‹ Quatorze décembre (roman)Chapitre 39 sur 43 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

-y- OTES de s. I. Mouraviev-Apostol.

— La Russie se meurt, la Russie se meurt. Mon Dieu, sauvez la Russie. C'est ainsi que je prie en mourant.

Je sais que je vais mourir. Tout le monde dit qu'il n'y aura pas d'exécution et moi je pense qu'il y en aura. Mais si même il n'y avait pas d'exécution, il me semble que cependant je mourrais. On ne peut marcher avec une jambe cassée, on ne peut vivre avec une âme brisée.

Après la défaite du régiment révolté de Tchernigof, le 4 janvier, j'ai été amené à Pétersbourg, grièvement blessé, au point qu'on ne pensait pas que je vivrais. Mais je vis encore ; je ne suis pas mort de la première mort pour mourir de la seconde.

Le navigateur pris dans les glaces jette une bouteille à la mer avec cette dernière et consolante pensée : on saura comment nous avons péri. Ainsi je jette dans l'Océan de l'avenir ces notes d'avant ma mort, mon testament à la Russie.

J'écris sur des morceaux de papier que j'enfouis dans une cachette ; une des bri(jues du sol de ma cellule se soulève. Avant ma mort» je les donnerai à un de mes camarades; peutêtre les conservera-t-on.

J'écris mal en russe. Je dois avouer h ma honte que j'ai plus l'habitude du français que du russe. J'écrirai dans les deux langues. Tel

est notre sort : nous sommes étrangers dans notre patrie.

J'ai passé mon enfance en Allemagne, en Espagne et en France. A notre retour en Russie, apercevant un cosaque à la frontière de Prusse, mon frère Mathieu et moi nous sautâmes du carrosse et nous nous élançâmes pour l'embrasser.

— Je suis très heureuse que votre long séjour à l'étranger n'ait pas refroidi votre amour pour votre patrie, — nous dit ma mère lorsque nous reprîmes notre chemin, — mais préparez-vous, mes enfants, je dois vous dire une chose terrible : vous trouverez en Russie ce que vous ne connaissez pas encore : des esclaves.

Nous n'avons compris que plus tard cette chose terrible: la liberté, c'est l'étranger; l'esclavage, c'est la patrie.

Nous sommes les enfants de l'An Douze.

Alors le peuple russe en un soulèvement unanime sauva la patrie. Ce soulèvement fut le commencement de celui-ci, l'An Douze le commencement de l'An Vingt-cinq.

Alors nous pensions : le siècle de la gloire militaire a fini avec Napoléon ; le temps de la libération des peuples est venu. Est-il possible que la Russie qui délivra l'Europe du joug de Napoléon ne secoue pas son propre joug? La Russie retient l'élan de tous les peuples vers la liberté ; dès que la Russie sera libre, tous les peuples se libéreront.

L'autre jour, mon père entrant dans ma chambre et apercevant mon uniforme taché de sang me dit :

— Je t'enverrai un autre costume.

— Je n'en ai pas besoin, — lui répondis-je, je mourrai avec les taches du sang que j'ai versé...

J'ai voulu dire a pour la patrie », mais je ne l'ai pas dit; j'ai versé mon sang pour quelque chose de plus grand que la patrie.

Voici un de mes premiers souvenirs d'enfance. Au reste, je ne sais si je me le rappelle moimême ou si je répète seulement ce que mon frère ^Mathieu m'a raconté. Le 12 mars 1801, mon frère s'approcha de la fenêtre, — nous habitions alors sur la Fontanka, près du pont Oboukhov, dans la maison de Youssoupov, et regardant dans la rue il demanda à maman :

— Est-ce Pâcjues aujourd'hui?

— Xon, voyons, Matioucha !

— Et alors pourquoi les gens s'embrassent-ils dans la rue?

L'Empereur Paul avait été tué dans la nuit. Ainsi la Russie unissait le Christ à la liberté ; le tsar est tué, Jésus est ressuscité.

Communions au calice sanglant Et je dirai : Jésus est ressuscité !

Ceci est un blasphème dans la bouche de l'athée Pouchkine. Mais il ne savait pas luimême quelles choses sacrées il blasphémait.

Voici mes dépositions devant la Commission d'enquête à propos de mon entretien avec Gorbatchevsky, membre de la Société Secrète des Slaves Unis.

« J'ai toujoursaffirmé qu'en cas d'insurrection, durant les temps troubles de la révolution, nous devions mettre notre plus ferme espoir et chercher notre appui dans l'attachement à la foi si profondément enracinée chez les Husses, que la foi sera toujours le grand mobile des cœurs humains et qu'elle montrera aux hommes le chemin de la liberté. A quoi Gorbatchevsky me répondit d'un air de doute et d'étonnement qu'il croyait que la foi faisait ol)stacle ù la

liberté. Je m'efforçais alors de lui démontrer que cette opinion était absolument erronée, qu'il n'y eut de véritable liberté qu'au temps de la prédication de la foi chrétienne et que la France en proie à de si grandes misères pendant la révolution, justement à cause de l'athéisme qui s'était glissé dans les esprits, devait nous servir de leçon. «

Le philosophe Hegel voit dans la révolution française le développement suprême du christianisme et tient son avènement pour aussi important que l'avènement du Christ lui-même. Non, la révolution française ne fut pas cela, mais la vraie Révolution le sera. La liberté jacobine, sans Dieu, est une véritable « terreur », l'insatiable homicide, le calice sanglant du diable.

Unir le Christ à la hberté, telle est la grande pensée, la grande lumière qui illumine tout.

Peut-être que personne ne saura jamais pourquoi j'ai péri. Ce ne sont pas les murs du cachot qui me séparent des hommes, mais le mur de la solitude. Avec les hommes, en liberté, je suis aussi seul qu'ici en prison.

Toujours rêveur et solitaire.

