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CHAPITRE VII

LORSQUE j'entre dans la cellule de Serge Ivanovitch je suis envahi par le même sentiment de vénération que j'éprouve en pénétrant dans le sanctuaire avant l'office divin. » Galitzine se souvint de ces paroles du Père Mislovsky après avoir lu les notes de Mouraviev « Testament à la Russie ».

La fenêtre de la cellule était ouverte. Pendant ces journées de juillet d'une suffocante chaleur les autorités avaient permis d'ouvrir les fenêtres : sans quoi les prisonniers auraient étouffé. Dans le silence de la nuit un bruit sourd de marteaux et de haches venait du rempart Kronversky. Gahtzine, tant qu'il lut, ne l'entendit pas, mais lorsqu'il eut terminé il prêta l'oreille.

Toc, toc, toc! — Un silence. — Et de nouveau : toc 1 toc i toc ! — « Que font-ils? » se demanda Galitzine.

Le matin il avait remarqué sur le rempart des menuisiers au travail ; ils bâtissaient quelque chose, tantôt élevant, tantôt abaissant deux poutres noires. Un général à cheval, le chapeau empanaché de blanc, suivait à la lorgnette le travail des menuisiers. Ensuite ils s'en allèrent tous.

Et de nouveau : toc I toc ! toc 1

11 s'approcha de la fenêtre et regarda dehors. La nuit de juillet était claire, mais, comme pendant tous ces derniers jours, l'air sentait le brûlé, la fumée, la brume. Dans le brouillard, sur le rempart, des ombres remuaient, tantôt élevant et tantôt abaissant deux poutres noires. « Que font-elles? Que font-elles? » se demandait Galitzine.

Dans la cellule voisine on entendait un murmure : Mouraviev chuchotait à travers la fente avec Bestoujev ; il le préparait à la mort.

Galitzine se coucha sur son lit, s'enveloppant la tête de sa couverture. Il se rappela la conversation qu'il avait eue la veille avec le Père Pierre à propos des cinq condamnés à mort. « Ne vous effrayez pas de ce que je vais vous dire, — disait -Mislovsky. — On les mènera au gibet, mais au dernier moment un courrier apportera la grâce de l'Empereur. » — « Mais la confirmation de l'arrêt est déjà signée », — ripostait Galitzine. « La confirmation c'est une mise en scène ! » — murmurait le Père Pierre d'un air mystérieux.

Galitzine se rappelait avidement d'autres rumeurs touchant la clémence de l'Empereur.

Toutes les autorités de la prison étaient convaincues que l'exécution n'aurait pas lieu. « On va les gracier, — répétait le major de place Podouchkine, — d'après les lois de l'Empire russe la peine de mort est abolie. L'Empereur peut-il violer la loi? » — « Ils vont être graciés,

— répétaient les gardiens, — c'est l'Empereur lui-même qui est responsable du Quatorze : alors pourquoi les exécuter? »

L'Impératrice Maria Fedorovna avait reçu de l'Empereur une lettre affirmant pour la tranquilliser que d'après l'arrêt il n'y aurait point de sang. L'Impératrice Alexandra Fedorovna implorait la grâce à genoux. « J'étonnerai la Russie et l'Europe, » — promettait Nicolas au duc de Willington.

L'Empereur répondit à l'arrêt au Tribunal Suprême « (ju'il n'accepterait pas l'écarlêlement

— supplice trop douloureux — ni la fusillade — peine réservée aux crimes militaires — ni la simple décapitation, en un mot aucune peine avec effusion de sang ». Les juges se décidèrent pour la pendaison, car la corde ne répand pas de

sang. Mais peut-être se sont-ils trompés : il ne fallait pas pendre, mais faire grâce?

