CHAPITRE II
A la bataille de Kulm, deux compagnies du régiment de Semeon, n'ayant plus une seule cartouche dans leurs gibernes, furent chargées de débusquer à l'arme blanche les Français qui tiraient de la lisière d'un bois. Le commandant de compagnie, le prince Serge Petrovitch Troubetzkoï, s'avança devant ses soldats, brandissant son sabre audessus de sa tète avec tant de calme et de gaieté que tous les soldats s'élancèrent à sa suite, chargèrent à la baïonnette et chassèrent du bois les Français.
Et à Lutzen, lorsque les quarante canons du prince Eugène foudroyaient les régiments de la garde, Troubetzkoï plaisanta le lieutenant von Bock, connu dans le régiment pour sa poltronnerie. S'approchant de lui par derrière, il lui lança une motte de terre. Von Bock tomba comme un épi fauché.
C'est ainsi que Troubetzkoï lui-même tomba le quatorze décembre.
Le matin, en se réveillant, il se souvint des paroles de Pouchtchine : « Vous viendrez tout de même sur la place? > et, comme la veille, il se sentit faible, las, amolli, déliquescent.
Il craignait qu'on ne vînt le chercher. Il quitta sa maison, prit un fiacre et se rendit à la chancellerie de l'État-Major pour demander où et quand aurait heu la prestation de serment. Il voulait sans tarder prêter serment au nouvel Empereur, espérant que s'il arrivait quelque chose on lui tiendrait compte de son empressement. Il apprit là ({ue la prestation de serment aurait lieu le lendemain à onze
heures. De 1 btat-Major il alla à pied chez sa sœur dans la rue Grand Millionnaïa, puis de là chez un de ses camarades, le colonel aide de camp Bibikov, qui demeurait au coin de la Fontarka et de Newsky. Il ne le trouva point et resta à déjeuner avec sa femme et son frère. Lorsqu'il fut midi passé, il reprit un peu courage : il pensa que les troupes avaient prêté serment et que tout s'était tranquillement passé. Il prit le chemin de sa demeure dans l'intention de changer de vêtements et de se rendre au Palais pour assister au service divin.
En débouchant de Newsky sur la place de l'Amirauté, il aperçut la foule et entendit crier : «Hourrah, Constantin! » Il s'arrêta pour demander ce que c'était et, en apprenant que c'était l'insurrection, il s'évanouit presque, sur place^ dans la rue.
Il se rappelait à peine ce qui s'était passé ensuite. Sans savoir pourquoi il était rentré de nouveau dans la cour de l'État-Major. Là il resta pensif, ne sachant où aller. Enfin, il monta l'escalier qui conduisait à la chancellerie. Des gens inconnus couraient partout avec des visages effrayés.
Quelqu'un dit :
— Messieurs, vous êtes en uniforme. Allez à la place du Sénat. L'Empereur est là-bas.
Tout le monde sortit et Troubetzkoï aussi. Mais peu à peu il se détacha du groupe et rejoignit, par la cour de l'État-Major, la Milhonnaïa. Tout angoissé, ne sachant où se réfugier, il allait de part et d'autre comme un lièvre pourchassé.
Près de la porte de l'État-Major il rencontra un fonctionnaire de sa connaissance qui l'emmena de nouveau à la chancellerie.
— Quel malheur ! quel malheur I — répétait continuellement le fonctionnaire.
— On a tué Miloradovitch ! — cria quelqu'un
tout près de l'oreille de Troubetzkoï. Les jambes lui manquèrent.
— Vous trouvez-vous mal, prince?
Quelqu'un lui fit respirer des sels. Et tout
à coup il se retrouva dans la rue avec des gens inconnus. Il comprit qu'on le menait à la place du Sénat.
— Je ne vais pas bien, je ne vais pas bien, — ■ répétait-il presque en pleurant.
Et de nouveau ce fut la chancellerie. « Oh I mon Dieu, combien de fois déjà ! » pensa-t-il avec désespoir. Il se rendit à la salle la plus éloignée, celle des courriers. Il n'y avait personne, tout le monde s'était dispersé. Il resta longtemps tout seul, heureux qu'on le laissât en paix.
