LA MÉMOIRE DE MON CHER PÈRE
C'est à lui que je dois d'avoir écrit le journal de ma vie au Congo. Le seul mérite de ce récit est d'être scrupuleusement exact. Je réclame, cher lecteur, toute votre indulgence pour ce petit volume; n'oubliez pas qu'il a été écrit par un jeune homme de vingt ans, qui n'a d'autre prétention que de vous donner une idée de ce qu'est ce fumeux paijs du Congo dont on parle tant.
Paris, 13 av;i! iS7
DU HAVRE AU CONGO
Dépni't du Havre. — Pi'enii!''i'es inipi-essions. — La tempête. — Un pilote. — Relâche à l'ile de Wighf. — Dans les Ixaubaiis. — Le loch. — Va paille-eu-cul. — Les baleines. — Les marsouins. — Phosphorescence de la mer. — Le Sylvius. — La Croix du SuiL — Poissons volants. — Galères. — Le pot-au-noir. — Une rencontre en mer. — Dorades. — Une tornade. — Anecdotes. — Le baptême de la ligne. — Distractions du bord. — l'èclie aux requins. — Le sucet. — Transparence de la mer.
Le 7 février 1869, à sept heures du matin, nous eiTibarquions au Havre, à destination du Congo, sur le trois-mâts goélette le Sylvius. jaugeant 300 tonneaux.
Pour la première fois, j'allais mo trouver seul. J'avais, jusqu'à ce jour, \ôm au sein d'une famille nombreuse et chérie; ce ne fut donc pas sans im pénible serrement do cœur que j'acceptai de la quitter pour des années, pour toujours peut-être.
La séparation fut cruelle, et, quand nous perdîmes do •vue le Havre, oili nos parents nous avaient accompagnés, le courage faillit me manquer. ISIais j'avais vingt ans; à cet âge, les larmes sèchent vile, et les manosuvres du bord firent bieiitôt diversion à nos tristes pensées. Nous étions sept passagers, et, bien que mes compagnons plus âgés fussent aussi plus aguerris que moi, aucun cependant n'avait encore entrepris de voyage aussi lointain.
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Premières impressions. — Tout est nouveau pour nous, à bord, et, en ce moment, le pont présente une animation extraordinaire : le va et-vient des huit matelots qui composent notre équipage, les commandements du capitaine se mêlant au grincement des cordages contrôles poulies, les cris des hommes; enfin, tout ce mouvement inséparable d'un départ captive notre attention,
La pluie étant venue à tomber, nous nous réfugiâmes chacun dans la partie du navire qui nous était réservée. Comme il n'y a pas de cabines abord, on a dressé à trois d'entre nous des lits dans l'habitacle qui est plein de coffres à provisions, de sacs de biscuits; il y règne une odeur de lard et de cambouis pénétrante et insupportable. En sautant de caisse en caisse, je parvins à mon lit : un matelas étendu sur doux planches, avec une couverture de cheval. Nos collègues devaient coucher dans le rouflo, chacun sur une des planches des armoires de la salle à m inger. Ils ont eu la bonne pensée de se munir de draps et d'oreillers, et se moquaient de notre imprévoyance, mais le lendemain c'était à noire tour de rire : leur armoire, bien entendu, n'a qu'une porte, et, toute la nuit, ils se sont disputés parce qu'alors que l'un voulait la fermer, l'autre dirait avoir besoin d'air. Cependant nous n'avions guère dormi non pics, couchés tout habillés, roulés sans cesse les uns sur les autres; au matin, nous étions littéralement brisés.
A midi, la mer étant très agitée, le repas fut servi sur une table à compartiments. Peu habitués à manger par le roulis, nous mettons plus de sauco sur nos voisins que * dans notro estomac; à chaque nouveau mouvement du navire, les verres se choquent, les bouteilles versent, nos tabourets glissent et nous voilà lancés contre les parois de la cabin?, à une lieue de notre assioLtc, brandissant une fourchette à laquelle est piqué un morceau de viande. Cg n'est qu'après un mouvement en sens inverse, qui nous a ramenés à notre place, que nous parvenons à le saisir; 'est un travail très fatigant qu'un repas par la grosse mer.