Je passerai sur cette terre

Sans que personne m'ait connu.

Ce n*est qu'au bout de ma carrière

Que par un grand trait de lumière

On saura ce qu'on a perdu.

Seul pouvait se vanter de la sorte un jeune garçon un peu sot. Hélas, ma fin est arrivée et aucune lumière n'a éclairé le monde. Mais il me semble toujours qu'il y eut en moi une grande pensée, une lumière qui illumine tout, mais je n'ai pas su le dire aux hommes. Connaître la vérité et ne pas savoir l'exprimer, c'est la plus atroce des souffrances humaines.

Le seul homme qui m'aurait compris en Russie est Tchaadaev. Je me souviens comme si c'était aujourd'hui de nos entretiens nocturnes, en 1817, à Pétersbourg, dans les casernes du régiment de Semeon. Nous faisions alors notre service ensemble et nous nous étions affiliés à l'Union de la Prospérité. Je me rappelle son visage pâle et tendre, comme de cire ou de marbre, ses lèvres minces au perpétuel sourire, ses yeux bleu gris aussi tristes que s'ils avaient déjà contemplé la fin du monde.

— L'image de ce monde s'en va ; le nouveau monde commence, — disait Tchaadaev. Le genre humain se prépare à l'accomplissement des dernières promesses, à l'avènement du royaume de Dieu sur la terre comme au ciel. N'est-ce pas la Russie déserte, plate, blanche comme une feuille de papier où rien encore n'est écrit, sans passé, sans présent, toute en avenir, — une immense spontanéité, — n'est-ce pas la Russie qui est appelée à réaliser ces promesses, à déchiffrer Ténigme de l'humanité?

Et toutes nos conversations se terminaient par la prière : « Advcniat regmim tuiim. Que ton règne arrive. «

« Qu'il n'y ait qu'un tsar sur la terre connue au ciel : Jésus-Christ. » Telles sont les paroles de mon catéchisme.

« De la théorie à la réalisation il y a loin », — a dit une fois Pestel. (^est lui aussi qui a dit de moi à mon frère Mathieu : « Votre frère est trop pur. »

Oui, trop pur parce que trop idéaliste. La pureté c'est un vide maudit. La spéculation dans l'action c'est du don Quichottisme ridicule et misérable. Je n'ai rien fait, j'ai seulement avili une grande pensée, laissé tomber dans la boue et le sang une chose sainte. Mais au moins j'ai essayé de faire (luclque chose. Pestel ne l'avait même pas tenté.

Il a été arrêté le 14, le jour même de l'insurrection. Il hésita quelque temps, il songea à marcher avec le régiment de Viatka sur Toultchine pour y arrêter le commandant en chef et tout l'État-Major de la II« armée, et lever l'étendard de la révolte. Mais il finit par monter en voiture et partit seul pour Toultchine où il fut immédiatement arrêté.

Il a agi très intelligemment, plus intelUgemment que nous tous ; il est resté dans la pureté des spéculations.

J'aurais pu aimer Pestel, mais il ne m'aime pas, — il a peur de moi ou il me méprise. La clarté de son esprit est illimitée, mais on ne peut tout comprendre par la raison. Je sais quelque chose qu'il ne sait pas. Nous aurions dû nous unir. C'est peut-être parce que nous ne l'avons pas fait que la révolution a échoué.

Il est facile de rouler une pierre de haut en bas, il est difficile de la monter. Pestel roule la pierre jusqu'en bas, moi je la pousse jusqu'en haut. Il veut de la politique, moi de la religion. La politique est facile, la religion difficile. Il veut ce qui a été, je veux ce qui ne fut jamais encore.

« Ni chrétien, ni esclave,

Je ne sais pas pardonner les offenses »

a dit Ryhev. Le christianisme c'est l'esclavage. Voici la fosse où tout roule.

Pestel au Sud, Ryliev au Nord, — deux athées, deux chefs de la liberté russe. Et entre les deux une infinité de simples. « Aujourd'hui, il n'y a que des imbéciles et des canailles pour croire en Dieu », comme me le dit un jacobin russe, un heutenant de dix-neuf ans.

N'ayant point de Dieu, ils vénèrent le peuple comme un Dieu.

— Avec le peuple on peut tout ; sans lui on ne peut rien, — s'écria un jour Gorbatchevsky, discutant avec moi de la démocratie.

— La masse n'est rien : elle ne sera que ce que veulent les individus qui sont tout, — répondis-je, révolté.

Je sais que 'ce n'est pas vrai, mais, si Dieu n'existe pas, qu'on me prouve que ce n'est pas vrai.

« La Russie est Une comme Dieu est Un », — dit Pestel et il ne croit cependant pas en Dieu. Mais, si Dieu n'existe pas, l'Une n'existe pas non plus, — il n'y a pas de Russie.

Je roule la pierre jusqu'en haut et elle retombe jusqu'en bas. C'est le travail de Sisyphe. Je ne me fais pas d'illusion. Je sais que s'il y a en Russie une révolution, elle ne se fera pas selon mon catéchisme, mais selon la « vérité russe » de Pestel. On se souviendra de lui et l'on m'oubliera. Tout le monde le suivra et moi personne. 11 se passera la même chose en Russie qu'en France : la liberté sans Dieu, - — le calice sanglant du diable.

Ils m'oublieront, mais ils se souviendront ; ils s'éloigneront, mais ils reviendront. La pierre que les architectes ont rejetée deviendra la pierre angulaire. La Russie ne sera point sauvée aussi longtemps qu'elle n'exécutera pas mon testament : la liberté unie à Dieu.

La Divinité se mire dans le monde. L'essence divine ne peut se réaliser que dans une infinité de formes finies. La manifestation de ILterncl sous une forme finie ne peut qu'être imparfaite ; la forme n'est qu'un signe qui indique sa présence.

