‹ Quatorzième lettre provincialeChapitre 13 sur 22 · C'est-à-dire, môme en justice · texte numérisé non relu

C'est-à-dire, môme en justice

Pascal a ici toute raison contre ses adversaires. Les mots etfi?^ mofieramin inculpatae iutelae ne se rapportent nullement dans Molina à ce cas particulier. C'est une réserve qu'il fait en général sur la légitime défense, disant qu'il n'y a légitime défense que si on tue sans haine et- sans colère, et uniquement pour se défendre. Cela ne fait rien du tout à la question de savoir si on est dans le cas de légitime défende quand le voleur se sauve avec l'écu. — Les indications abrégées de texte signifient, iomo quarto, tractatu tertio, disputatione sexta décima, numéro quinto»

c'est par ce même principe qu'ils autorisent les duels, comme je Tai fait voir par tant de passages sur lesquels vous n'avez rien répondu * . Vous n'attaquez dans vos écrits qu'un seul passage de votre Père Layman, qui le permet, lorsque autrement on serait en péril de perdre sa fortune ou son honneur ; et vous dites que j'ai supprimé ce qu'il ajoute, que ce cas-là est fort rare 2. Je vous admire, mes Pères ; voilà de plaisantes Impostures que vous me reprochez. Il est bien question de savoir si ce cas-là est rare ! il s'agit de savoir si le duel y est permis. Ce sont deux questions séparées. Layman, en qualité de casuiste, doit juger si le duel y est permis, et il déclare que oui. Nous jugerons bien sans lui si ce cas-là est rare, et nous lui déclarerons qu'il est fort ordinaire. Et si vous aimez mieux en croire votre bon ami Diana, il vous dira qu'il est fort commun^ part. 5, tract. 14, mise. 2, resoL 99 ^. Mais qu'il soit rare ou non, et que

t. Pascal répond ici, sans le dire, à la 11* Imposture.

3. Layman est un jésuite allemand. Pascal avait cité le passage plus complètement dans le 7^ Provinciale, au neuvième alinéa : « Si un soldat à Tarmée ou un gentilhomme à la cour, se trouve en état de perdre son honneur ou sa fortune s'il n'accepte un duel, je ne vois pas que l'on puisse condamner celui qui le reçoit pour se défendre. » Seulement Layman commençait ainsi : « Si dans un cas très rare, etc. »

3. Ces abréviations doivent être lues ainsi : parte quinta, tractatu quarto decimo,mtscellaneo secundo ^resolutione nona et nonagesimOf ce qu'il faut traduire : a Cinquième partie, traité 14<^ et second des miscellanéeSy résolution 99. » Chaque .traité de Diana a d'ordinaire un sujet unique, mais il y en a quelques-uns (parmi lesquels le 14*) que l'auteur appelle « miscellanées » parce qu'ils traitent de questions diverses et mêlées. — Diana (Antonino) est un dominicain sicilien ; son livre, en plusieurs volumes in-folio, a pour titre : Resolutiones morales. Le passage auquel Pascal renvoie ici avait été cité tout au long dans la 7<^ Provinciale, huitième alinéa. Il contient un secret pour accepter le duel sans péché, qui est celui que Don Juan emploie dans Molière (Acte V, scène m) .

Layman suive en cela Navarre, comme vous le faites tant valoir* n'est-ce pas une chose abominable qu'il consente à cette opinion : que, pour conserver un faux honneur, il soit permis en conscience d'accepter un duel, contre les édits de tous les États chrétiens ^, et contre tous les canons de TÉglise, sans que vous ayez encore ici, pour autoriser toutes ces maximes diaboliques, ni lois, ni canons, ni autorités de TÉcriture

 propos de ces mots : c II vous dira quHl est fort commun n\ M. Tabbé Bftaynard écrite dans son édition des Provinciales : « Diana ne dit pas cela du tout. » Mais Diana dît expressément en cet endroit : « Le docte Hustado de Mendoza a imaginé un cas, qui peut aisément se produire dans la pratique », gvi facile potest evenire in practicuniy et c^e&t le cas signalé par Pascal. Il est vrai senlement qu*à la lin l'auteur reconnaît que cette décision est dangereuse à suivre dans la pratique, qttoique probable dans la spéculation. Mais Pascal s'est expliqué dans le 13® Provinciale ^p. 64 de mon édition) sur ce que vaut cette distinction malheureuse. Pascal dit: « Votre bon ami Diana », parce que Diana lui-même n^était pas Jésuite.