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,La tempête. — Etait-ce le mauvais temps? Le fait est que nous ne mangeâmes guère; les mets étaient, au reste, si différents de ceux auxquels nous étions accoutumés que nous n'y prîmes pas trop goût. Le capitaine n'accepta pas cette excuse; sans doute il avait raison, car bientôt nous nous trouvâmes si mal à notre aise, mon ami Martin et moi, que nous jugeâmes à propos d'aller faire une promenade le long des bastingages. Nous revînmes bientôt près de nos compagnons, un cigare aux lèvres. Silencieux, les sourcils froncés, ils semblaient tout tristes et repoussèrent les offres de cigares que nous leur fîmes; nous les abandonnâmes eii riant de leur contenance et des efforts qu'ils faisaient pour en avoir une plus présentable.
Le soir, la mer était ttès agitée; les vagues et les rafales nous empêchaient de dormir; le navire gémis-ait sous l'effort de la tempête, sa membrure craquait avec. un bruit lugubre; nous montâmes sur le pont, nous accrochant à tous les cordages; le capitaine, enveloppé de son manteau, tôle nue, se tenait à l'arrière; deux liommes maintenaient la barre; à l'avant, des ombres confuses étaient groupées au pied du mât de misaine. Le ciel est noir, la lune voilée; pas une étoile ne brille au firmament. La mer houleuse brise avec fracas contre les flancs du navire, et la mousse étincelle dans l'ombre; par instants, le navire est complèloment couché sur baborJ. Il n'y a pas une voile dehors et cependant nous semblons marcher avec une vitesse vertigineuse. Pendant deux longs jours nous restâmes, le cap au \ent, en vue du phare de Barfleur.
Un pilote.— Relâche à l'île de Wight. — Le temps est épouvantable, le vent souffle avec fureur, des vagues énormes balaient le pont d'un bout à l'autre du navire ; le capitaine est inabordable. Il y avait trois jours que nous avions quitté le Havre lorsque la vig'e signala un bateau pilote; il répond à notre appel : un canot se détache de ce petit bâtiment volant à la surface do l'onde comme un oiseau ai^uatique, il al monté par deu.>c hommes. La frôle
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embarcation, tantôt élevée à la crête d'une lame, nous foraine de plusieurs mètres,, et il semble qu'elle va s'abattre sur nous, tantôt enfouie entre deux vagues, elle disparaît à nos regards inquiets, et c'est dans une anxiété poignante que nous attendons sa réapparition. Enfin, elle approche, elle va se briser contre les flancs de notre bâtiment ! point; elle rase le Sylvius ; le pilote est à bord et, déjà, faisant force de rames, l'autre matelot s'éloigne avec la lame qui l'avait amené.
Quelques heures plus tard nous mouillions dans la baie de Sainte-Catherine, à l'ile deWight. De tous côtés, à chaque moment, des navires arrivaient se mettre à l'abri. Pendant deux jours l'ouragan continua. Enfin, le 13, le vent cessa, le temps s'éclairoit, et nous mîmes à la voile. Nous étions sur rade sept vapeurs et vingt-quatre voiliers. C'était un beau spectacle que celui de tous ces navires profitant, comme nous, d'un beau soleil et s'éloignant de tous côtés toutes voiles dehors. Peu à peu cette Hotte se dispersa et, le lendemain, nous n'apercevions plus une voile à l'horizon.
Le ly , nous pas-ons en vue des Sharlings et nous sortons enfin de la Manche. La mer est belle; une bonne brise enfle nos voiles. Bientôt nous entrons dans le golfe de Gascogne. A la hauteur do l'Espagne, le vent tournant au nord-ouest favorise notre marche. Des thons en quantité entourent notre navire; nous essayons, mais sans succès, d'en prendre quelques-uns au moyen d'un hameçon entouré de toile blanche. Le liout de cette toile, long de 20 centimètres environ, est coupé en long et forme deux queues ; cela représente un poisson; on jette le tout, sans appât, à la mer et les thons... ne mordent pas.
Le 28, à cinq heures du matin, on signale Madère. Malheureusement le soleil se levait derrière l'île et nous ne pûmes rien distinguer. Le soir, un fait singulier se produisit. Le soleil était couché depuis deux heures. Le ciel était noir, tout à coup l'occident s'éclaira d'une lueur intense. L'effet inattendu de celte espèce d'aurore boréale nous frappa vivement.
