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QUATORZIÈME LEHRE

Comment les animaux se distribuèrent spontanément à la surface du globe. Conditions du cosmopolitisme chez eux . Animaux philanthropes et misanthropes. Signes anatomiques aux quels on peut les reconnaître.

Messieuhs,

Les plantes nourrissent les herbivores ; et les herbivores les carnassiers. Donc, jusqu’à un certain point, la répartition des bétes, à la surface du globe, dépend de celle des végétaux. Donc aussi, jusqu’à un certain point, la géographie animale peut se calquer sur la botanique.

Eh bien ! essayons de le faire.

Les plantes mal conçues ne peuvent subsister que sous les tropiques. Les animaux les plus grossièrement ébauchés sont comme elles.

Témoins : le paresseux et l’aye-aye, grimpeurs sans agilité; le fourmillier, carnivore sans dents; le tatou et le pangolin, pilifères à écailles ; l’ornithorynque , mammifère sans tétines, et autres estropiés.

Témoins ; le cazoar (oiseau sans plumes) , et l’autruche (voilier nul), qui ne savent couver ni l’un ni l’autre.

Témoins ; le serpent et le crocodile (bétes sans chaleur propre, pour ainsi dire), êtres animés, quasi-paralysés dès qu’ils digèrent.

Témoins enfin nombre d’insectes, à vie aussi problématique qu’intermittente, dont l’extrême sécheresse suspend l’activité organique, sans les tuer toutefois.

Toutes les plantes luxuriantes habitent sous les tropiques ! Les animaux prodigieux, par une ou plusieurs qualités, font comme elles I

Témoins : le rhinocéros et l’hippopolame, monstres puissantissimes pour changer l’herbe en graisse, en surcharger tous leurs tissus, et, grâce à elle, supporter de très-longs jeûnes.

Témoins ; le lion, si fort; le tigre, si cruel ; la panthère et le léopard, si agiles ; le lynx, si rusé.

Témoins : la girafe, le zèbre, l’antilope et la gazelle, coureurs si rapides ; le kangourou et le mouflon, sauteurs si étonnants ; et tous les singes, grimpeurs si émérites. (Plus ces derniers sont remarquables, plus ils avoisinent l’équateur) .

Témoins encore, en fait d’oiseaux, les per-

roquels, si nombreux et si intelligents; le paon, le faisan doré, le colibri, le cardinal, et cœtera, et cœtera (aux robes si brillantes, si métalliques ou si richement nuancées) ; l’oiseau de

paradis, aux plumes si fines ; la lyre Mais

au lieu de perdre notre temps à poursuivre un parallèle évidemment possible, disons plutôt, en abrégeant beaucoup :

< Abstraction faite de qeulques malheureux » qui languissent ( par leur faute ou celle du dé- » sert) sous les tropiques, tous les animaux,

» l’homme y compris, prennent des qualités » matérielles excessives ; et se mettent, soit » d’une manière soit d’une autre, en harmonie » avec le milieu luxuriant qui les entoure. Au- » Irement dit, tous les animaux, l’homme y » compris, sont surmenés, sous les tropiques, » soit végélativement soit musculairement.

» Autrement dit encore, pour tous les ani- » maux, l’homme y compris, il n’est, menta- » lement parlant, que des loisirs fort limités, » sous les tropiques.

« Aux régions polaires, les plus vigoureuses » natures seules peuvent subsister. Mais elles » ne peuvent le faire qu’en dépensant énormé- » ment de force végétative ou animale, non à » suivre, mais à combattre le milieu qui les » entoure. Aux régions polaires donc, pour

» tous les animaux, l’homme y compris, il » n’est, mentalement parlant aussi, que des loi- » sirs fort limités. D’où il résulte que c’est aux » pays tempérés seulement, que des besoins » et des ressources, convenablement balancés, » permettent à l’homme et à l’animal, comme » aux plantes de prendre un essort un peu » grand. D’où il résulte, en d’autres termes, » que c’est aux pays tempérés seulement, que » peuvent se donner rendez-vous les espèces • vivantes les mieux faites pour s’entendre. »

Eh bien 1 ces espèces conciliantes et conciliables justifient-elles tous ces raisonnements ? Autrement dit, sont-elles effectivement au rendez- vous ? s’y entendent-elles bien ? comment y sont-elles arrivées ( qui du Nord et qui du Sud, qui de l’Est et qui de l’Ouest) ? Quelles dispositions organiques ont facilité leur séjour ? et quelles aussi ont assuré leur prospérité ?

