‹ Quatre ann�ees en Oc�eanie (volume 3)Chapitre 12 sur 17 · DIX-SEPTIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

DIX-SEPTIÈME LETTRE

Coup d*œLl spécial sur la première variante humaine. Causas de sa forme Valeur de ce type au point de vue végétatif, animal et mental.

Messieurs,

L'homme qui a, le plus possible, transformé sa personne et sa race en alambic végétatif, a la tête peu volumineuse et les deux parties qui la constituent inversement développées.

Son crâne est petit, déprimé, rétréci à mesure qu'il monte d'avant en arrière, et sa face d'autant plus large, au contraire, qu'elle se projette plus en avant et en bas.

11 a les cheveux laineux, le front bas et fuyant, les tempes resserrées, les sourcils charnus et bien fournis, les yeux gros et ronds, lés pommettes saillantes, le nez aplati, épaté, les narines et les lèvres énormes, la bouche monstrueusement fendue, les mâchoires en museau, les dents larges et proclives comme celles des singes, le menton fuyant, et la barbe rare ou nulle.

Je passe au corps I col large, poitrine étroite

et dilatée de haut en bas, ventre élastique en besace et pendant, fesses monstrueuses, membres mal faits, épaules tombantes, bras longs et grêles, cuisses et jambes comme des échalas, mains et pieds démesurément longs et larges, verge énorme, testicules petits, enfin couleur de peau variant avec la latitude.

Telle estla forme de notre espèce, à son point de départ ou mieux à sa limite inférieure.

On en trouve des représentants dans les déserts les plus affreux de la Nouvelle-Hollande, aux Ilots les plus opprimés des Fitzi, à la terre de feu, aux régions les plus stériles de l'Afrique centrale, et dans les grandes villes (d'Asie, d'Europe ou d'Amérique), où la misère excessive et l'épuisement social, cramponnés depuis longtemps au foyer domestique, ensevelissent dans les formes les plus hideuses de la scrofule les derniers rejetons des familles civilisées qui s'éteignent.

En d'autres termes, le spécimen le plus bestial de notre espèce persiste, ou se reproduit, dans tous les ehdroits de la terre où de trop accablantes difficultés matérielles ou sociales compriment l'homme.

Afin de pouvoir apprécier, oomme plante, béte et ange, cet être' si infime, évidemoidnt il faut savoir comment il vit. La chose n'est pas facile à dire. Permettez donc, pour me faire mieux comprendre, qu'à chaque instant j'aie recours à une comparaison. Je choisis pour second terme de mon constant parallèle avec ce dernier des hommes, le dernier des oiseaux, le manchot.

Son portrait ea peu de mots.

Un bec très-fort ; une toute petite tête ; une poitrine étriquée ; pour ailes, deux moignons, quasi squammeux, mauvais même pour lanage; un ventre et des fesses monstrueuses ; des cuisses et des jambes trop courtes, nulles, presque; et, pour en finir, des palmes énormes, seules parties ingénieuses de son être, horriblement équilibré ; tel il est.

Evidemment cette disgracieuse machine animale ne peut que trois choses : nager, saisir sa proie et se tenir debout, ou plutôt s'accroupir.

Eh bieni le dernier de nos frères, l'homme alambic, mécaniquement parlant, n'est pas mieux organisé.

Tout mains, pour saisir; tout face pour manger; et tout pieds potir courir ; lui aussi, TU la gracilité de ses membres et rinstabilité de son arrière-train, \i'est ( comme le manchot ) bien à son aise qu'accroupi .« De loin deux choses ne se ressemblent pas plus que ces deux êtres disgraciés, quand ils se reposent. N'était la grosseur, on les prendrait l'un pour l'autre.

Allons plus loin 1

En certaines saisons, ou mieux en certains moments, le manchot développe à la pêche une agilité miraculeuse. Mais le ventre et le derrière, une fois surchargés de graisse, il passe des heures, des jours et même des semaines entières, dans une immobihté parfaite, humant, du matin au soir, les pâles rayons du soleil de son pays, et, la nuit, transformant sa provision d'huile en chaleur animale. Car chaque bête doit avoir sa température propre et constante, à peu près.

