‹ Quatre années en Océanie (volume 2)Chapitre 6 sur 27 · SEPTIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

SEPTIÈME LETTRE

Deux mots sur l’esprit de ces lettres.

Messieurs,

Eq insistant comme je l’ai fait sur l’air et l’eau, les vents, les vagues et les nuages, tous les êtres (vivants ou non vivants) qui s’y trouvent et les modifications innombrables qu’à chaque instant ils subissent; j’ai voulu vous prouver qu’il existe, à la surface des mers, une quantité prodigieuse de signes parlant à l’homme par tous ses sens, et, par tous ses sens, pouvant servir à le guider.

Eh bieni ces signes, que le marin savant et naviguant à la vapeur, méprise chaque jour davantage (fier qu’il est de plus en plus de ses connaissances astronomiques, de la véracité de ses calculs et de la précision des machines et instrument qu’il emploie), ces signes, dis-je, constituent tout le bagage scientifique des pilotes et des pêcheurs de notre vieux monde, et tout celui aussi des sauvages du nouveau.

C’est avec èux seuls que les Polynésiens se

sont répandus sur toute la surface de l’Océan paciQque.

Donc, il y a deux sortes de connaissances nautiques : les unes, toutes sensoriales, toutes concrètes, qui permettent aux hommes de mer par excellence de se guider nuit et jour par ce qu’ils entendent et par ce qu’ils voient, par ce qu’ils respirent et par ce qu’ils goûtent ; par ce qui les touche, en un mot, d’une façon quelconque : les autres, tout intellectuelles, tout abstraites, qui nous obligent à regarder quelques minutes seulement un astre ou deux et l’horizon, et puis nous disent, au moyen d’un petit calcul, où nous sommes bien exactement.

Eh bien ! de ces deux sortes de connaissances nautiques, lesquelles sont les plus utiles et lesquelles sont les meilleures ?

Les plus utiles, quand il s’agit de naviguer au large et qu’il fait beau, sont peut-être les dernières ; mais en toute autre circonstance, les premières sont préférables incontestablement.

Quant aux meilleures, il n’y a pas même de distinction à faire pour bien répondre.

Car le papier, les livres ou les machines, qui n’ont rien de vivant, ne peuvent évidemment

entretenir au cœur du savant qui navigue aucune pensée affectueuse. (Tout au plus leurs inventeurs, à noms presque ignorés, peuvent-ils lui inspirer un vague sentiment de reconnaissance, tant se trouve indirect et lointain le service qu’ils lui rendent.)

Tandis que l’oiseau qui passe, le poisson qui fuit, le nuage qui change, la brise qui tombe, la vague qui déferle en écume toujours plus longue, l’air qui perd son arôme et l’eau qui se trouble en changeant de goût ne peuvent inspirer qu’intérêt, amour et gratitude au pauvre pêcheur, au pilote et au sauvage, qui cherchent leur vie sur les flots :

Puisqu’à ces questions si simples : « Où sommes--nous ? que devons-nous faire ? » ils s’empressent de répondre (l’oiseau qui passe) : « Je me sauve à terre, imite-moi ; • (1e poisson qui fuit) : Je crains les rochers de la côte,

évite-les » ; (le nuage qui change, la brise qui tombe et la vague qui déferle en écume de plus en plus longue) « le vent du large accourt furieux, diminue de toile »; enfin (l’eau qui se trouble et. change de goût) « te voilà au port, entre vite ! »

Ces choses dites; n'est-il pas évident que pour le savant, qui navigue avec toutes les

ressources des machines modernes, l’espace étant sans intérêt comme sans émotion vivifiante ; il n’y a qu’un moyen d’échapper à l’ennui de la vie solitaire, la fatigue intellectuelle. La fatigue intellectuelle I qui amène comme résultat ultime, le boursouflement scientifique, la sécheresse du cœur, et le découragement.

Tandis que pour le praticien, qui voyage avec le bois, le chanvre et le sentiment du monde maritime seulement ; pour le pilote qui par la vue, l’ouïe, l’odorat, le goût ou le toucher, interroge tous les êtres qui l’entourent ; pour le marin qui aime et comprend l’espace avec tout ce qu’il renferme (parce qu’il s’en sert à chaque heure et à chaque minute) ; pas une seule des réponses que lui fait chaque chose, en sa langue, n’est sans faire vibrer un de ses sens, contracter une de ses fibres, éveiller en son âme une idée, un sentiment et une résolution ; sans l’aider, en un mot, d’une façon ou de l’autre à vivre en véritable artiste : car c’est vivre de cette manière que de penser, aimer et agir tout à la fois.

Ceci posé, parce qu’on peut envisager l’art nautique sous deux aspects bien différents ; sous deux aspects bien différents aussi, on peut envisager la géographie qui lui sert de base.

Eh bien l^de ces deux manières d’étiidiér cette science, de contempler notre globe :

L’une, éminemment scientifique et intellectuelle,' qui ne vous donne, comme satisfaction mentale, que des connaissances astronometerrestres, physiques et chimiques, parfaitement nettes et précises ; mais qui vous laisse insensible, seul dans l’espace et vous oblige en quelque sorte à vous fatiguer de vous même ;

L’autre, plus matérielle, plus sensoriale, plus vague en ses renseignements ; mais plus ardente à vous en donner, plus esthétique et plus synthétique ;

L’autre qui, par tous les moyens possibles, tâche de vous intéresser à l’eau, à l’air et au ciel, au jour qui naît et aux étoiles qui s’allument, ou même à la simple toute petite goutte gélatineuse et phosphorescente, dont la pâleur argentine et perceptible à peine chuchntte au marin épuisé de fatigue « le calme se fait, dors tranquille » ;

L’autre enfin qui ne vous laisse pas une seconde sans aimer :

De ces deux manières, dis-je, d’étudier la planète humaine ; laquelle devais-je adopter, en parlant à des pralicietis ? La dernière, évidemment I

Vous ne devrez donc pas vous étonner ; si constamment je fais effort pour éviter la science pure ; si constamment je préfère à des mots, sonores et souvent inintelligibles, ceux que tout le monde a sur les lèvres.

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