QUINZIÈME LETTRE
Gomment les animaux tendent à se distribuer à la surface du globe, sous rinduence de notre espèce : ou, si mieux on aime, passé des animaux misanthropes et avenir des philanthopes.
Messieurs,
En nous occupant des bêtes cosmopolites et de celles qui ne le sont point, nous avons été, de proche en proche, conduits à diviser leur ensemble en deux grandes catégories :
L’une recrutée d’animaux, comme le chien, dont les variétés et sous-variétés, classées par ordre de prépondérance politique, nous montrent une suite de spécimens plus puissants par les associations qu’ils forment, que par la force de chacun des individus qui la composent ; l’autre composée d’êtres qui, hiérarchisés d’après la même conception, nous font voir, à l’instar de la race féline, des sujets d’autant plus vigoureux personnellement que spéciflquement ils sont moins sociales.
L’une recrutée d’animaux dont le.s variétés, foncièrement conciliantes, puisent en chaque amélioration organique un nouveau motif d’u-
nion, et sont (comme les chiens encore) d’autant plus f/îcondes et plus capables de sympathiser de corps et d’esprit, matériellement et cérébraleraent, de se mâtiner (pour employer une expression vulgaire) qu’elles se rapprochent davantage de l’idéal de leur espèce ; l’autre composée des êtres qui, à l’instar des lions, des tigres, des léopards, des lynx, des chats pour tout dire d’un seul mot, présentent une impossibilité radicale au mélange, au croisement de leurs variétés diverses, parce qu’ils doublent au contraire d’une monstrueuse personnalité la plus imperceptible modiflcation, matérielle ou morale ;
L’une enfin recrutée d’élres, éminemment philanthropes, (]ui adoptent l’homme mental pour type de leur perfectibilité individuelle et spécifique, se rangent sous sa loi, l’assistent de leur mieux dans son œuvre providentielle d’emparadisation terrestre, en un mot se grandissent avec lui et comme lui; l’autre composée d’animaux éminemment misanthropes, qui n’adoptent que sa forme imparfaite, (le singe gorille,) pour type de leur perfectibilité individuelle et spécifique, ne se rangent sous aucune de nos lois, entravent partout nos travaux et croient se grandir en agissant continuellement ainsi.
Eii bien! do ces deux catégories d’animaux, fatalement poussés par leurs tendances organiquement contradictoires à se disputer la suprématie terrestre, partout où ils se rencontrent (seul à seul ou par détachements) : lesquels vaincront? lesquels vainquirent?
Certes voici deux questions des plus intéressantes, et de prime abord des plus faciles à résoudre.
Car évidemment l’armée dont l’homme est le prototype, dont l’homme est l’idéal, dont l’homme de plus en plus groupera autour de lui les espèces cosmopolites et autour d’elles, en chaque pays (où il passera) les bêtes qui ne le sont pas (bien que sociables, dornesticables et même philanthropes); évidemment dis-je l’armée que l’homme disciplinera ( do mieux en mieux et grossira de plus en plus ) est appelée à vaincre celle dont l’idéal organique est le gorille, ce prototype du révolutionnaire qui ne veut être ni gouverneur ni gouverné.
Mais par ce que l’avenir est à ceux que nous commandons et commanderons s’en ; suit-il que la victoire aux époques les plus reculées de la formation de notre globe ait appartenu ù notre parti ; et s’en suit- il encore
qu’il eût été à souhaiter qu’elle lui appartint ? Non, mille fois non!
En effet : au temps où les végétaux fossiles que nous brûlons maintenant (après avoir puisé, dans une atmosphère surchargée de matériaux irrespirables et par trop carburés, tous les éléments de leur squelette immense, ) au temps, dis-je, où les végétaux gigantesques encombraient la terre ; les grands misanthropes herbivores, les mastodontes, les rhinocéros, les hippopotames, les éléphants, les gorilles, les orangs et autres monstres (quadrupèdes ou quadrumanes) eurent toutes raisons comme tous moyens de triompher.
Et en effet encore, aux temps plus rapprochés de nous, où ces grands mangeurs de plantes (par cela même qu’ils avaient beaucoup détruit, périclitaient, mouraient, pourrissaient et rendaient à l’air des miasmes plus pestilentiels que ceux absorbés par les végétaux qu’ils avaient anéantis), au temps, dis-je, où ces grands engloutisseurs de feuilles, de fruits, de graines ou même de bois, tendaient à disparaître ; les lions, les tigres, les panthères, et cœtera, et cœtera, les crocodiles, les alligators et autres monstres (coureurs ou nageurs).
eurent toutes raisons comme tous moyens de triompher aussi.
Mais, à partir du jour où la terre, un peu moins mal faite, ne comporta plus le désordre (chose si favorable quand il s’agit d’exterminer !) ; à partir du jour où notre atmosphère, nos eaux et notre sol ne comportèrent plus qu’on détruisît à tort et à travers ; à partir du jour enfin où, dans un air plus transparent et plus sain, au milieu d’un monde moins végétativcmont et moins bestialement encombré, l’homme pùt commencer son œuvre et son cortège ; la victoire dut quitter les égoïstes et les destructeurs dispersés, pour aider ceux dont le génie industriel et la sociabilité pouvaient seuls continuer l’amélioration du globe.
Si donc nous n’avions déjà répondu à celte question si simple : « qui vaincra ?» ce serait le moment de dire : « l’empire de la terre est réservé à ceux qui prennent pour idéal l’homme moral et non l’homme matériel. »
— Fh bien ! cet homme moral et cet homme matériel, qui sont-ils ?
— Mes prochaines lettres vous le diront.