‹ Quatre années en Océanie (volume 2)Chapitre 23 sur 27 · POST-SCRIPTUM · texte numérisé non relu

POST-SCRIPTUM

J’en étais là, de ces considérations générales sur l’espèce humaine, quand j’eus avec Prosper Enfantin la conversation que je résumerai, dans un instant.

Avec Prosper Enfantin ! s’écrieront les personnes qui sont au courant du positivisme.

« Comment I vous, disciple d’Auguste Comte, » avez-vous pu aimer et fréquenter ce chef » d’une doctrine, si contraire à la vôtre? *

A cela je répondrai :

r Que ses écrits sont trop vagues, pour qu’on puisse affirmer qu’il était pour ou contre quoi que ce soit ;

2° Que c’est à Fourrier, non à lui, que revient la honte d’avoir glissé, jusqu’au bout, sur la pente fatale qui conduisit à proposer d’abolir la famille et la propriété, par la communauté des femmes et des biens ;

3* Que presque tous les Saint-Simoniens ont réfuté largement ces deux aberrations antisociales, en se mariant, s’enrichissant ou faisant les deux à la fois ;

4* Que si le père Enfantin a nié théoriquement la valeur des deux plus admirables institutions de l’humanité, de fait il les a reconnues, en testant, d’une part ; et, de l’autre, en mourant dans les bras de sa fille ( M"’® Guillaume ) et de ses deux petits-fils { Auguste et Emile);

5“ Que de fait encore, les Saint-Simoniens ont rendu hommage aux droits du sang, en laissant à ces deux Messieurs le soin d’ensevelir leur grand-père. (J’ai soutenu sa tête admirable pendant qu’on le mettait au cercueil ; et j’affirme qu’il n’y avait, pour nous aider en ce pieux devoir, aucun des soi-disants fils de sa grande famille.)

6® Que

Mais pourquoi parler des disciples et du chef d’école, quand il ne s’agit que de l’ami intime ; pourquoi discourir sur l’homme public, sur le chercheur, que son intelligence a si malheureusement conduit à se calomnier par ses propres écrits, lorsqu’il n’est question que de la personne au çœur noble et généreux, qui vous

imposait l’affection par la puissance de ses bienfaits?

Donc, parce que j’ai trouvé, dans Prosper Enfantin, un protecteur empressé de secourir mes besoins matériels et mes chagrins par sa bonté, mes hésitations par son courage, et mon travail mental par son esprit si vif à tout comprendre, et surtout si affable, et si modeste à bien conseiller ; je l’ai aimé, je l’aime et l’aimerai toujours ; et , toujours I j’aurai plaisir à l’appeler du nom de Père que la gratitude a, lentement . mais profondément, gravé sur mes lèvres.

Ces choses dites, je rapporte, aussi fidèlement que possible, la conversation promise ; a6n qu’on puisse apprécier, i sa juste valeur, le noble et délicat empressement que mettait le Père à me soutenir dans la voie du positivisme :

— Père, en ma prochaine lettre, je dirai par quelles circonstances topographiques la France fut conduite à poser la formule du grand problème social que le blanc prototype doit résoudre, par ses mœurs et par ses formes.

Puis, dans la suivante, j’examinerai le sort qui attend chacune de nos trois variantes humaines...

— Et toutes ces choses, jointes à celles que vous m’avez lues déjà, formeront coque vous nommerez l’introduction de votre livre.

— Précisément.

— Eh bien ! je crois que vous vous faites, d’une introduction, une idée tant soit peu fausse.

— Je la considère comme étant, à l’ouvrage qui doit la suivre, ce qu’est une ouverture aux trois, quatre ou cinq actes d’un opéra. Autrement dit, je pense qu’elle doit renfermer tous les motifs qui seront développés dans le courant du poème ; quitte à produire un peu de confusion.

— Un peu, soit ! mais pas trop ; et ce trop viendrait certainement...

— (S’il n’est déjà venu?)

— ( Peut-être ! . . .) Et ce trop viendrait certainement si vous ne renonciez d’abord aux deux lettres que vous vous proposez de faire encore. Croyez-moi 1 Vous désirez qu’on écoute, non pas quatre ou cinq, mais vingt, trente, quarante de vos actes ou plus.

— Oui Père.

— Eh bien! commencez par ménager votre public et, surtout, commencez par ne pas l’effrayer, par ne pas lui froisser le tympan, par ne pas lui brouiller la mémoire en soulevant une question nouvelle à chaque ligne; en disant, à chaque ligne : Je vais vous parler de ceci et do cela, de celte chose encore, et de cette autre ensuite, et de celle-ci après.

— Ce qui veut dire que vous trouvez mon introduction trop longue.

— Oui.

— Et comment l’aurais-je faite plus courte? Fallait-il donc ne pas même indiquer la solution des problèmes qu’elle pose ?

— Eh ! qui vous priait d’en poser tantl Une ouverture n’est pas un opéra : et certainement, une bonne esquisse, un peu Unie, sert mieux une doctrine que mille ébauches, toutes confuses.

