‹ Quatorzième lettre provincialeChapitre 2 sur 22 · HUE SODFFLOT · texte numérisé non relu

HUE SODFFLOT

J'ai publié en 1881 les première, quatrième et trei* zième Lettres provinciales, et j'ai fait, dans une Introduction, et dans TAvertissement pour la première Lettre, rhistoire.générale des Provinciales, Sans la recommencer ici, je rappellerai les faits principaux. Un livre posthume de Jansénius, évêque d*Ypres, publié en 1640 (Fauteur était mort en 1638), contenait, au sujet de ce que TÉglise appelle la Grâce, des doctrines qui furent appelées jansénisme, et qui soulevèrent une grande opposition. Ces doctrines étaient particulièrement contraires à, celles du jésuite Molina, auteur d'un livre sur la Grâce publié en 1588. Les jésuites furent les plus ardents et les plus redoutables adversaires du jansénisme. Ils détachèrent du livre de Jansénius cinq propositions, qu'ils déférèrent au jugement du pape, et qui furent condamnées en 1653 par une bulle dlnnocentX. Les partisans de Jansénius, sans oser défendre les cinq propositions en elles-mêmes, soutinrent qu'elles n'exprimaient pas la véritable pensée de Jansénius et qu'en les condamnant oi;i n'était pas tenu de le condamner, quoique la bulle du pape l'eût condamné en effet. Cette thèse était particulièrement soutenue par ceux qu'on appelait Messieurs de Port- Royal, et qui formaient un groupe dont le chef était le

fameux docteur en théologie Antoine Arnauid, fils de l'avocat Antoine Arnauld, célèbre adversaire des jésuites ; celui-ci avait eu vingt-deux enfants, héritiers de ses sentiments. Port-Royal était une abbaye de filles, qui avait pour abbesse Angélique Arnauld, sœur aînée du docteur, et qui était sous l'influence de cette famille. Dans un bâtiment extérieur de Tabbaye avaient été logés, d*abord des hommes de la famille, puis d'autres, attachés aux mêmes intérêts, aux mêmes idées ; c'étaient là Messieurs de Port-Royal, Un écrit du docteur Arnauld en faveur de la thèse des jansénistes, fut déféré à la Sorbonne (c'est-à-dire à la Faculté de théologie de Paris), pour deux propositions qui y étaient contenues. C'est à cette occasion que Pascal, très attaché à Messieurs de Port-Royal et à leurs doctrines (sa sœur était religieuse dans cette maison), publia une première Lettre écrite â un provincial par un de ses âmes, janvier 1656.11 en donna trois autres encore sur le même sujet; pendant ce temps, Arnauld avait été censuré et chassé de la Sorbonne. Puis Pascal passa tout à coup de la défensive à roffensive et porta la guerre chez les jésuites en les attaquant dans leur casuistique et leur direction de conscience.

C'est ce qu'il commença à faire dès la cinquième LeiirQ provinciale (on disait ainsi, pour abréger, quoique improprement), et il continua dans les suivantes. Les Lettres 5, 6, 7, 8, 9 et 10 conservèrent la forme de Lettres écrites à un provincial. Mais à partir de la onzième, il abandonne cette forme et s'adresse directement aux jésuites eux-mêmes. Les deux dernières, 17® et 18"» sont adressées à un jésuite en particulier, le Père Annat; il y revient à la défense du jansénisme. Les dix-huit Lettres n'en ont pas moins gardé dans l'usage

le titre commun de Lettres à un provincial^ ou Lettres provinciales.

Dans la septième Lettre, il avait attaqué vivement, entre autres doctrines des casuistes, d*étranges décisions à regard du meurtre; le scandale avait été grand et TefTet des plus fâcheux pour la Société de Jésus. Les jésuites répondirent dans un écrit intitulé : Impostures contenues dans les Lettres que les jansénistes ont publiées contre les jésuites. Ils y énumèrent 92 Impostures, parmi lesquelles la 4% la 11®, et celles qui portent les chiffres 14 à 18 se rapportent à Thomicide : Pascal répliqua sur celles-là dans sa 13» Lettre, dont la 14" n'est que la continuation et Fachèvement *.