Lorsque le jour baissa, les coups de canon se firent entendre avec tant de violence que les vitres des fenêtres tremblèrent. Il se leva brusquement et voulut courir, mais il retomba sur sa chaise et, saisi de stupeur, écouta se succéder les coups.
A côté de la chambre des courriers il y avait un cabinet de débarras où l'on cousait et scellait les plis de la couronne. On y sentait l'odeur de la cire, de la toile et des nattes de paille ; une petite lampe à huile accrochée au mur répandait une faible lumière ; des pelotons de fil étaient jetés sur la table et du plafond sortait un grand crochet destiné à une lampe. Troubetzkoï, de temps à autre, jetait un coup d'oeil sur ce crochet comme s'il ne pensait à rien. Par la suite seulement il se rappela avoir pensé : « Ce ne serait pas mal de se pendre. »
Les détonations cessèrent. Les courriers et les gardiens commencèrent à passer par la chambre. En saluant très bas Troubetzkoï, ils le considéraient avec étonnement. Il se leva et quitta la salle.
11 ne savait toujours où se réfugier. Il se
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décida enfin à passer la nuit chez son beaufrère, l'ambassadeur d'Autriche, Lebseltern. Il savait que là aussi il serait arrêté, mais il fit comme un gamin peureux qui se. cache sous la table, tout en sachant qu'il n'échappera point au fouet.
Katacha était chez les Lebseltern. Troubetzkoï comprit en l'apercevant combien, sans s'en rendre compte, il avait tout ce temps souffert de son absence. Il se tourmentait surtout parce qu'elle ne savait encore rien. Il voulut tout lui dire aussitôt, mais il remit à plus tard et par la suite retarda encore. Et il ne dit jamais rien, bien qu'il sût que c'était une de ses plus grandes lâchetés.
Se sentant fatigué, il se coucha de bonne heure et dormit profondément. Il eut un songe agréable et singulier, — rêvant à des montagnes qui n'étaient point des montagnes, à des vagues qui n'étaient pas des vagues, à quelque chose de lilas foncé, transparent comme l'améthyste ; il volait au-dessus de tout cela, de-ci, de-là, comme balancé dans une escarpolette. Il se sentit tout à coup une si grande joie qu'il s'éveilla.
Il resta longtemps couché dans l'obscurité, les yeux ouverts, en souriant et il sentait toujours son cœur battre de joie. Il voulut se rappeler son rêve, mais n'y réussit point : il était si peu vraisemblable ! Mais il savait que c'était certainement plus qu'un songe. Il se souvint tout à coup de sa peur de la veille et sentit aussitôt qu'il n'avait plus de crainte et n'en aurait jamais plus. Il n'avait même pas de honte, mais seulement de l'étonnement : il lui semblait que la veille il n'était pas lui-même, mais un autre homme. Il se remémora son psaume favori : il le lisait toujours en latin comme il l'avait appris dans son enfance, dans un pensionnat de Jésuites, du vieux curé polonais Aloïs.
« Quand j'ai peur je me tourne vers Toi. Dans le Seigneur je glorifierai ta parole, je me tourne vers le Seigneur et je ne crains rien. Que me fera la chair? Mes ennemis reculent lorsque je T'appelle et je reconnais par cela que le Seigneur est pour moi. Je me tourne vers le Seigneur et ne crains rien. Que me fera l'homme? »
Il ferma de nouveau les yeux. Il eut à peine le temps de penser : « Ainsi dorment les condamnés. Eh bien, soit ! » et il s'endormit plus profondément encore, plus doucement, mais, cette fois, sans rêver.
Il se réveilla subitement, comme il arrive souvent, lorsqu'on dort, non point parce qu'on avait frappé, mais parce qu'il savait qu'on allait frapper. Et, en effet, un instant après, on frappa à la porte.
— Votre Excellence ! votre Excellence I — dit la voix effrayée du valet de chambre.
— Qu'y a-t-il?
— On est venu vous chercher du Palais. Troubetzkoï comprit qu'on venait l'arrêter.
Quatre soldats, le sabre nu, firent entrer le prisonnier dans la salle de réception de l'Empereur. Les aides de camp généraux Levachev, Toll, Benkendorf, le commandant du Palais Bachoutsky, le grand-maître de la police Choulguine le suivirent.
