‹ Quatorze décembre (roman)Chapitre 9 sur 43 · QUATORZE D É C E ^I B R E · texte numérisé non relu

QUATORZE D É C E ^I B R E

il demanda : — Quelles forces considérez-vous, prince, comme suffisantes?

— Plusieurs régiments. Il nous faut six mille hommes ou tout au moins un vieux régiment de la garde, car personne ne suivra les jeunes.

— Alors il n'y a pas de quoi s'inquiéter : je réponds à coup sûr de deux régiments : celui de ^loscou et celui des grenadiers, — s'exclama Ryliev.

— Ce sont des mots, — répliqua Obolensky, — tu as tort d'affirmer avec tant de certitude : nous ne pouvons répondre d'un seul homme.

Ryliev jeta un coup d'œil sur Obolensky, mais ne répondit rien : il haussa seulement les épaules €t se mit à parler du plan de l'insurrection.

Tout ce qu'il y avait en lui de léger, de pétulant et de vif, tout ce qui en lui rappelait la flamme attisée par le vent se communiquait aux assistants. Il avait l'air de donner des ordres et il n'y avait nul moyen de lui résister. jT

Troubetzkoï en écoutant Ryliev se laissa peu à peu entraîner lui-même et se mit à développer son propre plan : ainsi la corde que l'archet n'a point touchée répond à l'autre corde qui vibre à côté d'elle.

— Voici mon plan. Aussitôt que les troupes seront réunies pour la prestation du serment et que les soldats manifesteront de la résistance, les officiers les conduiront vers le régiment le plus proche et lorsque celui-ci se sera rangé de leur côté on ira vers le régiment suivant et ainsi de suite. Lorsque tous les régiments de la garde ou la plus grande partie d'entre eux sera réunie, il faudra exiger l'arrivée du prince héritier. Ainsi sera sauvegardée l'apparence de la légahté et la résistance des régiments pourra être interprétée comme une manifestation de fidélité. Mais alors le but de la Société ne sera pas atteint. Dans le cas où l'on ne convoquerait pas le prince héritier il faudrait se rendre au Sénat et exiger la

publication d'un manifeste déclarant que des délégués de toutes les classes sociales devront être élus pour décider à qui et sous quelles conditions reviendra l'héritage du trône. En attendant que la Constituante des représentants du peuple ait établi la nouvelle Constitution de la Russie, le Sénat nommera un gouvernement provisoire. Aussitôt après la publication de ce manifeste, les troupes devront absolument quitter la ville et camper aux environs pour maintenir une tranquillité et un ordre parfaits au sein même de l'insurrection, — une tranquillité et un ordre parfaits... Voilà...

— « Révolution à l'eau de roses », — Galitzine tout d'un coup se souvint de ces mots.

— Votre plan est magnifique, Troubetzkoï, — dit Ryliev, — mais j'ai peur qu'il ne faille beaucoup de temps pour aller d'un régiment à l'autre. Est-ce absolument nécessaire?

— Absolument. Comment faire autrement?

— Mais aller simplement sur la place du Sénat; je suppose qu'il suffit, pour que le coup d'État réussisse, qu'une seule compagnie se révolte. Qu'il vienne seulement cinquante hommes et je me rangerai à leurs côtés ! — s'écria Ryliev et ses yeux brillèrent d'un tel feu que Troubetzkoï en fut effrayé. Il se tut tout d'un coup, sentant qu'il disait tout autre chose qu'il ne fallait.

On entendait derrière la porte le bruit des voix. Tout le monde parlait à la fois, on criait, on se disputait. On ne distinguait pas les paroles, mais le vacarme était si grand qu'on eût dit qu'on allait se battre.

Tout d'un coup la porte s'ouvrit avec fracas et le prince Chtchepine-Rostowsky, capitaine en second au régiment de la garde de Moscou, tout rouge, tout en sueur, échevelé, furieux comme un homme ivre ou dément, se précipita dans la chambre.

— Que le diable vous emporte tous, lâches,

poltrons, traîtres ! — hurlait-il, les poings levés. -^ Faites ce que vous voulez. Quant à moi !

— Qu'avez-vous à crier ainsi, monsieur?

Nous ne sommes pas sourds, — dit tranquillement Ryliev. Chtchepine-Rostowsky resta un instant décontenancé.

— Écoutez, Ryliev, je n'en peux plus, on ne peut rien faire avec ces philanthropes. 11 n'y a dans notre situation qu'une façon d'agir : égorger, égorger et c'est tout. Et s'ils ne le veulent pas, je serai le premier à me dénoncer.

