DU IIAVUIÎ AU CONGO XIII
ces parages ; chassées par le froid des régions polaires, elles viennent, à cette époque de l'année, chercher sous ces ^atitudes des eaux plus chaudes. Le capitaine s'attend à rencontrer des baleiniers.
Nous sommes entrés dans la zone des vents alizés; nous voguons gaiement, toutes voiles dehors, vers l'équateur. 11 fait, à l'ombre, 26° centigrade.
Nous sommes à la hauteur du banc d'Argouin, sur lequel eût lieu le naufrage de la Méduse.
Tous les soirs, maintenant, les matelots chantent, après la soupe, jusqu'àhuit heures ; ces chants font beaucoup d'effet en mer, par un beau temps, alors que l'astre du jour, à moitié noyé dans les flots, ne répand plus qu'une lueur indécise qui luite avec les premiers rayons de la lune montant lentement dans le ciel.
Les marsouins. — Le 7 mars, nous sommes réveillée par des cris : « Les marsouins, les marsouins. » Une quantité innombrable do ces animaux glissait autour du navire avec une vitesse prodigieuse. Ils font des bonds hors de l'eau et replongent en décrivant dans l'air un gracieux arc de cercle. Ces bonds atteignent jusqu'à 3 mètres de hauteur. Le marsouin ou dauphin respire par des poumons; le besoin d'air explique ces sauts continus hors de l'eau. Ces cétacés ont sur le nez un ou doux orifices appelés évents par lesquels ils rejettent l'eau qu'ils ont avalée pendant leur respiration; de là leur vient le nom de souffleur qu'on leur donne quelquefois. Le bruit que fait le marsojin en soufflant s'entend d'assez loin très distinctement. Bien qu'ils soient en nombre incroyable et passent sans cesse à portée du harpon, nous ne parvenons qu'à en blesser un, mais aussitôt la bande disparut ; il parait qu'à la vue du sang ces animaux s'évanouissent comme nos belles dames. Les marsouins ont la queue veiticale et une grande nageoire dorsale qui est souvent hors de l'eau. Ils nagent avec une vitesse telle, qu'on ne peut s'empêcher de songer que ce serait une véritable bonne
DU FIAVIiE AU CONGO
fortune si on pouvait les atteler aux malheureux navires à voiles.
Phosphorescence de la mer. — Le soir, les marsouins reparurent, le navire était entouré de sillons lumineux produits par la course de ces animaux dans la mer. Ce phénomène extrêmement curieux se produit chaque fois qu'un corps quelconque fend la mer avec une certaine rapidité. Ainsi le sillage de notre navire est lumineux. On est, je crois, d'accord aujourd'hui pour attribuer ce phénomène à de petits insectes microscopiques, les infusoires, dont le noctiligne milliaire serait un des plus importants. C'est probablement le déplacement brusque des molécules d'eau qui, par le frottement, détermine la phosphorescence propre à ces insectes.
Calme plat depuis deux jours; nous jouons au bouchon. Les voiles battent en ralingue. Rien de plus triste, de plus monotone et à la fois de plus énervant que le bruit que font ces énormes pièces de toiles soulevées lentement par un souffle insensible, ballottées de droite et de gauche et retombant inertes en faisant trembler leurs attaches mobiles. 11 fait une chaleur insupportable, 36° centigrade à l'ombre. La poitrine haletante, la bouche desséchée, la tête serrée comme dans un étau, possédés d''une soif dévorante et que rien ne peut calmer, le sommeil nous fait sans pitié et nous nous traînons comme des larves sur le pont brûlant; nous ne pourrions pas respirer dans l'entrepont.