Le dernier des hommes, aux tristes régions où il vit, fait de même. Nu comme le manchot, comme lui, quand la faim et la maigreur le poussent, il court, du lever au coucher du soleil, des journées et des semaines complètes, avec une vitesse incroyable, pour trouver un

bon parage ; et puis, comme lui encore et durant le même temps, Tabdomen et les fesses bien rebondis, il use toutes ses heures, dans une somnolente inertie, à convertir également toutes ses économies graisseuses, la nuit en chaud, et le jour en froid.

Ainsi vivent ces deux archi-nécessiteuxl Rarement, bien rarement, une fois ou deux en leur vie, quand une chasse heureuse et la canicule coïncident; ils essaient de léguer à des enfants cette misérable existence.

Leurs habitudes végétatives et animales connues, étudions-les au point de vue social, pour être à môme de conclure, au moins pour Tun d'eux, à une valeur angélique.

Les manchots, sur leurs rochers presque inabordables, restent debout les uns auprès des autres, sans bouger, sans se regarder même. Tout mouvement, toute sensation coûte et use du sang ou de la graisse! Que font-ils ainsi? Vaguement, ils goûtent le plaisir d'être ensemble.

Dans ces troupeaux, quelquefois nombreux, d'êtres identiquement béats, on aurait peine à reconnaître un chef. Il y en a un pourtant,

que partout on voit le premier quand la bande bouge.

Eh bienl dans les régions presque inaccessibles aussi, où Taridité, un peu moins absolue, permet à quelques hommes noirs de vivre ensemble; on voit également de nos malheureux frères, immobiles et taciturnes des journées entières, savourer aussi le vague plaisir de se tenir accroupis côte à côte.

L'indifférence qu'ils accusent, les uns pour les autres, parait telle, que, de prime abord, on les croirait agglomérés par le hasard ; c'està-dire dépourvus de chefs. N'en croyez rien ; qu'un acte en commun soit à faire, et vous en verrez surgir un, si absolu qu'il aura, pour unique loi, son caprice, et, pour seule peine, la mort.

Conclusion : Manger d'abord ; se ménager le plus possible ensuite; par hasard, se reproduire; faiblement se complaire auprès de ses semblables ; et, jamais presque, ne songer à quoi que ce soit d'immatériel, sont les plus urgents besoins de l'homme quasi-brute.

Eh bienl encore (et c'est là que je veux en venir), comment une pareille vie, que l'occasion domine constamment, que le réel absorbe

sans cesse, et que le présent toujours limite, éveille-t-elle nos entrailles, nos membres et notre tête?

Comment, dans celle-ci, met-elle en branle notre cœur, notre esprit et notre caractère?

Ou, ce qui revient au même, lesquels de nos instincts, de nos facultés intellectuelles, et de nos qualités pratiques tirê-t-elle de leur torpeur native, tout d'abord?

Ou bien encore, quels organes de notre cervelle fait-elle vibrer, en premier lieu, pour les développer au plus vite?

Et ceux-ci, à leur tour, quelles modifications plastiques impriment-ils immédiatement aux appareils et tissus que respectivement ils commandent?

Telles sont les diverses questions qu'évidemment il faut résoudre au moyen de tous les faits établis précédemment, pour savoir ce que vaut, comme plante, béte et ange, le spécimen de l'homme rudimentaire.

Au point de vue purement végétatif, l'homme, que le besoin réel opprime et que l'occasion limite, doit pouvoir, en cas d'aubaine, avaler, digérer et engraisser tout à la fois. Donc, son ventre doit être un bissacindé-

finiment élastique, pour les matières à ingérer, un alambic aussi puissant gu'expéditif, pour celles digestibles, et comme ses fesses un ample réservoir à graisse ; substance avec laquelle peuvent, de proche en proche, s'entretenir tous nos tissus. Donc aussi un pareil homioe doit pouvoir suspendre, avec une facilité prodigieuse et pour longtemps, toute activité cérébrale et animale : et, comme un serpent qui digère, dépenser, presque entièrement, toute sa force d'innervations au profit de sa puissance plastique, en gardant une immobilité quasi végétale.