En vain Galitzine se cachait la tête sous la couverture : Toc ! toc 1 toc 1 — Le silence — et de nouveau : Toc ! toc 1 toc 1

« Qui donc exécute? Le Tsar ou la Russie? La Bête ou le Royaume de la Bête? » — pensa-til tout d'un coup et il se leva saisi de terreur. Là, sur le rempart, deux poutres noires s'élèvent et s'abaissent et avec elles oscillent comme sur les plateaux d'une terrible balance les destinées de la Russie.

« Jérusalem I Jérusalem 1 qui tues les prophètes et lapides ceux qui sont envoyés vers toi, oh ! si tu pouvais apprendre au moins ce jour ce qui sert à ta paix ! Mais ceci est caché à tes yeux aujourd'hui, car des jours viendront où tes ennemis creuseront des tranchées, t'entoureront, te presseront de tous côtés et te ruineront et frapperont tes enfants et ne laisseront pas pierre sur pierre, car tu n'as pas su reconnaître le temps de sa visite. »

Galitzine tomba à genoux et unit ses murmures aux derniers murmures d'avant la mort qui lui parvenaient de l'autre côté de la cloison.

La Russie se meurt, la Russie se meurt 1 Mon Dieu, sauvez la Russie î

Lorsque le Père Pierre sortit de chez lui après l'avoir confessé et l'avoir fait communier, Ryliev tira sa montre et la regarda : il était minuit dix-neuf. Il savait qu'on viendrait le chercher à trois heures. Il lui restait encore deux heures quarante et une minutes. Il posa sa montre sur la table et regarda l'aiguille se déplacer, — dixneuf, vingt, vingt et une minutes. Eh bien, as-tu peur? Non, cela ne fait pas peur, cela étonne seulement. Cela ressemblait à ce qu'il avait lu une fois dans un livre d'astronomie : si l'homme se trouvait sur une petite planète il pourrait en se

jouant soulever des poids énormes, lancer comme de petites balles des pierres immenses.

Ou encore cela ressemblait à l'a état magnétique ». Il s'était jadis occupé du Mesmérisme et avait lu ceci : On enfonçait une aiguille dans le corps d'une voyante et elle ne la sentait pas. De même il s'enfonçait dans l'âme des aiguilles, les essayant les unes après les autres : allaientelles le piquer?

La peur ne le piquait pas. Mais la colère? Il se souvint de son irritation contre l'Empereur : « Il m'a trompé, avili, corrompu, tourmenté, bafoué et maintenant il me tue. » Mais il n'avait plus de colère, comprenant que s'irriter contre l'Empereur c'était la même chose que frapper du poing le mur contre lequel on vient de se cogner. Et la honte? Et il se rappelait que la honte l'avait brûlé comme un fer rouge lorsque au cours de sa confrontation avec Kachovsky celuici l'avait frappé au visage en lui criant : « lâche 1 » Mais maintenant la honte même ne le brûlait plus : elle s'était éteinte comme le fer rouge trempé dans l'eau. Que Kacliovsky, que personne ne sache jamais que lui, Hyliev, n'était pas un lâche : il suffisait qu'il le sût lui-même.

Il essaya encore une dernière aiguille, la plus aiguë, — la pitié. Il se rappela Xatacha, se mit à regarder ses lettres, lut :

« Ahl mon cher ami I je ne sais moi-même ce que je vais devenir. Partagée entre la crainte et l'espoir j'attends le moment décisif. Imagine-toi ma situation : seule au monde avec une orpheline innocente. Nous n'avions que toi et mettions en toi tout notre bonlieur. J'implore le Très- Haut de me consoler par la nouvelle de ton innocence. Je connais ton âme : tu n'as jamais désiré le mal et tu n'as fait que le bien. Je te conjure de ne pas perdre courage et de garder espoir en la miséricorde de Dieu et la clémence de notre Empereur Angélique. Adieu, mon mar-

