — cria Galitzine exaspéré.
— Écoutez, Galitzine, — prononça Obolensky, toujours sans lever les yeux. — Tout à l'heure nous allons mourir ensemble. Ne vous fâchez donc pas, mon ami, de ce que je ne sais pas vous expliquer, je ne me l'explique pas moi-même, mais il le faut ainsi. Cela ne peut être autrement si nous sommes avec Lui.
— Avec qui?
— Vous L'avez oublié? — Obolensky leva les
yeux avec un doux sourire et Galitzine baissa les siens- Une douleur subite comme une lame aiguë pénétra son cœur. Toujours la même douleur, toujours la même question î mais adressée maintenant à l'Autre : « avec ou contre Lui ». Toute sa vie il n'a pensé qu'à être en une minute comme celle-ci avec Lui : cette minute est venue et il L'a oublié !
— • Ce n'est rien, Galitzine, tout ira bien, tout ira bien, — prononça Obolensky, — Christ est avec nous tous ! Peut-être ne sommes-nous pas avec Lui, mais sûrement Lui est avec nous. Quant à l'attaque, — ajouta-t-il après un silence, — ne t'inquiète pas. On ira à la baïonnette, on n'aura pas peur et on verra encore qui aura le dessus... Maintenant, il est temps de passer sur le front. Si mauvais dictateur que je sois, je suis tout de même dictateur. — Il rit gaiement et courut en agitant son sabre. Tous le suivirent. Arrivés sur le front des troupes, ils virent se détacher de la batterie et galoper vers eux le général Soukhozanet. Par\'enu jusqu'aux tireurs, il leur cria quelque chose en montrant la place où se tenait l'Empereur. On le laissa passer.
— Mes amis, — dit alors Soukhozanet, arrivé devant les Moscovites, — les canons sont en face de vous; mais l'Empereur est magnanime. Il a pitié de vous. Et si vous mettez tout de suite bas les armes...
— Soukliozanet, où est la Constitution? — lui cria-t-on du carré.
— Je suis envoyé pour vous olïrir votre grâce et non pour parlementer.
— Alors va-t'en au diable !
— Et envoie-nous quelqu'un de plus propre que toi. Hé, les gars, piquez-le, tapez-lui dessus 1
— Ne touchez pas cette canaille, elle ne vaut l^as une balle.
— ■ Pour la dernière fois : mettez bas les armes ou on va tirer.
— Tire, — crièrent-ils tous en ajoutant une injure indécente.
Soukhozanet donna des éperons à son cheval, fit volte-face, et s'élança au galop. La foule s'écarta et il s'élança. On tira une salve derrière lui, mais déjà il volait vers la batterie et seules les plumes blanches de son chapeau se dispersèrent.
Et Galitzine vit avec ravissement qu'Obolensky aussi avait tiré.
Tout à coup, sur le flanc gauche de la batterie, apparut un cavalier sur un cheval blanc : l'Empereur. Il s'approcha au galop de Soukhozanet, se pencha vers lui, lui dit quelques mots à l'oreille.
Un silence se fit et l'on entendit Soukhozanet commander :
— ■ Batterie, chargez les pièces, avec...
— Hourrah, Constantin ! — crièrent furieusement les insurgés.
Dans le crépuscule blanchâtre, s'allumèrent, à côté des bouches de cuivre des canons, les petites étoiles rouges des mèches fumantes. Galitzine regardait droit vers les pièces, droit dans les yeux de la Mort et les vieilles paroles prenaient pour lui un son nouveau : « Dieu est avec nous ! Dieu est avec nous ! Kachovsky a tort : il y aura une révolution en Russie, une révolution telle que jamais encore le monde n'en aura vu. »