Toutes questions fort simples, qui tout naturellement conduisent à cette autre : « Quelles sont les conditions du cosmopolitisme chez les bêtes ? » Car il suflît d’ouvrir les yeux pour voir que les espèces les plus serrées, aux régions tempérées, sont précisément celles qu ’on trouve parto ut.

Pour répondre plus facilement à celle dernière question, aboutissant de toutes les autres : disposons par catégories les animaux capables de vivre en tous lieux. Les faits une fois bien ordonnés parleront d’eux-mémes.

Première catégorie. Des trois grandes variantes que l’espèce humaine a spontanément produites ; la blanche flgure au premier rang, pour son développement social et ses aptitudes à vivre partout ; la jaune au second ; et la noire au troisième.

Seconde catégorie. Le chien est, après l’homme, le plus cosmopolite de tous les animaux. Eh bienl de tous les animaux, le chien est celui qui, à l’étal sauvage, aime le plus ses enfants ; qui respecte le mieux les lois de la famille monogame ; qui lient le plus proprement son terrier; qui trouble le moins la garenne, le village, ou mieux encore, la municipalité dont il fait partie; qui vénère le chef de sa horde, plus que ne le fait aucune autre espèce; et qui partage le plus loyalement (avec nous ou les bêtes qui viennent l’aider momentanément en ses chasses ) le butin fait en commun.

De plus, il est de tous les animaux celui qui, à l’état civilisé, accomplit le plus scrupuleuse-

ment son deyoir ; soit que, partiellement adjoint à nos travaux, il conserve l’indépendance de sa race et ses codes, tant civils que moraux, comme il fait à Constantinople et dans maintes autres villes du Levant ; soit que, renonçant à toute initiative gouvernementale, il nous confie sa personne, sa femme et ses petits; soit enfin que, poussant l’affection pour nous jusqu’à sa limite extrême, il renonce complètement aux caresses de ses semblables, pour se faire exclusivement notre familier, disons mieux, notre enfant toujours mineur.

Troisième catégorie. Après notre espèce et la canine, le bœuf est l’animal qui a le mieux répandu, sans notre aide, ses diverses variantes à la surface du globe.

Quatrième catégorie. Le cochon, la chèvre, le canard, la poule, le pigeon, le cheval et autres bêles de ferme ou de basse-cour, se rencontrent à peu près partout aussi ; mais grâce à nous. Même aux pays où plusieurs d’entre eux sont redevenus complètement sauvages; notre intervention est des plus faciles à constater.

De cette quadruple série de faits, concluons:

Qu’une espèce animale peut de son propre chef devenir cosmopolite, si eUe esi sociable :

Que les chances augmentent pour qu’elle le soit, si elle est domesticable ;

Et que, tôt ou tard, certainement elle le sera', si elle est philanthrope ;

En d’autres termes, ou en résumé, que les bêtes sont d’autant plus aptes à vivre partout, que mentalement elles nous ressemblent davantage.

Mentalement je dis et non corporellement.

Une petite digression, sur le chien et les singes, va me faire mieux comprendre et justifier mon dire, tout en expliquant le mol philanthrope.

La gent canine augmente son influence, dans le monde, non pas en développant la force de chacun de ses enfants, mais leur nombre et surtout les sociétés qu’ils forment ; non pas en luttant contre nous, mais en joignant ses travaux aux nôtres, en augmentant notre force sociale par la sienne.

Et pour ce faire et ce faisant, et pour créer des types toujours meilleurs et les créant; elle développe relativement (bien entendu) dans la variante, qu’elle produit alors, la tête plus qu’elle ne fait le corps; et, dans celte tête, le crâne plus que la face ; et, dans ce crâne, la capacité plus que l’épaisseur; et, dans cette

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capacité, la région antérieure plus que la moyenne et la postérieure ; et, dans chacune d’elles trois, la place des instincts sociables plus que celle des égoïstes.