Toutes les actions humaines ne sont que des

OUATOHZi: DKCIi.MIlKi: IG

signes. Je n'ai fait que te donner un signe, ami lointain des générations futures, comme le mourant fait signe de la main lorsque déjà la voix lui manque. Ne me juge donc pas sur ce que j'ai fait, mais comprends ce que j'ai voulu faire.

Nous ne songions pas à l'insurrection et nous n'y étions pas préparés lorsque, le 22 décembre, voyageant avec mon frère Mathieu de Vasilkovo, — petite ville des environs de Kiev où cantonnait alors le régiment de Tchernigoff, — à Jitomir, siège du quartier général, nous apprîmes par le courrier du Sénat qui distribuait des feuilles pour la prestation du serment les premières nouvelles du quatorze.

Nous apprîmes au Quartier Général que le gouvernement avait découvert la Société Secrète et que l'on procédait à des arrestations. Sur le chemin du retour à Vasilkovo, mon ami Michel Pavlovitch Bestoujev-Rumine, souslieutenant au régiment de Poltava, me fit savoir que Gebel, commandant de régiment, était à ma poursuite avec des gendarmes.

Je résolus d'arriver jusqu'au régiment de Tchernigov et d'y fomenter la révolte. Je comprenais toute la témérité de ce dessein ; la lutte d'une poignée d'hommes contre les forces colossales d'un gouvernement était le comble de la fohe. Mais je ne pouvais abandonner ceux qui s'étaient révoltés dans le Nord.

Nous poursuivîmes notre route vers Vasilkovo par des chemins détournés, en évitant Gebel. Il y avait peu de neige, les routes étaient très mauvaises. Notre voiture se brisa. A Berditchef, nous louâmes à des Juifs une petite carriole et dans la nuit du 28 nous atteignîmes péniblement le village Trilessy, sur la vieille roule de Kiev, à 45 verstes de Vasilkovo. Nous

descendîmes dans une maisonnette de cosaques chez le lieutenant Kouzmine. Exténués par le voyage, nous nous couchâmes immédiatement.

Gebel accompagné du lieutenant de gendarmerie Lang arriva dans la nuit. Il mit des sentinelles et, après nous avoir réveillés, déclara que par ordre supérieur il nous arrêtait. Nous lui rendîmes nos épées, heureux de terminer TafTaire sans victimes inutiles, et l'invitâmes à prendre le thé avec nous.

Pendant que nous buvions le thé, le matin arriva. Quatre officiers entrèrent dans la maisonnette. C'étaient des commandants de compagnie de mon bataillon, — Kouzmine, Soloviev, Souchenov et C^htchepilo, — membres de la Société Secrète, venus de Varsilkovo pour me délivrer. Gebel alla à leur rencontre dans le couloir et les tança pour s'être absentés sans autorisation. Une querelle éclata. Les voix devenaient de plus en plus fortes, s'élevèrent. Soudain quelqu'un cria :

— Il faut tuer cette fripouille !

Ils se jetèrent tous les quatre sur Gebel et, arrachant aux sentinelles leurs fusils, ils le fraj)pèrent à coups de crosse, le lardèrent de coups de baïonnette et d'épée, n'importe où, à la poitrine, au ventre, aux bras, aux jambes, dans le dos, à la tête. D'une taille immense, bâti en géant, il avait si peur qu'il se défendit à peine, se bornant à sangloter et à répéter plaintivement en polonais :

— Ohl Sainte Mère deDieuî Ohl Sainte Vierge!

Gustave Ivanovitch Gebel, d'origine polonaise,'se considérait comme russe et ne parlait jamais polonais, mais en cette occasion il se rnppela tout à coup sa langue maternelle.

Les sentinelles, de jeunes recrues pour la I)]upart, ne songèrent pas à défendre leur corn-

mandant. Tous les soldats le haïssaient, parce qu'il les punissait cruellement des verges et des baguettes et ne l'appelaient pas autrem.ent que « la Brute ».

Les officiers frappaient, frappaient toujours, sans parvenir à le tuer. Le couloir était étroit et sombre. Ils se gênaient les uns les autres. Dans leur fureur ils lui portaient aveuglément des coups inefficaces. Ils le frappaient stupidement comme des hommes ivres ou somnolents.

— Il a la vie dure, le démon I criait quelqu'un d'une voix inaccoutumée.

Gebel parvint jusqu'à la porte et voulut fuir. Mais ils le saisirent par les cheveux et le précipitant à terre, ils tombèrent tous en masse sur lui, continuant à le frapper. Ils pensaient que ce serait bientôt fini, mais Gebel se releva et presque sur ses épaules emporta du couloir jusque dans la cour deux officiers, Kousmine et Chtchepilo.

A ce moment, mon frère et moi, nous étions déjà dans la cour ; nous avions brisé le châssis de la fenêtre et sauté dehors.

Je ne comprends pas ce qui se passa en moi lorsque je vis Gebel tout ensanglanté et les visages terribles, hébétés de mes camarades.

Parfois on rêve du diable ; non pas qu'on le voie, mais par le grand poids qui vous écrase tout à coup on sait que c'est lui. Je sentis le même poids. Je me rappelle aussi qu'une fois, étant enfant, je voulus tuer une scolopendre qui avait failh me piquer. Je la frappais, je la frappais avec une pierre sans parvenir à la tuer; écrasée à demi, elle remuait de si'réputînante façon qu'enfin, n'en pouvant plus, je l'abandonnai et m'enfuis.

C'est ainsi que probablement mon frère Mathieu se sauva devant Gebel. Moi, je restai.

comme si en regardant leurs visages endormis je m'endormais moi-même.

