TROISIÈME LETTRE
Nature des parois du grand tourbillon marin péri-paciflque austral , et cachet des oiseaux qui hantent ses côtes soustropicales.
Messieurs,
A propos de TMlantique nord, nous avons fait connaître les animaux du large et leurs ressources de toutes sortes ; pour vous montrer maintenant coomient sont les nageurs et les voiliers qui hantent les côtes, je choisis TOcéan pacifique sud.
Evidemment, on ne saurait comprendre leurs mœurs et leur nature sans connaître les régions qu'ils fréquentent. Donc, exa^ DÛnons successivement les quatre côtés du grand tourbillon marin, qui va continuelle*ment du eap Horn au Pérou, du Pérou à la Nouvdle-Guinée, de la, Nouvelle-Guinée à la Terrô-de-Van-Diemen, et de la Terrenle-Vaû- Diemen^u oap Hoisii
Les rivages occidentaux de FÂmérique.du Sud sont rocheux et tailles À pic presque partout. À toucher terre, en qudk|ue sorte» les
navires laissent tomber Tancre par trente et quarante brasses de fond.
Cette disposition générale tient aux actifs et nombreux volcans des Cordillières. Deux, trois, quatre fois par mois, ils secouent la mince couche de sol, qui sépare leur fournaise de rOcéan ; déterminent des éboulements considérables ; et précipitent, au fond de la mer, tout ce qui n'est pas suffisamment dur.
Le long des tropiques, depuis le Pérou jusqu'à la Nouvelle-Guinée, sur une longueur de 2,500 heues marines, les terres qu'on rencontre sont encore plus escarpées que celles dont nous venons de parler ; les innombrables archipels, îlots, bancs, pâtés de récifs, et pourtours de lagons, qui forment la Polynésie torride, n'étant que les sommets de tours énormes, de hautes murailles, ou d'obélisques gigantesques, édifiés par toutes sortes d'animaux plantes, sur les .cratères, crêtes, pics et mamelons des montagnes volcaniques et sous marines, qui servent de base à l'Océanie proprement dite.
Les côtes orientales de la Nouvelle-Guinée sont, ainsi que celles de la Nouvelle-Hollande, jusqu'à Sydney, exclusivement madrépo-
rîques. Mais, à partir de cette capitale australienne jusqu'à la baie des tempêtes, on ne rencontre plus que des falaises vertigineuses, constamment battues par les vents et la mer, comme celles de la Nouvelle-Zélande ou de nie Chatara.
Quant aux terres polaires australes, ce qu'on en peut dire de mieux, c'est qu'elles sont aussi inconnues que stériles.
De cet examen rapide, nous conclurons que les bords du grand fleuve marin péri-pacifique sud sont beaucoup plus verticaux et beaucoup plus durs que ceux de l'Atlantique nord.
Eh bien! parce qu'il en est ainsi, les algues ne peuvent pas les entamer ; parce qu'il en est ainsi encore des êtres plus intelligents qu'elles , des animaux plantes, peuvent seuls en venir à bout ; parce qu'il en est ainsi toujours, le point de partance de la vie maritime animale se trouve là-bas autre que chez nous; et, parce qu'il en est ainsi, enfin, les nageurs et les voiliers, par lesquels elle s'y représente, diflfèrent des nôtres.
Justifions par des faits toutes ces déductions quasi-théoriques.
Dans les eaux de la Polynésie forride, on trouve, en remontant Téchelle des animaux aquatiques» au plus bas étage, l'éponge, source première des mucosités comestibles, être incapable d'émigrer. Après elle, vient le ver du corail, l'habitant du madrépore, la petite bête (fixe, aussi) dont l'exsudation cutanée construit les colonnes, tours et murailles que j'ai fait connaître ; après, pouvant brouter sur elles, viennent les coquilles ; après , les articulés ; après, quelques reptiles ; après, des poissons, en petit nombre ; après enfin, des oiseaux et des mammifères cétacés, rares aussi.
Parce que leur'garde-manger primordial est fixe; affirmons que tous les nageurs et voiliers de ces parages s'éloignent peu des côtes ; mais gardons-nous bien d'en conclure qu'ils le cèdent en agilité à ceux qui vivent au large, sous les mêmes latitudes, en notre Atlantique nord. Car, pour exploiter les riches, lentes et lourdes caravanes, végélo-animales, qui naviguent en notre hémisphère, une vitesse passable suflSt : tandis que, pour saisir l'habitant du récif (au rarissime instant où, par mégarde, il sort de ses cachettes innombrables et dangereuses) il faut une merveilleuse prestesse. Permettezmoi do vous en faire juge en vous racontant un petit drame, moitié nautique, moitié aérien.
La scène est en vue d'un ilôt polynésien quelccmcfue. Les acteurs soirf un petit poisson, une frégate et un paiUe^en-<[ueue. Deux mots surcesdemiersl
Le paille-en-queue est un oiseaU'blane, gros comme un pigeon ordinaire, lourd de vol, msiis exceUent plongeur. Son bec« moyennement long et légèrement busqué» ne lâche jamais ce qu'il tieqt, grâce aux crénelures^ in* clinées çur Parrière, qui l)ordent ehacune 4e ses mandibules* Sa queue, cause de son nom, consiste en deux plumes très-longues, trèsdroites, fort minces et plantées si drôlement, qu'on dirait deux chaumes de paille accrochés, par mésaventure, à son croupion; tant il semble en être embarrassé quand il vole.