Nicolas se leva et s'approchant de Troubetzkoï l'examina longuement, en silence : un peu roux, un peu grêlé, de petits favoris dépeignés aux poils rares, des oreilles écartées, un grand nez crochu, des lèvres épaisses, deux petits plis maladifs au coin de la bouche.
(( Voilà donc leur dictateur! Il tremble de peur comme un youpin », pensa l'Empereur, insatiable de mépris.
Se rapprochant encore, il dressa vers le front (le Troubetzkoï l'index de sa main tlroite :
— Que se passait-il donc dans cette tête quand, avec votre nom et votre naissance, vous vous êtes mêlé d'une pareille affaire? Colonel de la garde, prince Troubetzkoï, comment n'avez-vous pas honte de vous mêler à cette canaille?
En ce moment il se prenait pour l'Apollon du Belvédère tuant Python. Mais un masque tomba qu'un autre remplaça, — le masque sévère fit place au même masque sentimental qu'il avait la veille essayé devant Toll.
— Quelle femme charmante I Avez- vous des enfants?
— Non, Sire.
— Vous êtes heureux de ne pas avoir d'enfants. Votre sort sera terrible, terrible.
En dépit de son irritation manifeste, il restait calme. Tout était arrêté à l'avance.
— Pourquoi tremblez-vous?
— J'ai froid, Votre Majesté. Je suis venu en tunique.
— Pourquoi en tunique?
— On m'a volé ma pehsse.
— Qui? .
■ — Je ne sais pas. Probablement dans le désarroi lorsqu'on est venu m'arrêter. Il y avait beaucoup de monde, — répondit Troubetzkoï en souriant. Il leva les yeux : il n'y avait aucune crainte dans ces yeux gris, simples, tristes et bons. Il restait debout, maladroit, voûté, les bras rejetés en arrière.
— Veuillez vous tenir correctement. Les bras allongés...
— Sire...
— Lorsque votre Souverain vous adresse la parole en russe, vous ne devez pas vous permettre de lui répondre dans une autre langue.
— Pardonnez-moi, Votre Majesté, j'ai les mains liées...
— Déliez-lui les mains.
Choulguine s'approcha de Troubetzkoï et se mit en devoir de détacher ses liens. L'Empereur se détourna et vit un papier entre les mains de Toll.
— Lis, — dit-il.
Toll lut une déposition d'un des inculpés — • sans indiquer son nom — exposant que les événements du quatorze décembre étaient l'œuvre de la Société Secrète qui, outre les membres de Pétersbourg, possédait d'importantes ramifications dans le 4^ corps. Le prince Troubetzkoï, officier de service de ce corps, pouvait fournir des renseignements complets.
Troubetzkoï écoutait avec satisfaction : il comprit que ce témoignage les engageait sur une fausse piste afin de cacher la Société du Sud.
— C'est de Pouchtchine? — demanda Nicolas.
— Oui, c'est de Pouchtchine, Votre Majesté, — répondit Toll.
Troubetzkoï remarqua qu'ils échangeaient entre eux des regards.
— Qu'en dites-vous? — demanda l'Empereur en se tournant de nouveau vers lui.
— Pouchtchine se trompe, Votre Majesté, — répondit Troubetzkoï, rassemblant toutes les forces de son esprit pour comprendre ce que signifiait cet échange de regards.
— Ah I vous pensez que c'est de Pouchtchine? — dit Toll précipitamment.
Mais Troubetzkoï ne se déconcerta point, — ■ il comprenait de quoi il s'agissait : on essayait grâce à lui de confondre Pouchtchine.
— Votre Excellence a dit elle-même que c'était de Pouchtchine.
— Où habite Pouchtchine?
— Je ne sais pas.
— N'habite-t-il pas chez son père?
— Je ne sais pas.
— J'ai toujours dit que le [^ corps était le nid des conspirateurs, — remarqua Toll.
— Votre Excellence possède des renseignements très inexacts. Il n'y a pas de Société Secrète dans le 4® corps ; j'en réponds, — dit Troubetzkoï en le regardant d'un air de triomphe à peine dissimulé.