Je saisis un fusil et me mis à l'assommer à coup de crosse sur la tête. Il s'appuya contre le mur, se recroquevilla et se cacha la tête entre les mains. Je le frappai sur les mains. Je me rappelle le choc sourd du bois contre les os fracassés de ses doigts. Je me rappelle la bague en or avec une chrysolite qu'il portait à son index blanc et charnu, je me rappelle le sang qui jaillit dessous, je me rappelle ses sanglots :

— Oh ! Sainte Vierge ! Oh 1 Sainte Vierge ! Je ne sais, — peut-être ai-je eu pitié de lui

et ai-je voulu mettre fin à son martyre, le tuer. Mais je sentais que mes coups étaient faibles, endormis, que de la sorte on ne pouvait pas le tuer et que l'on n'en finirait pas. Et cependant je continuais à le frapper, succombant au dégoût et à l'effroi.

— Assez I Assez ! Serge Ivanovitcli ! Que faites-vous? cria quelqu'un me saisissant par la main et m'entraînant.

Je revins à moi et sentis que dans le froid je m'étais gelé les doigts contre le canon du fusil.

Et les autres l'achevaient, l'achevaient sans pouvoir en venir à bout. Parfois ils revenaient à eux et s'arrêtaient de frapper, mais bientôt ils recommençaient. Kousmine enfonçait si profondément son épée que chaque fois il lui fallait faire effort pour la retirer. Mais il semblait que l'épée passait, sans lui faire de mal, à travers le corps de Gebel comme à travers un spectre et que ce n'était plus Gebel, mais quelqu'un d'autre, (juelqu'un d'immortel.

— Il a la vie dure, le démon !

Enfin, lorsque tous un instant le laissèrent, il se dirigea vers le portail et, chancelant, presque sans connaissance, sortit dans la rue. Il y avait

à côté une auberge et devant elle un traîneau de paysan. Gebel y tomba évanoui. Les chevaux l'emportèrent jusque dans la cour de leur maître qui était l'intendant du village. Là on le prit, on le couvrit et on le transporta à Vasilkovo.

Gebel a reçu treize graves blessures sans compter les blessures légères, mais il n'est pas mort et probablement survivra à nous tous.

C'est ainsi que nous avons communié au calice sanglant.

Lorsque les officiers annoncèrent aux soldats la nouvelle de ma libération, l'impression fut énorme. Ils se joignirent tous à nous comme un seul homme, prêts à me suivre n'importe où. Le même jour, 29 décembre, à la tète de la cinquième compagnie de mousquetaires, je marchais sur Vasilkovo.

Le 30, dans l'après-midi, nous arrivâmes près de la ville. En face de nous se trouvait disposée une chaîne de tirailleurs. Mais dès que nous fûmes assez près pour que l'on pût distinguer le visage des soldats, ils crièrent : Hourrah I et se joignirent à notre compagnie. Nous entrâmes dans la ville et gagnâmes la place sans aucune résistance. Nous installâmes des postes au corps de garde, à l'État-Major du régiment, à la prison, à la trésorerie et aux barrières.

Le soir je donnai l'ordre à toutes les compagnies de se rassembler le lendemain sur la place, à neuf heures du matin.

Mes camarades faisaient des préparatifs en vue de la campagne et accouraient continuellement me demander des ordres. Mais je m'étais enfermé dans ma chambre et ne laissais entrer personne. Bestoujev et moi, nous corrigions et recopiions le catéchisme.

Nous en avions puisé l'idée dans l'ouvrage de M. de Salvandy, « Don Alonzo ou l'Espagne », où est exposé le catéchisme à l'aide duquel les moines espagnols en 1800 soulevaient le peuple contre le joug napoléonien.

J'ai passé mon enfance en Espagne. Mon père, Ivan Matveivitch Mouraviev-Apostol, était am- J3assadeur de Russie à -Madrid. Et voilà que j'ai voulu à l'âge mûr répéter mon enfance et transporter l'Espagne en Russie.

— Ce sont vos châteaux en Espagne qui vous ont perdu, mon ami, — comme voulut bien plaisanter le général Bcnkendorf pendant mon interrogatoire devant la Commission d'enquête.

Lorsque nous eûmes fini de rédiger le catéchisme, nous le dictâmes à trois scribes du bureau du régiment en leur ordonnant d'en faire douze copies. Le matin, je fis venir le sous-lieutenant .Mozalevsky et, lui remettant le paquet scellé contenant les copies, je lui ordonnai de se mettre en civil et de gagner Kiev avec trois soldats vêtus de capotes sans épaulettes pour y distribuer le catéchisme au peuple.

Mozalevsky accomplit fidèlement sa mission. 11 gagna Kiev par des chemins détournés et ordonna aux soldats d'aller dans des directions différentes vers Petchersk et Podol et de jeter les copies sous les porches des auberges et des cabarets. Ils le firent.

Il est probable que mon catécliisme, ce message i)ienheureux annonçant ravénement du royaume de Uieu, traîne maintenant encore sous les porches des cabarets. Ohl Don Quichot- Lisme sans bornes I

Lors(iue les compagnies furent rassemblées sur la place, j'envoyai chcrclier l'aumônier du régiment.

Le Père Danilo Kaiser (singulier nom : était-ce un descendant de colons allemands?) était un tout jeune homme de vingt- six ans environ, maigriot, phtisique, avec une petite natte blonde comme du lin, — les fillettes de la campagne ont souvent de semblables nattes.

Lorsque je lui expliquai le but de l'insurrection il pâlit, se mit à trembler et même, apeuré, son front se couvrit de sueur.

— Ne me perdez pas, mon colonel, j'ai une femme, des enfants...

En regardant ce pauvre lièvre effrayé, ce guerrier du royaume de Dieu, je compris encore une fois combien il y a loin de la théorie à la réalisation.