Les formes et les mœurs que je viens de vous faire connaître satisfont-elles à ces exigences vitales?

Vous pouvez maintenant répondre aussi bien que moi.

— Au point de vue intellectuel, l'immédiat besoin du réel, qu'exige-t-il du dernier des noirs, en son désert aride et dangereux?

— Une force d'abstraction mentale quasi nulle, une aptitude énorme d'observation concrète, une induction immédiate et sûre, et une résolution prompte.

— Et au point de vue mécanique ou animal?

— Une exécution aussi rapide que certaine.

— Ces conditions physiologiques, comment doivent-elles être anatomiquement satisfaites ?

— L'abstraction quasi nulle nécessite peu de cerveau ; la bonne observation concrète, des sens parfaits; l'induction immédiate et sûre, comme aussi la résolution prompte , pas mal de cervelet ; enfin, la rapide et certaine exécution, une moelle épinière puissante, servie par des muscles extrêmement souples et relativement faibles envers elle.

— Ces exigences sont-elles remplies chez le dernier des hommes ?

— Oui, parfaitement.

— Vérifiez?

Chez lui, le crâne est petit, étroit, déprimé en avant, à la place du cerveau, mais bombé en arrière, à celle du cervelet. La face, dont les cavités logent nos sens les plus précieux (ouïe, vue^ odorat, goût), est énorme.

Les vertèbres du col (fourreau de la moelle épinière) sont très-larges. Tous les nerfs qui en sortent, pour aller commander nôtre machine, aboutissent à des muscles dépourvus de graisse, flasques, mous, pendants au repos, rigides

comme des tigesd'acier dans ractioa, etsemblables en tout à ceux des carnassiers les plus agiles ; c'est-à dire aussi bons pour nager, sauter, courir ou marcher que pour rampor; bref, délicieux pour avancer et surprendre.

Car, toutes ces choses, avec leurs membres grêles et leur échine amaigrie, nos pauvres derniers frères les doivent exécuter aux tristes déserts qu'ils habitent, s'ils veulent déjouer toutes les ruses musculaires des bêtes qu'ils chassent et des fauves qui leur font concurrence.

Deux mots encore, et j'ai fini.

— Dans un pays encombré de bêtes féroces et mortellement monotone, comme l'Afrique centrale, par exemple, l'homme, le moins bien armé de tous les animaux, en quel état mental doit-il être?

— Avant tout, il doit vivre inquiet. Avant tout donc, il doit être excessivement prudent.

Pour manger, boire et dormir, constamment il doit savoir interroger le ciel, la terre, l'eau, l'air, les nuages, le vent, les plantes et les bêtes, en un mot, tous les êtres vivants ou non qui hantent son désert. Donc, se rendre parfaitement sensible^ au moindre changement de

forme, de sonorité, de transparence, de chaleur, d'humidité, d'odeur, d'électricité ou de saveur, dans tout ce qui l'entoure, doit être le constant objet de l'éducation qu'il se donne.

Eh bien ! ce besoin incessant de comprendre, ou mieux, de sentir les choses, doit les lui rendre, sinon chères, du moins indispensables.

Donc, comme les animaux qui, dénués d'abstraction presque, ne peuvent penser qu'autant qu'ils sentent ; il doit s'y attacher plus qu'aucune autre variante humaine : et (les voyant plus libres que lui, et ne sentant que ses misères), les croire ses maîtres en bonheur, en intelligence et en force ; partant, s'incliner devant elles et les adorer aux rarissimes instants où, la faim assouvie, mais l'âme navrée (peur, amour et délire, tout ensemble) il crie vers une protection quelconque. Donc enfin, durant l'éphémère paroxysme religieux qui le courbe devant l'animal, l'arbre, la t*re, les nuages ou le ciel peut-être; ce pauvre accablé perpétuel si cruellement rivé à son triste pays est (sinon angéliquement, du moins mentalement parlant) en plein état fétichique.

Quand, par la suite, je vous parlerai des

civilisations africaines et papoues ; je reviendrai sur toutes ces considérations et vous montrerai les services immenses que les hommes, liés encore à cette première forme, ont rendus à notre espèce, matériellement, par la domestication des plantes et des bêtes, et, moralement, par la conception de types surhumains, providentiels.

