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CHAPITRE III

ARiNK.\, — ditGalitzine en ouvrant les

yeux.

Pour la première fois depuis qu'il

avait perdu connaissance il revenait à lui. Auparavant déjà, dans son délire, sans la voir, il sentait qu'elle était là, à ses côtés, et souffrait de ne pouvoir l'appeler.

— Qu'y a-t-il, cher Valerian Mikhaïlovitch? — dit-elle en se penchant vers lui et en le regardant dans les yeux avec une joie apeurée. — Eh bien, qu'y a-t-il? Quoi donc? — répétait-elle, s'efforçant de comprendre ce qu'il voulait.

Il voulait demander ce qui lui était arrivé et où il se trouvait, mais il était si faible qu'il ne pouvait parler. Il redoutait de s'enfoncer à nouveau dans ce trou noir d'oubli d'où il venait à l'instant de sortir. Il essayait de se souvenir de lui-même, se souvenait une seconde, mais oubhait immédiatement. Ses pensées s'effilochaient comme une étoffe usée. De menues choses le distrayaient : les flacons multiples posés avec des ordonnances sur la table de nuit, la flamme de la bougie de cire sous l'abat-jour de soie verte, le tic-tac doux et monotone d'une petite montre — la sienne probablement — posée sur la table.

— Quelle heure est-il? — demanda-t-il enfin avec effort.

— Six heures et demie, — répondit Marinka. « Du matin ou du soir? » voulait-il demander,

mais il l'oublia et pensa à autre chose : depuis combien de temps était-il malade? Il se tut, se reposa un peu et demanda :

■ — Quel jour sommes-nous?

Zlb QUATORZE DECEMBRE

— Jeudi.

« Et quelle date? » — oublia-t-il encore de demander.

Tout à coup on entendit dans le silence un bruit sourd pareil à un coup de feu lointain.

« Est-ce possible qu'on tire encore? » — pensa-til étonné et il se souvint que dans son délire il avait entendu de semblables bruits : chaque fois il avait voulu courir là où on avait tiré, il agitait les pieds, courait mais restait sur place. « Im-mo-bi-le », disait doucement le tic-tac monotone de la petite montre. Et il comprenait qu'elle voulait dire : « Révolution im-mo-bi-le. »

— Il transpire, — dit Marinka en lui posant la main sur la tête.

— Dieu soit loué ! — répondit Thomas Thomitch tout joyeux. Galitzine le reconnut à sa voix. Le médecin avait dit la veille : S'il transpire, tout ira bien.

Marinka essuyait avec un mouchoir la figure de Galitzine. Il la regardait comme s'il se souvenait d'un songe prophétique, vu plusieurs fois déjà mais infiniment lointain : une chère jeune fille, adorable, tout entourée du parfum de l'amour comme un lilas en fleur de la fraîcheur de la rosée. Elle était habillée d'une vieille robe de chambre en gros-de-Naples gris, en bonnet de blonde d'où s'échappaient, se balançant le long de ses joues comme des grappes légères, de longues boucles noires. Sa figure avait un peu maigri, pâli et ses grands yeux sombres semblaient encore plus grands et plus sombres.

— Ma chère, ma douce 1 — murmura-t-il en étendant le bras vers elle.

Leurs yeux se rencontrèrent : elle sourit, comprenant ce qu'il désirait. Elle posa sur ses lèvres la paume de sa main, tiède et fraîche comme un calice de fleur chauffée par le soleil.

— Il faudrait lui donner le médicament, — dit Thomas Thomitch.

Marinka remplit une cuiller de médicament et la tendit à Galitzine. C'était bon, sentant l'amande et l'anis.

— Encore, — demanda-t-il avec une gourmandise enfantine.

— Il n'en faut pas plus. Voulez-vous boire?

— Non, dormir.

— Attendez, votre tête est trop basse.

D'un bras elle entoura ses épaules et lui

souleva la tête avec une force et une adresse inattendues et, de l'autre, se mit à arranger les oreillers. Pendant qu'elle le soulevait, il sentait contre sa joue, à travers sa robe, la ferme douceur d'un sein virginal.

