CHAPITRE IX
S'ils ne mettent pas immédiatement bas les armes, je donnerai l'ordre de tirer, — dit l'Empereur en envoyant Soukhozanet — trouver les insurgés.
— Eh bien, qu'y a-t-il? — demanda-t-il lorsque le général revint.
— Sire, ces fous hurlent : la Constitution ! Il leur faudrait un peu de mitraille, — ajoutat-il, reprenant les paroles de Benkendorf.
« De la mitraille ou la Constitution? » — réfléchit l'Empereur comme tout à l'heure.
Soukhozanet attendait des ordres. Mais l'Empereur se taisait comme s'il eût oubhé sa présence.
— Les pièces sont-elles chargées? — demanda enfin l'Empereur, prononçant chaque mot lentement et avec effort.
— Elles sont chargées mais sans projectile. Sire. Ordonnez-vous qu'on les chargea mitraille?
— Mais oui. Va, — répondit l'Empereur avec la même lenteur et la même difficulté. — Attends un peu. — 11 l'arrêta subitement. — Le premier coup en l'air.
— A vos ordres, Sire.
Soukhozanet se dirigea vers les canons et l'Empereur vit cju'on les chargeait avec de la mitraille.
La peur ([u'il avait éprouvée tout à liieure avait disparu, mais avait fait place à une autre peur, jusqu'alors inconnue. 11 ne craignait plus pour lui-même, — il avait compris qu'on ne lui ferait rien, (ju'on l'épargnerait jusqu'au bout, — mais il avait i)eur de ce qu'il allait faire luimême.
Il aperçut Benkendorf et s'approcha de lui.
— Que faire, que faire, Benkendorf? — lui murmura-t-il à l'oreille.
— Comment, que faire? Tirer, immédiatement. Votre Majesté. Ils vont attaquer et nous enlèveront les canons.
— • Je ne peux pas ! je ne peux pas ! Comment ne comprends-tu pas que je ne peux pas?
— La sensibilité de son cœur fait honneur à Votre Majesté, mais pour le moment il ne s'agit pas de cela. Il faut prendre une décision : ou verser le sang de quelques-uns pour sauver le tout ou sacrifier l'État.
L'Empereur écoutait sans comprendre.
— Je ne peux pas 1 je ne peux pas ! je ne peux pas ! — murmurait-il continuellement comme s'il défaillait. Et il y avait dans ce murmure quelque chose de si nouveau et de si singulier que Benkendorf prit peur.
— Calmez-vous, Sire. De grâce, calmez-vous. Daignez seulement donner un ordre, — je prends tout sur moi.
— Bien, va. Tout de suite. — Il fit un geste de la main et s'éloigna un peu.
Il ferma un instant les yeux et aperçut le petit corps de son fils Sacha aussi nettement, aussi clairement que s'il l'avait sous les yeux. C'était, il y a longtemps, — cinq ans environ, — par une lourde nuit d'orage, au palais de Peterhof dans la chambre à coucher bleue de Sacha. L'enfant faisait ses dents, passant les nuits sans dormir, pleurait, s'agitant tout enfiévré. Mais cette nuit-là il s'était endormi paisiblement. Alexandrine mena son mari jusqu'au lit de Sacha ■et écarta doucement le rideau. L'enfant dormait, étendu tout de son long. Il avait rejeté la petite c uverture et il était là tout nu — son petit corps rose rempli de petites fossettes — et dans «on sommeil il souriait. « Regarde, regarde-le donc. Qu'il est joh, le petit ange I » — mur-
murait Alexandrine en souriant. Et le capitaine en second Romanof souriait à son tour.
« Qu'est-ce que j'ai? je divague? je deviens fou? » — pensa-t-il en revenant à lui. Il ouvrit les yeux et vit devant lui le général Soukhozanet qui, pour la troisième fois, lui annonçait :
— Les canons sont chargés, Votre Majesté. L'Empereur inclina silencieusement la tête
et le général n'ayant pas reçu d'ordre s'en retourna déconcerté vers la batterie.
« Mon Dieu, sauvez-moi ! Seigneur, venez à mon aide ! » L'Empereur essayait de prier mais n'y réussissait pas.