— Eh bien! Père, je renonce à mes deux lettres. Passons aux observations.

— Si je vous ai bien compris, vous prétendez que l’homme est un, malgré les trois grandes variantes qu’il a produites.

— Et ses très-nombreuses sous-variantes.

— Et ses très-nombreuses sous-variantes....

(Vous êtes prodigieux d’impatience !... Croiraiton pas que je vous attaque. . . Tâchez donc un

peu d’être calme 1 ) Donc vous admettez

l’unité de l’espèce humaine?

— Oui, Père, avec M. de Blainville, bon nombre de naturalistes et la Bible, par dessus le marché.

— Laissons de côté cette dernière et revenons à notre espèce. Donc vous admettez qu’elle est une.

— Oui, Père.

— Eh bien I croyez-vous que les deux premiers types qu’elle a produits soient appelés à disparaître absolument et que le troisième ait existé dès l’origine? Croyez-vous qu’à une époque donnée la variante végétative n’ait pas été universelle? Croyez-vous, enün, qu’un jour la musculaire et elle seront éteintes radicalement, au profit du type mental, comme vous l’avez préjugé?

— Que notre variante végétative ( abstraction faite de la couleur, bien entendu) ait été univer-

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selle, en un temps donné, c’est une manière de voir qui me paraît assez croyable, et que les découvertes faîtes dans les plus vieilles sépultures d’Europe, d’Asie, d’Afrique et d’Amérique font mieux qu’autoriser ; confirment! Et, soit dit en passant, ma théorie s’en accommode assez bien.

iMais que le type mental prévaille un jour par tout et reste seul ; c’est ce qui me paraît douteux. Je dirai plus, j’affirme que, s’il persévère dans ses renaissantes monomanies militaires, les quelques blancs qu’il a déjà produits retourneront certainement vers le type jaune, sinon vers le noir ; à mesure que, de plus en plus, ils rétrograderont vers l’absolutisme politique sinon vers le religieux, vers l’autocratisme sinon vers le théocratisrae.

— Laissons encore de côté les résultats fatals du militarisme, s’il dure, et voyons ce qui arrivera s’il ne dure pas!

— S’il ne dure pas, je crois. Père, que le type mental prévaudra, même en Afrique et en Australie centrales ; quand l’industrie humaine y aura fait venir de l’eau.

— Auquel cas les types végétatif et musculaire disparaîtraient complètement?

— Complètement, je ne le crois pas.

— Eh bien! moi, je dis non; vu qu’il nous

est aussi impossible d’anéantir absolument que d’absolument créer.

— Père, vous avez raison, mille fois raison.

Oui nous ne pouvons pas plus annuler en noire corps une aptitude et un organe quelconques (si petits qu’ils soient, si peu de temps môme qu’ils nous aient servi dans le sein maternel, à partir du jour où nous avons pris forme humaine ) que nous ne pouvons en faire naître un et une, dont on n’ait vu de tout temps des vestiges.

— Eh bien! pourquoi n’avez-vous pas insisté davantage sur celle irapossibililé absolue d’absolument anéantir un quelconque de nos organes, ou, ce qui revient au môme, sur cette absolue possibilité de partout et toujours retrouver des traces de chacun de nos trois modes vitaux. Partout et toujours, entendez-vous bien, si énorme que soit le développement acquis par lui au détriment des deux autres.

— Mais, Père, j’en ai parlé 1

J’en ai parlé en ce qui regarde le végétatif, à propos des rachitiques qu’on rencontre surtout dans les grandes villes blanches, et, pour ce qui concerne les jaunes, au sujet des travailleurs de tous les pays.

— Oui, je n’en disconviens pas, mais ni assez longuement, ni assez nettement!

— Donc, Père, vous auriez voulu m’entendre dire : ce que j’ai avancé ( sur l’homme végétatif musculaire et mental) est si vrai qu’on retrouve constamment les influences, ou mieux, la traduction de ses trois modes vitaux dans sa vie privée aussi bien que dans sa vie domestique ; dans sa vie industrielle aussi bien que dans sa vie artistique; dans sa vie sociale aussi bien que dans sa vio religieuse ; dans les règles, mœurs et coutumes, qui gouvernent sa personne , aussi bien que dans les codes qui président à ses rapports avec ses semblables et le restant de l’univers...

— (Le voilé parti!...)

— (Vous souriez. Père!...) Et cela, soit qu’on l’examine comme individu, comme famille, comme cité, comme nation ou comme variante... (Vous souriez encore!)

— - (Allez toujours, ce que vous voulez dire...)

— (Vaut mieux que ce que je dis!) ou même comme variante! En effet, au lieu d’examiner l’ancien monde, regardez l’Europe seulement; et, dans scs divers Etals, vous trouverez ici un peuple (la France) vivant surtout par sa force mentale; là une nation (l’Angleterre) devant tout son prestige à sa prodigieuse activité mécanique; plus loin, deux, trois, quatre, cinq pays (l'Italie, l’Espagne, le Portugal..,) qui ne

subsistent que par leur vigueur végétative, que par la prodigieuse fécondité de leur sol.