— Est-ce bien, comme cela? — demandât-elle en reposant la tête de Galitzine.

— Oui, c'est bien, Marinka... ma mère...

Il ne savait lui-même s'il avait dit ce mot exprès ou par hasard. Leurs yeux se rencontrèrent de nouveau, elle sourit et il répéta avec une tendre ferveur :

— Marinka... ma mère...

Il aurait voulu ajouter quelque chose, mais les douces ondes sombres l'envahirent ; il sentit seulement qu'elle avait baisé son front, tracé sur lui le signe de croix et murmuré :

— ■ Dors, ami, dors en paix.

Il ferma les yeux en souriant; il lui semblait cju'elle le prenait dans ses bras et le berçait.

Il dormit jusqu'à onze heures du matin. .Marquise, la chatte blanche aux yeux bleus, une vraie « marquise » de par sa gravité lente et précieuse, avait, toute la nuit, dormi, roulée en boule, sur le couvercle du clavecin. Se réveillant, au matin, elle se dressa sur ses quatre pattes, fit le gros dos et sauta, ronronnante, sur les touches du clavier qui résonnèrent et réveillèrent Galitzine.

— Va-t'en, vilaine I Tu vois, tu l'as réveillé, — gronda Marinka en frappant du pied.

Potap Potapitch Potapof ! — entendit-on crier au loin le perroquet. Alors Galitzine comprit qu'il était dans la vieille maison de la grand'mère. Mais ce n'était pas sa chambre : c'était une chambre jaune- thé à côté du salon bleu. On lui expliqua par la suite que de la petite chambre de l'entresol, étroite et où l'on manquait d'air, on l'avait transporté ici.

On sentait la fumée d'écorce de bouleau. Il y avait du feu dans le poêle dont la porte tremblait. Chantant et pétillant, le foyer éclairait une moitié de la pièce d'une agréable lumière rose doré cependant que l'autre moitié se noyait dans la lueur bleuâtre du matin hivernal. Les fenêtres donnaient sur un jardin dont les vieux tilleuls étaient couverts de givre. En haut des murs, tapissés d'une étoile jaune citron passée, une frise blanche courait sous le plafond : une guirlande d'amours dansants. Leurs corps nus éclairés par la lumière du poêle rosirent, s'animèrent.

« Comme elle est gaie, cette chambre ! » pensa Galitzine et lui-même s'égaya.

La chatte n'avait guère peur de Marinka : se faufilant entre ses pieds, elle sauta sur le lit et avec un ronronnement sonore, se mit à se frotter le museau contre les pieds de Galitzine.

— Va-t'en, va-t'en, vilaine !

— Cela ne fait rien, Marinka, je ne dors plus.

— Bonjour, Excellence. Comment avez-vous dormi? — demanda Thomas Thomitch, en sortant de derrière le paravent. Sa perruque était de travers, sa petite natte poudrée en désordre,, sa longue veste chiffonnée. 11 ne s'était probablement pas couché de toute la nuit et s'était simplement assoupi sur quelque canapé ou quelque fauteuil, derrière le paravent.

— J'ai excellement dormi. Mais pourquoi tant d'inquiétude? Je vais beaucoup mieux, — dit Galitzine.

]\Iarinka, après l'avoir bien regardé, fut surprise et joyeuse tant était grand le changement de sa mine et de sa voix.

— Dieu soit loué ! Dieu soit loué! — fit Thomas Thomitch en se signant. Il y eut tant de bonté dans ses yeux et dans son sourire enfantin que Galitzine devint encore plus gai.

— Xe voudriez-vous pas manger? Vn peu de café? un œuf, du bouillon?

— Je veux de tout, de tout, Thomas Thomitch, j'ai une faim atroce.

Tout à coup, il prêta l'oreille : un bruit sourd, pareil au son du canon, se fit entendre comme naguère pendant son délire. Mais maintenant il savait que ce n'était plus le délire.

