QUATRIÈME LEHRE
Comment sont les nageurs de la Polynésie torride.
Messieurs,
Quand la surface des lagons de la Polynésie torride se trouve calme et limpide (chose fréquentissime) ; les rayons du soleil, en pénétrant jusqu’au fond de la mer, illuminent leurs abîmes d’une splendeur merveilleuse, et laissent voir ce qui s’y passe { à 25, 30, 40 brasses de fond ou plus) aussi bien qu’à paréille distance en plein air. De sorte qu’en se penchant sur le cristal marin, on découvre un monde aussi bizarre dans ses mœurs que prodigieux dans sa parure ; car on voit, dans une forêt inextricable de coraux et de madrépores, se jouer, avec une rapidité surprenante, les nageurs les plus étranges.
A chaque mouvement qu’ils font, leurs formes changent; à chaque mouvement qu’ils font, des feux, plus resplendissants que ceux des métaux les plus riches et des pierres les plus précieuses, s’échappent de leurs écailles scintillantes ; la phosphorescence vitale du
mucus qui les entoure, ajoutant ses propres lueurs aux mille et mille reflets do leurs facettes miroitantes. A chaque mouvement qu’ils font, enGn, les millions et milliards de mailles du labyrinthe sous-marin qu’ils sillonnent changent de forme et de couleur aussi, bien qu’elles soient immobiles.
C’est qu’à mesure que les poissons, les crustacés et les mollusques, vont et viennent, montent et descendent, passent et repassent, à travers les branches de celte forêt nautique, tous les vers logés dans leur épaisseur et tous les parasites greffés sur elles (les uns à la façon des fleurs, les autres à la manière des fruits, ceux-ci comme des pjaquesde lichen, ceux-là comme des filigranes de mousse, qui bleus, qui blancs, qui rouges, verLs, jaunes, cramoisis, violets ou de toute autre teinte ) : à mesure, dis-je, que circulent les nageurs, qui sont parfaitement libres et supérieurs organiquement parlant ; ceux qui, tout au contraire, sont fixes et très-inférieurs de structure, s’agitent à leur tour, et ( prompts à craindre autant qu’à se rassurer, à se ratatiner autant qu’à s’épanouir) rentrent dans leurs tubes ou ferment leurs valves, et puis en sortent ou bien les rouvrent; et par cela même augmentent ou dimi—
nuent ( tout en les ternissant ou colorant) les mailles des rameaux et rarauscules qu’ils construisent ou exploitent.
Cette fantasmagorie marine captive les yeux promptement ; mais elle les fatigue assez vite. Aussi , tournant bientôt la tête, on se demande ( habitué qu’on est à voir les fêtes lumineuses de l’atmosphère doublées de fracas) pourquoi ce feu d’artifice humide ne produit pas même un murmure.
La mer, si favorable au fantastique pêlemêle de tous ces nageurs grégeois, ne sait-elle donc éteindre que leurs cris joyeux ou pénibles?
Ou bien, en ce monde océanique, les plus petits, seuls sociables, seuls constructeurs du palais commun, et seuls producteurs aussi du trésor public, travaillent-ils dans un morne silence, accablés qu’ils sont par leur tâche ; pendant que tous les êtres clinquants, égoïstes, gloutons et nuisibles qui les exploitent, se pavanent comme font en nos grandes villes certains parvenus insatiables qui , taciturnes envers leurs semblables, et sans mot ami pour leurs serviteurs, accumulent, par une activité prodigieuse, des richesses produites à grand
peine; les engloutissent dans un vain luxe ; et ne les rendent au monde que transformées en deux poisons sociaux ; la corruption et l’envie.
Quelle comparaison singulière, direz-vous.
Laissez-moi la justifier : en vous l’expliquant.
Le soleil, en illuminant d’une splendeur merveilleuse les eaux des lagons polynésiens, exagère au maximum la vitalité des coraux et madrépores qui les habitent. Et ces petits êtres, tout en étendant leurs supports, exagèrent au maximum aussi la valeur et la quantité des mucosités qu’ils sécrètent. De sorte qu’ils créent aux mollusques un milieu alimentaire mille fois plus riche que celui produit par les algues.