Le Sylvius. — Notre existence à bord est d'une régularité désespérante et que faire? Après le déjeuner du matin, j'écris un peu pendant que mes compagnons causent ; on déjeune à dix heures. Le repas se compose invariablement de bœuf conservé, de pois chiches (sorte de petits cailloux), d'escargots, de morue salée et d'une poule maigre le dimanche. Trois fuis par semaine, le cuisinier fait un pain si mauvais que, le plus généralement, nous préférons lo
DU HAVRE AU CONGO
biscuit. Il donne comme excuse que la pouilleuse empêche son feu de tirer. Ceci demande une explication. La cuisine se trouve entre le mât d'artimon et le mât de misaine et le tuyau du fourneau débouche sous une grande voile qui se nomme la pouilleuse. Les voiles, du reste, ont presque toutes des noms singuliers : celles du beaupré, au nombre de trois, se nomment le grand, le clein et le petit foc; celles il u mât do misaine, la misaine, le grand hunier, le perroquet et le cacatois. Les voiles d'étais sont placées entre le- mât de misaine et le grand mât; la plus grande se nomme la pouilleuse, la plus petite le diablotin. Le grand mât soutient la grande voile et la grande flèche, le mât d'artimon la brigantine et la petite flèche. Souvent le capitaine nous laisse l'honneur d'aider à virer la brigantine. Nous pous.-ons au guy que les malelots amarrent. Nous sommes très fiers de cette marque de confiance.
La Croix du Sud. — L'après-midi nous jouons aux cartes, le soir on cause du Congo et de la France et' à onze heures, tout le monde est couché, sauf le second et la borJée de quart.
Les nuits sont magnifiques sous ces latitudes. Dans le firmament, clair et pur, la voie lactée ressemble à une rivière de diamants ; la Croix du Sud brille sur nos tètes, l'étoile polaire bientôt disparaîtra de notre horizon. La Couronne de la Vierge, la constellation du Corbeau, Orion surtout, nous frappent par le groupement particulier des étoiles qui les composent et la vivacité de leur lumière. Que d'étoiles et quelle profondeur dans ce ciel bleu noir! Comme l'homme est petit et comme l'âme la plus froide se sent remuée par l'imposant spectacle de ces millions de mondes suspendus sur nos têtes! On dirait les innombrables yoi]\ d'une immense intelligence fixée sur notre flube, observant ses habitants et fouillant jusque dans ses replis les plus profonds. Sirius jette un tel éclat qu'on pourrait presque lire à la faveur des rayons lumineux qu'il projette sur notre navire.
DD HAVRE AU CONGO
Poissons volants. — Un matin et comme, accoudés sur les bastingages, nous suivions des yeux un petit poisson, un pilote qui s'est attaché à notre bâtiment et depuis hier nage continuellement dans notre sillage, nous aperçûmes tout à coup un banc de poissons rasant comme des flèches la surface de l'eau et que nous primes tout d'abord pour des hirondelles. Ainsi il existait donc, ce fameux poisson volant. Comme je mo creusais la tête pour trouver un moyen de m'emparer de l'un d'entre e^x, Martin, courut triomphant en ramasser un qui venait de tomber sur le pont. Nous pûmes donc l'examiner tout à notre aise. Ce poisson est de la grosseur d'une forte sardine ; il a deux raies grises longitudinales ; les yeux sont grands et les ailes sont les deux nageoires placées derrières les ouïes qui atteignent chez ces curieux animaux un développement considérable. Ils volent bas en ligne droite, très vite et ne parcourent guère plus de 400 mètres hors de l'eau. Les ailes les soutiennent dans l'air plutôt qu'elles ne leur servent à voler. Ils no sont pas maîtres de leur direction et si, dans leur course, ils rencontrent un obstacle, ils tombent comme celui que nous avons eu la chance de capturer. Quel trisie sort que celui des pauvres petits poissons volants! s'ils fuient leur élément pour échapper à leurs nombreux ennemis, ils deviennent souvent la proie des voraces oiseaux aquatiques.
La chair de ce poisson est excellente.