(Le tout en effaçant les bosses et reliefs destinés à loger ou servir les mauvais penchants; pour grandir ceux qui servent les bons. Signalons, entre autres, la fameuse crête occipito frontale et les arcades où les carnassiers attachent si fortement les muscles qu’ils contractent pour saisir, emporter ou déchirer leur proie.)

Puis, tout ce travail de transformation extérieure achevé, cette même gent canine complète son œuvre, en augmentant les plis antérieurs de sa cervelle, ainsi que leurs creux et reliefs secondaires, plus que les postérieurs; afin d’étendre les bonnes parties de leur surface pensante au détriment des mauvaises.

(Hésitez-vous à me croire? Pensez aux formes et aux mœurs du levrier, si bête ; du terreneuve, si sournois; du terrier, si ardent et si habile à chasser la vermine domestique; du caniche, si fidèle, si intelligent, si bon; des chiens turcs, chinois, japonais, véritables agents de salubrité publique en leurs pays respectifs : et vous serez convaincus.)

£h bien I celte manière de faire (nous le verrons dans peu) est celle que l’homme emploie pour passer (pendant sa vie privée) de l’état sauvage, où il est à sa naissance, à l’état civilisé, qu’il atteint quelquefois vers l’âge viril; de l’état d’enfant protégé à l’état d’adulte protecteur ; de l’état de créature méchante à l’état de créateur bon.

Tout comme elle est celle que l’homme emploie aussi (pendant sa vie collective, pendant sa vie spécifique ) pour passer de l’état de tribu impuissante à l’état de nation forte ; de l’état de tribu sauvage à l’état de nation protectrice; de l’état de tribu méchante, guerrière, agressive à l’état de nation bonne, travailleuse et défensive.

Et cela parce que toujours l’individu et l’espèce se développent en suivant la même loi. Le vulgaire finissant, avec les siècles, par s’élever au niveau des génies prématurés.

J’en reviens à mes chiens. Ces animaux se perfectionnent donc anatomiquement (en particulier comme en masse) en nous imitant de plus en plus cérébralement et mentalement.

Donc, pour la gent canine comme pour la nôtre, le mot grandir signifie s’améliorer, se civiliser, disons le mot vraiment convenable, s’humaniser.

Ce même mol grandir, la gent quadrumane, les singes l’enlendent-ils ainsi? En aucune façon I

Loin de prendre cette expression au figuré, c’est dans sa plus littérale acception qu’ils l’entendent ; et le plus matériellement possible qu’ils s'acharnent à le traduire biologiquement.

En effet, si d’un côté, pour nous ressembler davantage aux quatre membres et au tronc, ils changent à mesure qu’ils grandissent (spécifiquement) leurs griffes presque en ongles; leurs pattes presque en bras, jambes et mains ; et leur queue prenante, si utile, en appendice de plus en plus inerte, de plus en plus court et finalement nul : de l’autre, ils font éprouver au restant de leur être des transformations diamétralement contraires à celles qui servent à nous perfectionner ; puisqu’ils amoindrissent leur tête, pour augmenter leur corps ; et dans cette tête le crâne, pour augmenter la face; et dans ce crâne les reliefs sociables ( chose on ne peut plus décisive chez un herbivore ! ) , pour augmenter les crêtes carnassières ; et dans le crâne encore la capacité cérébrale, pour augmenter l’épaisseur osseuse ; puisque dans leur cerveau ils diminuent l’avant, pour augmenter

l’arrière ; les plis antérieurs ainsi que leur nombre, pour augmenter le volume des postérieurs ; puisqu’enfiu dans le restant de leur être ils sacrifient la force des membres au volume du tronc, c’est- à-dire, leurs appareils locomoteurs à leurs organes végétatifs; et que dans ce tronc lui-même ils sacrifient la poitrine au ventre ; et dans ce ventre lui-même les organes de la génération aux digestifs; et dans ces organes de la génération eux-mêmes les glandes prolifiques à la surface sensitive.