Eh bien 1 parmi ces derniers, peu font comme les bénitiers, les conques et les oreilles ; c’està-dire profitent de l’opulence qui les baigne pour produire à leur tour une nourriture plus abondante et mieux corsée, en prenant des dimensions colossales. Presque tous, au contraire, n’usent, ou mieux n’abusent de cette gangue éminemment nutritive que pour revêtir des couleurs éclatantes, se construire des habitations luxueuses, ou distiller des sucs mortels.
Ainsi font les porcelaines, les olives et les cônes. Les teintes qu’ils prennent en ces parages sont aussi rares que belles. Mais leur chair n’est pas mangeable.
Ainsi fait le nautile papyracé moins comestible encore. Sa coquille, aussi blanche que transparente, fine et légère, ne le cède en rien aux plus précieuses porcelaines du Japon.
Ainsi fait le trépan, aussi dégoûtant par sa couleur que par sa forme. II ressemble tant à ce que je ne peux nommer, que les sauvages eux-mêmes le dédaignent. Certains Chinois pourtant le recherchent pour le sécher et le râper. Une seule pincée de sa poudre rend momentanément aux plus épuisés d’entre eux leur puissance virile. "Mais cet habile condenseur do phosphore leur fait payer très cher ces réminiscences de jeunesse.
Ainsi, encore, font de petites bernicles voyageuses dont le nom m’échappe. Bien qu’azurées, on peut les voir à peine, même hors de l’eau, tant elles sont diaphanes. Eh bien! l’enduit qu’elles sécrètent est plus cuisant que nos plus violents caustiques.
Si nous quittons l’ordre des mollusques, afin d’examiner les crustacés qui en vivent ; et puis celuides crustacés pour nous occuper des
poissons qui les dévorent et se mangent du petit au grand ; nous voyons cette aptitude à traduire en propriétés à la fois luxueuses et méchantes la richesse matérielle du milieu qu’ils habitent, croître chez ces différents êtres avec le rang qu’ils occupent dans la série animale ; ce qui nous explique pourquoi, après une fatigante journée de pêche, les Polynésiens rejettent à la mer les neuf dixièmes au moins des poissons qu’ils ont pris, pour ne conserver que les plus ternes, qui seuls sont mangeables.
Faste et bonté ne vont pas mieux ensemble sous l’eau que sur terre. Plus brillent les nageurs des pays sous-tropicaux, et plus promptement ils empoisonnent.
CINQUIÈME LETTllE.
Naturo do loules los bittes qui hantent les côtes Est et Ouest du grand tourbillon paciüque austral.
Messieurs,
De noire côté de l’Equateur, à mesure qu’on s’approche du pôle, ou voit les continents s’étaler au délriraerit des mers ; cl les animaux de rivage amoindrir leurs appareils natatoires, au profit des organes qui leur servent à courir ou voler.
Dans l’hémisphère australe, c’est juste l’inverse qui a lieu. Plus on va Sud, plus les terres diminuent d’étendue; plus les nuages se rapprochent des vagues ; plus l’almosphèri; et l’eau perdent leur transparence ; plusdécouvrir le jjoissori du haut des airs ou des pointes des rochers devient difficile; et plus, par conséquent les animaux de rivage sont contraints d’abandonner leur caractère de voiliers puissants ou de plongeurs habiles, pour se faire nageurs émérites et hôtes sinon marines exclusivement, du moins amphibies au maximum.
Confirmons ces considérations toutes théoriques par des exemples concernant les oiseaux, les mammifères et même les poissons côtiers.
Que voit-on, en suivant les bords orientaux de la Nouvelle-Hollande et de la terre de Van Diemen ; ceux Est et Ouest de la Nouvelle-Zélande et de Chatam ; ainsi que ceux occidentaux de l’Amérique du Sud ?
On voitla gent volatile et pêcheuse ( à mesure qu’elle s’éloigne des tropiques) priver ses plumes de leur souplesse, de leur longueur et de leur légèreté ; resserrer sa poitrine, étriquer ses ailes et sa queue ; amplifier son bassin ; reporter ses cuisses en arrière ; muscler vigoureusement ses jambes et palmer ses pieds le plus possible ; en deux mots, changer, de son mieux, ses membres antérieurs en nageoires et ses postérieurs en godilles ou gouvernails.