1. On lit dans la Response à la quatorzième provinciale (p. 363.): (( Je ne vous ferai point rougir de cette étrange hardiesse avec laquelle vous me faites dire... que Layman, jésuite, a suivi Navarre sur le sujet des duels^ moi qui vous ai accusé... de lui avoir faussement attribué cette opinion en supprimant le nom de celui qui en est effectivement l'auteur. » Le seul sens que. puisse avoir cette phrase serait que Navarre seul a soutenu cette opinion^ et que Layman ne Ta pas adoptée. Or celui qui parle ainsi a cité lui-même dans la 11<» Imposture (p. 144) le texte dé Layman où il dit qu'il n'ose pas con'iamner cette opinion de Navarre. C'est bien là ce que tout le monde appellera l'adopter et la suivre.

2. Voir la 7* Provinciale, neuvième alinéa: « J'admirai sur ces passages de voir que la piété du roi emploie sa puissance à défendre et à abolir le duel dans ses États, et que la piété des jésuites occupe leur subtilité à le permettre et à l'autoriser dans l'Église. » Le roi, qui n'avait pas 18 ans, ne gouvernait pas en réalité ; mais d'après la fiction monarchique, le roi était toujours censé gouverner, dès qu'il était majeur, et il l'était à 13 ans. — Gomme les jésuites étaient très bien en cour, tout au contraire des jansénistes, c'était un bon tour de Port-Royal de les faire voir en opposition avec les ordres du roi. Il y reviendra encore vers la fin de cette Lettre.

OU des Pères, ui exemple d'aucun saint, mais seulement ce raisonnement impie : Lhonneur est plus cher que la vie» Or, il est permis de tuer pour défendre sa vie. Donc il est permis de tuer pour défendre son honneur. Quoi ! mes Pères, parce que le dérèglement des hommes leur a fait aimer ce faux honneur plus que la vie que Dieu leur a donnée pour le servir, il leur sera permis de tuer pour le conserver! C*est cela même qui est un mal horrible, d'aimer cet honneur-là plus que la vie. Et cependant cette attache vicieuse, qui serait capable de souiller les actions les plus saintes, si on les rapportait à cette fin, sera capable de justifier les plus criminelles, parce qu'on les rapporte à cette fin 1-Quel renversement, mes Pères! et qui ne voit à quels excès il peut conduire?

Car enfin il est visible qu'il portera jusqu'à tuer pour les moindres choses, quand on mettra son honneur à les conserver; je dis mêmejusqu*àtuer/>OMrMnejoowme/ Vous vous plaindriez de moi, mes Pères, et vous diriez que je tire de votre doctrine des conséquences malicieuses, si je n'étais appuyé sur l'autorité du grave Lessius ^^ qui parle ainsi, n*^ 68 : // n*est pas permis de tuer pour conserver une chose de petite valeur, comme pour un écu, ou pour ,une pomme, aut pro pomo, si ce nest qu'il nous fût honteux de la perdre. Car alors on peut la reprendre, et même tuer, s'il est nécessaire, pour le ravoir : et si opus est, occidere ; parce que ce n'est pas tant défendre son bien que son honneur. Gela est net, mes Pères. El, pour finir votre doctrine par une maxime

1. Dans la 7<» Provinciale, quatorEième alinéa, Pascal faisait déjà dire à son Père jésuite : « Ce grand Lessius » ; mais ici, c'est lui qui parle, et qui semble reconnaître jusqu'à un certain point l'autorité de Lessius, et le mettre à part des autres.

qui comprend toutes les autres, écoutez celle-ci de votre P. Hereau, qui Pavait prise de Lessius : Le droit ^ de se défendre s'étend à tout ce qui est nécessaire pour nous garder de toute injure *.

Que d'étranges suites enfermées dans ce principe inhumain ^ ! et combien tout le monde est-il obligé de s'y opposer, et surtout les personnes publiques '! Ce n'est pas seulement l'intérêt général qui les y engage, mais encore le leur propre, puisque vos casuistes cités dans mes Lettres étendent leurs permissions de tuer jusques à eux. Et ainsi les factieux qui craindront la punition de leurs attentats, lesquels ne leur paraissent jamais injustes, se persuadant aisément qu'on les opprime par violence, croiront en même temps que le droit de défendre s'étend à tout ce qui leur est nécessaire pour se garder de toute injure. Ils n'auront plus à vaincre les remords de la conscience, qui arrêtent la plupart des crimes dans leur naissance^ et ne penseront plus* qu'à surmonter les obstacles du dehors.

Je ne parlerai point ici, mes Pères, des meurtres que vous avez permis, qui sont encore plus abominables et plus importants aux États que tous ceux-ci, dont Lessius traite si ouvertement dans les Doutes 4 et 10, aussi bien que tant d'autres de vos auteurs '. Il

1. Sar le P. Hereau, voir la 13<^ Provinciale, p. 6i de mon édition, en note.

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