CHAPITRE XI
1-» ouT est fini, Sire, — rapporta Eenkendorf. L'Empereur, la tête baissée, se taisait. « Qu'y avait-il eu? Qu'y avait-il eu? » " — pensa-t-il, essayant de se souvenir comme s'il reprenait ses sens après un accès de délire, et il sentit qu'il s'était produit quelque chose de terrible, d'irréparable.
— Tout est fini, la révolte est réprimée. Votre Majesté, — répéta Benkendorf, et il y avait dans sa voix quelque chose de si nouveau que l'Empereur fut surpris. Mais il ne comprit pas encore et ne crut pas.
Il leva timidement les yeux pour les baisser aussitôt. Puis il prit plus d'assurance et tout d'un coup il comprit : il ne s'était passé rien de terrible, tout était normal ; il avait réprimé la révolte et frappé les rebelles. « Si je suis Empereur, ne fût-ce qu'une heure, je montrerai que j'étais digne de l'être. » Et il l'avait montré. C'est seulement maintenant qu'il venait de mon ter sur le trône; il n'était plus un imposteur mais un souverain.
Deux taches roses marquèrent ses joues pâles ; ses lèvres mordues jusqu'au vif devinrent rouges comme si elles avaient bu du sang. Et toute sa figure s'anima.
— Oui, Benkendorf, c'est fini : je suis Empereur, mais à quel prix, mon Dieu ! — soupirat-il, levant les yeux au ciel, — que la volonté de Dieu soit faite.
Il était rentré dans son rôle et savait qu'il ne se tromperait plus. Cette fois-ci le masque tenait bon et ne tomberait plus.
— Hourrah, hourrah, Nicolas 1
Ce cri poussé par des milliers de voix parvint de la place du Sénat jusqu'aux appartements intérieurs du Palais d'Hiver et là aussi on comprit cjue la révolte avait été réprimée.
Dans le petit cabinet-lanterne rond, donnant sur la place du Palais, la jeune impératrice Alexandra Fedorovna était assise près de la fenêtre ; silencieuse, pâle, à demi morte, elle regardait par la croisée d'où l'on apercevait une partie de la place couverte de troupes.
L'Impératrice Maria Fedorovna, selon son habitude, bavardait et s'agitait inutilement. Elle glissait dans toutes les mains le petit portrait de l'Empereur défunt, Alexandre Pavlovitch, et suppliait qu'on le portât aux insurgés.
— Montrez-leur, montrez-leur cet ange, peutêtre se raviseront-ils !
Nicolas Mikhaïlovitch Karamsine et le prince Alexandre Pavlovitch Galitzine étaient là aussi. Karamsine avait été sur la place du Sénat.
— Quelles têtes j'ai vues ! Quelles paroles j'ai entendues I — se rappelait-il plus tard. — ■ Voilà bien la tragédie absurde de nos libéraux enragés. Mourons tout de même pour la Sainte Russie ! Cinq ou six pierres vinrent tomber à mes pieds... Moi, l'historien paisible, je souhaitais ardemment le tonnerre des canons, étant persuadé qu'il n'y avait pas d'autre moyen de réprimer la révolte.
— Savez-vous, Nicolas Mikhaïlovitch, que ce qui se passe ici n'est que la critique à main armée de votre « Histoire de l'Empire Russe », — lui avait, sur la place, murmuré à l'oreille un de ces « libéraux enragés ». Par la suite il se souvint souvent de ces paroles incompréhensibles.
Lorsque les canons commencèrent à gronder, Maria Fedorovna leva les bras au ciel.
— Mon Dieu, voilà où nous en sommes arrivés. Mon fils monte sur le trône à l'aide des canons I Le sang coule, le sang russe I
— C'est du sang corrompu, Votre Majesté, — disait Galitzine pour la consoler. Mais, inconsolable, elle répétait :
— Que dira l'Europe? Que dira l'Europe? La jeune impératrice était, aux premiers
coups de canon, tombée à genoux, se cachant le visage dans ses mains ; elle restait ainsi immobile et comme morte : seul un tremblement continu agitait sa tête. « Un lys sous la tempête »^ pensa Karamsine.
Et après, alors que tout était déjà fini, ce tremblement, ce balancem.ent de tête, pareil au tremblement d'une fleur sur une tige brisée, ne cessa point. Elle-même ne le sentait pas, mais tout le monde le remarquait. On pensait que cela passerait. Mais cela ne passa point et dura toute la vie.
Dans la chambre voisine, le prince héritier Alexandre Nicolaievitch, un petit garçon au minois rond et aux yeux bleus, vêtu d'une veste rouge brodée d'or qui rappelait l'uniforme des hussards, était assis près d'une petite table ronde et mangeait sa côtelette sous la surveillance de l'Anglaise Mimi.
Le premier il entendit les « hourrahs ! » de la place du Sénat, courut à la fenêtre et cria en battant des mains :
— Papa ! papa !
Dans les salles de parade du Palais, qu'illuminaient les grappes ardentes des lustres, la ruche bourdonnante et dorée se tut à l'entrée de l'Empereur.
« On ne le reconnaît plus : c'est un autre homme ; tant il est changé de visage, d'allure,, de voix », — remarquèrent aussitôt tous les assistants.
« Il a tout de suite pris de l'aplomb, ■ — pensa le prince Alexandre Nicolaievitch Gahtzine. — Il est parti tout autre qu'il n'est rentré : parti comme un imposteur, il revient en souverain. »
— Que celui qui vient au nom du Seigneur soit béni ! — l'archevêque Séraphin salua l'Empereur de ce cri triomphal lorsque ce dernier fit son entrée à l'église.
{( Longue vie au très pieux Empereur, souverain autocrate de toutes les Russies, Nicolas Pavlovitch. Que Dieu lui donne une vie prospère et paisible, la santé, le salut et la victoire sur ses ennemis ! » — • entonna à la fm de l'office la voix tonitruante du diacre.
« Oui, par la grâce de Dieu, empereur et autocrate de toutes les Russies I Ce que Dieu m'a donné, nul ne pourra me l'arracher «, — pensa l'Empereur, et il crut définitivement que toutes les choses avaient été ce qu'elles devaient être.