DEUXIÈME LETTRE
D#s plantes que la mer nourrit. Ck)mment elles alimentent lea animaux qui nagent. Et comment ceux-ci, i leur tour, ser* vent (le proie aux bêtes qui volent.
Messieurs,
Je TOUS écris, mon journal du bord sous les yeux.
Le 4*' juillet 1846, par 3 degrés 30 minutes de latitude nord et 24 à 25 degrés de longitude ouest, sur les dix heures du soir, la corvette le Rhin entra dans une immense nappe de feu.
Toute la nuit, l'Océan brilla. Toute la nuit, la coque du navire et ses basses voiles furent complètement illuminées. Toute la nuit, dans le sillage, en bas du gouvernail, à six mètres de profondeur, on vit une traînée lumineuse incomparablement plus vive que la resplendissante surface des eaux. Toute la nuit, enfin, sî haut qu'on s'élevât dans la mâture, on ne put découvrir la moindre lacune dans cet immense tapis embrasé.
Le 2, aux premières lueurs du jour, la mer perdit son éclat. On vit alors, autour de la cor-^
vettei une quantité de raisins des tropiques si prodigieuse, qu*en filant sept nœuds, nous ne pûmes, en vingt- quatre heures, traverser Tes* pace qu'ils recouvraient, de sorte que le 3, au matin, d'énormes escarboucles, qui ne s'éteignirent qu'au lever du soleil, comme avaient fait les feux de la nuit précédente, brillaient encore çà et là.
Les 4, 5, 6, 7, 8, 9 et même 40 juillet, ajoute mon journal, d'énormes bancs de bonites, de dorades, de marsouins, de souffleurs et autres nageurs passèrent, faisant tous route à l'ouest. Des vols tout aussi nombreux de poissons volants, de fous, de pétrels, d'alcyons et autres voiliers les accompagnaient.
Les faits une fois posés, interprétons«4es de notre mieux.
A en juger par la vitesse du navire ; la prairie marine qui va nous occuper avait cinquante, soixante ou quatre-vingts lieues de long, huit, dix, douze de large ou plus, et, pour le moins, douze ou quinze mètres .d'épaisseur.
Eh bieni cette énorme forêt^ d'algues, où
allait-elle ? D'où venait-^elle ? Qui l'avait faite si colossale? Pourquoi, glauque et terne le jour, s'illuminait- elle aussi richement chaque soir? À quoi pouvait-elle servir ? Et que voulaient tous ces voiliers et nageurs qui s'empressaient de la rejoindre ?
Traitons, l'une après l'autre, toutes ces questions.
Où allait' elle ? En Amérique, où la drossait, à raison de deux à trois nœuds par jour, le grand fleuve marin péri-atlantique septentrional, dont ma première lettre vous a si longuement parlé.
D'où venait-elle? Des énormes plateaux sous-marins situés au sud et à l'ouest des îles du Cap-Vert, dans les golfes de Guinée ou autres lieux.
Enfin, qui l'avait faite si colossale ? et pourquoi, et cœtera, et cœtera? Impossible de répondre à toutes ces questions un peu brièvement; donc, entrons dans les détails.
Les petites algues, dites raisins des tropiques, commencent, comme beaucoup de plantes et de bêtes marines, leur vie sous l'eau et l'achèvent à sa surface» Tant qu'elles sont frêles et
jeunes, les faibles racines qu'elles poussent, dansle sable, suffisent à les retenir. Mais aussitôt qu'apparaissent leurs organes reproducteurs, elles travaillent à devenir libres et parlent; voici comment.
Aux endroits les plus vivaces de leurs feuilles, de petites boules se forment, qui, peu à peu, grossissent, peu à peu s'emplissent de gaz, peu à peu se font légères, et peu à peu cassent les racines qui les retiennent. Si bien, qu'uu beau jour, ampoules (ou mieux matrices naissantes), feuilles, liges et souches arrivent à la surface deTeau.
Une fois là (grâce à une pression moindre, à une chaleur plus grande et à une lumière plus vive) dans ces petits végétaux, et surtout dans leurs organes prolifères, la vitaHté double, triple, quadruple ou se multiplie par un nombre plus grand encore : et, par conséquent, le volume entier de cette prairie flottante double, triple, quadruple ou se multiplie, lui aussi, par un nombre plus grand encore.