Plus tard les jésuites, au lieu de continuer d'énur mérer les Impostures de Pascal, firent des réponses distinctes à chacune de ses Lettres, à partir de la onzième (pages 271 et suivantes du recueil déjà cité). Ils publièrent donc, après la 14"" Provinciale, une réponse à cette Lettre (p. 351).

On demeure certain, quand on a lu cette réponse, que Pascal n*a imputé aux casuistes aucune proposition qu'ils n'aient soutenue en effet, et que toutes ses citations sont exactes. Reste à savoir s'il les a bien appréciées. Ici, il faut distinguer.

Sur quelques points, les casuistes peuvent avoir meilleur marché de nous que de Pascal, précisément parce que nous sommes moins religieux. Pascal s*indigne

1. L'écrit des jésuites parut entre la onzième et la douzième Lettres de Pascal. Il a été reproduit dans le recueil intitulé : Responses aux lettres provinciales publiées par le secrétaire du Port-Royal contre les PP, de la compagnie de Jésus sur le sujet de la morale desdits Pères, Liège, 1658 (page 89). Ces réponses sont en général du Père Nouet.

qu'ils permettent de tuer un voleur de jour qwi emporte notre bien sans attenter à notre vie. Cependant aujourd'hui, sHl y a eii^ escalade ou effraction, le Code lui^-mèma déclare Thomicide excuscUfle, au sens légal, c'est-à-dire qu'il ne ne le punit plus comme homicide, et leS'juTés iraient proi)ablement en ce^ens plus loin que la laivBis par exemple; suivant le cas proposé par Lessius, dans un lieu où il n*y a ni secours ni police à attendre; comme sur un grand chemin ou dans un bois, un homme voyant un voleur qui se sauve avec le cheval qu'il a voléj'le tue d'un coup de fusil, il est douteux qu'il se trouve un jiiry pour le déclarer Coupable , et il est certain que bien peu de gens considéreraient cet homme comme uii assassin.

Sur le duel aussi, la- morale relâchée semble prévaloir dans notre temps. La loi persiste; il est vrai, à traiter le diiel comme l-homicide, mais la loi n'est pas ôbéie par la justice môme, et probablement elle ne viendra à bout de frapper le duel que si elle se résigne à en faire un délit spéciaL Nous :n'avons: donc pas le droit d'être sévères sur ce sujet envers les casuistes.

Mais ce qu'ils peutent gagner ainsi aux indulgences de l'esprit moderne est peu de chose. La plupart des propositions sur l'homicide relevées par Pascal dans la septième Provinciale demeurent odieuses ou ridicules, et quelquefois l'un et Vautre ensemble : par exemple qu'un fils peut, sans péché mortel, se réjouir de la mort de son père, « pourvu que ce ne soit que pour le bien qui lui en revient, et non pas par une haine personnelle ». Ou bien, qu'on peut tuer en guet-apens son enr nemi, quand <i'est le seul moyen de se faire justice. Que tuer en' guèt-apens n*^èst paâ tuer en trahison; du moment que celui qu'on tue est un ennemi ; car il doit se

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défier. Et cela, quand même on se serait réconcilié aveo lui « sous promesse de ne plus attenter à sa vie:». On encore qu'il est permis de tuBr un accusateur de mau" vaise foi, pour se idébarrasser de l-accusationy.et aussi avec Taccusateur ses témoins ;. et au besoinde )uge lui** môme. On devine que de pareilles doctrines ont dû naître dans des époques et dans> des pajsi où l'assassinat et Tempoisonnement étaient choses, i pour ^ ainsi dire^ de tous les jourSi ; ; /:

Les mêmes propositions n'en demeuraient piasi moins reçues et enseignées, au temps de Pascal, dans les livres et dans les écoles des jésuites. Quand iparurënt ks ProvincialeSy ils furent tellement embarrassés d» ces thèses, qu'ils n'osèrent pas toutes les «défendre, quoique habitués à oser^ et dans- leursi réponses,' ils gardealisur quelques-unes des plus énormes ud; isilenoe pnudent^ Us s'obstinèrent pourtant à en soutenir< plusieurs,, et c'est ce qui leur valut la 14" Provinciale. Us netgagnè»' rent rien à faire remettre sous, les yeux du public des propositions comme celle-ci^ «(u'on peut 'tuer, même pour le yoLd'un. objet .de peu de* valeur^. . comme une pommet s'il y. va de notre honneurde ne pas nous, la laisser prendre; ou.des restrictions non: moins étranges, par exemple que sUl s'agit d'argent, il ne faudrait pas tuer pour une somme itrop petite^ commie qui dirait au-dessous de six ducats* Mfais. les détails cette ;foia sont peu de chose : la i4? Lettre les accable 'surtout en s'âttaquant à l'esprit même de leur casuistique, et en faisant voir à quel point elle perd de vuev dans sesisub^ tilités et ses expédients, le sens mora} et le «sentiment religieux. , • < ■ .