Pour le moment je ne veux plus, de tout ce qui précède, que tirer ces deux conclusions:

1^ En profitant de l'aptitude, qu'ont les êtres organisés, de modifier toute leur personne (entre certaines limites infranchissables) afin de la mettre le mieux possible en harmonie avec le milieu qui l'entoure ; l'homme du type végétatif, que l'Européen méprise tant, a parfaitement adapté son tronc, ses membres et sa tête (sa plante, son animal et son âme) à l'affreux pays qu'il habite ;

2** Et nous autres blancs (si fiers d'une civilisation que nous n'avons pas commencée, à laquelle môme nous n'avons pas encore payé notre tribut définitif comme variante humaine) ; nous autres blancs, dis-je, mis au lieu et place de nos malheureux frères d'Afrique et d'Australie, nous ne pourrions qu'une chose : mou,-\ riri

Que de victimes de toutes nuances on aurait épargnées, si Ton avait pesé avec ces considérations, aussi simples que positives, les folles velléités conquérantes des partisans du régime colonial et de la domination universelle !

DIX-HUITIÈME LEnRE.

Coup d'œll spécial sur la seconde Tariante ^ humaine. — Causes de sa forme corporelle.— Valeur de ce type aux points de vue végétatif et animal seulement.

Messieurs,

On trouve des spécimens de la variante animale, active ou musculaire, de notre espèce, dans tous les pays où, pour vivre, mais non pâtir, l'homme doit beaucoup travailler ou bien parcourir (du matin au soir et d'un bout de Tannée à Tautre) des espaces considérables, soit terrestres, soit maritimes. Tels sont :

En Asie, les vallées très-larges ou très-profondes, et surtout les herbages de Ténorme plateau central qui sépare la Sibérie des pays torrides ;

En Afrique, outre le littoral, tous les points de rintérieur que tant soit peu d'eau permet de cultiver ;

En Europe, les contrées que Ir's petits-fils des Gaëls, des Huns, des Tartare:;, des Sarrasins et des Turcs ont gardées ;

En Amérique, les savanes, les bords des fleuves gigantesques et les forêts vierges ;

En Océanie, les îlots volcano-madréporiques, le pourtour des lagons sous-tropicaux et les plaines de fougère do la Nouvelle-Zélande ;

Enfin, dans l'ancien monde comme dans le nouveau, toutes les régions polaires.

En vérité, j'aurais eu plus vile fait de dire : «Presque tous les producteurs (esclaves ou » serfs encore, ou bien libres déjà) appartien- » nent, même en Europe, à la seconde variante » humaine. »

Et comment serait-ce autrement? Nulle part le travailleur n'a fini d'emparadiser la terre. Nulle part, donc, les mêmes contractions musculaires, inhérentes à un même travail matériel, n'ont cessé de produire les mêmes reliefs osseux et charnus.

Eh bien! ces reliefs quasi-universels, que sont-ils d'abord et que valent-ils ensuite ?

Voici, d'après les Tarlares et les Chinois qui les présentent au maximum, les formes qu'ils donnent du prototype animal, actif ou musculaire humain :

Tête de moyenne grosseur; face et crâne développés également ; cheveux noirs ou trèsbruns, gros et rarement frisés ; front droit,

peu large et pas très-rhaut ; sourcils bien fournis et passablement charnus; yeux petits, longs, obliques et moyennement fendus ; pommettes qt muscles masticateurs encore trèsprononcés; nez camard presque toujours; narines et lèvres de moyenne grosseur; mâchoires droites; dents belles, petites, bien serrées et plantées verticalement; menton peu fourni de barbe et carré, comme l'ensemble du visage; figure plate; poitrine dilatée de bas en haut, large, ronde et développée au maximum de capacité; venlre et fesses médiocres; épaules, bras et mains carrés, courts, bien musclés, peu chargés de graisse et durs; cuisses et jambes un peu torses et courtes aussi ; pieds bienfaits, mais carrés également; parties génitales ordinaires ; enfin, couleur de la peau variant avec le climat.