Voici la déposition du Père Danilo lui-même, exposée en vue de mon accusation dans le questionnaire de la Commission d'enquête; en répondant aux questions j'ai copié cette déposition pour la conserver à la postérité :

« Le, 31 décembre, entre dix et onze heures du matin, un sous-officier de la deuxième compagnie de grenadiers, en tenue de campagne, vint chez moi et me communiqua un ordre du lieutenant-colonel Mouraviev-Apostol m'invitant à me rendre immédiatement chez lui avec la Croix pour célébrer un office d'actions de grâce et lire en même temps le catéchisme. Saisi d'effroi, je ne savais à qui demander protection, mais je n'osais désobéir et envoyai le diacre Ivan Oklestine à la chapelle du régiment chercher le Missel et un abrégé du catéchisme. Lorsque le diacre revint chez moi, j'allai avec les desservants chez Mouraviev où se trouvaient un certain nombre d'officiers. En raison de ma récente nomination au régiment, non seulement je ne connaissais pas ces officiers mais encore je voyais pour la première fois de ma vie Mouraviev lui-même. Il m'ordonna de ne pas sortir de son appartement

et je restai environ une demi-heure à la porte en sa présence et près des officiers qui se trouvaient là. Alors un de ces officiers s'avança vers moi et me demanda si j'étais tout à fait prêt, à quoi je répondis : « J'ai avec moi le Missel et un abrégé imprimé du catéchisme )>. Mais l'officier prit immédiatement le catéchisme des mains du Diacre et l'ayant ouvert dit qu'ils avaient leur propre catéchisme écrit. A ce moment Mouraviev ayant changé d'avis me dit qu'il ne fallait pas chanter l'Office mais quelque chose de plus court. Voyant une chose aussi étrange, bien que ne comprenant pas ce qu'ils disaient entre eux, parlant en français, mais ayant remarqué sur la table quelques pistolets chargés, des sentinelles dans la chambre et dans la cour avec des fusils chargés, j'eus peur et je m'effrayai encore davantage lorsque je voulus sortir de la maison. Je ;j^osais pas. Cependant Mouraviev ayant mis sur sa tête une espèce de chapeau arménien et une écharpe et s'étant dirigé avec les officiers vers les compagnies rangées sur la place, m'ordonna d'aller là-bas avec eux. S'étant approché à cheval du front des troupes, il commanda aux soldats de former le cercle tandis que les officiers avec des pistolets chargés et quelques-uns d'entre eux avec des poignards m'entourèrent ; alors, sur l'ordre de Mouraviev, je revêtis mes habits sacerdotaux et je chantai avec les desservants l'Hymne au Tout- Puissant, l'Hynme triadique à la naissance du Christ et les Litanies et rien d'autre de ce que prescrit le rituel.

«Après quoi un officier me donna un papier que je n'avais jamais vu auparavant ; jamais je n'avais entendu ce qui était écrit sur ce papier ; un des deux officiers qui se tenaient derrière moi lisait le pai)ier par cœur et moi, tant j'avais peur, je fus obligé de répéter sans me rappeler ce qu'il contenait. Si je prononçai en même temps d'autres paroles, je ne me rapi)elle pas ihi tout. -

Pauvre Père Danilo, martyr involontaire de la liberté russe !

La matinée était ensoleillée. Pendant la nuit la première neige tomba. C'était l'hiver. Et comme il arrive souvent en Ukraine, on sentit tout à coup le printemps à travers l'hiver. Il faisait froid à l'ombre et il dégelait au soleil. Les moineaux pépiaient, les pigeons roucoulaient sur les coupoles dorées des églises tiédies par le soleil. Dans les jardins, pommiers et cerisiers parés de givre se dressaient tout blancs, comme fleuris et printaniers. Et sous la neige les murs blancs des maisonnettes de cosaques paraissaient sombres et plus sordides les sordides taudis des juifs.

En regardant le ciel bleu et profond je me rappelais que les jeunes filles de l'Ukraine chantent la nuit de Noël : « Porte-toi bien. Seulement ne reste pas seul, mais avec un Dieu bienveillant.

« Dans un ciel aimable un Dieu bienveillant. »

Les compagnies en tenue de campagne complète se rangèrent sur la place en colonnes serrées. Je me tenais à cheval sur le front, devant les drapeaux.

Le Père Danilo, plus mort que vif, lisait le catéchisme d'une voix si faible qu'on n'entendait presque rien. Bestoujev s'approcha, prit le papier et se mit à lire d'une voix forte et solennelle :

— « Au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit.

« Pourquoi Dieu a-t-il créé l'Homme?

« Pour qu'il croie en Lui, pour qu'il soit libre et heureux.

« Pourquoi le peuple et l'armée russes sontils malheureux?

« Parce que les Tsars autocrates lui ont ravi la liberté.

« Qu'ordonne dans ce cas notre sainte loi au peuple et à l'armée russes?

« De se repentir de sa séculaire servilité et, s'armant contre la tyrannie et l'impiété, d'établir un régime conforme aux lois divines. »

Il semblait que non seulement les soldats qui écoutaient avidement et les habitants apeurés de Vasilkovo, — le maire Pritoulenko, le juge Dragantchouk, le directeur de la poste Beznosikov, le clerc à la joue bandée, un gentilhomme campagnard, un vieux cosaque aux moustaches grisonnantes, une grosse marchande et deux juifs maigres avec leurs petites calottes noires sur la tête et leurs boucles rousses, — que non seulement tous ces gens-là, mais même les tristes murs jaunes de la Trésorerie du chef-lieu, du magasin du régiment, du dépôt de vivres écoutaient avec un indicible étonnement comme s'ils disaient : « Ce n'est pas cela, ce n'est pas cela. » — Tandis que les pigeons qui roucoulaient au soleil, les cerisiers neigeux et comme fleuris, les larmes d'une gouttière sonore et le ciel bleu et profond répondaient : « C'est bien cela, c'est bien cela. »

— « Jésus-Christ a dit : ne soyez pas esclaves des hommes, car vous êtes rachetés par mon sang, — continuait Bestoujev, toujours plus haut et plus solennellement. — Le monde n'a pas suivi ces divins préceptes et il est tombé dans un abîme de misères. Mais nos souffrances ont touché le Très-Haut : il nous envoie aujourd'hui la liberté et le salut. L'armée russe va restaurer en Russie la religion et la liberté afin qu'il n'y ait qu'un seul Tsar sur la terre comme au ciel : Jésus-Christ. »

Lorsqu'il eut terminé, un silence se fit et dans ce silence ma voix s'éleva. Ce que j'ai dit, je ne me le rappelle pas. Il me souvient seulement qu'il y eut une minute où il me sembla que soudainement ils avaient tous compris. Que je meure

sans avoir rien fait : il valait la peine de mourir pour cette minute.