— Qu'est-ce? Entendez-vous?

— Non, je n'entends rien, — répondit Thomas Thomitch; il avait l'oreille dure.

— Mais voilà, encore ! On tire, on tire ! Est-iT' possible que vous n'entendiez pas? — s'écria Galitzine et ses yeux brillèrent d'espérance. Il se leva sur son lit, comme tout prêt à en sortir et à s'élancer.

— Valerian Mikhaïlovilch, mon cher. Restez tranquille, de grâce. Thomas Thomitch, courez vite savoir ce qu'il y a, — dit Marinka.

Le vieillard courut à la chambre voisine dont les fenêtres donnaient sur la cour. Là le bruit se faisait entendre si distinctement que lui-même l'entendit. Il approcha de la fenêtre une chaise, grimpa sur l'appui, ouvrit le vasistas et passa la tête. Aussitôt il comprit tout et rentra chez Galitzine.

— Aie I aïe ! En voilà un feu d'artillerie ! — dit-il en secouant la tête et riant comme un enfant, — ne vous inquiétez pas. Excellence, ce tir n'est pas dangereux. Notre porte bâtarde est en chêne et se ferme à l'aide d'une poulie en fonte. La porte cochêrc voûtée résonne très fort. Le concierge Eupliime porte du bois dans la

cuisine et chaque fois qu'il heurte la porte, elle résonne comme un coup de canon.

Après un instant de silence, prenant une petite prise dans sa tabatière, ornée du portrait de Paul I^r et de l'inscription : « il est le seul après Dieu et c'est par lui que j'existe », il ajouta avec un soupir philosophe :

— Oui, c'est ainsi, mon cher monsieur; cet exemple nous montre combien sont imparfaits et sujets à l'illusion les sens humains, ces portes extérieures de notre être mécanique. Si nous ne sommes point capables de distinguer le bruit d'une porte d'un coup de canon, quelle valeur peuvent avoir toutes nos hypothèses présomptueuses sur la nature des choses et les lois secrètes de l'existence ?

Soudain, remarquant que Marinka ne cessait de lui faire des signes, il s'arrêta et regarda Galitzine. Celui-ci pâUt, posa la tête sur l'oreiller et ferma les yeux.

— Ahl mon Dieu! nous avons complètement oubhé notre déjeuner, — dit pour se rattraper Thomas Thomitch; — un instant I je vais aller voir à la cuisine. Un peu de café, un œuf, du bouillon, peut-être même un peu de riz?

Marinka fit un geste de la main et le vieillard se précipita hors de la chambre.

Galitzine resta longtemps les yeux clos.

Marinka s' étant assise sur le bord de son lit lui caressait doucement la main.

— Quelle date sommes-nous aujourd'hui?

— demanda-t-il enfin.

— Nous sommes le dix-huit.

— Cela fait trois jours. C'est mardi^matin que je suis tombé malade?

— Oui, mardi. Le valet de chambre en vous apportant le thé vous a trouvé couché sur votre lit, tout habillé, avec la fièvre et sans connaissance.

— Ai-je eu le délire?

— Oui.

— De quoi ai-jc parlé?

— ISIais toujours des mêmes coups de canon. Et puis aussi d'une bête. Il fallait tuer une bête.

— Et vous rappelez- vous, ^larinka, que je vous avais dit que nous nous reverrions? Eh. bien, nous nous sommes revus...

II la regarda longuement, fixement. Il voulait demander si elle savait ce qui s'était passé le quatorze, mais, sans savoir pourquoi, il ne le fit pas ; il eut peur.

— Je sais tout, — elle avait deviné la question. — Le maître d'hôtel de la grand' mère, Anani Yasilievitch, a été sur la place du Sénat. Le soir il est accouru chez nous et a tout raconté. Il vous, a vu aussi...

Brusquement elle se tut, se pencha sur lui, le prit dans ses bras, et, sa joue contre la sienne, le visage enfoui dans l'oreiller, se mit à pleurer.