En résumé, au tronc comme aux membres, forte accentuation de la fibre contractile rouge et des leviers qu'elle fait mouvoir; autrement dit, ensemble de tout l'être trapu et ramassé.

La traduction physiologique de celte courte description, la voici : Les formes que, chez les deux autres variantes humaines, prend momentatiément notre corps, durant le phénomène pneumo-dynamique de Teffort sont devenues

permanentes chez les plus infetigables tratailleurs de l'Asie : grâce à la tension continuelle de leurs machines animale et respiratoire, occupées (de père en fils) à produire, depuis des milliers d'années, les mêmes choses au maximum de quantité.

Plus on réfléchira sur l'intime connexion de nos appareils locomoteur et pulmonaire, et plus on partagera cette manière de voir, justifiable le scalpel à la main. Mais trêve d'anatomiel Ce n'est que par des récits de mœurs qu'il convient d'étayer, dans un écrit de ce genre, de pareilles considérations. Prouvons donc la supériorité musculaire du type jaune sur les deux autres, en disant ses faits et gestes, ou énumérant ses produits.

Les travailleurs de l'Asie centrale étant les uns nomades et les autres sédentaires, force nous est de les étudier séparément. Je commence par les premiers.

Ces hommes, exclusivement pasteurs, exploitent les herbages immenses qui s'étendent, Est et Ouest, de la Chine à la mer Caspienne, et Nord et Sud, depuis la Sibérie jusqu'à la Perse, l'Afghanistan et le Thibet. Autrement dit, ils

occupent tout le plateau central d'où» par milr lions d'hommes, sortirent, pour dévaster le restant du monde, les hordes que guidèrent les Attila, Gengiskan et autres fléaux plus modernes.

Leurs troupeaux, composés de moutons, bœufs, chevaux, dromadaires et autres bêtes, se nombrent paf cent mille têtes de bétail. Con* tinuellement ils les guident vers de nouveaux parages. Continuellement les loups rôdeni à leurs alentours, et cependant jamais ils n'eii perdent. Je vous laisse à penser les courses énormes et la surveillance prodigieuse qu'exige une semblable habileté pastorale. Aussi, rester à cheval vingt^quatre, quarante-huit et soixante-douze heures, pour reprendre une proie à des fauves, ou retrouver un égaré, n'est-il qu'un jeu pour ces bergers incomparables.

Il y a plus, non-seulement ces pâtres M antchoux. Mongols, Tartares, Turkomans, etc., fournissent et supportent ces fatigues excessives : mais leurs femmes elles-mêmes le font et s'en vont, à califourchon nuit et jour, parcourir ces prairies à perte de vue, dormant^ buvant, mangeant et cuisinant à cheval, y faisant téter leurs enfants, et les y mettant presque au mondes

Si ces petits êtres ne naissaient pas tout formés pour une vie pareille, de qui tiendraientils? Je vous le demande.

Aux travailleurs sédentaires, maintenant I Si l'on en juge par la perfection et la quantité merveilleuses des produits qu'ils nous envoient, malgré tout ce que leur usent de forces les excessifs climats qu'ils habitent, leur vie (quoique moins pérégrinante) est tout aussi active que celle de leurs compatriotes. £n effet : combien leurs laines et leurs soies (Cachemire, Chine ou Japon) sont meilleures et plus abondantes que celles des autres pays : et combien d'animaux domestiques i]s possèdent encore ; grâce à leur parfaite entente de l'éducation des bétes; tandis que nous n'avons su en conserver que si peu I c'est à peine si trois ou quatre nous servent à exploiter le sol; eux se lés associent pour fouiller aussi bien l'air et l'eau que la terre. Témoins la pêche au cormoran et la chasse au faucon ou autre volatil.

Les occidentaux ne réglementent que depuis peu l'élève et la procréation des animaux terrestres et coureurs. Les extrêmes orientaux gouvernent, depuis des milliers d'années, la naissance des nageurs et des voiliers. La pisciculture et la couvée artificielles,

aussi récentes que mal entendues chez nous, se perdent chez eux dans la nuit des temps.