Le respect de la vie huoyiine, le respect aussi de la loi, qui seule doit faire justice, le danger ima^enee de

se faire juge dans sa propre cause, et de mesurer son droit à son intérêt ou à sa colère, ce sont là de grands objets que les casuistes oublient, soit par étroilesse d'esprit et routine de métier, soit aussi parce qu'ils veulent avant tout gouverner le plus de gens possible, et que pour cela il faut se montrer accommodants. Mais cette indifférence ou cette complaisance, dont une morale même purement humaine doit se défendre, combien elle était choquante, dans un siècle à la fois philosophe et religieux, chez des prêtres qui parlaient au nom de Dieu même I Voilà ce qui fait aux jésuites une situation pitoyable, et ce qui donne contre eux tant de force à Téloquence de Pascal. J'ai parlé plus haut de quelques points, rares d'ailleurs, sur lesquels la morale d'aujourd'hui i>'est guère moins indulgente que celle des casuistes ; mais ils ne doivent pas être admis à s'en prévaloir; car cette indulgence, quinousmême ne nous satisfait pas toujours et inquiète quelquefois notre conscience, ne pouvait être acceptée par ceux qu'elle blessait, comme Pascal, dans leurs sentiments les plus ardents et les plus profonds. Lorsqu'il dit, en parlant du meurtrier, ou plutôt du casuiste qui l'autorise : « 11 tue et damne celui pour qui Jésus-Christ est mort », tout le monde aujourd'hui n'est pas touché de ces paroles ; mais dans un temps à la fois moral et chrétien, tout le monde l'était ou devait l'être, et on ne les pardonnait pas à des religieux. Et en effet on ne pouvait pardonner, puisqu'ils étaient des religieux, que leur direction de conscience fût constamment profane tout au moins, quand elle n'était pas scandaleuse et révoltante.

Jusqu'au xvi' siècle, le igonde était très chrétien, en ce sens qu'il était complètement soumis à l'Église, mais

il n'avait nullement Fesprit cbrétien dans la meilleure acception du terme. Sous la double action de la Renais* sance et de la Réforme, il devint à la fois moins soumis et plus moralement religieux. C'est cet esprit nouveau qui a inspiré les Provinciales: elles sont faites pour uuq société chrétienne et môme catholique, mais qui déjà juge l'Église et le prêtre^ quand leur voix n'est pas d'accord avec celle de sa conscience. Elles essaient de porter la lumière et l'honnêteté dans le gouvernement des âmes, au risque de les émanciper sans l'avoir voulu. Les casuistes sont les représentants d'un passé trop souvent honteux; les Provinciales ouvrent une voie plus noble et plus haute. Tel est Ve sens de ce grand combat.

Pascal, d'après Balzac, dit quelque part dans ses Pensées (III, 3, à la fin) : n II n'est pas permis au plus équitable homme du monde d'être juge en sa eause : j^en sais qui pour ne pas tomber dans cet amour propre^ ont été les plus injustes du monde à contre-biais. Le moyen sûr de perdre une affaire toute juste était de la leur faire recommander par leurs proches parents. » Certains esprits libres^ par un scrupule de la même fausse impartialité, soutiennent quelquefois la cause des jésuites contre les sévérités des Provinciales. Ils acceptent la première excuse qu'on leur apporte, sans y regarder d'assez près. Par exemple, à ce tableau imposant que Pascal présente, à la fin de la Lettre 14, des formalités multipliées et des règles exactes de la justice criminelle (si imparfaite pourtant encore alors), les jésuites répondaient avec ironie que toutes ces procédures ne sont pas de mise « au coin d'un bois », or c'est pour ce cas-là que leurs décisions sont faites ^. Cela parait plausible

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