— Voyons, assez, assez, Marinka, ma chérie, ma petite fille. Vous voyez : je suis avec vous et jamais plus nous...

Il voulait dire : nous ne nous séparerons plus. ;Mais il sentit qu'il ne pourrait la tromper : elle savait déjà tout et non seulement le passé mais aussi l'avenir. C'était pour cela qu'elle le pleurait comme les vivants pleurent leurs morts, — elle lui disait un éternel adieu.

Où est ton bien-aimé, ô fiancée?

Où ta couronne nuptiale?

Ta maison n'est qu'un cercueil Et ton fiancé un cadavre.

Il se rappela ces vers qu'il avait lus à Sophie Xarischkiiia.

— Voici le déjeuner, — dit 'IhomasTlioiuiteli en apparaissant, im plateau dans les mains.

Marinka se leva brusque inenl et s'enfuit. Le vieillard la suivit du regard, en secouant la tête, puis, avec un soupir, il jeta un regard sur Gahtzine, mais ne dit rien. 11 sentit probable-

ment, lui aussi, qu'on ne pouvait le tromper, ni le consoler.

Pendant le déjeuner, pour distraire le malade, il parla de mille choses à côté, — du rachat des « Merisiers », de l'habileté du docteur qui avait soigné Galitzine, de la maladie de la grand'mère. A la nouvelle de l'insurrection, la vieille dame avait eu si peur qu'elle avait dû s'aUter et avait failli avoir une attaque d'apoplexie. Elle ne permettait plus aux domestiques de l'approcher : elle avait peur d'être égorgée. Elle se rappelait la révolte de Pougatchef. — Ce n'est pas une plaisanterie : à Pétersbourg seulement, il y a quarante mille serfs qui ne songent qu'à prendre le couteau. Et tout cela c'est la faute aux singes...

— Quels singes? — demanda GaUtzine surpris.

— Ne vous rappelez- vous pas les vers de Derj aviné.

Les singes volent dans l'air...

Eh bien, il s'agit des mêmes singes — expliqua Thomas Thomitch — les Martinistes, les Maçons et autres hbres-penseurs athées. « Ces singes ont si bien sauté, disait la grand'mère, qu'ils ont fini par bondir en pleine Révolution. Il nous arrivera la même chose qu'à la France. »

Galitzine sourit. Le vieillard n'en demandait pas plus. 11 tira de sa poche une feuille du journal, le Supplément à la Gazette de Pétersbourg, où se trouvait une communication officielle relative à l'insurrection du quatorze. Galitzine voulut la lire mais Thomas Thomitch ne le permit pas. Il fouilla encore dans sa poche et en sortit un étui de cuir contenant des lunettes à grands verres ronds. Il les essuya soigneusement avec son mouchoir, les posa sans hâte sur son nez, toussa légèrement et se mit à lire.

— « La journée d'hier fera sans doute époque dans l'histoire de la Russie, — lut-il de sa voix

douce, faible et comme lointaine. — Ce jour-là les habitants de la capitale apprirent avec un sentiment de joie et d'espoir que Sa Majesté l'Empereur Nicolas Pavlovitch acceptait la couronne de ses aïeux. Mais il plut à la Providence de marquer ce jour tant attendu d'un événement regrettable. »

Plus loin, on décrivait l'insurrection comme une légère confusion de troupes au cours de la parade.

— « Deux compagnies révoltées se formèrent en bataillon carré devant le Sénat, sous le commandement de sept ou huit officiers subalternes auxquels se joignirent quelques individus en frac, à l'allure sordide... »

— Ah! tiens, cela c'est pour moi! — pensa en souriant Galitzine ; et, par-dessus ses lunettes, Thomas Thomitch lui répondit par un sourire semblable.