Galères. — La mer est remplie d'animaux étranges : depuis longtemps nous apercevons des galères en grand nombre flotter cà et là à portée du navire. Au moyen d'un filet et après bien des essais infructueux, nous réussîmes à ramener une de ces bêtes extraordinaires. Tout heureux, nous la mîmes dans un seau d'eau. C'est une espèce de membrane transparente, gonflée d'air et de la forme d'un œuf un peu allongé. L'extrémité du petit bout semble être percée d'un tiou par lequel l'animal se dégonfle et se gonfle probablement. Deux petits traits noirs surcha-
DU HAVRE AU CONGO
que cûiô semblent être dès yeux ; la surface rétrécie, elliptique, de l'œuf qui forme la partie supérieure de cette galère est garnie d'une espèce de crête. Le ventre ou la surface inférieure est garni, du côté du gros bout, d'une sorte de mousse vivante d'où partent de grands filaments qui servent probablement à l'animal pour s'attacher aux rochers.
La vessie est blanche, le haut de la crête est rouge et cette têtosi curieuse, formée d'une membrane transparente remplie d'air, est rouge en haut et rose en bas.
Renversée, cette larve s'est relevée en grossissant son corps et contractant sa tête. Cette boule d'air vivante flotte sur l'eau au gré des vents ; elle remue quelquefois la tô;e et la relève. Voulant l'observer jusqu'au bout, nous avons percé l'enveloppe avec une épingle, elle s'est dégonflée et ne présentait plus qu'une matière flasque et inerte. Je n'oserais affirmer cependant qu'après que nous l'eûmes rejetée à la mer, elle ne reprit pas sa forme première.
Malgré la chaleur et les coups de soleil que nous attrapons sur les joues, sur le nez, sur les mains, sur le cou, nous sommes infatigables et prenons successivement de petites poulpes, des acalèphes, plantes anémones qui s'accrochent aux flancs des navires, les encrassent et diminuent leur marche ; on dirait assez de petites grappes de haricots.
Le Pot-au-noir. — Le 15 mars, à trois heures du matin, éclate un fort grain accompagné d'éclairs. Nous sommes, depuis quelque temps, au Pol-au-noir. Les marins désignent ainsi la région des calmes et des pluies qui s'étend de quelques degrés au nord de l'équateur, à l'équateur même. L'étendue de cette région varie avec les saisons, mais elle existe toujours néanmoins. Le grain passé, une faible brise continua à régner jusqu'après le lever du soleil; mais, vers neuf heures, elle avait coraplètenjent cessé et c'est avec terreur que nous affrontons le calme plat encore une fois. A tout instant, et malgré nous, nos regards se portent vers la girouette ; un petit bâton au bout
DU HAYlîE AU CONGO
duquel est attaché un Cl garni de légères plumes de poules. Il pend inerte le long de son support.
Enfin, le 17, un vent léger ride la surface des eaux et enfle nos voiles. L'effet que produit aussitôt son souffle bienfaisant est remarquable. Ces corps tout à l'heure encore inertes, étendus sur le pont, s'agitent, se relèvent; des yeux étonnés s'entr'ouvrent On dirait des morts chez lesquels une main invisible et puissante a ramené la vie. Les visages sourient, la gaité renaît, les conversations reprennent. Hélas I depuis quelques heures à peine nous respirons, quand, de nouveau, nous voilà stationnaires, perdus au milieu de l'océan, cloués au centre de cette immense nappe d'huile dont la réverbération brûle les yeu,x. Un ciel de plomb pèse sur nous. Quel silence!
Une rencontre en mer. — On signale une voile à l'horizon, et, vers le soir, une petite barque arrive à portée de la voix, poussée par la brise que nous attendions encore. Une femme est assise sur des cordages et allaite un jeune enfant; deux matelots à cheval sur le guy raccommodent une voile; un troisième gouverne le navire et celui qui semble être le patron nous adresse la parole en anglais. Il nous apprend que, parti de Liverpool, il y a vingt-quatre jours, il compte relâcher au cap des Palmes, pour de là se rendre à Fernando-Pô. N'est-il pas surprenant de voir dans quelles conditions l'homme s'abandonne aux hasards de la mer? IVIon étonnement avait été profond lorsque j'avais constaté que le navire qui devait nous emmener au Congo, à 2,500 lieues, jaugeait trois cents tonneaux et n'avait que dix hommes d'équipage. En vrai Parisien, je croyais trouver tout au moins un vaisseau à trois ponts monté par cinquante ou soixante hommes. Je n'eusse jamais supposé que quatre hommes, dans une coquille de noix comme le Mary, osassent entreprendre une traversée presque aussi longue que la nôtre.