Toll se tut avec le sentiment du chasseur qui a laissé partir le gibier sous son nez. L'Empereur à son tour fronça les sourcils, comprenant que l'affaire était compromise.
— Et vous-même qu'est-ce que vous êtes? Parlez-nous de vous. Appartenez-vous à la Société Secrète?
— Oui, Votre INIajesté, — répondit Troubetzkoï tranquillement : il savait très bien qu'il ne se couperait plus.
— Vous étiez leur dictateur?
— Oui, Sire.
— Il est beau 1 II ne sait probablement même pas commander un peloton et il a voulu diriger les destinées des peuples. Pourquoi n'étiezvous pas sur la place?
— Voyant qu'ils n'avaient besoin que de mon nom, je me suis éloigné d'eux. J'espérais malgré tout qu'en restant en relation avec eux, en quelque sorte comme leur chef, je saurais les détourner de leur projet insensé.
— Quel projet? Le régicide? — s'écria de nouveau Toll, tout joyeux.
« Personne n'a songé au régicide », — voulut répondre Troubetzkoï, mais il pensa que ce n'était pas vrai et dit :
— Le régicide n'entrait pas dans les vues politiques de la Société. J'ai voulu les détourner d'exciter les troupes à la rébelhon, de répandre inutilement le sang.
— Étiez- vous au courant de l'insurrection?
— Oui, j'étais au courant.
— Et vous ne l'avez pas dénoncée?
— La seule pensée de donner à quelqu'un le
droit de me traiter de scélérat n'était pas admissible pour moi, Votre Majesté.
— Et maintenant, comment vous appellerat-on?
Troubetzkoï ne répondit rien, mais regarda l'Empereur d'une telle manière que celui-ci se sentit mal à l'aise.
— Voyons, monsieur, pourquoi finassez- vous? Dites tout ce que vous savez, — cria sévèrement Nicolas, commençant à se fâcher.
— Je ne sais plus rien.
— Vous ne savez rien? Et ceci, qu'est-ce?
Il s'approcha vivement de la table et prit le feuillet, le projet de Constitution : sur le papier une balle était posée ; il l'avait tout à l'heure mise là exprès pour pouvoir trouver immédiatement ce feuillet.
— Ceci, vous ne connaissez pas non plus? Qui l'a écrit? De qui est-ce l'écriture?
— De moi.
— Et savez-vous que pour ceci je puis vous fusiller tout de suite, ici, sur place?
— Fusillez-moi, Votre Majesté, vous en avez le droit, — répondit Troubetzkoï en levant les yeux sur l'Empereur.
« 11 ne faut pas se fâcher ! Il ne faut pas se fâcher I » — pensa l'Empereur, mais déjà il était trop tard : la volupté de la fureur se répandit dans ses veines comme du feu.
— Ah ! vous pensez qu'on va vous fusiller et (jue vous en deviendrez plus intéressant? — murmura-t-il tout suffoqué et s'avança sur Troubetzkoï qui recula. — Eh bien, non, je ne vous fusillerai pas : je vous ferai pourrir dans un cachot I Les fers aux pieds ! A six pieds sous terre I Votre sort sera terrible, terril)le 1
Plus il répétait ce mot, plus il sentait son impuissance. Cet homme était là, devant lui, et n'avait peur de rien. 11 pouvait l'emprisonner.
le mettre aux fers, le supplicier, le tuer et cependant il ne lui ferait rien.
-^ Canaille 1 — cria Nicolas, et se jetant sur Troubetzkoï, il le prit au collet. — Tu as sali ton uniforme. Les épaulettes bas ! Les épaulettes bas, comme ça ! comme ça I comme ça 1
Il le déchirait, il le bousculait, l'écrasait, le secouait et, enfin, le jeta à terre.
— Votre Majesté, — dit doucement Troubetzkoï restant à genoux et regardant, droit dans les yeux, l'Empereur qui comprit, n'avez- vous pas honte? Nicolas revint à lui, s'éloigna et se laissa tomber dans un fauteuil, le visage dans ses mains.