Je me découvris, me signai et levant mon épée, je criai :

— Mes enfants, pour la Foi et la Liberté ! Pour le Tsar Christ ! Hourrah !

— Hourrah I — répondirent les soldats d'abord timides et hésitants, puis tout à coup avec fermeté, avec frénésie :

— Hourrah, Constantin I

Il était bête de crier : Hourrah, Jésus-Christ 1 Alors quelqu'un eut l'intelligence de crier : Hourrah, Constantin et tous reprirent joyeux, comprenant que « c'était bien cela, bien cela ».

Et moi je compris aussi comme si je m'endormais du même sommeil terrible que la veille et je revis Gebel blessé, ensanglanté : il s'appuyait contre le mur, se recroquevillait, se couvrait la tête de ses mains et moi je frappais, frappais, voulant le tuer et ne le pouvant pas. « Il a la vie dure, le démon 1 »

Le diable me raillait avec un rire triomphal :

— Hourrah, hourrah, hourrah, Constantin I

Non, je ne peux plus continuer à rappeler mes souvenirs. J'ai honte, j'ai peur. Et puis le temps me manque : la mort est proche.

Que d'autres racontent comment se termina ma campagne pour le Tsar Christ ou le Tsar Constantin, comment nous avons pendant quatre jours tourné sur la même place cfu'on eût dit ensorcelée entre Vasilkovo et Bielaja Tzerkov, dans le voisinage de Trilessy où nous avons abattu Gebel. Nous attendions toujours du secours, mais personne ne vint à notre aide : tous nous ont trompés, tous nous ont trahis. Au début il y avait une telle quantité de volontaires que nous ne savions comment nous en débarrasser, mais après, l'un après l'autre, les officiers commencèrent à nous quitter, à s'en-

fuir auprès des autorités à Kiev comme ils le pouvaient, quelques-uns même en robes de chambre. Le moral des troupes tomba. Lorsque les soldats me demandèrent la permission « de piller un tout petit peu » et que je le leur défendis, on commença à murmurer : « Ce n'est point pour le Tsar (Constantin que Mouraviev agit, mais pour on ne sait cjnelle liberté ! » « Un seul Dieu au ciel, un seul Tsar sur la terre... Mouraviev nous trompe, d

A Vasilkovo, dans les cabarets des incidents se produisirent. Et au cours de la marche on plaçait des sentinelles à chaque auberge, mais elles étaient les premières à s'enivrer.

Je n'oublierai jamais un petit soldat sortant d'une auberge juive et criant avec de grossières injures :

— Je n'ai peur de personne ! Allons-y ! C'est la liberté maintenant.

Dans toutes les auberges on parlait du massacre qui devait avoir lieu : « 11 faudra aiguiser les couteaux pendant deux jours et ensuite égorger. Un ukase du Tsar ordonne d'égorger tous les juifs et tous les nobles pour qu'il n'en reste plus sur cette terre. »

A l'auberge de Mordka (LlimouHs, un cosaque de Tchougonef avait dit : « Si l'on commençait ici le massacre, je ne demanderais ni lance ni hache : j'aiguiserai pt goudronnerai bien un bâton et j'enfilerai dessus soixante-dix nobles et .soixante-dix juifs. » Tandis qu'un soldat de Bielaja Tzerkov promettait : « Lorsque aux matines de Pâques on commencera à chanter « Jésus est ressuscité », c'est alors qu'on se mettra à égorger. »

Voilà comment le peuple unissait le Christ à la Liberté !

Que les autres racontent comment les six

meilleures compagnies de mon bataillon, gloire et fierté du régiment, se transformèrent en une bande de brigands, en canailles ivres de Pougatchev. Je n'avais pas eu le temps d'y penser que cela était déjà fait : de même que le lait tourne pendant l'orage, tout d'un seul coup devint aigre.

Alors je compris la plus terrible chose : pour le peuple russe, liberté signifie : violence, débauche, scélératesse, fratricide insatiable. L'esclavage est avec Dieu, la liberté avec le diable.

Et qui sait? Si j'avais accepté d'être le chef de cette bande de brigands, d'être un nouveau Pougatchev, — peut-être ne m'auraient-ils pas trahi : les diables de toutes parts auraient accouru à mon secours. Nous aurions marché sur Kiev, Moscou, Pétersbourg, peut-être même aurions-nous ébranlé l'Empire russe.

Le 3 janvier vers deux heures de l'après-midi, sur les hauteurs d'Oustimov, au voisinage du village Pologui, nous rencontrâmes quatre escadrons des hussards de Mariopol avec deux canons sous le commandement du général major Gueilsmar. Les autorités eurent une telle peur que contre une poignée de mille soldats elles envoyèrent de Kiev presque tous les régiments du troisième corps d'armée. Le détachement de Gueilsmar n'était qu'une reconnaissance. Nous savions que tous les officiers de ce détachement étaient membres de la Société Secrète, mais nous ignorions que la veille ils avaient été arrêtés et remplacés par d'autres. Nous réjouissant à la pensée qu'on venait à notre secours, nous devînmes fous de joie, — nous crûmes au miracle. Et nous n'étions pas seuls : tous les soldats jusqu'au dernier homme y crurent aussi.

