VINGT-QUATRIÈME LEHRE
Durée probable du bizarre amalgame cérébral qui caractérisa le blanc d'Europe. — Comment celui d'Océanie fut mis sur la môme pente mentale que nous.
Messieurs,
Dans ma dernière lettre, j’ai dit les causes matérielles et sociales, qui tant développèrent le courage, la vanité , le génie militaire, et cœtera, et cœtera, chez les blancs de l’ancien monde. En celle-ci, je me propose de fixer la durée probable de ce bizarre amalgame de caractéristiques cérébrales.
Evidemment s’il est utile, si les additions et changements qu’il fit apporter aux conceptions asiatico-africaines par l’élite des Européens sont bons ; il faut qu’il persiste jusqu’à ce que la majorité de notre espèce (au moins) les ait acceptés. Eh bien ! ces modifications, quelles sont-elles? Rappelons-les d’abord. Nous les jugerons ensuite.
Les jaunes (après avoir considérablement
enrichi le commun trésor, qui sert de base à la puissance de notre espèce , commun trésor commencé par les noirs), les jaunes, dis-je, sont fatigués à leur tour de leurs très-longs efforts sociocratiques, et cèdent forcément la direction de notre vieux monde aux blancs, demeurés jusqu’alors parfaitement sauvages !
Immédiatement l’intelligence, éminemment révolutionnaire de ces derniers, porte le flambeau de l’abstraction dans le recueil des connaissances, empiriquement amoncelées par leurs devanciers en civilisation -, et tout aussitôt la lumière s’y fait.
Tout aussitôt, les similitudes et les dissemblances apparaissent. Tout aussitôt l’induction découvre des lois, 'la déduction crée des systèmes et la science naît.
La science abstraite, mère de la prévision, qui tout naturellement ajoute la notion de V avenir à celle du présent et du passé, la conception du progrès à celle de l’ordre et la connaissance du mouvement à celle do l’espace et du temps qu’il combine.
Voyez comme tout s’enchaîne. Voyez ce
qu’ont produit ces trois idées mères; la dernière surtout !
L’homme connaît le mouvement 1 Vite il fait des machines. Les machines faites ; il se fatigue moins. Se fatigant moins; il pense davantage. Et pensant davantage ; il fait du travail autre chose qu’une imitation servile.
Le travail n’étant plus une imitation servile; le régime des castes s’écroule. Le régime des castes écroulé, le producteur devient matériellement libre. Matériellement libre ! il le devient civilement. Civilement libre! il le devient politiquement. Politiquement ! religieusement. Et religieusement ! mentalement.
Poursuivons cette logique des faits. Cet homme, devenu libre par la pensée, prévoyant par la science, et puissant par la machine, de quoi va-t-il s’occuper? de perfectionner notre espèce , plus toutes celles qui sont philanthropes, plus encore la terre tout entière.
Et ce faisant, et s’en trouvant bien ; où arrivera-t-il? A croire de plus en plus à sa propre providence, et de moins en moins à colle de la nature, du ciel, du destin, ou des dieux.
Et (croyant de plus en plus à sa propre providence et de moins en moins à celle de la nature, du ciel, du destin ou des dieux) à quelle pensée finale s’arrêtera- t-il? A considérer le genre humain, comme ayant mission de corriger ( à travers les siècles, avec l’assistance de tout ce qui est perfectible) une création défectueuse sous mille et mille rapports.
Ce qui tout naturellement le conduit à la notion <i’une providence collective et abstraite, plus puissante et plus viable que chacun de nous, d’origine toute naturelle, à bonté, intelligence et forces toujours croissantes, qui (de plus en plus et de mieux en mieux ) travaille à emparadiser la terre, améliorer tous nos auxiliaires bénévoles et angéliser l’homme; par l’activité continuelle de tous les êtres philanthropes, qui d’abord peuplent simultanément l’espace, et puis ensuite successivement le temps.
Ou si vous préférez, à cette phrase trop longue, un seul mot ; ce qui tout naturellement le conduit à la notion de l’humanité.
De l’humanité 1 qui le fait naître, qui protège son enfance , utilise les forces matérielles de sa virilité et puis celles mentales de son âge mûr.
qui entoure d’égards sa yieillesse , recueille sa dépouille mortelle, sanctifie samémoire en raison des services bénévoles et même involontaires qu’il a rendus , et se l’incorporant grandit sa valeur de toute celle qui le personnifiait.