— (( De petits groupes de gens entouraient les insurgés et criaient : Hourrah ! Les troupes sollicitaient l'autorisation d'écraser d'un coup la révolte. Mais Sa Majesté l'Empereur épargnait ces insensés et c'est seulement à la tombée de la nuit qu'il se décida, contre le désir de son cœur, à avoir recours à la force. On amena des canons et quelques rares coups déblayèrent la place en quelques minutes. Tels furent les événements de la journée d'hier. Sans doute ils sont douloureux, mais tous ceux qui réfléchiront (lu'aprés avoir passé quatre heures sur la- place les insurgés n'ont trouvé d'autres acolytes que quelques soldats ivres et quelques hommes du peuple, ivres eux aussi, et que de tous les régiments de la garde deux compagnies seulement se sont laissé séduire par le pernicieux exemple de la sédition, reconnaîtront sans nul doute en remerciant la Providence que l'événement ne manque pas d'être réconfortant et n'est pas autre chose qu'une passagère mise à l'épreuve

de la fidélité des troupes et de tous les Russes «n général envers leur auguste et légitime monarque. Bientôt justice sera faite des criminels auteurs des troubles. Dieu aidant et grâce à la fermeté du gouvernement, on a mis complètement fin aux désordres : rien ne trouble plus maintenant la tranquillité de la capitale... »

— Est-il vrai, Thomas Thomitch, que tout est calme dans la ville? demanda Galitzine.

— Quant à être calme, c'est calme, mais on ne se sent pas à l'aise dans une pareille tranquillité,

— le vieillard secoua la tête avec un air de doute.

— Toute la ville est comme morte, on ne voit que des charrettes pleines de prisonniers qui passent au galop, escortées de gendarmes. On «n traîne toujours de nouveaux et de nouveaux, et il semble qu'il n'y aura pas de fin. Une moitié du genre humain devra garder l'autre. Savezvous, prince, que le songe a l'air de se réaliser?

— chuchota-t-il en se penchant d'un air mystérieux vers l'oreille de Galitzine.

— Quel songe?

— Celui des nouveaux coups de canon. On dit que l'armée du Sud n'a pas prêté serment, qu'elle marche sur Moscou et Pétersbourg pour proclamer la Constitution et que le général Ermolof est avec elle. Ses forces sont très grandes, les troupes du Caucase lui sont dévouées jusqu'à la mort. Je connais Son Excellence Alexis Petrovitch : c'est un aigle î c'est un des nôtres, un compagnon de Souvarov. Il ne faut jurer de rien : on dit qu'au lieu des Romanof nous aurons la dynastie des Ermolof. Vous voyez, prince, où nous en sommes. On peut s'attendre à ce que tout recommence...

Gahtzine l' écoutait et l'espérance brilla de nouveau dans ses yeux, mais il l'éteignit.

— Même si cela recommence ce ne sera pas de sitôt, — dit-il doucement, comme se parlant è. lui-même.

IVIais Thomas Thomitch l'entendit :

— Pas de sitôt. Mais quand à peu près?

— Mais qu'est-ce que cela peut vous faire? Vous êtes pour le tsar?

— Moi, j'aurai bientôt quatre-vingts ans, mon bon ami. Je vis à la vieille mode et pense d'après ^lle. Un vrai Russe n'attend tous les biens de la vie et toute la gloire de la patrie que de son souverain.

— Eh bien, vous voyez, vous êtes pour le tsar et moi pour la République. — Nous n'avons rien de commun.

— Assez, prince. Il n'y a pas au monde tant de gens de bien pour les dédaigner ainsi ! Que voulez- vous que je fasse de vous? Faut-il vous dénoncer à la police? Qu'il est désagréable I Je le soigne, je le dorlote et il me rabroue, — le vieillard essayait de se fâcher mais il n'y parvenait pas : une douce bonté continuait à éclairer son sourire et ses yeux d'enfant.

— Thomas Thomitch, la grand'mère vous appelle, — ditMarinka en entrant dans la cliambre.

— Qu'y a-t-il? qu'y a-t-il?

— Rien. Elle s'ennuie après vous, elle se fâche parce que vous la délaissez ; elle est jalouse du prince.