C'était la même journée lumineuse que celle du 31, le même ciel bleu et profond, — le ciel

aimable avec un Dieu bienveillant. Et comme l'autre jour sur la place de Vasilkovo, il y eut un instant où je crus qu'ils avaient tout compris et que la bande de brigands était l'armée de Dieu.

Les soldats avançaient contre les canons avec un courage intrépide. L'n coup tonna, un boulet siffla au dessus de nos tètes. Nous continuions à marcher. La mitraille se mit à glapir. Le feu était meurtrier. Les blessés toml^aient : nous marchions toujours, nous croyions à un miracle.

Tout à coup je sentis à la tète comme un coup de bâton. Je tombai de cheval et m'enfonçai la figure dans la neige. En revenant à moi je vis Bestoujev. Il essayait de me relever et essuyait avec son mouchoir mon visage tout baigné de sang. Le mouchoir fut trempé, mais le sang coulait toujours. J'avais été blessé à la tête par la mitraille. Le brigadier Lazykine, mon favori, s'approcha de moi. Je ne le reconnus pas : il était tout crispé et sanglotait étrangement à la manière des femmes.

— Pourquoi nous as-tu perdus, monstre, fils de chienne, anathème I

Tout à coup il leva sa baïonnette et se jeta sur moi. Quelqu'un me défendit. Les soldats nous entourèrent et nous menèrent chez les hussards.

Je sus plus tard qu'ils avaient mis bas les armes et s'étaient rendus sans tirer un coup de feu dès qu'ils eurent compris qu'il n'y aurait pas de miracle.

Le soir on nous conduisit sous escorte à Trilcssy, — encore cet endroit maudit ! — et l'on nous enferma dans une auberge vide. .Mon frère Mathieu s'était procuré un lit et me fit étendre. La perte du sang coulant de ma blessure sans pansement me causait de fréquents évanouissejnents. II m'était difficile de rester couché. JVIoa frère souleva ma tète et la posa sur sou épaule.

En face de nous, dans un coin, était couché Kousmine, blessé lui aussi : tous les os de son épaule droite avaient été fracassés par une balle de mitraille. Ses souffrances étaient probablement insupportables, mais il n'eut pas un gémissement, si bien que personne ne savait qu'il avait été blessé.

La nuit vint. On apporta de la lumière. Kousmine pria mon frère de s'approcher de lui. Celuici lui montra silencieusement ma tête. Alors Kousmine se traîna avec effort jusqu'à mon frère, lui serra la main, de la façon secrète et spéciale à laquelle les Slaves unis reconnaissaient les leurs, et retourna à sa place. Personne n'avait envie de parler. Tout le monde se taisait.

Subitement un coup de feu se fit entendre. Je m'évanouis. Lorsque je repris connaissance, je vis, à travers la fumée qui remplissait encore la chambre, Kousmine, la tête ensanglantée, couché dans le coin sur la paille. D'un coup du pistolet caché dans la manche de son manteau, il s'était tué raide, à la tempe. « La liberté ou la mort », — avait-il juré. Il avait tenu parole.

Sur les hauteurs d'Oustimov périt aussi mon frère cadet Hippolyte Ivanovitch Mouraviev- Apostol, un jeune homme de dix-neuf ans.

Le 31 décembre, au moment où nous nous mettions en marche, il arriva directement à la place de Vasilkovo en troïka de poste. Il venait de passer brillamment les examens de l'école des guides et promu officier avait été nommé à l'Etat-Major de la deuxième armée. Il avait quitté Pétersbourg le 13, nous apportant les nouvelles de la Société Secrète du Nord sur le commencement de l'insurrection et les secours qu'elle demandait.

Je voulus le sauver et le suppliai de poursuivre son chemin, mais il resta avec nous. Plus que quiconque il croyait au miracle. Ici même, sur la place, il échangea son pistolet avec Kousmine et

fit aussi le serment : « La liberté ou la mort î » Il tint parole. Sur les hauteurs d'Oustimov, me voyant tomber atteint par la mitraille, il me crut mort et se tua d'un coup de pistolet dans la bouche.

Le 4 janvier, au point du jour, on fit avancer le traîneau pour nous emmener, mon frère Mathieu et moi, à Bielaja Tzerkov. Nous demandâmes aux soldats de l'escorte l'autorisation de dire adieu à Hippolyte. Pendant longtemps ils refusèrent ; enfin ils nous conduisirent dans une maisonnette inhabitée. Là, dans une pièce vide, sombre et froide, sur le sol nu, étaient étendus les corps nus des tués : les hussards probablement ne s'étaient pas gênés pour les piller et les désha- Ijiller complètement. Parmi eux se trouvait le corps d'Hippolyte. Sa nudité était celle d'un jeune dieu. Son visage n'était pas défiguré par le coup de feu, — il avait seulement sur la joue gauche, sous l'œil, une toute petite tache sombre. L'expression du visage était calme et fière.

Mon frère m'aida à m'agenouillcr. Je baisai le mort sur les lèvres et lui dis :

— Au revoir 1

C'est étrange : la conscience me tourmente pour tous ceux dont j'ai causé la perte, mais pas pour lui, — offrande la i)lus pure du plus pur amour.

Je lui ai dit alors : « au revoir », et maintenant je sais que nous nous reverrons bientôt. Tu me recevras là-bas le premier, mon Hippolyte, mon ange aux ailes blanches.

Demain, 12 juillet, l'arrêt sera rendu.

L'arrêt est rendu : l'estcl, Hyliev, Kachovsky, Bestoujcv-Rumineet moi serons êcartelés. Mais, « en considération de fin Unie mansuétude du monarque % on nous pendra. On regarde comme

une grâce le fait de remplacer l'écartèlement par le gibet. Moi je pense tout de même que l'on nous fusillera : jamais encore on n'a pendu ■d'officiers en Russie.