Si bien qu’on peut dire (les exemples intermédiaires étant à souhait, en quelque sorte) que les oiseaux riverains des mers du Sud, en passant des types frégates ou paille-en-queue au type cormoran, et du type cormoran au type manchot, que ces oiseaux, dis-je, perdent si bien leurs habitudes et leurs costumes de voiliers, en s’éloignant de l’équateur, qu’arrivés
près du pôle ils ne conservent plus de leur classe que deux aptitudes : respirer dans l’air et couver.
C’est, comme on le voit, juste l’inverse de ce que font les héders, les canards sauvages, les oies et tant d’autres riverains de notre atlantique Nord, qui, bien qu’oiseaux d’eau, fréquentent la terre et volent d’autant mieux qu’ils avoisinent davantage le pôle.
Ces données éminemment nautiques des côtes australes despotisent-elles autant les mammifères que les pondeurs ?
Encore davantage ; voyez plutôt !
De notre côté de l’Equateur l’ours (en sa qualité d’animal plantigrade, omnivore et cosmopolite; de bête nageuse, coureuse et grimpeuse) est tantôt marin, tantôt habitant des plaines et tantôt montagnard. Eh bien! de l’autre, il doit renoncer absolument à la profession de pêcheur et même d’habitant des plaines pour se réfugier sur les hauteurs soit des Cordillières, soit des Alpes néo-zélandaises ou australiennes, tant la mer lui laisse peu de place.
De notre côté do l’Equateur, les phoques ont pour compagnons les morses et beaucoup d’excellents coureurs analogues A la loutre. De
'autre rien de tout cela, rien, que dès baleines! que des cachalots! que des souffleurs! que des marsouins ! En un mot que des mammifères ne fréquentant les baies que pour accoucher, ou faire un peu tranquillement téter leurs petits, quand la mer est par trop affreuse. Bien mieux ! le despotisme, tout nautique des côtes australes est tell qu’il proscrit certains poissons eux-mêmes. Expliquons-nous I
Ces derniers vertébrés peuvent affecter trois formes nettement distinctes ; être plats comme la sole et la raie ; arrondis comme l’anguille et le congre; ou bien ovalaires comme la sardine, le hareng, le maquereau et tant d’autres superlatifs nageurs.
Eh bien I sur le très-escarpé littoral océa noaméricain, les êtres de ce troisième et dernier genre sont les seuls aptes à vivre.
En parlant comme je viens de le faire, il est bien entendu que j’ai laissé de côté les habitants aquatiques ou aériens des criques , baies, rades, golfes, plages et détroits où les flots n’arrivent que brisés déjà par de nombreux obstacles. Car je sais, comme tout le monde, que les mêmes médiocrités fourmillent
aux endroits où les mêmes facilités vitales comportent des organismes peu accentués.
Et parlant ainsi encore, je fais allusion (en fait de mammifères) aux otaries qui trouvent, sur certaines plages des environs du cap Horn, des pentes assez- favorables à la marche de pitoyables quadrupèdes; (en fait d’oiseaux) aux goëlans, aigrettes, poules sultanes, huitriers, courlieux et autres échassiers ; (en fait de crustacés) aux crabes et aux langoustes ; (en fait de mollusques) aux huîtres, aux moules, aux bernicles, etc., etc.
Les premiers des oiseaux dénommés, mauvais voiliers, lourds nageurs et plongeurs nuis, ne savent que ramasser les charognes. Les seconds, habiles surtout à se cacher dans les herbes du rivage, excellent à pêcher à l’affût. Les troisièmes, grâce à leurs doigts énormes, trouvent sur les algues un support assez résistant pour chasser le poisson à courre. Les quatrièmes, avec leur bec droit, saisissent fort habilement les coquillages et verres d’eau qui ne savent forer dans le sable que des galeries en ligne droite. Les cinquièmes, enfin, grâce à leurs mandibules recourbées, peuvent au contraire atteindre les mollusques ou autres animaux
plus intelligents, qui prennent soin de tortiller le trajet de leurs cachettes.
Parmi les crustacés et les coquilles, nous
citerons Mais pourquoi prolonger
cette énumération d’êtres vulgaires, à mœurs bien connues chez nous. Parlons plutôt de ceux qui, pendant les très-longs jours de leur été, descendent presque jusqu’aux terres polaires australes, et dont l’existence est des plus incompréhensibles de prime abord. J’entends dire les albatros de toutes sortes, les damiers et autres voiliers de très-long cours.
SIXIÈME LEnRE.
De la nature des animaux qui vivent aux parages les plus méridionaiu du grand océan Pacifique.