Tous attendaient, silencieux, se demandant comment cela allait finir. Troubetzkoï se releva, regarda l'Empereur avec le même sourire paisible. Si l'Empereur l'avait pu voir, il aurait compris que dans ce sourire il y avait de la pitié.
La porte de la chambre à coucher s'entr'ouvrit. Le grand-duc Michel Pavlovitch passa prudemment la tête et, l'ayant retirée avec une égale prudence, referma la porte.
Le silence. fut long. Enfin l'Empereur enleva ses mains de sa figure. — Elle était immobile et impénétrable.
Il se leva et désignant à Troubetzkoï le fauteuil, près de la table :
— Prenez place. Écrivez à votre femme, — ditil sans le regarder.
Troubetzkoï s'assit, prit la plume, regarda l'Empereur.
— Que m'ordonnez- vous d'écrire, Votre Majesté?
— Ce que vous voulez.
Nicolas regarda par-dessus l'épaule de Troubetzkoï ce qu'écrivait ce dernier.
« Mon amie, sois calme et prie Dieu... »
— Inutile d'en mettre long. Écrivez simplement : « je serai sain et sauf », — dit l'Empereur.
Troubetzkoï écrivit :
« L'Empereur est à côté de moi et m'ordonne d'écrire que je suis sain et sauf. »
— Je serai sain et sauf. Écrivez en haut : je serai.
Troubelzkoï ajouta le mot. L'Empereur prit la lettre et la remit à Choulguine.
— Veuillez remettre ceci à la princesse Troubetzkoï.
Choulguine sortit. Troubetzkoï se leva. Un silence s'établit de nouveau. L'Empereur se tenait debout devant lui, les yeux baissés, comme s'il n'osait les relever.
Il se mit à la table et écrivit au commandant de la forteresse, Soukine :
« Mettre Troubetzkoï au ravelin Alexis, au n*^ 7. »
Il remit le billet à Toll.
— Eh bien, allez I — dit-il en levant les yeux sur Troubetzkoï. — Ne m'en veuillez pas, prince. Ma situation n'est pas non plus très enviable, comme vous le voyez vous-même, — il eut un sourire de travers et rougit encore, il sentit que ce n'était pas ça, fit la moue et fronça les sourcils. — Parlez, partez tous 1 — dit-il en faisant un geste de la main.
Lorsque tous furent sortis, il s'assit sur le canapé à sa première place. Immobile, ne bougeant pas mais ne sommeillant plus, les yeux grands ouverts, il regardait le miroir en face de lui. Un grand portrait en pied de l'Empereur Paul Pavlovitch était accroché au mur, audessus du canapé. Sur une petite table de jaspe, dans un coin de la chambre, la flamme des bougies mourantes vibrait, clignotait et, dans cette lumière mouvante, le portrait, réfléchi dans la glace, s'anima, comme s'il se mettait à bouger; — pour un peu, il allait sortir du cadre, en habits de grand maître de l'ordre de Malte, en manteau de pourpre pareil à la cape des évèques.
C'était un petit homme au nez camus, aux yeux de fou, avec un sourire de tête de mort.
Le fils contemplait son père et le père contemplait son fils, comme s'ils voulaient se dire quelque chose.
Onze mars — ■ quatorze décembre. Alors c'avait été le commencement, aujourd'hui, c'était la suite. « On m'étranglera comme mon père. » Nicolas se rappela ces paroles de son frère. Il aurait pu se dire à lui-même, comme il lavait dit à Troubetzkoï : Ton sort sera terrible, terrible. ;
Il se leva, s'approcha du miroir. En bas, aux pieds du père, la figure du fils se refléta. Pâle, les paupières rouges, enflammées, les lè\Tes boudeuses comme celles d'un petit garçon réprimandé, les cheveux ébouriffés, hérissés, il semblait que ce n'était pas lui mais son double : l'a imposteur », l'a Empereur parvenu -.
Il approcha son visage du miroir. Ses lèvres se plissèrent en un rictus, se mirent à chuchoter imperceptiblement :
— Capitaine en second Romanof, tu n'es qu'un...
Effrayé, il se rejeta en arrière. Il lui sembla que là dans le miroir, ce n'était plus lui, mais l'autre qui riait et chuchotait :
— Capitaine en second Romanof, tu n'es qu'un...