De l’humanité 1 qui, toujours maternelle et toujours relative en ses jugements, lui montre en chaque être ce qu’il y a de vrai, de beau, de bon, savoir : dans la femme', son supérieur en moralité ; dans le vieillard , son supérieur en sagesse, dans l’enfant (son protecteur futur) , son supérieur en avenir ; et dans chacun des travailleurs de son âge, un auxiliaire du grand œuvre dont elle lui confie un détail ; et cœtera, et cœtera.
De l’humanité , enfin I qui l’a rendu et le rend de plus en plus possesseur de tous les êtres vivants ou non , et surtout de toutes les forces qu’ils récèlent ; pour qu’achevant la conquête (commencée par les noirs et poursuivie par les jaunes) il devienne un jour assez maître de son milieu et suffisamment libre de soucis matériels, pour songer à mettre l’avenir au-dessus du présent et surtout du passé, l’abstrait audessus du concret et le pouvoir spirituel audessus du temporel ; autrementdit l’intelligence au-dessus de la force, et le sentiment au-dessus de l’intelligence ; autrement dit encore, lecons-
tructeur au-dessus du destructeur, l’industriel au-dessus du soldat, le savant au-dessus de l’industriel, l’artiste au-dessus du savant, le prêtre au-dessus de l’artiste et la femme audessus du prêtre.
Toutes choses que jamais ne firent ni les noirs ni les jaunes; mais que lui blanc fait déjà, en chaque lieu et en chaque circonstance où ses besoins matériels se taisent. C’est-àdire, dans son intérieur, dans ses salons, dans ses temples, voire même dans ses clubs en temps de paix.
Parlant ainsi, je ne fais allusion, bien entendu, qu’aux Européens, trop peu nombreux encore, qui posent en principe que l’homme adulte doit nourrir la femme, l’enfant et le vieillard ; que la monogamie doit avoir pour complément l’abolition du divorce et même le respect du veuvage ; qui posent en principe, que la publicité des actes gouvernementaux doit remplacer l’action mystérieuse et dégradante du despotisme des autocrates ; qui posent en principe que la liberté de conscience et l’irrésistible entraînement de la conviction scientiflque valent mieux que l’obéissance aveugle aux préceptes d’une foi théocratique et que les
inspirations, si capricieuses et si fréquemment discontinues de la grâce.
Et parlant ainsi ; je ne fais allusion qu’aux Européens qui veulent que la fraternité moderne, des hommes et des peuples travailleurs, se mette aux lieu et place de la morgue toujours provocante des noblesses et des nations militaires; qu’aux Européens qui disent que la solidarité cordiale dans le devoir vaut mieux que l’hypocrite respect accordé au privilège ; que le choix réfléchi du chefest préférable au hasard de la naissance; le dogme de la souveraineté du peuple à celui des droits divins, et cœtera, et cœtera.
Ou si vous préférez, à ces’'périodes si longues, bien qu’inachevées, une phrase un peu plus courte; je dirai que, parlant ainsi, je n’ai fait allusion qu’à ceux des Européens qui ont secoué le joug de la métaphysique et du théocratisme , assez pour substituer aux règles absolutistes (spirituelles ou temporelles, d’origine africaine ou asiatique) les préceptes tou- jours si bons que l’humanité recommande :
toujours si bons, parce qu’ils sont toujours relativistes I
Celle récapilulation fort inexacte des principaux travaux de notre espèce une fois ébauchée, que nous reste-t-il à faire, pour savoir si le bizarre amalgame de nos caractéristiques cérébrales doit durer encore, et jusqu’où il doit durer? Examiner si ces additions et changements apportés aux conceptions asiatico-africaines par l’élite des Européens valent mieux que tous les engins sociaux qui nous viennent de l’Egypte, de l’Asie mineure ou de l’Inde.
Eh bienl valent-ils mieux? Oui, vous n’en doutez pas, ni moi non plus ! Donc nous devons mentalement rester encore ce que nous sommes; et ce, jusqu’à ce que la majorité de notre espèce (savoir les rétrogrades théocratiques ou militaires et les révolutionnaires déistes ou métaphysiciens) ait adopté les conceptions philosophiques des quelques enthousiastes de l’avenir que renferment les divers états de l’Europe occidentale.