Messieurs,
Parce que les bords et le fond du grand océan Pacifique austral ne fournissent aucune émigration végétale importante; parce que les coupées, aussi rares qu’étroites des récifs australiens et sous-tropicaux ne laissent partir que peu de mollusques et de zoophytes ; et parce qu’ aussi, une fois au large, ces animaux, loin de multiplier, dépérissent, vu qu’ils tombent en des eaux plus froides et moins lumineuses : vous pourriez vous croire en droit d’affirmer que les cétacés, les oiseaux et les poissons qui habitent entre Van Diemen, le cap Horn et les terres Adélie, Victoria, Graham, Palmer et Louis-Philippe sont moins nombreux et plus petits que ceux des mêmes latitudes marines septentrionales.
Eh bien ! gardez-vous en.
C’est que le grand fleuve marin péripacifîquc austral, s’il visite d’autres parages , n’arrive
aux cachalots, baleines, souffleurs, marsouins, et cœtera, albatros, damiers et autres nécessiteux, de ses plus froids rivages, qu’après avoir quété pour eux (ce qui doit produire quelque chose) pendant 4,500 lieues et reçu le trop plein de ses deux voisins.
Expliquons un peu ce dernier membre de phrase.
L’Afrique, l’Australie et la terre de Van Diemen descendent peu au sud. Par conséquent, les tourbillons indiens et atlantiques méridionaux, débordant en partie leurs côtes orientales, viennent mêler leurs eaux à celles du Pacifique. Par conséquent aussi, une portion de ce qu’elles ont recueilli aux rivages Est, Nord et Ouest de leurs pérégrinations respectives arrive aux vastes plaines liquides qui nous occupent maintenant ; et cela pour n’en plus sortir, vu que le continent américain, la Terre de Feu et celle de Louis-Philippe y mettent suffisamment obstacle. •
(Les choses étant ainsi, et l’eau de mer conservant très-longtemps les cadavres; on comprend aisément, soit dit entre parenthèses, comment l’Atlantique, l’Océan indien et le Pacifique sud, nourrissent les mômes nageurs
et les mêmes voiliers, bien que leurs bords soient très-inégalement riches au point de vue alimentaire.].
Mais rentrons dans notre sujet.
De ce que trois tourbillons marins, les plus grands qui soient, draguent pour les mers du Sud, et de ce que ces mers du Sud servent de rendez-vous final à tout ce qui surnage les eaux de l’hémisphère australe, en conclueronsnous, passant d’un extrême à l’autre, que les nageurs et voiliers de ces parages vivent heureux? Non, car il n’en est rien! non, car les conditions de vitalité en ces plaines liquides, QÙ les grandes brises d’ouest hurlent si fort, sont une vitesse considérable et une merveilleuse aptitude à faire de la graisse.
Non pas qu’il faille aux habitants de ces mers, comme à ceux de l’Atlantique nord , chasser des nageurs très-agiles ou supporter des froids très-considérables ; mais parce que besoin leur est d’y compenser la stérilité relative de l’espace par l’immensité du parcours qu’ils effectuent pendant les très-longs jours de l’été ; afin, durant ceux trop courts de l’hiver, d’opposer d’amples économies de graisse à la stérilité des eaux.
Quelques détails sur les animaux auxquels je fais allusion vont dissiper, j’espère, l’obscurité de ces phrases, tout en les justifiant.
La baleine pêche nuit et jour.. Sa \itesse, quand elle ne flâne pas, est pour le moins de , quinze à seize lieues marines par heure. La couche de graisse qu’elle porte entre cuir et chair seulement varie entre huit et dix mille kilogrammes. Vous voyez si elle peut aller vite, c’est-à-dire beaucoup récolter quand les jours sont longs, et, par suite, jeûner lorsqu’ils sont courts.
L’albatros adulte a de trois à quatre mètres d’envergure. Sa vitesse au minimum est de vingt lieues. Ecorché, puis suspendu en pleîft air, il met, quand il est bien gras, trois semaines à perdre assez d’huile pour être mangeable. Vous voyez s’il peut aller vile, et cœtera.
Quant au damier, oiseau bien plus petit et bien moins rapide, il a des muscles tels que jamais ils ne cessent de suinter la graisse. Son aptitude à jeûner compense donc plus que largement son infériorité de vitesse.
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