— Tout de suite, tout de suite I — Thomas Thomitch, inquiet, se leva et se précipita hors de la chambre, trottinant rapidement sur ses vieux petits pieds.

— ■ « Tiens, il continue à l'aimer comme il y a quarante ans », — pensa Galitzine.

A travers les vieux arl)rcs couverts de givre le ciel hivernal verdissait, bleuissait conmie une turciuoise éteinte ou comme les petits yeux d'un vieillard amoureux ; le soleil d'hiver jeta un coup d'oeil dans la chambre. Les fleurs transparentes des vitres gelées l)rillèrent comme des pierres précieuses et une lumière ambrée remplit

la pièce. Les taches de soleil jouaient sur l'étoffe jaune et passée des murs et sur la frise blanche les corps nus des amours prirent un ton doré.

« Qu'elle est gaie cette chambre ! — pensa de nouveau Galitzine. — C'est le soleil qui la rend ainsi... non, c'est elle », — décida-t-il en jetant un coup d'œil sur Marinka.

Elle avait changé de costume : elle n'avait plus la robe de chambre ni le bonnet de ce matin, mais sa petite robe ordinaire, simple, blanche avec des fleurettes roses. Elle avait fait sa toilette, arrangé sa natte en chignon, de longues boucles noires pendaient le long de ses joues, se balançant en grappes légères. Et, malgré une nuit sans sommeil, son visage était frais, — plus frais que la rose matinale, comme disait Thomas Thomitch. Elle était calme et gaie; les larmes de tout à l'heure étaient disparues sans laisser de traces.

Elle rangeait la chambre : après avoir essuyé la poussière avec un plumeau, elle mit en ordre les flacons et les médicaments ; la vaisselle fut emportée ; les tasses furent lavées. Elle remua le feu pour n'y. pas laisser de tisons.

Gahtzine la suivait silencieusement des yeux. Tous ses mouvements jeunes, forts, légers étaient harmonieux comme la musique et il lui semblait que tout ce qu'elle touchait, même les objets les plus vulgaires, prenait un air de fête, devenait aussi gai qu'elle-même.

Elle sentit probablement son regard, — car, se retournant et s'approchant de lui toute souriante, elle s'assit sur le bord de son lit et se pencha :

— Eh bien?

Un rayon de soleil les séparait comme une bande d'étoffe tendue et dans son brouillard bleuâtre comme une fumée des atomes de poussière tournoyants semblaient danser une ronde interminable. Lorsqu'elle se pencha sur lui, le

rayon tomba juste sur sa tête et Galitzine remarqua que les cheveux noirs de la boucle traversée par le soleil jetaient un reflet roux couleur de feu, presque rouge comme une topaze vue à travers un rubis.

— Mais oui, je suis rousse, — dit-elle en riant et regardant sa boucle, comme surprise ellemême.

Il se souleva, tendit les bras vers elle, le rayon qui tout à l'heure les séparait les unit. Elle se pencha davantage encore. Il saisit une de ses boucles et la porta à ses lèvres. L'odeur des cheveux, virginale, passionnée, enivrante comme un vin fort, lui monta à la tête.

— Il ne faut pas ! Qu'avez- vous? Peut-on embrasser les cheveux? — Toute gênée elle rougit et, baissant les yeux, reprit sa boucle et redressa la tête.

Galitzine, pâle, s'affaissa sur les oreillers et, à bout de force, ferma les yeux. La tête lui tournait et il lui semblait qu'il tournoyait lui-même, qu'il dansait une ronde interminable comme les atomes de poussière dans le rayon de soleil.

— Comme c'est bien, Marinka, mon soleil I murmura-t-il en la regardant à travers le soleil avec un sourire extasié.

— Qu'est-ce qui est bien? — demanda-t-elle avec le même sourire.

— ■ Tout est bien. Il est bien de vivre.

« Oui, vivre, vivre, pourvu que je puisse vivre ! » pensa-t-il avec un ardent désir de vie tel que jamais auparavant il n'en avait ressenti.

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