Voulez-vous être convaincus, lisez (en ce qui concerne le développement du cerveau chez les quadrumanes) les travaux du docteur Gratiolet; ou tout bonnement interrogez les rares personnes qui ont eu des singes ; et vous les entendrez vous dire que, relativement bien entendu, le crâne de leurs élèves se développa plus en arrière qu’en avant, à mesure qu’ils prirent de l’àge, ou ce qui est tout un chez eux, à mesure qu’ils devinrent déplus en plus méchants. Mais pourquoi vous renvoyer aux autres quand de vous-même vous pouvez justifier mon assertion. L’espèce , avons-nous dit , grandit comme l’individu. Eh bien 1 comment les singes grandissent-ils politiquement parlant; comment deviennent-ils pour nous de plus en

plus redoutables? Par les sociétés de plus en plus nombreuses qu’ils forment? Non, mais par le volume qu’ils prennent individuellement. Rangez les diverses variétés et sous-variétés qu’ils forment, par ordre de sociabilité décroissante, et vous verrez :

En tête, les ouistitis si semblables à de petits quadrupèdes, si petits, si doux, si familiers I qu’ils sont presque domesticables ;

Au milieu les cynocéphales déjà grands et méchants ;

Et tout en bas de l’échelle les gorilles, si monstrueux, si cruels, si solitaires et si peu féconds.

Alors, parce que vous serez convaincus, vous direz avec nous , pour la gent quadrumane, pour les singes :

« Le mot grandir signifie (anatomique- » ment, physiologiquement et socialement par*

> lant ) se rapprocher de l’homme corporelle- » ment, mécaniquement ; mais lui tourner le » dos mentalement, cérébralement : autrement » dit s’augmenter en sacrifiant de plus en plus

> le pouvoir politique de l’espèce à celui de » l’individu, l’intérêt public à l’intérêt privé, » le nous (pour employer une expression que

» les métaphysiciens détestent) au moi (qu’ils » adorent). >

Deux mots encore, et j’en reviens aux conditions du cosmopolitisme chez les bétes.

Le singe que ni les coups, ni les friandises, ni la logique du sentiment, ni la logique des faits, ne peuvent soumettre à l’homme ; le singe qui use à protester contre la supériorité de notre espèce tout ce qu’il a d’intelligence et dépense dans les forêts du Gabon (entre autres) à lutter contre notre gouvernement tout ce qu’il a de forces musculaires; le singe, dis-je, vrai prototype du révolutionnaire, est le modèle qu’imitent dans leur développement cérébromental (individuel et spéciflque) tous les animaux misanthropes.

Eh bien! parmi ces animaux misanthropes (et c’est par là que je rentre dans mon sujet) figurent certaines espèces cosmopolites aussi. Mais cosmopolites par le fait d’aptitudes plus matérielles que spirituelles, ou plus parasitaires que sociales.

Tel est, parmi les grands herbivores, l’éléphant qu’on trouvait partout au temps jadis.

Son aptitude merveilleuse à changer l’herbe

en graisse, et sa graisse tantôt en chair, tantôt en poils et tantôt en sueur, lui permet de supporter tantôt de très-longs jeûnes, tantôt des froids excessifs, tantôt des températures torrides. Sociable mais trop peu philanthrope, il est apprivoisable mais non domesticable. 11 ne se reproduit que libre et dans les bois. Son maximum de développement cérébro-frontal correspond à l’époque de sa naissance.

Tels sont, parmi les grands carnassiers, le lion, le tigre, le léopard, la panthère, le lynx et autres gens de la race féline, qu’on trouvait partout aussi, au temps jadis. Leur agilité, leur force et leur puissance digestive prodigieuses les mirent à même de vivre en tous pays jusqu’au jour où nous le leur défendîmes. Le chat, le plus sociable et le plus petit de leur famille ; le chat , animal domestique égoïste, voleur et fort suspect, commence la série des êtres qui nous accompagnent, dans nos migrations, plus pour nous piller que pour nous servir. Le maximum du développement cérébro-frontal de tous ces animaux correspond à l’époque de leur naissance.

Tels sont encore le rat, la souris, la mouche, la puce et autres vermines de maison ou de

corps, qui sont herbivores ou carnassiers, suivant que les circonstances l’exigent.

Tel enfin est l’ours qui peut vivre sous toutes les latitudes possibles; parce que plantigrade et omnivore, il peut se mouvoir de toutes manières et partant chercher pAturc dans l’eau, sur terre et même en l’air, en mangeant, courant ou grimpant.

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