‹ Quatorze décembre (roman)Chapitre 8 sur 43 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

IORSQUE Galitzine revint chez Ryliev, ce dernier avait déjà fait sa toilette, s'était j rasé et avait écliangé sa robe de chambre contre un habit assez élégant, de couleur puce avec un gilet à la mode en shall des Indes et une haute cravate blanche.

Il entra dans le salon et selon son habitude s'anima en causant avec ses visiteurs : l'éclat fiévreux de ses yeux, la rougeur fiévreuse de ses joues lui donnaient presque l'aspect de la santé. Galitzine ne reconnut plus le Ryliev de la matinée. 11 retrouvait celui que depuis longtemps il connaissait, sa maigre figure basanée aux pommettes saillantes qui était presque celle d'un bohémien ; ses yeux immenses et sombres en môme temps que lumineux sous leurs épais sourcils bruns ; ses lèvres minces et féminines et leur sourire plein de charme. Ses cheveux qui frisaient naturellement étaient peignés en petites boucles et ramenés soigneusement sur les tempes tandis qu'en arriére, vers la nuque, se dressait effrontément un toupet.

Tout son être léger, impétueux, toujours prêt à s'envoler, ressemblait à une flamme attisée par le vent.

Une heure après Galitzine arrivèrent Obolensky et Troubetzkoï. Ryliev les emmena dans son cabinet de travail, ferma la porte du salon où déjà se trouvait beaucoup de monde et immédiatement aborda la question de l'insurrection.

— Nous comptons tous sur vous, Troubetzkoï, pour piT'ndre des mesures dans les circonstances actuelles, car l'occasion est telle qu'on ne saurait la laisser échapper.

• — Est-il possible, Ryliev, que vous songiez à agir?

• — Il faut agir, agir absolument ! Les circonstances mêmes exigent l'action. Maintenant ou jamais ! L'occasion est unique et si nous ne faisons rien, nous mériterons le nom de lâches dans toute l'acception de ce mot, — dit Ryliev en le regardant en face. — Et vous? Qu'en pensez-vous, prince?

— Je pense- qu'il faut d'abord s'enquérir de l'esprit des troupes et des ressources dont la Société dispose.

— Quelles que soient les ressources, on ne peut plus reculer : nous sommes allés trop loin. Peutêtre sommes-nous déjà trahis et tout est-il déjà découvert. Ayez l'obligeance de lire ceci, — dit Ryliev en lui tendant la lettre de Rostovstsev.

TrQîjbetzkoï la regarda à peine, il ne pouvait lire t'ant il était agité.

— Q l'est-ce donc? Une dénonciation?

— Comme vous le voyez. Les fourreaux sont brisés et nous ne pouvons plus cacher nos épées. Nous sommes voués à la perte.

— Oui, mais nous ne . périrons pas seuls : nous perdrons aussi les autres. Or nous n'avons aucunement le droit de perdre qui que ce soit... qui que ce soit... voilà, — commença Troubetzkoï et il pensa : « maintenant il faut tout dire, il faut déclarer que je désire me retirer de la Société ». C'était dans cette intention qu'il était venu chez Ryliev. Mais il ne pouvait plus remuer la langue ; il lui était impossible de dire cela : comment offenser, comment frapper au visage un homme innocent?

Les coups de sonnette retentissaient, les uns après les autres, dans le vestibule.

— Pourquoi vient-il tant de monde? demanda Troubetzkoï. ,

— Ils ont appris l'arrivée du courrier, — répondit Ryhev, et après un instant de silence

Page 1