L'empire des jaunes sur le règne végétal estil aussi vaste que le nôtre? — Cent fois plus! Que de plantes alimentaires ou textiles, que de condiments, que de végétaux industriels ils nous envoient I

L'indigo, le coton, le thé, le riz, le café, le sucre et mille autres denrées bienfaisantes nous viennent des pays oh nous portons (en bons chrétiens, catholiques ou protestants) les jésuites, la Bible et l'opium, trois poisons 1 ou la guerre. Etonnez-vous ensuite si nos relations avec eux produisent moins qu'elles ne devraient! Mais restons dans notre sujet ! I

Les asiatiques, ai-je dit, ont, comme cultivateurs, une merveilleuse science pratique. Laissez-moi vous en fournir une preuve encore, en vous parlant du bambou.

Cette plante, qui est de la famille du blé, pousse une tige garnie çà et là de feuilles longues, étroites et pointues. Eh bien Lee chaume (qu'on peut dire naturellement gigantesque, vu que très-facilement il atteint vingt, vingt-deux, vingt-cinq mètres de haut et plus) ; le jardinier chinois le manie si bien à sa guise, qu'il

en peut faire un nain trapu, un épais tonneau, au lieu d'une perche longue et mince.

Les nœuds qui cloisonnent nos pailles sont toujours en très-petit nombre, nous n'en sommes aucunement les maîtres. Les horticulteurs asiatiques les multiplient, dans le bambou, autant qu'ils veulent, et les éloignent ou rapprochent, comme ils le jugent convenable.

Les tiges de cette plante (creuse, sèche, cassante, qu'ils adaptent à une infinité d'usages domestiques, et nous expédient sous toutes les formes) de prime abord vous semblent incomestibles ? Point 1 s'ils le désirent, la souche qui les a produites deviendra une pépinière de bourgeons cent fois plus délicats que nos asperges.

Quelles plantes manions-nous ainsi ?

Je poursuis l'énumération des preuves de cette étonnante activité industrielle.

L'air, l'ean, la terre, les pierres et les métaux, tous êtres qui ne sont modifiables que par une intervention très-puissante, obéissent aux jaunes aussi bien que les plantes et les bêtes.

Leurs porcelaines surpassent toutes les nôtres. Nous ne pouvons imiter la sonorité de leurs alliages métalliques. Les polis qu'ils leurs donnent sont parfaits.

Depuis des siècles, les Chinois manient les fleuves, les canalisent et les endiguent. En irrigations, ils sont passés maîtres. En France, nous comptons les puits artésiens. En Chine, ils sont aussi multipliés que nos iiompes, et servent non-seulement à s'alimenter d'eau, mais encore de feu. Car, le grisou qui tue nos pauvres mineurs, les habitants du Céleste - Empire le recherchent, le guident et Temployent aux usages domestiques depuis des siècles, comme nous faisons du gaz depuis quelques années.

Dans les arts mécaniques, teinture, tissage, taille du bois, des pierres précieuses et du verre, certes, les Orientaux nous valent ; et pour produire beaucoup, c'est-à-dire à bon compte, ils nous surpassent. Chez eux, quelques-uns seulement de nos centimes suffisent à la dépense d'un jour.

Comme marchands, nous égalent-ils ? Sans se déranger ils nous vendent, comme ils ven-daient à nos pères du moyen - âge, ' aux Romains et aux Grecs, qui ne savaient où les trouver !

Prolonger la série des preuves de leur activité prodigieuse , attestée d'ailleurs par des annales hiéroglyphiques datant de six, huit,

dix mille ans et plus, serait certes plus ennuyant que difficile ; donc, je suspends rénumération des sources de leurs énormes richesses alimentaires et industrielles pour traiter plusieurs questions que tout naturellement suscitent leurs coutumes.

Première demande : Pourquoi les Japonais, Chinois, Indiens et autres asiatiques se sontils, tant et si vite, faits producteurs exclusivement matériels ?

Seconde : Pourquoi sont-ils restés tels?

Troisième : Quels sont, aux points de vue mental et végétatif, les conséquences de cet entraînement tout machinal, qui leur fit exagérer, jusqu'au maximum, leur double appareil pectoro-musculaire : car, plus on remue, plus on souffle.