— Feu par pièce ! Commencez par la droite 1 Première pièce I — cria-t-il tout à coup avec le même sentiment qu'éprouve un meurtrier peureux en levant le poignard non point pour frapper mais pour essayer de frapper.
— Première pièce, feu I première pièce... première pièce... — le commandement passa de chef en chef.
— Première pièce, feu! — répéta le plus jeune, le commandant Bakounine.
— Cessez le feu ! — cria l'Empereur. 11 ne pouvait frapper : le poignard lui glissait des mains.
Et quelques secondes après, il cria de nouveau :
• — Première pièce, feu I Puis encore :
— Cessez le feu !
Et pour la troisième fois :
— Première pièce, feu I
On eût dit qu'un gigantesque balancier oscillait de la démence à la démence, de l'horreur à l'horreur.
11 se souvint soudain que le premier coup devait être tiré en l'air, par-dessus les têtes. « Pourquoi ne pas essayer pour la dernière fois ? Peut-être auront-ils peur et se disperseront-ils?»
— Première pièce... première pièce... le commandement passa de nouveau.
— Première pièce, feu ! — cria Bakounine. Mais le canonnier hésita, tout confus. Il ne mit
pas la mèche sur l'amorce.
— Voyons, animal, pourquoi n'obéis-tu pas 1 — cria Bakounine en se jetant sur lui.
— Mon commandant, ce sont les nôtres, — répondit doucement le canonnier en levant les yeux vers l'Empereur. Leurs regards se rencontrèrent comme si toute distance entre eux était supprimée. Ce n'était plus l'esclave regardant l'Empereur, mais un homme contemplant son semblable.
« Oui, les nôtres ! Sacha ! le petit corps de Sacha ! »
— Arrêtez... — voulut crier Nicolas, mais une main invisible et terrible le serrait à la gorge.
Bakounine arracha la mèche des mains du canonnier et la posa lui-même sur l'amorce.
Quelque chose gronda : un bruit et un roulement assourdissant. Mais la mitraille passa audessus de la foule, au-dessus des têtes. Le couteau ne s'était pas enfoncé dans le corps ; il avait ghssé de côté.
Le carré ne bougea pas. Appuyé au rocher de Pierre, il restait immobile, inébranlable comme ce rocher lui-même. Seul le feu roulant des fusils retentit en réponse aux coups de canon et le cri triomphant « Hourrah, Constantin I » s'éleva.
Alors, comme l'eau au contact du fer incandescent se transforme en vapeur, la peur de l'Empereur se changea en fureur.
— Deuxième pièce, feu ! — cria-t-il, — et la seconde pièce gronda.
Un nuage de fumée couvrit la foule, mais les cris déchirants, les hurlements, les gémissements et d'autres bruits pareils à des éclaboussements lui firent comprendre que la mitraille était cette
fois tombée en pleine foule. Le poignard s'était enfoncé dans le corps.
Lorsque le nuage se dissipa, l'Empereur vit que le carré était toujours à sa place. Seul un petit groupe se détacha et courut impétueusement sus à l'ennemi.
Mais le troisième, le quatrième, le cinquième coup grondèrent et à travers les tourbillons de fumée, çà et là traversés par les flammes des coups de fusil, on vit la mitraille tomber comme la grêle sur le mur compact des corps humains.
Le rocher de Pierre était gênant, mais on tirait aussi sur lui et il semblait qu'on fût en train de fusiller le cavalier d'airain.
Et quand toute la place fut vide, on poussa les canons en avant et, poursuivant les fuyards, on continua à tirer le long des rues Galernaïa et de Saint-Isaac, le long du quai des Anglais, le long de la Neva et jusque sur l'île Vasilievsky.
— Chargez ! Feu ! Chargez ! Feu ! — criait Soukhozanet d'une voix complètement enrouée.
— (.hargez ! Feu ! Chargez ! Feu ! — criait l'Empereur faisant chorus.
Coup sur coup, feu sur feu ! Le couteau s'enfonçait, s'enfonçait, s'enfonçait encore. Mais il n'en avait jamais assez, comme s'il cherchait à étancher une soif insatiable, et le liquide enflammé se répandait dans ses veines plus enivrant que jamais.
Le général Komarovsky jeta un coup d'œW sur rEm|)ereur et aussi subitement, aussi involontairement que tantôt, pensa :
« Ce n'est pas un homme, c'est un démon ! »