La rencontre de deux navires en mer est un véritable événement. Voir des visages nouveaux, entendre le son
DU HAV^RE AU CONGO
de voix étrangères, se faire part réciproquement du lieu où l'on va, de celui d'oii l'on vient, tout cela fait une heureuse diversion; niais ces occasions sont rares. Ce n'est pas qu'on ne voie souvent des navires, mais ils passent au large et n'approchent à portée de la voix que par hasard ou en cas de pressant besoin. Il nous est même arrivé plusieurs fois de saluer un navire en vue et de ne pas obtenir de réponse. Le capitaine nous affirme, à ce propos, que tel navire étranger ne répondra pas à une demande de secours faite avec le pavillon français qui accourra à la vue du pavillon franc-maçon.
Les pavillons sont le langage universel en mer; suivant leurs formes, leurs couleurs, et la disposition dans laquelle on les range, ils représentent des phrases dont un dictionnaire donne la traduction.
11 existe deux télégraphes principaux, dont un officiel et adopté par presque toutes les marines. Il se compose d'une quantité très minime de pavillons; chacun séparément représente un numéro et, par une combinaison très ingénieuse, ces quelques signaux forment des nombres qui représentent des centaines de phrases.
Tout bâtiment possède à son bord l'un au moins de ces deux télégraphes.
Dorades. — Aujourd'hui, le petit pilote qui nous ac« compagnait depuis si longtemps, nous a abandonnés. Le soir, un orage éclate, accompagné d'éclairs et de grands coups de tonnerre. Le ciel est noir, et le feu Saint-Elmo brille à la cime des mâts avec une intensité extraordinaire : jamais je n'avais vu l'atmosphère assez chargée d'électricité pour produire une gerbe aussi grande et aussi vive.
Le lendemain, le temps était magnifique; le capitaine profila de ses loisirs pour piquer des dorades dont plusieurs étaient à portée. Il manie le harpon avec beaucoup d'adresse et parvint bientôt à s'emparer de l'une d'elles.
Ce poisson est le plus beau de tous ceux que j'aie encoro
DU HAVKK au CONGO
VUS ; la tête est plate et coupée suivant un quart d'ellipse. La nageoire -dorsale, partant de la tête, descend jusqu'à la queue qui est longue, ainsi que les nageoires abdominales. Le dos et la nageoire dorsale sont bleus ; le bout de la queue et celui des nageoires placées derrière les ouïes sont verts. Le ventre est vert et les côtes dorées avec des taches bleues. La richesse et la variété des couleurs de ce poisson pourraient le faire nonamer le perroquet des mers. Sa chair est exquise ; le cuisinier en avait fait une matelotte, mais seulement après avoir pris les précautions nécessaires; car ce poisson est quelquefois vénéneux; cela tient aux aliments qu'il trouve attachés aux flancs des navires et dont il se nourrit souvint.
Nous avons eu occasion d'admirer une trombe d'eau. Celait une colonne liquide se précipitant des nuages dans la mer et, par un phénomène curieux, l'eau tombe en spirale contournant un cylindre imaginaire. Les trombes, dans ces parages, sont peu dangereuses; mais, dans les mers des Indes, il s'en forme d'immenses, fort redoutées des .navigateurs et qui parfois engloutissent les navires. Une volée considérable d'o seaux, (juise dirigeaient vers le nord, vint distraire notre attention et, quand nous reportâmes les yeux sur la trombe, elle s'éteignait ; le cylindre peu à peu remontait dans les nuages et la surface de la mer redevenait unie.