L'amplification qu'éprouve, de son propre chef, notre savane voyageuse, cause-t-elle seule son augmentation de volume? Oh I que non pas I
Les aoifoaloules, laryes et œufs qu^amèneot 9veo elles toutes les herbes qui la composent» contribuent éQormémentà oe phénomène* Car, beaucoup grossir, beaucoup absorber d'eau, eit beaucoup en rendre soiis forme de mucosî-? tés (de gangue éminemment alimentaire pour \^ animaux marins inférieurs), étant trois actes yitaux corrélatifs pour les algues; évidem** ment^ dès qu'elles s'épanouissent, de par une pression moindre, une chaleur plus grande et une lumière plus viye, les habitants de leurs mailles innombrables ( s'épanouissant en vertu des mômes causes et, de plus en plus, trouvant de quoi manger) se mettent à quintupler, dépeupler, centupler leur volume ; et, par suite, à quintupler, décupler, centupler cdui du filet total qui renferme Ifuir énorme cortège.
Mais> qu'est-oe que le produit d'une boursoufliure végétale individuelle par une individuelle boursûufluie animale, en présence du résultat monstrueux qu'enfante, au bout de quelques jours, toute la postérité de l'une, di-. latant toute la postérité de l'autre ?
Ëi^pliquons-nous!
Notre prairie voyageuse berce, en les entraînant dans une gangye succulente ( par myria-
des, millions et milliards) des germes, des fœtus ou des êtres complets déjà. (Etres tous des plus simples en leur structure, tous des plus prompts, par conséquent, à se développer, et, par conséquent aussi, tous des plus prompts à se reproduire).
Or, ces myriades, millions et milliards d'êtres gélatineux, terminés ou non, étant tous bien au chaud, tous bien en plein soleil et bien en plein potage; tous bien à plein ventre, s'en donnent nécessairement ; et nécessairement aussi deviennent tous au plus vite (de gouttes» imperceptibles qu'ils étaient ) boules bien visibles, et, qui plus est, bien adultes.
Et boules bien adultes étant, ils bourgeonnent de tous côtés; de tous côtés se segmentent; et de tous côtés aussi pondent.
Par trois moyens donc, ils enfantent de nouveaux êtres qui, grossissant (à qui mieux mieux) et (à qui mieux mieux) pullulant par myriades, millions et milliards de milliards, millions et myriades multiplient les dimensions de notre forêt voyageuse ; tant qu'elle se trouve sous les tropiques et en plein mer.
Messieurs, tous ces petits êtres gélatineux, si prompts à grandir et engendrer, sont phosphoresicents ; et cela d'autant plus qu'ils exagèrent.
leur volume et leur vitalité. Voilà pourquoi le colossal pâturage qui nous occupe, en se faisant à la fois plus gros et plus riche, se fait en même temps plus apparent, aussi bien de jour que de nuit.
Continuons !
Les innombrables petites bêtes lumineuses et leurs postérités, plus innombrables encore, qui si voluptueusement s*épanouissent à la surface de leur opulentissime prairie, mangeant, croissant et multipliant à cœur joie, y sont-elles indéfiniment heureuses?
Hélas! non, bien loin de là.
Car, de même qu'elles s*en vont pâturant sur les algues, de même, tout en les suivant s'en vont pâturant sur elles quantités d'animaux un peu plus gros, un peu plus agiles et beaucoup plus voraces. Tels sont, entre autres, de petits crabes et de petites crevettes quasi diaphanes qui, tantôt nageant et tantôt cramponnés aux mailles de ce colossal filet voyageur, ne suspendent leur marche que pour digérer, et ne digèrent que pour mieux dévorer encore.
Ces petits crustacés, à leur tour, sont-ils plus hejureux que les mollusques o^ ^oophytes lilli-
putien& qu'ils triturent si ayidemeut? Hélaa! non, pas davantage ! Car s;ur eux pâturent les sardines et tout le fretin océanique. Et sur le§; sardines pâturent les poissoi;i3. volants et le$ maquereaux ; et sur eux les bonites elles dorades; et sur elles, les marsouins ; et sur eux les souflBeurs ; et sur les souffleurs les cachalots ; et sur les cachalots les scies et les espadons, si habiles aies chasser.
Et, pour que rien ne manque à ces destructions successives, derrière tous ces goulus sans nombre, qui s'engloutissent les uns les autres, nagent les baleines colossales dont chaque gorgée engouffre, par 500 et 4 ,000 kilogrammes, tous les animaux translucides que manque la voracité des poissons.
— Est-ce tout?
— Non!
Comme Tair et la terre, la mer a ses fauves ignobles qui, trop lâches ou trop lentes pour l'attaque, ne vivent que des cadavres obandonnés. Tels, entre mille, est le requin , voraceet paresseux, qui maraude tout à son aise, aux alentours de cet îlot de mangeaille flottante, avec son ami pilote et son parasite le suçon.