OL'ATORZE DÉCEMBRE 17

tyr infortuné, que la grâce de Dieu soit avec toi. Je t'enverrai avec le linge ta camisole et deux bonnets de nuit. Nastenka se porte bien. Elle croit que tu es à Moscou. Je lui ai annoncé que nous partirions bientôt retrouver papa. Elle est très contente, s'agite et demande : bientôt? » Et à côté, de la main de Nastenka 'et en grosses lettres enfantines :

« Mon cher papa, je baise votre main, Revenez plus vite, je m'ennuie de vous. Nous allons chez grand'mère. »

Tout à coup il sentit que quelque chose lui couvrait les yeux. Était-ce possible? Des larmes? Après avoir traversé la chair morte, l'aiguille s'enfonçait dans la chair vive. Cela faisait mal? Oui, mais pas trop. Voilà : c'était déjà passé. Il pensa : j'ai bien fait de ne pas vouloir voir Natacha avant ma mort. Je l'aurais mortellement effrayée : les morts font peur aux vivants et plus ils leur sont proches, plus ils leur font peur.

Il se rappela qu'il fallait lui écrire : il se mit à la table, trempa sa plume dans l'encre. Mais il ne savait quoi écrire. Il faisait effort, il inventait. « Je me trouve dans une sérénité si consolante que je ne peux l'exprimer. Ohl ma chère amie, quel réconfort d'être chrétien I »

Il sourit. L'autre jour le Père Pierre lui avait appris que les archevêques membres du Tribunal Suprême avaient refusé de signer l'arrêt de mort : « nous ne désavouons pas la sentence quelle qu'elle soit, mais en tant que dignitaires ecclésiastiques nous ne pouvons y apposer nos signatures. » Lui aussi agissait comme eux « en tant que »...

En regardant tantôt les lettres de Natacha il avait trouvé les brouillons de celles qu'il lui écrivait. Elles avaient trait pour la plupart aux affaires pécuniaires et domestiques. Il y jeta aussi un coup d'œil :

« Il faut payer sept cents roubles au Mont-de-

Piété... Paye ce qui est dû au tailleur juif Jaouktze si tu apprends que Kachovsky ne peut pas le payer... Mes actions se trouvent dans mon bureau à gauche dans le tiroir supérieur... Fais vendre le foin et l'avoine de notre domaine. Je voudrais afîranchir le staroste Konone bien que je le regrette un peu. C'est un vieillard honnête comme on n'en a plus aujourd'hui ».

De même qu'un homme regarde avec surprise un vieux portrait de lui, de même Ryliev était surpris : « est-ce possible que ce soit moi? »

Il fut tout à coup pris de dégoût :

tf .Je souffre ici comme en un pays étranger, Ouand me débarrasserai-je de la vie?

Qui me donnera les ailes de la colombe Pour que je puisse m'envoler et me reposer ? Le monde n'est pour moi qu'un .sépulcre puant. Mon âme s'efforce d'écliapper à mon corps. »

L'odeur fétide de la mort se dégage de la vie. Ce ne sont pas seulement les morts qui sentent mauvais pour les vivants, mais sans doute aussi les vivants pour les morts.

11 jeta un coup d'œil sur l'icône. Xe prierait-il pas un peu? Non, la prière était finie. Maintenant tout était prière : en respirant il priait et en étranglant sous la corde il prierait aussi.

Il se remit à songer sans savoir à quoi, étrangement, connue dépourvu de pensée. Il ne distinguait pas ses pensées de même que d'une roue tournant très vite on ne distingue pas les rayons. Il répétait seulement avec un étonnement toujours croissant : « Le voilà ! Le voilà ! Oui, c'est ça, ça, ça... >-

Fatigué il s'allongea. Il pensait : « pourvu que je ne m'endorme pas I On dit que les condamnés à mort dorment d'un sommeil particulièrement profond ». — VA il s'endormit.