Une tornade. — Nous sommes maintenant par 4" i5 de latitude et 12° 27 de longitude. Le 25, à dix heures du matin, un orage terrible éclale, des éclairs constamment sillonnent l'horizon, une pluie torrentielle s'abat sur le navire, accompagnée de coups de tonnerre, dont quelquesuns éclatent avec un tel bruit qu'il semble que la foudre est tombée sur notre bâtiment. On ne voit pas sur le pont, à deux pas devant soi; tout le monde est là, dans l'attente, quand tout à coup, du fond de l'horizon; accourt avec furie le plus terrible dos enfanis que le nord eût portés jusque-là dans ses flancs. Tout l'équipage est dans la mâture e;i train
DU HAVM A.U CONGO
de serrer les voiles; lavent redouble et fait si bien qu'il décbire la grande voile qui n'a pu être carguée à temps. Des craquements se font entendre dans toute la membrure du navire. Les mais sont courbés à se rompre et, quoique à sec de toile, nous courons devant la temi ête avec une vitesbe incroyable. La voile déchirée, lancée de tous côLés, entraîne dans ses folles oscillations les cordages qui no la retiennent plus, et éclate comme le tonnerre chaque fois que le vent furieux s'engouffre dans ses plis. Cinq matelots, au risque d'être tués ou lancés à la mer par les câbles et les poulies, parviennent à s'en rendre maitres,
La mer a grossi tout à coup, et nous tanguons tellement que par la proue l'eau entre continuellement. Celte immense nappe balaie le pont d'un bout à l'autre du navire, renverse la cuisine, emporte les cages à poules et ressort à l'arrière par tous les cabillots. Le capitaine, les cheveux au vent, — sa casquette a été emportée, — d'une main accroché au mât d'artimon, de l'autre lient un portevoix ; les ordres qu'il donne, répétés par le second, et exécutés par l'équipage, dominent le tumulte. « Oh ! là., hisse, garçons ; hisse, mille tonnerres 1 »
Cependant le vent cesse, la mer se calme peu à peu, et le Sylvius, ayant de nouveau déployé ses voiles, continue sa marche, fier d'avoir tenu tête à la fureur des flots. Des matelots à cheval sur le guy raccommodent la grande voile; en ce moment, le bâtiment ressemble à un guerrier sorti d'un combat, victorieux mais blessé.
Rien n'est plus terrible et grandiose à la fois qu'un orage sous ces latitudes; nous ne pouvons guère nous en faire une idée exacte en Europe.
Cet orage soudain m'a perniis d'admirer la prescience des marins. Une heure avant la pluie, je causais avec le second; il faisait un temps magnifique, le soleil brillait dans un ciel sans nuages, il soufflait un vent frais et le navire marchait bien. Je me félicitais de notre chance; tout à coup mon compagnon commanda : « Tout le monde sur le pont. Carguoz la grande voile, serrez les huniers. » Cet ordre
rxii
DU HAVIiE AU CONGO
me surprit et je lui en demandai la raison. Me montrant alors un petit nuage blanc à. l'horizon : « Je serais bien étonné, me dit-il, si te nuage que vous voyez là-bas ne nous amenait pas quelque gros grain ; si nous ne sommes pas prêts à le recevoir, il pourra être dangereux. » Vous avez vu qu'il ne s'était pas trompé.
Toute notre perspicacité à nous consiste à voir courir le vent sur la mer; l'effet produit est absolument ce que le décrit La Fontaine dans les vers que j'ai cités plus haut.
Anecdotes. — Nous causons souvent le soir; réunis à l'arrière, les uns appuyés sur les bastingages, les autres assis, qui sur le caillebotis, qui au pied des haubans, nous laissons généralement la parole au capiiaine; il a parcouru presque toutes les mers, et ses souvenirs sont pleins d'intérêt. J'en citerai deux qui m'ont particulièrement frappé.