Alors, mais seulement alors, on pourra songer à remplacer dans ce bizarre amalgame cérébral (produit par la topographie européenne, d’une part, et les importations jaunes et noires, de l’autre) on pourra, dis-je, songer à remplacer les aptitudes mentales qui l’entachent
par (les facultés plus aimables, afin que, traduites par nos formes extérieures et les traits de notre visage, elles vaillent à notre blanche variante des reliefs plus expressifs que ceux formulés par Athènes, et surtout meilleurs que ceux conçus à Rome.
Mais, laissons l’avenir à ce qu’il sera et rentrons dans notre sujet, non plus pour disserter encore sur les blancs de l’ancien monde, mais sur ceux du nouveau.
Donc, pourquoi ceux d’Océanie, pourquoi les Polynésiens sont-ils devenus courageux, batailleurs, vaniteux, et cœtera, et ccetera, plus que ne le sont les Papous de la Nouvelle-Hollande et que les colorés des nouvelles Hébrides ou de la Nouvelle-Calédonie? Parce qu’ils subirent, de la part de leur milieu, des pressions, les unes bonnes et les autres mauvaises, analogues à celles qui ont despotisé nos ancêtres.
Le parallèle suivant va confirmer pour vous, j’espère, cette nouvelle assertion.
Le berceau de nos aïeux était on ne peut plus favorable à la vie sauvage, parce qu’il
était divisé et subdivisé en provinces petites, archi-petiles, par de hautes montagnes, des fleuves peu navigables, des vallées profondes, des lacs, des marais, et cœtera, et cœtera.
Eh bien ! ces pays petits, arcbi-petits, que sont-ils, en comparaison des archipels, lies et îlots polynésiens ? De gigantesques continents !
Et ces hautes montagnes d’Europe, ces vallées profondes, ces fleuves peu navigables, et cœtera, et cœtera, que sont-ils en présence des plaines immenses de l’Océan Pacifique et des récifs infranchissables qui défendent l’accès de ses microscopiques îlots, si distancés les uns des autres, que c’est par centaines et milliers de lieues qu’on marque l’intervalle qui les sépare ? Que sont-ils? des obstacles véritablement nains.
En tout ce qui précède, j’ai fait abstraction, bien entendu, de Chatam et des trois îles Néo- Zélandaises, les plus grandes terres qui soient en Polynésie. Les plus grandes ! bien qu’à elles quatre elles ne vaillent pas en étendue l’Angleterre et l’Ecosse réunies.
Eh bien 1 encore les hautes montagnes, les' vallées profondes, les fleuves peu navigables.
les lames si courtes, les gouffres et les rochers si redoutés de la Méditerranée, Charybde et Scylla I qui tant firent durer la sauvagerie de nos ancêtres, en entravant leurs communications ; que sont-ils auprès des cimes éternellement couvertes de neige des pays Mahouris, des chaînes infranchissables et infranchies encore, des lacs immenses, des marais de boues sulfureuses, des forêts vierges, des vastes plaines aux géantes fougères, qui découpent leurs îles, et des tempêtes si fréquentes et si furieuses, qui ne permettent même pas à nos vaisseaux d’en explorer leurs côtes occidentales ; que sontils ? sinon des nains encore I
Les obstacles topographiques à peu près appréciés, passons à ceux d’un autre genre.
Nos ancêtres n’avaient en fait de gros animaux, comestibles à la rigueur seulement, que l’urus, le sanglier ou le cerf. Faute de viande ; que devinrent-ils! eux blancs! c’est-à-dire carnassiers, de par leur climat, plus que les jaunes et les noirs? anthropophages I (En Islande, l’homme, au temps de Guillaume le Conquérant, mangeait encore de l’homme.)
En Polynésie sous-tropicale, en fait de qua- drupèdes mangeables, de viande, qu’y a-t-il ?
Rien, absolument rien. Et à Chatam ou bien encore à la Nouvelle-Zélande? rien non plus, sauf quelques chiens sauvages, si rarissimes qu’on pourrait mettre en doute leur existence; sauf eux et les ours, dont la présence au sein des montagnes inaccessibles de la grande île du Sud, est plus problématique encore.
Etonnez-vous, après cela, que les blancs polynésiens soient devenus et restés cannibales .jusqu’à ce jour. Et cela si naturellement (j’ai honte de parler ainsi), qu’ils vous racontent les plus naïves légendes (a) et les plus touchantes histoires d’amour (b), qu’ils s’encouragent (même enfants) à la plus pure morale (c), tout en mangeant de la chair humaine.
Mais pourquoi, eux sauvages, seraient-ils conséquents sous ce rapport; lorsque nous civilisés nous le sommes si peu, quand il s’agit de guerre ?