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Bien souvent, couchés sur le caillebotis, nous avons admiré les mille formes fantastiques que revêtent les nuages sous les derniers rayons du soleil couchant : tantôt c'est une petite île au milieu d'un grand lac, tantôt ce sont dos animaux aux.dimensions fabuleuses, ou bien d'immenses cathédrales fantastiques. iVIais le plus souvent ce sont de délicieux paysages avec des éclairages d'une richesse de tons qui ferait la fortune d'un peintre s'il parvenait à les fixer.
Les couchers du soleil ! que de fois nous sommes restés en extase devant ce spectacle toujours nouveau ! Ces nuages qui roulent en grosses masses, les unes vertes, les autres roses, ces grandes nappes fouettées comme la surface d'une m.er agitée par la brise, ces immenses langues aux nuances les plus fines et les plus délicates. Puis, derrière tous ces mondes, cet énorme globe incandescent qui s'enfonce dans la mer. Tout cela est féerique et véritablement grandiose. Mais je suis bien impuissant pour essayer de vous faire partager les sensations profondes que j'éprouve et, quoi qu'en dise Boileau : « Ce qui se conçoit bien s'énonce clairement, » etc., je préfère vous renvoyer à l'immortel auteur des Harmonies de la nalure.
Dans les haubans. — Un soir que je me livrais à ma distraction favorite, le timonier, soit maladresse, soit plutôt malice, embarqua une lame qui m'inonda. Obligé de changer de vêtements, je voulus aller moi-même dans les haubans accrocher mes effets mouillés. Assis sur la vergue, ' j'appelais mes compagnons, pour jouir du spectacle que j'avais à mes pieds. Le navire semble tout petit, les haubans des fils incapables de porter un enfant. Le roulis du navire vous balance au-dessus de la mer, on va tomber.. . nullement, le bâtiment se redresse gracieusement, se relève de l'avant, fier d'avoir surmonté la vague qui semblait devoir le coucher tout à fait. J'étais là heureux comme un pensionnaire échappé du collège, lorsqu'un matelot se met à grimper. « Descendez vite, » mecria-l-on; il était bien
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temps ; à peine avais je dégringolé quelques échelons da côté opposé à celui par lequel montait mon homme, que j'étais attrapé, arrêté et attaché solidement. Pendant un quart d'heure, je restai suspendu entre le ciel et l'eau, et, dans cette position désagréable, je ne trouvais plus gracieux du tout le balancement du navire, d'autant que la pluie vint à tomber. Je suppliai mes compagnons de venir me délivrer, mais ils riaient, les sans cœjr ! Enfin, le second eut pitié de ma mine piteuse. Mais il réclama 5 fr. pour l'équipage. Tel est, paraît-il, le prix d'une première ascension dans les haubans.
Leloch. — Le 4 mars, à six heures du matin, nous apercevons l'île de Fer, la plus petite des Canaries. Le vent mollit; c'est à peine si nous filons deux nœuds. On appelle nœud une longueur de 15 mètres. Pour calculer la vitesse du navire, on se sert d'un petit instrument très simple appelé loch. Le loch se compose d'une plaque en bois de forme triangulaire attachée à une corde nouée à tous les 15 mètres. Un matelot prend un sablier (le nôtre est de quinze secondes), il le renverse au moment où on jette l'appareil à la mer. On laisse filer la corde jusqu'à ce que le sablier soit épuisé. On compte le nombre de nœuds écoulés et on a la distance parcourue en quinze secondes ; partant, en une heure. Toutes les heures, le matelot de quart est chargé de filer le loch.
Le paille-en-cul. — Les baleines. — A bord, en mer, le plus petit incident prend les proportions d'un événement. Une après-midi, ua oiseau vint se reposer dans les haubans; cet oiseau, appelé paille-en-cul, paraît-il, avait un bec long, fin et recourbé légèrement; il portait sur la tête une huppe grise et blanche ; ses ailes étaient blanches aussi, rayées de noir. Cette petite bête était de la grosseur d'un pigeon et, chose singulière, elle vole de côté. Un autre jour, notre attention est attirée par de petites baleines, qui passent au largo. Les baleines ne sont pas rares dans