Il fut réveillé par des bruits de pas et des claquements de porte dans le corridor. Il se leva précipitamment et s'élança vers sa montre : il

était trois heures passées. Les serrures et les verrous grincèrent. Il fut glacé d'effroi comme si on venait de le tremper entièrement dans l'eau froide. Mais lorsqu'il vit les figures du major de place Podouchkine et du gardien Trofimov, — l'effroi disparut instantanément comme si, s'en dépouillant, il l'avait passé à eux. Ils avaient peur et lui non.

— Est-ce pour tout de suite, Egor Mikhaïlovitch? — demanda- t-il à Podouchkine.

— Non, nous avons encore beaucoup de temps- Je ne serais pas venu, mais c'est là-bas qu'on me presse, quoique ce ne soit pas encore prêt...

Ryliev comprit : le gibet n'était pas encore prêt. Podouchkine évitait de le regarder en face comme s'il avait honte et Trofimov de même. Ryhev remarqua que lui aussi avait honte. C'était la honte de la mort pareille au sentiment de la nudité : comme les vêtements s'enlèvent du corps, le corps s'enlève de l'âme.

Trofimov apporta les fers, le costume des prisonniers, — Ryliev était en frac tel qu'il avait été arrêté, — et une chemise propre venant du dernier envoi de Natacha : la coutume russe veut que l'on mette du linge blanc sur ceux qui vont mourir.

Après avoir changé de vêtements il s'assit à la table et pendant que Trofimov lui mettait les fers aux pieds il commença à écrire à Natacha. De nouveau tout ce qu'il écrivait n'était que de !'<( en tant que ». Mais il ne se troublait plus : même ainsi elle comprendrait. Une seule phrase lui partit du cœur : « Mon amie, tu m'as rendu heureux pendant huit ans. Des paroles ne sauraient exprimer mes sentiments. Dieu te récompensera de tout. Que sa volonté soit faite! »

Le Père Pierre entra. Il se mit à parler de repentir, de pardon, de soumission à la volonté divine. Mais remarquant que Ryhev n'écoutait pas, il termina simplement.

— Eh bien, Kondrati Fedorovitch, peut-être A^oulez-vous encore quelque chose?

— Non, quoi donc? Je crois que c'est tout. Père Pierre, — répondit Ryliev avec la même simplicité et il sourit. Il fut sur le point de plaisanter : « Eh bien, la confirmation n'était pas une mise en scène î » Mais jetant un coup d'œil sur Mislovsky il vit que ce dernier avait tant de honte et d'effroi qu'il eut pitié de lui. Il lui prit la main et la posa sur son cœur.

— Entendez-vous comme il bat?

— • J'entends.

— RéguHèrement?

— Oui, régulièrement.

Il tira de sa poche un mouchoir et le remit au prêtre.

— Remettez ceci à l'Empereur. Vous n'oublierez pas?

— Je n'oublierai pas. Et que faudra-t-il dire?

— Rien. Il sait.

C'était le môme mouchoir avec lequel Nicolas avait essuyé les larmes de Ryliev lorsque celuici pleurait à ses pieds pendant l'interrogatoire, touché, « déchiré » par la clémence du Tsar.

Podouclikine sortit et revint avec un air tel que Ryliev comprit que l'heure était venue.

Il se leva, se signa devant l'icône, bénit d'un signe de croix Trofimov, Podouclikine et même le Père Pierre, en lui souriant, comme pour dire : <( Maintenant ce n'est plus toi qui me bénis. » Il faisait des signes de croix dans toutes les directions comme s'il bénissait des amis et des ennemis invisibles. Il semblait ne pas le faire de luimême, mais recevoir les ordres de (juelqu'un à qui il ne faisait qu'obéir. Ses mouvements étaient si fermes, si autoritaires que personne ne s'étonnait et que tous les accueillirent comme (luelque chose qui devait être.

— ■ Eh bien, Egor Mikhaïlovitch, je suis prêt, — dit-il, et ils sortirent tous de la cellule.

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