Poursuivons notre parallèle.
Pour s’organiser domestiquement, politiquement, religieusement, nos ancêtres, quienrentils pour modèles? Les sociétés aussi incomplètes qu’éphémères de quelques animaux brouteurs, amoureux de la solitude jusqu’à être presque bêtes fauves!
Eh bien! pour. devenir chefs de famille, citoyens et croyants; les blancs polynésiens qu’euront-ils pour modèles? Pas un seul herbivore sociable, si petit qu’il soit; pas un seul ; rien ; absolument rien 1 Consultez leurs traditions sacrées, l’histoire de la création de leuf monde (rf) ; et vous en serez convaincus.
Etonnez-vous, après cela, s’ils échappèrent encore plus parfaitement que nos ancêtres immédiats au fétichisme ; si par suite ils donnèrent de tous les phénomènes qui ont fixé leur attention des explications tout humaines; si d’emblée, pour ainsi dire, ils tombèrent dans le paganisme; si enfin les conceptions religieuses auxquelles ils s’élevèrent furent, comme les nôtres, mises par leurs chefs moraux sous la sauvegarde de héros, demi-dieux et dieux anthropomorphes.
Deux mots encore et je termine ce parallèle, que je]reprendrai peut-être un jour.
Nos aïeux restèrent sauvages, absolument sauvages, jusqu’au moment où leurs initiateurs jaunes et noirs vinrent (avec leurs institutions, instruments et provisions de toutes sortes) les lancer dans la vie sociale. .Mais, à partir du jour où ils eurent toutes les ressources de l’ac-
tivité pastorale, agricole et industrielle ; à partir de l’heure où, sans avoir l’esprit et les habitudes que donnent ces trois manières de vivre, ils en eurent toutes les forces, ils se lancèrent dans la vie militaire, intellectuelle et esthétique ; sans vouloir même estimer à leur égal les deux variantes humaines qui leur avaient permis de le faire. Qui leur avaient permis de le fairel en les dispensant de tout souci végétatif et musculaire; c’est-à-dire en leur donnant de quoi boire et de quoi agir au delà de leurs besoins matériels.
En Océanie, les cadeaux et les bienfaits des noirs et des colorés, des Papous et des naturels de la Nouvelle-Calédonie ou des Nouvelles-Hébrides, aidèrent-ils semblablement les blancs polynésiens à mépriser l’activité pastorale , agricole ou industrielle; pour devenir, eux aussi, amoureux de la guerre, penseurs et artistes? Non, c’est tout bonnement la terre et le ciel qui leur rendirent ce service. Car, tout en les privant absolument d’animaux domestiques et de métaux, ils leur fournirent sous les tropiques plus d’aliments savoureux qu’ils n’en pouvaient consommer ; et dans les îles, situées sous la zone tempérée, à Chatam et à la Nouvelle-Zélande entre autres, tant de racines de fougères, que cette plante devint en beaucoup
d’endroits un obstacle à leurs pérégrinations. Or la racine de fougère, dont le principe amer et purgatif est si facile à détruire sous la cendre chaude, n’est que gomme et fécule. De plus elle possède cette vertu précieuse, au dire des Mahouris, de donner force, courage et génie militaire à celui qui la mange. Mais j’anticipe énormément trop sur ce qui doit suivre.
La conclusion de ce long parallèle, que je pourrais beaucoup allonger encore, la voici.
Les Polynésiens ( dispensés, par la douceur et la fertilité de leur climat, de toute activité végétative ou animale un peu fatigante) se sont lancés d’eux-mémes dans le domaine de l’abstraction ; et sont arrivés de travail en travail ctde consé<iuencc en conséquence, à ces deux résultats caractéristiques : 1”d’étre blancs, malgré le soleil tropical qui les surplombe : et 2" d’étre plus épris de la supériorité spirituelle que de la puissance matérielle ; malgré l’antropophagisme qui entache encore leurs mœurs et plusieurs de leurs institutions.
De sorte que, sans assistance aucune, ils ont fait de l’autre côté de la terre, pour leur corps et pour leur âme, ce que nous autres Européens (qui préférons aussi la valeur morale à la force physique ; malgré ce qui nous reste
de monomanie batailleuse) nous n’avons pu faire de celui-ci, qu’à partir du jour où les Africains et lesAsiatiques nous prêtèrent de quoi dominer suffisamment un milieu naturellement trop fort pour nous.