— C'est tout, j'espère?
— ÎW —
— Non, pas enoorel
Le carnage serait incomplet si le» poîsEScms (qui sautent en l'air, pour fuir leur ennemis nautiques) n'étaient victimes pacr les fous, les pétrels et autres . oiseaux du large qui, l'œil con^tamw^nt au guet, constamment tourbillonnent autour de cette caravane des nageurs ; pendant que, flânant derrière elle, les petits alcyons (si semblables aux hirondelle) glanent, à la surface des eaux, les plus minimes et derniers débris de ces exterminations successives.
Cette forêt marine, si resplendissante la nuit et si nombreusement escortée le jour ; cet herbage immense ( où l'eau se transforme toujours en plantes, et les plantes toujours en bêtes; où tant d'existences commencent et tant d'autres finissent) surlesconfinsduquel viennent pâturer à mesure qu'il passe, tant d'animaux divers et des plus grands que Ton sache; ce monde , conçu dans les mystérieuses profondeurs de locéan et si richement épanoui à sa surface, une fois parti, laisse- t-il un berceau vide à tout jamais?
— Non, sous la zone torride, l'humus, le sable même, s'il est humide, produit continuellement. Les hauts fonds, qu'abandonne une génération de raisins des tropiques, se remettent
donc immédiatement & rœuvre pour engendrer un nouveau cortège.
— Eh bien! le nouveau cortège sera-t-îl composé des mêmes algues ; des mêmes animalcules phosphorescents, broutant sur elles, et des mêmes bêtes s'entredévoranl? Ou bien, tout changeant, verra-t-on plus tard, sur la même route, une tout autre caravane de végétaux et de zoophytes, de mollusques et de crustacés, de poissons, d'oiseaux et de mammifères?
— Peut-être oui, peut être non ! Les énormes courants marins, superficiels ou profonds, qui seuls ensemencent les vastes plaines de l'océan et, seuls aussi, recueillent dans leur immense parcours les œufs et germes de toutes sortes, qu'ils apportent aux algues pour qu'elles les couvent et élèvent; ces énormes courants, dis-je , quoique réguliers, s'entrecroisent dans un ordre que nous ne connaissons pas encore.
Contentons-nons donc d'aflîrmer qu'une fois en marche la nouvelle caravane gagnera aussi le nouveau monde, en multipliant (comme celle qui la précède ) ses richesses alimentaires jusqu'au grand banc de Bahama; mais qu'à partir de cet ancien repaire des boucaniers,
tout déclinera, dans son sein, à mesure qu'elle montera vers les pôles.
Parce que la marée, chaque jour, échouera sur la côte une partie des algues que n'auront point arrêtées les Lucayes ; parce que le froid» toujours croissant, tuera beaucoup des nageurs nés sous les tropiques ; parce que les morues de Terre-Neuve ( heureuses autant qu'agiles, dans des eaux tièdes encore) feront plus que décimer ce qu'il en restera ; et parce qu'enfin , quelques degrés plus au nord, les derniers survivants périront sous la dent des phoques, des morses des ours blancs et autres nécessiteux de la zone glaciale.
De sorte que pour toute richesse, au début de la troisième partie de sa course, il ne restera plus à notre tourbillon péri-atlantique qu'une seule chose : sa vitesse.
Eh bien! cette vitesse encore servira. Car, en entraînant bien vite, vers des côtes de plus en plus hospitalières, tous les germes des plantes et, principalement, tous les œufs des êtres polaires, devenus tout à coup féconds de par des richesses draguées si loin d'eux ; elle fera naître, granair et même procréer une foule de plantes et de bêtes marines que le froid aurait certainement détruites.
Conclusion.
Dans le grand fleuve marin péri-atlantique nord, une caravane comestible d'êtres vivants {d'origine polaire} commence juste au moment où finit celle des végétaux et animaux nés sous ted tropiques.
Le vaste espace maritime (à vents et flots variables) qu'il circonscrit recevra, donc pour ses nageurs et ses voiliers, des provisions de bouche; à diaquefois qu'un courant accidentel d'air ou d'eau, déviera tant soit peu ses vagues vers son point central ; c'est a-dire perpétuellement.
Donc, enfin, en plein Atlantique septentrional torride polaire ou tempéré, l'être vivant trouve toujours à manger ; bien que le plus simple germe ne puisse y commencer son existence, faute de chaleur ou bien de fond.