Entre la Nouvelle-Guinée et l'Australie, il existe, paraitil, un petit îlot dans lequel se trouve une caverne naturelle; celte île est inhabitée, et les navigateurs en ont fait un magasin de vivres. Voici comment : tout bâtiment qui, passant dans ces parages, se trouve démuni de provisions, envoie une chaloupe prendre ce dont il a besoin, qu'il remplace par ce qu'il a en trop. Je cite le fait tel qu'il nous a été raconté.
Voici la seconde anecdote :
C'était vers 1864 ou 1865. Un bâtiment anglais était, parti de Sydney, à destination de la Chine ou du Japon. En route, l'équipage, composé de matelots de différentes nationalités, se révolta; le capitaine fut massacré, le second noyé; on garrotta passagers- et passagères, et le. premier maître prit le commandement. Personne à bord n'était capable de diriger le navire. Après avoir, pendant plusieurs jours, erré sur les flots, au gré des vents, on aperçut une terre vers laquelle on se dirigea; on débarqua ce qui restait de provisions; avec les planches arrachées au navire, on construisit des cabanes; enfin, après avoir enr.
DU HAVRE AU CONGO
XXIU
levé tout ce qui pouvait être utile, débarqué les pas?agers et les passagères, l'équipage coula le bâtiment. Pendant quelque temps, les nouveaux colons vécurent en bonne intelligence; mais bientôt des disputes s'élevèrent, on en vint aux coups ; un grand nombre furent massacrés, et, parmi eux, presque tous les passagers.
L'un des survivants, William Adam, se fit reconnaître chef par ceux qui restaient de la troupe; il établit des lois, régla les rapports des uns avec les autres ; de l'union des matelots avec les passagères naquit un certain nombre d'enfants.
Cet homme, aujourd'hui vieux, à la têie d'un petit royaume, s'est fait reconnaître par les Hollandais.
Ce joli roman se serait passé à Bornéo ou dans une des îles de la Sonde.
Le baptême de la ligne. — Le 27 mars, on nous réveilla de bonne heure, sous prétexte de nous faire jouir d'un magnifique lever du soleil.
Après le lavage du pont qui a lieu tous les matins, deux novices, l'un, chaussé de grandes bottes, vêtu d'un vieil uniforme boutonnp jusqu'au menton, les reins entourés d'une ceinture oii était passée une broche ; l'autre, coiffé d'un tricorne, portant un vêtement ciré comme les matelots en ont pour le mauvais temps, brandissait un coutelas de cuisine; il avait le visage barbouillé de charbon, tandis que son acolyte avait la face enfarinée.
Que diable signifie cette mascarade? Ils frappent à la porte du capitaine; les passagers, très intrigués, les examinaient curieusement quand IM. D*** apparut sur le seuil de sa chambre.
Après l'avoir salué et lui avoir souhaité la bienvenue, le visage noir prit la parole. <i Capitaine 1 notre père Neptune nous envoie pour vous demander vos papiers... — Et pour savoir, ajouta la face enfarinée, si vous* n'avez pas à bord quelque matelot ou passager qui n'ait pas encore passé la ligne. Hélas ! s'il y en a, Neptune sera content. »
DU HAVRE AU CONGO
Nous sommes quatre. On nous interrogea : nous avouâmes franchement nos antécédents. S***, seul, fit le récalcitrant; d'un âge mûr déjà, partant au Congo avec l'idée d'être notre supérieur, il trouvait, sans doute, nuisible à sa dignité cette cérémonie dont nous autres jeunes gens, nous nous faisions une fête. Quoiqu'il en soit, il affirma qu'ayant été à Rio de Janeiro il avait passé la ligne; mais il fallait des preuves. Le cuisinier, qui avait séjourné plusieurs années à Rio, fut chargé de lui demander quelques détails. « Je ne suis pas descendu à terre, répondit S"""*. — Mais, vous vous souvenez du port; décriveznous un peu sa configuration, et dites-nous quels sont les monuments qui vous ont frappé, » Ses réponses, assez satisfaisantes, commençaient à nous convaincre ; les matelots voyaient avec peine une de leurs proies, et la plue grosse, leur échapper, lorsque Martin accourut brandissant un gros livre. « Très fort, très fort, s'écria-t-il, moi aussi j'ai été à Rio Janeiro, à Calcutta, en Chine, où vous voudrez, » et il montra le Voyage autour du monde de Jacques Arago : « Je l'ai trouvé sous le matelas de S***. » A la vue du volume qui contenait une description détaillée de Rio, celui-ci avait perdu contenance et, ne pouvant fournir de preuve écrite de son voyage, dut se constituer prisonnier.