Même sentence contre les morts : Kousmine, Chtchepilo et Hippolyte Mouraviev Apostol seront écartelés. Mais comme on ne peut écarteler ni pendre les morts, « après la publication -du jugement on placera sur leurs tombes des gibets au lieu de croix et l'on clouera dessus leurs noms voués à l'exécration éternelle ».

On les jettera comme des chiens dans une fosse commune, dans une tombe sans croix, probablement là-bas à Bielaja Tzerkov, — la Blanche JÉglise, — près des hauteurs d'Oustimov.

Bielaja Tzerkov, nom prophétique I Oui, oui, il s'élèvera au-dessus d'eux une Église Blanche !

Je me souviens de mon entretien avec l'Empereur Nicolas Pavlovitch. Il avait promis de nous gracier tous. Il m'a pris dans ses bras, m'a embrassé, a pleuré. « Je ne suis peut-être pas moins digne de pitié que vous, je ne suis qu'un pauvre diable I »

Pauvre diable, le plus pauvre de tous les diables ! Que Dieu lui pardonne : il ne sait pas luimême ce qu'il fait.

Demain, l'exécution. Que l'on me fusille ou me pende, cela m'est égal pourvu que ce soit vite fait. J'accepterai la mort comme le meilleur des dons divins.

Mon frère Mathieu m'envie. Il dit que la mort serait pour lui un bonheur. Il ne pense qu'au suicide. Il veut se laisser mourir de faim. Je lui écris, le conjurant au nom de notre défunte mère de ne pas attenter à ses jours. « L'âme qui dé-

serte sa place avant le terme recevra une mauvaise demeure et sera séparée à jamais de ceux qu'elle aimait. » Je l'écris, mais en moi-même je pense : on ne peut marcher avec une jambe cassée, on ne peut vivre avec une âme brisée.

Mon frère Mathieu ne veut pas vivre. Bestoujev ne veut pas mourir; à vingt- trois ans, c'est encore presque un enfant. Il ne s'attendait pas à une sentence de mort, il espéra jusqu'à la dernière minute. Il s'angoisse, s'effraye. En ce moment même je l'entends : il tourne dans sa cellule, se débat comme un oiseau en cage. Je ne peux supporter cela...

Mon frère Mathieu et Bestoujev sont deux extrêmes. L'un est trop lourd, l'autre trop léger, comme les deux plateaux d'une même balance. Moi je suis entre les deux, comme le fléau toujours oscillant. Mon frère Mathieu ne croyait nullement au miracle, Bestoujev y croyait absolument, moi je n'y croyais qu'à demi. C'est peutêtre la cause de ma perte.

J'ai vu en rêve ma mère et Hippolytc. — C'est une joie telle qu'on n'en rencontre jamais dans la réalité. Ils me disaient tous deux que j'étais un sot : j'ignorais quelcpie chose de très important.

Je suis au numéro 12 de la Courtine Kronversky et à côté de moi, au numéro ll,on vient de transférer du ravelin Alexis Valerian Mil<haïlovitch Galilzine. Lorsque toutes les cellules furent remplies au point que la place manqua, on les sépara en deux comme des cages au moyen de cloisons de bois. Les planches de i)ois humides ont séché, elles laissèrent entre elles des fentes. Par l'une de ces fentes je cause avec Galitzine. Je l'aime. Il comprend tout. C'est, lui aussi, un

ami de Tchaadaev. 11 est dommage que je n'aie pas le temps de tout noter. Nous avons parlé du Fils, de l'Esprit et de la Terre, notre Mère très sainte. Et ainsi que dans mon rêve je sentais qu'il y avait quelque chose d'important que je ne savais pas.

Je donnerai ces feuillets à Galitzine pour qu'il les lise et les remette au Père Mislovsky : il a promis de les conserver.

Ces jours derniers j'écris librement sans me cacher. Personne ne me surveille. On nous donne du papier et de l'encre à volonté. On nous gâte, on flatte la victime.

Mais il faut terminer. L'exécution est pour cette nuit. Je scellerai la bouteille et la jetterai dans l'océan de l'avenir.

Le soleil se couche — mon dernier soleil. Il est aujourd'hui aussi sanglant que les jours précédents. La chaleur brûlante et la sécheresse font flamber aux environs de la ville les forêts et les tourbières. L'air sent le brûlé. Le soleil se lève et se couche pareil à un disque rouge foncé et pendant la journée il rougeoie à travers la fumée comme un brandon enflammé.

Oh I ce soleil sanglant, torche ensanglantée des Euménides, qui peut-être pour nous se leva sur la Russie et ne se couchera plus !

J'ai fait un rêve.

A la tête des compagnies révoltées, d'une bande de brigands j'ai traversé en vainqueur toute la Russie. Partout la liberté sans Dieu, le crime, le fratricide implacable. Et au-dessus de toute la Russie comme un noir incendie le soleil sanglant, calice sanglant du diable. Et toute la Russie n'était qu'une bande de brigands, de canailles ivres me suivant et hurlant :

— Hourrah, Pougatchev-MouravievI hourrah, Jésus-Christ 1

Ce songe ne m'épouvante plus mais n'épouvantera-t-il pas nos petits-fils et nos arrièrepetits- fils?

Non, Tchaadaev n'a pas raison. La Russie n'est pas une feuille blanche. Là est déjà écrit : le Règne de la Bête. Le Tsar-Bête est terrible, mais peut-être plus terrible encore le Peuple-Bête I

La Russie ne sera pas sauvée tant que n'aura pas jailli de son sein un cri de douleur et de repentir dont l'écho remplira l'univers.

J'entends des pas pesants. La Bête vient.

La Russie se meurt ! La Russie se meurt ! Seigneur, sauvez la Russie I

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