Pour faciliter nos réponses ; disons, grosso modo, comment l'Asie est faite.

Dans ce plus vaste continent de l'ancien monde, la hauteur des montagnes, la profondeur des vallées ou leurs dimensions horizontales, l'étendue des plaines fertiles ou celle des déserts, les trajets des fleuves lents ou torrentueux ( périodiques ou non dans leurs débordements), la chaleur, le froid, la transpa-

rence ou rhumidité de l'atmosphère ( toujours extrême dans ses calmes ou tempêtes), etc., sont constamment énormes. Autrement dit, tous les phénomènes du monde matériel, soit en bien, soit en mal, sont partout exagérés.

Eh bien ! pour être en harmonie avec eux ; le monde vivant végéto-animal exagère tout ce qu'il fait aussi ; et, met par cela même Thomme de ces contrées en plein climat comme en plein milieu excessif.

A cause de ces données cosmo-sociales excessives, l'homme de ces contrées a-t-il à lutter contre une solitude atlamante et embrasée, comme ses frères d'Afrique et d'Australie? Le forcent-elles à se faire comme eux, pour respirer et vivre, plante le plus possible, au dedans comme an dehors; à se grandir le ventre et les fesses outre mesure ; à se bronzer la peau jusqu'au noir, afin de la rendre plus apte à décomposer les rayons du soleil, plus puissante à changer le sang veineux, qui la baigne, en sang artériel? Non! Moins cruelles que. celles qui entourent notre spécimen végétatif, elles ne le contraignent qu'à une chose : disputer (ruse à ruse, corps à corps, muscle à muscle) am fauves et aux plantes parasites,

le gouyernemept d'un sol richissime, qui, malheureusement, favorise encore plus les êtres vivants insociables que l'homme : puisqu'après des milliers d'années de labour et de lutte, l'asiatique en est encore réduit à défendre (jour par jour et heure par heure) ses troupeaux et ses champs, contre des plantes et des animaux à tout jamais indomesticables.

Donc le jaune, de par la topographie de sa terre, et qui dit jaune dit rouge aussi (l'Amérique et l'Asie se ressemblent trop en climat, sol, flore et faune , pour rie pas le faire en hommes I ) Donc le jaune a eu, dès le principe, et maintenant encore a pour donnée, sine quâ non, d'existence d'èive machine puissante, luttant contre un monde puissant, dangereux, excessif même ; mais nutritivement assez favorable.

Donc, dès le principe aussi, le jaune a dû et maintenant encore doit, pour être le premier aux pays qu'il ^habite , entretenir ses membres et sa poitrine à leur développement maximum, au grandissime détriment de son ventre et de ses fesses ; autrement dit, se faire tout à la fois le plus actif et le plus robuste des hommes, en même temps que le plus sobre.

Tel est le double problème végéto-anîmal qu'il avait à résoudre.

Eh bienl ce double problème, comment Tat-il résolu?

Animalement, mécaniquement^ osso-mmculairement; il l'a résolu en adoptant le plus souvent possible l'angle droit, pour assembler entre eux les divers os de son squelette; et l'angle droit encore, pour attacher sur eux les différents muscles destinés à les mouvoir; comme l'indiquent ses formes partout carrées.

Et végétativement, plastiquement ce double problème comment l'a-t-il résolu encore?

En adoptant (à fin de réserver le plus de force nerveuse possible à son mouvement perpétuel) ; en adoptant, dis-je, comme aliments exclusifs les substances les plus nutritives, et comme auxiliaires digestifs les condiments (épices et spiritueux) les plus énergiques ; ainsi que le prouvent ses mœurs et coutumes.

Et mentalement parlant, me direz-vous, ce double problème comment l'a-t-il résolu?

autrement dit, comment l'homme, qui devient jaune ou rouge, transforme-t-il sa tête et ce qu'elle renferme (sa figure et ses sens, son crâne et sa cervelle) pendant la refonte semiinstinctive et semi-volontaire, qu'il fait subir

à tout le reste de sa personne et à ses mœurs ; afin de mettre, le mieux possible, ses formes, paroles et gestes en harmonie avec son nouveau milieu matériel et moral ?

Mes prochaines lettres vous le diront!

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