Des matelots s'emparèrent de nos personnes et on nous emmena à l'avant. En ma qualité de plus jeune, je subis le premier- les épreuves qui nous étaient préparées. On me fait asseoir sur un grand baquet recouvert d'une planche. Le père la Ligne, en caleçon et une fourchette à la main en guise de trident, s'approche de moi, me barbouille le visage de noir et fait mine de me raser avec une énorme latte de bois. On avait eu soin, au préalable, de me dépouiller de mes vêtements, me laissant seulement un pantalon. J'étais heureux, je pensais à part moi : les matelots sont de braves gens; ils voient bien que j'ai delà barbe, eux, tandis que les autres se moquent de moi quand je veux la leur monirer. Au beau milieu de ces réflexions, tout d'un coup, sut
DU HAVRE AU CONGO
un signe du monarque, un malelot placé derrière moi tire à lui la planche sur laquelle j'étais assis et je tombe dans le baquet qui était plein d'eau. J'étais fort mal dans cette position ridicule, le corps courbé en deux, et je faisais do ■vains efforts pour me relever, efforts qui excitaient les rires slupides de tout le monde. EnQn j'allais réussir quand un déluge d'eau vint me rejeter dans ce maudit baquet. Ce'a dura jusqu'à ce que, n'en pouvant plus, je criai grâce; chaque fois que je levais la tête, l'eau m'entrait dans la bouche, j'étouffiiis..... Je me démenais comme un diable dans un bénitier, puis. cette avalanche tombait de. si haut que l'eau me cinglait horriblement les épaules.
Le pèro la Ligne eut pitié de ma triste position, fit cesser le déluge, me releva et, pendant que je me secouais comme un caniche, il mo posa les questions suivantes : « Jurez que vous ne fumerez jamais dans la pipe d'un matelot, que vous ne toucherez jamais à la femme d'un matelot, » etc., etc. Je jurai tout ce que l'on voulut, et de grand cœur encore.
A cause de ma bonne volonté, on se contenta de me barbouiller le visage de farine et do m'écraser quelques œufs sur la tète. Enfin, on m'attacha jusqu'à ce que j'eusse p.iyé ma rançon, ce que je m'empressai de faire ; le jaune d'œuf et le blanc me coulant sur le visage formaient une bouillie avec la farine dont j'étais couvert, et mes parents auraient bien ri de me voir en cet état.
Les autres passagers subirent les mômes épreuves. Le soir, le capitaine fit donner double ration et les matelots en belle humeur chantèrent jusqu'à minuit, heure à laquelle tout rentra dans le silence; nous avions passé l'équatour.
Il en est parmi nos compagnons de toutes les classes ; un surtout est plus fort sur la cuisine que sur la géographie et nous lui avons joué un bon tour, Martin eut l'idée de lui faire voir la ligne en plaçant un cheveu dans la IfMtiUc d'une lunette. Bien qu3 M** fît l'incrédule, sa mine étonnée nous réjouit beauooip. « Il n'y a donc pas
DU IlWMiK AU GOXGO
d'arbre ? » ne put-il s'empêcher do faii'e remarquer à Martin, qui lui expliqua que, la ligne étant extrêmement étroite, uu arbre n'y pourrait tenir... à cause des racines.
Distractions du bord. — On ne vit pas deux mois côte à côte sans avoir quelquefois l'occasion de se disputer, lî est, du reste, un sujet inépuisable et tout naturel.