Donc, vous auriez voulu m’entendre dire :

Ce que je soutiens est si vrai I qu’en passant du grand au moindre, du continent à la nation, vous retrouvez les mêmes tendances, ou mieux les mêmes traductions sociales de notre triple nature. Ainsi, en France encore, on Angleterre, en Espagne, en Portugal, partout! une capitale qui mentalement gouverne (c’est-à-dire mentalement discute et résout les grands problèmes sociaux) ; autour d’elle, des villes de province qui activement, mécaniquement, transforment en objets aptes à la consommation immédiate les richesses agricoles; et, autour de ces villes de second ordre, encore des campagnes qui font croître ces matières premières.

(Parlant ainsi, je fais abstraction, bien entendu, des époques révolutionnaires ; des temps où Paris, Londres, Madrid, etcœtera, ne sont pas mentalement opprimées par les campagnes , et financièrement ne les exploitent pas.)

Donc, vous auriez voulu m’entendre dire encore : En passant du moindre au tout petit, de la nation à la commune ; toujours vous retrouvez les mêmes traductions sociales de notre triple nature; toujours un pouvoir spirituel, dit conseil municipal; une puissance matérielle.

active, musculaire, un ensemble de citoyens empressés de créer la richesse publique par leur travail ; et toujours derrière eux des vieillards, des enfants et des femmes, en d’autres termes, des êtres à l’état végétatif; ceux-là parce qu’ils déclinent déjà, ceux-ci parce qu’ils grandissent encore, et ces dernières parce que leurs nobles fonctions puéro-maternelles les y maintiennent provisoirement.

Donc, vous auriez voulu m’entendre dire encore (poussant jusqu’au bout cette dissection du cadavre européen, passant du plus petit au tout à fait minime, de l’infime nombre collectif humain à l’unité sociale, de la commune à la famille) : toujours mêmes traductions de notre triple nature, savoir : ici l’adulte dont le travail nourrit tous les autres membres du foyer domestique ; là le vieillard et la femme, pouvoir intellectuel et moral ; et plus loin l’enfant qui végète encore.

Donc enfin, vous auriez voulu m’entendre dire: Voyez si j’ai raison! Voyez si chacune des fractions constituantes du foyer domestique ne redit pas les mêmes choses dans le cours de sa vie privée, de sa vie individuelle I... Si, jeune, chacun de nous n’est pas à l’état végétatif, socialement parlant ; adulte, à l’état actif, à l’état de producteur ; âgé, à l’état mental, à l’état

de conseiller!... Si, jeune encore, delà mamelle à la deuxième dentition, chacun de nous n’est pas surtout à l’état végétatif ; de la deuxième dentition à l’adolescence , à l’état musculaire ; et de l’adolescence à la puberté, à l’état mental : le tout durant l’éducation proprement dite 1... Si, au début do sa vie civique, chacun de nous n’est pas employé d’abord; patron ensuite; et puis après commanditaire, pour peu qu’il soit capable I... Si, enfin la virilité finie, chacun de nous encore ne passe pas successivement, pour défaire son existence en ce monde; de l’âge mûr à la vieillesse, et de celle-ci à la décrépitude ; de l’etat mental maximum à l’état d’être de moins en moins actif musculairemenl, d’abord, et cérébralement ensuite!...

— Reposez-vous, je vous en prie, sans quoi je ne pourrai vous faire une dernière question.

— Une dernière question. Père! Et laquelle?

A quoi tout cela peut-il servir ; n’est-ce pas ?

Mais à faire ( ni plus ni moins ) de beaux et bons enfants...

— (Brrroul... le voilà reparti 1 1 )

— ... Debeauxet bons jeunes gens, de beaux et bons hommes, de beaux et bons vieillards, et de beaux et bons anges gardiens I De très-belles

et de très-bonnes jeunes filles, de très-belles et de très-bonnes mères de famille, et de trèsbeaux et très-bons anges gardiens encore I De très-beaux et très-bons cultivateurs, de trèsbeaux et très-bons ouvriers, et de très-beaux et très-bons chefs, soit temporels, soit spirituels ; ou, si mieux vous aimez, de très-beaux et trèsbons riches soit de fortune, soit de science, soit surtout de cœur; en un mot de vrais citoyens; le tout, au moyen d’un système d’éducation basée sur la connaissance positive de la nature humaine statique et dynamique.

— Les jolis mots!... Tenez; vous n’en pouvez plus. Eh bien! avouez que si je vous poussais un pou vous m’enfourcheriez ce nouveau dada.

— Oui, Père, très-probablement.

— Un dernier aveu, pour clore cette causerie.

— N’est-il pas vrai que la tentation -vous démange d’adjoindre tout ce que vous venez de me dire à votre si longue introduction ?

— C’est vrai.

Notre dialogue en resta là. Mais en partant je résolus de publier cette conversation si bien

faite, ce me semble , pour donner une idée de l’extrême bienveillance avec laquelle non-seulement le Père m’écoutait, mais encore m’aidait à penser.

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