CHAPITRE XII
Nous avons peur du sang, nous ne voulons pas de sang, cependant le sang coulera, mais en vain, — pensa Galitzine se ^ souvenant des paroles de Kachovsky.
« En vain, en vain, en vain », — ce mot, comme une obsession monotone, sonnait dans sa tête malade.
Étendu sur un canapé, il regardait, fermant à demi ses paupières brûlantes de fièvre, le cercle lumineux de la lampe sous l'abat-jour vert dans une chambre à demi obscure, les rayons de la bibliothèque chargés de livres, les portraits au pastel doux et fanés des grandspères et des grand'mères, — toutes choses si agréables, si douces, si calmes que la journée d'aujourd'hui, sur la place du Sénat, lui apparaissait comme un songe effroyable.
Tard dans la nuit, alors que tout était déjà fini; un caporal du régiment de Moscou, fuyant la poursuite des patrouilles à cheval et se frayant un chemin à travers une ruelle ensevelie sous la neige près du canal Krukov, s'était heurté dans l'obscurité contre Galitzine endormi entre les piles de bois, transi de froid et gelé à moitié. Le prenant pour un mort, il allait passer son chemin, mais, entendant un faible gémissement, il se pencha pour lui regarder le visage. A la lueur blafarde d'un réverbère il reconnut un des chefs qu'il avait vus sur la place du Sénat. Il en référa à Guillaume Karlovitch Kuchelbecker qui se trouvait dans le voisinage avec une poignée de soldats en fuite.
Lorsque Galitzine eut repris connaissance, on le mit dans un fiacre et Kuchelbecker le
conduisit près du grand théâtre, chez Odoïevsky avec qui il habitait. Le maître de la maison était absent, n'étant pas encore revenu de la place du Sénat.
Lorsqu'il sut que tous ses camarades étaient sains et saufs, Gahtzine reprit immédiatement des forces et, se rappelant la promesse faite à Marinka de la revoir avant une séparation, peuL-être étemelle, il voulut rentrer sur-le-champ à la maison. Mais Kuchelbecker ne le laissa pas partir : il le mit au lit, le couvrit chaudement, lui entoura la tête d'une serviette trempée dans du vinaigre. Il lui fit boire du thé, du punch et une certaine tisane de son invention.
Gahtzine n'avait pas sommeil ; il se coucha seulement pour se reposer un peu, mais il ferma les yeux et s'endormit immédiatement et profondément, comme s'il tombait dans un trou.
Lorsqu'il se réveilla, Kuchelbecker n'était plus dans la chambre. Il appela : personne ne répondit. Il regarda la pendule et ne voulut pas en croire ses yeux : il était sept heures du matin. Il avait dormi pendant cinq heures et il lui semblait que son assoupissement avait duré cinq minutes.
11 se leva, parcourut l'appartement, — personne. Seul, dans la chambre des domestiques, l'ordonnance ronflait. Gahtzine le réveilla et apprit que le maître de céans n'était pas encore de retour et que Kuchelbecker et le vieux domestique du prince étaient partis à sa reciierche à travers la ville.
Gahtzine était très faible ; la tête lui tournait et il avait mal à la tempe, probablement à la suite du coup de botte reçu dans la I)agarre sur la place. Néanmoins il s'habilla et, alors seulement, remarqua qu'il avait un chapeau (|ui ne lui appartenait pas et que par miracle ses lunettes étaient intactes. Il sortit, prit un fiacre, et ordonna d'aller vers la place tlu
Sénat. Il avait décidé d'aller d'abord là-bas €t ensuite à la maison.
Il faisait encore nuit. Le ciel commençait seulement à grisonner légèrement et sur les toits des maisons la blancheur de la neige s'accentuait.
Plus il s'approchait de la place du Sénat et plus les rues prenaient l'aspect d'un camp. Partout des troupes, des patrouilles, des cordons de soldats, des piquets, des tas de paille et de foin, des lances et des fusils en faisceaux, des cris de sentinelles, des pétillements de brasiers. Et, parmi la fumée et le scintillement des flammes, les gueules brillantes des canons -apparaissaient et disparaissaient tour à tour.
Sur le quai des Anglais, Galitzine descendit de traîneau — au delà le passage était barré — et il alla à pied, se frayant un chemin à tra- A^ers la foule. Mais quelques pas plus loin il dut s'arrêter : on ne laissait pas pénétrer sur la place. Elle était entourée de troupes formant la haie : dans les intervalles on avait placé des canons dont les bouches étaient tournées contre lés rues principales.
Une charrette chargée, couverte de nattes de paille, passait par les quais. L'ayant aperçue, la foule s'entr'ouvrit pour lui livrer passage ; les gens se découvraient et se signaient.
— Qu'est-ce donc? — demanda Galitzine.
— Des morts, — chuchota craintivement quelqu'un, — Dieu ait leur âme. C'était aussi des chrétiens et on les fourre sous la glace -comme des chiens.
Alentour les gens se mirent eux aussi à chuchoter et Galitzine, prêtant l'oreille, apprit que durant toute la nuit la poHce avait ramassé des corps que l'on transportait vers le fleuve. Là on avait pratiqué une quantité de trous et on faisait ghsser tous les corps sous la glace sans distinguer entre les morts et les blessés.
On n'avait pas le temps de faire un tri, l'ordre étant qu'au matin la place fût nettoyée. A la hâte et n'importe comment, on précipitait les corps dans les trous étroits et certains d'entre eux s'embourbaient et gelaient dans les glaces. Dans l'aube blafarde, les corbeaux, flairant une proie, voltigeaient en hordes noires au-dessus de la Neva avec un croassement sinistre. Et ce croassement se confondait avec un autre bruit, plus sinistre encore, pareil à un grincement de ferrailles.
— Et cela? Entendez-vous? — demanda de nouveau GaUtzine.
— On lave et on tasse, — lui répondit-on, avec le même chuchotement craintif.
— On lave et on tasse?
— Va voir toi-même.
Galitzine se glissa encore un peu plus loin et, se dressant sur la pointe des pieds, regarda dans la direction d'où venait l'incompréhensible bruit. Là-bas, sur la place, des gens grattaient le pavé à l'aide de racloirs de fer, ils balayaient la neige rouge, imprégnée de sang, remettant à la place de la neige propre et blanche qu'ils tassaient avec un rouleau. Sur les escaUers du Sénat on lavait à l'eau chaude avec des seaux fumants, des torchons et des balais les mares de sang congelé. On remettait des vitres aux fenêtres crevées, on replâtrait et on badigeonnait les murs jaunes et les colonnes blanches du Sénat, tout éclaboussés de sang et criblés de balles. Et en haut sur le toit on réparait les balances de la Justice.
La matinée blafarde, brumeuse et calme semblait, comme la veille, hésiter entre la gelée et le dégel ; comme la veille, la flèche de l'Amirauté s'enfonçait dans le ciel bas comme dans de l'ouate blanche ; comme la veille, les ponts de la Neva s'évanouissaient dans une blanche muraille et il semblait que là-bas, der-
rière le fleuve.il n'y eût plus rien qu'un brouillard blanc, le vide, la fin du ciel et de la terre, les bornes du monde. Et le cavalier de bronze sur son cheval de bronze galopait toujours dans les ténèbres blanches.
Et les racloirs grattaient, grattaient sans cesse en grinçant de leurs dents de fer.
« Ils ne l'arracheront pas, — pensa GaUtzine, — le sang jaillira de la terre, il criera vers Dieu, il vaincra la Bête I »