Martin et moi, nous sommes Parisiens. S*** est de Grenoble. Le géographe est de Rodez. Le capitaine et le second sont Ciitalans. C'est vous dire que ces messieurs sont toujours d'accord pour nous abîmer. Nous tenons tête de notre mieux et, étant les plus faillies, nous avons recours à la ruse. Notre tactique consiste à metire la discorde dans le camp ennemi.- Martin, par exemple, se met à vanter la ville de Grenoble. « Grennb e ! oui! Je ne dis pas, répond notre Rndezois; mais, si vous voulez voir une cathédrale, allez à Rodez; puis promenez- vous sur le cours, vous découvrirez à vos pieds le plus beau panorama qui soit au monde. Je ne parle pas de la grande rue, de l'archevêché, » — etc., etc. Grenoble aussitôt riposte en citant son antique célébrité, les grands hommes qu'elle a produits. — « A Grenoble, monsieur, il y a deux rues droites. — Deux rues droites! s'écrie Rodez d'un ton méprisait. Nous ne les comptons plus, nous. Il y a un proverbe chez nous, monsieur, qui dit :
Que rode rodera, — à Rodes iornera.
— Eh ! que me fait votre proverbe d'Auvergnat. — Auvergnat! Auvergnat! oh ! oh ! » Et la discussion s'anime, s'envenime si liien qu'il faut séparer .nos deux enragés.
Martin et moi, nous allons nous toucher en riant sous cape, tandis que le capitaine et le second, les deux Catalans, se retirent dans leur chambre en murmurant ; « Comme on voit bien qu'ils ne connaissent pas Perpignan ! »
Le 3 avril, nous avons encore essuyé, le matin, un orage épouvaniable. La foudre est tombée auprès du navire; nou9
DU lUVIlE AU CONGO xxvii
avons vu une houle de feu dispariUro dans la mer. Le ciel charrie d'immenses masses noires; la mer est sombre et des étincelles d'une longueur extraordinaire déchirent les' nues. Nous étions fort émus. Une voile a été enlevée, une vergue brisée. Est-ce par la foudre ? Quoiqu'il en soit, la commotion que nous avons ressentie n'est certainement pas le résultat de la frayeur. Après l'orage, la mer était toute phosphorescente. L i pluie n'a pas ce.-sé jusqu'à midi. Nous en profilâmes pour laver noire linge, assis dans l'eau, en caleçon, sur le pont autour d'un baquet plein de l'eau que nous avions recueillie.
Pêche aux requins. — Cette opération terminée et le temps s'étant complètement édairci, l'un de nous fait le coifleur et coupe les cheveux aux passagers. Quand je dis coupe les cheveux, c'e-t coupe la peau que je devrais dire ; quant aux cheveux, il les hache. Au beau milieu de cette importante opération, de grands cris retentirent à l'arrière : « Les requins, les requins! » Nous ne fîmes qu'un bond. Trois énormes requins, en effet, nageaient dans le silla^^e du Sylvius.
Le second jette l'émérillon : gros crochet en fer attaché à une chaîne du même métal et amorcé avec un énorme morceau de lard rance. Comme appâts perdus, nous lançons à la mer des paquets d etoupe imbibés de' suif fondu. Los monstres approchent du lard, le flairent, tournent autour, se mettent sur le dos; mais, redoutant quelque piège sans doute, ils n'osent mordre. Chacun de ces animaux est accompagné d'un petit poisson appelé iMce2 et qui, parait-il, ne le quitte jamais. Pendant trois heures, nous restâmes aux aguets suivant tous les mouvements de ces énormes bôiei qui ne quittent pas le navire.
Nous commencions à désespérer, quand un nouveau requin, plus grand encore que les autres, vint se joindre aux premiers. A peine a-t-il flairé le lard et avalé, sans se retourner, quelques paquets d'étoupe que nous venons de jeler et qui flottent çà et là sur la mer, qu'il s'élance sur l'émé-