— ]Mais taisez-vous, que le diable vous emporte ! — s'écria Ryliev et il se leva brusquement en tapant du pied. — Êtes-vous fou? Et de quoi vous mêlez-vous? Ne voyez-vous pas que nous sommes occupés? Allez, allez-vous-en ! — il le saisit par les épaules et, quoiqu'il parût en comparaison de l'énorme Ghtchepine tout petit et tout chétif, il le tourna et le fit sortir de la chambre si adroitement que Galitzine et Troubetzkoï n'eurent pas le temps de s'en apercevoir avant que tout fût fini.

Ils se mirent tous à rire, bien que Troubetzkoï n'en eût nullement envie.

— Eh bien, vous avez entendu? Qu'est-ce que cela veut dire, Ryliev? Eh? — balbutia-t-ii en pâlissant.

— Ca ne fait rien, Troubetzkoï, ne vous inquiétez pas. Ce n'est qu'une façon de parler. Je le calmerai, je l'ai bien en main. C'est un criard, un tapageur, mais un cœur d'or.

— Un cœur d'or et'pourtant il veut égorger, — reprit Troubetzkoï. — Et il n'est pas le seul, ils sont tous comme lui. Ils ne rêvent que sang et massacres... Non, messieurs, je ne peux pas... Dieu voit mon âme : je n'ai jamais été ni scélérat, ni lâche, je ne peux pas être volontairement un assassin,... je ne peux pas, voilà.

Il aurait voulu dire : « Je veux me retirer de la Société », mais il ne le dit pas, — sa langue

était paralysée. Plus il avait envie de le dire et moins il le pouvait.

— Maintenant je m'en vais, dit-il tout d'un •eoup en se levant et en tendant la main à Ryliev avec un empressement singulier.

— Où allez-vous? Attendez. Comment donc! Nous n'avons rien décidé encore...

— Qu'y a-t-il donc à décider? Et d'ailleurs nous ne déciderons rien.

• — ^ Il a peut-être raison : nous ne déciderons rien. Et peut-être même faut-il ne rien décider. Les circonstances nous guideront bien... Eh bien, que Dieu soit avec nous. Alors, à demain?

— dit Ryliev en lui mettant les mains sur les épaules et en approchant sa figure de la sierme au point que Troubetzkoï sentit son souffle. — Vous n'êtes pas fâché contre moi, Troubetzkoï? Ne vous fâchez pas, mon cher, — • répéta- t-il avec un sourire enfantin et doux. — Je suis coupahle, je m'en rends compte moi-même. J'ai donné des ordres, je ne vous ai pas obéi, j'ai tout arrangé à mon gré. Mais maintenant il n'y aura plus rien de pareil, c'est fini. Demain vous serez dictateur et moi je ne serai qu'un soldat, votre «selave fidèle. Que quelqu'un ose seulement prononcer un mot contre vous et je le tuerai de mes propres mains. Que Christ soit avec vous.

— Il voulut le serrer dans ses bras. Troubetzkoï se rejeta en arrière en pâlissant davantage. — Vous ne voulez même pas m'embrasser? Alors vous êtes fâché, vraiment? — demanda Ryhev -en le regardant dans les yeux.

Troubetzkoï ne pensait qu'à une chose : s'en aller au plus vite. 11 avait peur de perdre de nouveau connaissance. Puis subitement il saisit Ryliev et l'embrassa. « Par le baiser tu trahiras le Fils de l'Homme », pensa- t-il et il s'élança hors de la chambre. Il ne revint à lui que sur le perronil sentit que quelqu'un le tirait par le pan de sa pelisse. 11 se retourna et reconnut Obolcnsky

qui lui disait quelque chose. Pendant longtemps Troubetzkoï ne put saisir de quoi il s'agissait, mais enfin il comprit.

— Alors, tout de même vous serez demain sur la place du Sénat?

Troubetzkoï fit sur lui-même un effort.

— A quoi bon? S'il ne vient que deux compagnies, que pourra-t-on faire? Il semble que tout se passera tranquillement, — répondit-il presque avec calme.

— Et tout de même vous viendrez? — répéta Obolensky ne le quittant point et le tenant toujours par le pan de sa pelisse. Mais Troubetzkoï ne répondit rien, s'arracha des mains d'Obolensky et se jeta dans sa voiture en criant au cocher : « à la maison ». Il ferma la portière et, à moitié mort, se blottit dans un coin.

On sentait dans le carrosse le parfum de rosethé, le parfum cher à Catiche.

« Elle ne sait rien encore et pourtant un jour elle saura », — pensa-t-il avec une terreur renouvelée.

— « Et tout de même vous serez demain sur la place? » Ces paroles retentirent de nouveau à ses oreilles.

Il se leva brusquement, allongea la main vers la portière, voulut baisser la vitre et crier au cocher : « retourne chez Ryliev ». Mais les forces lui manquèrent, — tout épuisé, amolli, délicfuescent, il retomba sur les coussins.

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