Son ennemi, la frégate, est un grand bel oiseau, noir de rouille, comptant presque deux mètres d'envergure. C'est un puissant planeur, à beDe queue large ef bifurquée, gros et fort comme un aigle, gracieux comme une hirondelle et rapide comme un rayon de lumière.
Son bec est à moitié courbé ; ses pattes à moitié palmées ; ses griffes presque des serres.
Gela dit, racontons notre histoire.
Mattre paille-en-queue est en chasse, ou mieux en pèche. Il plane et tourne dans l'espace en guettant de petits poissons. Dame frégate, aussi dans l'espace (visible à peine, tant elle est haut) plane et tourne au-dessus de lui en le guettant.
Le fretin se risque à fleur d'eau. Vite, maitre paille-en-queue plie les ailes, dresse la queue« baisse la télé, fond (rapide comme une flèche, et d*une hauteur prodigieuse) sur le malheureux qu'il assomme et disparaît.
Dame frégate descend alors, tout en tournant. Avec une envergure pareille, évoluer n'est pas chose facile. Pendant qu'elle reste seule en scène, maître paille-en-queue, dans la mer, se débat pour se retourner. Ses longues plumes, qui, en l'air, l'aident si bien a tomber droit, le gênent horriblement sous l'eau. Il barbolte donc, pagaille, remonte, et puis, à la fin, reparaît, un poisson en travers du bec; jamais il ne manque son coup.
Oue va-t-il faire avec sa proie? Manger bien vite? Non 1 mais fuir ; car dame frégate, qui le guette, lui court sus immédiatement.
« Pauvre paille-en-queue, à tire d'ailes, • vile et vite gagne les grands arbres, avec » ta pêche, si tu peuxl surtout n'avale rien » en route I... Si ton voleur t'attrapait; il te » saisirait à la gorge, si fort! qu'il te fau- » drait vider tout ton bissac. Autant vaut sus- » pendre ta chasse, en ne sacrifiant qu'un » poisson m Donc, presto, file sous les feuilles. » Là seulement tu pourras, à Taise, tourner ta » pèche et l'avaler. Détale bien vite, et qu'il » remonte, tout piteux, jusqu'en haut des airs, » épier quelqu'autre moins habile I
» Mais, hélas! la terre est trop loin. Lèvent » te manque, pauvre plongeur! Lâche ta » proie, reprends haleine, et vas un peu te » reposer! »
Maître paille-en-queue se résigne; le poisson tombe, et dame frégate rattrape au vol.
QUATRIÈME LKHRE.
Gomment sont left nageurs de la Polynésie torrida.
Messieurs,
Quand la surface des lagons de la Polynésie torride se troure calme et limpide (chose fréquentissime); les rayons du soleil, en pénétrant jusqu'au fond de la mer, illuminent leurs abttnes d'une splendeur merveilleuse, et laissent voir ce qui s'y passe ( à 25, 30, 40 brasses de fond ou plus) aussi bien qu'à pareille distance en plein air. De sorte qu'en se penchant sur le cristal marin, on découvre un monde aussi bizarre dans ses mœurs que prodigieux dans sa parure ; car on voit, dans une forêt inextricable de coraux et de madrépores, se jouer, avec une rapidité surprenante, les nageurs les plus étranges.
A chaque mouvetnent qu'ils font, leurs formes changent; à chaque mouvement qu'ils font, des feux, plus resplendissants que ceux des métaux les plus riches et des pierres les plus ptécieuses, s'échappent de leurs écailles scintillantes; la phosphorescence vitale du
mucus qui les entoure, ajoutant ses propres lueurs aux mille et mille reflets de leurs facettes miroitantes. Â chaque mouvement qu'ils font»
enfin, les millions et milliards de mailles du labyrinthe sous-marin qu'ils sillonnent chàn* gent de forme et de couleur aussi, bien qu'elles soient immobiles.
C'est qu'à mesure que les poissons, les crustacés et les mollusques* vont et viennent, montent et descendent, passent et repassent, à travers les branches de cette forêt nautique, tous les vers logés dans leur épaisseur et tous les parasites greffés sur elles (les uns à la façon des fleurs, les autres à la manière des fruits, ceux-ci comme des plaques de lichen, ceux-là comme des filigranes de mousse, qui bleus, qui blancs, qui rouges, verts, jaunes, cramoisis, violets ou de toute autre teinte ) : à mesure, dis-je, que circulent les nageurs, qui sont parfaitement libres et supérieurs organiquement parlant ; ceux qui, tout au contraire, sont fixes et très-inférieurs de structure, s'agitent à leur tour, et ( prompts à craindre autant qu'à se rassurer, à se ratatiner autant qu'à s'épanouir) rentrent dans leurs tubes ou ferment leurs valves, et puis en sortent ou bien les rouvrent ; et par cela même augmentent ou dimi-
nuent ( tout en les ternissant ou colorant) les mailla des rameaux et ramuscules qu'ils construisent ou exploitent.
Cette fantasmagorie marine captive les yeux promptement ; mais elle les fatigue assez vite. Aussi , tournant bientôt la tête, on se demande ( habitué qu'on est à voir les fêtes lumineuses de l'atmosphère doublées de fracas) pourquoi ce feu d'artifice humide ne produit pas même un murmure.
La mer, si favorable au fantastique pêlemêle de tous ces nageurs grégeois, ne sait-elle donc éteindre que leurs cris joyeux ou pénibles?
Ou bien, en ce monde océanique, les plus petits, seuls sociables, seuls constructeurs du palais commun, et seuls producteurs aussi du trésor public, travaillent-ils dans un morne silence, accablés qu'ils sont par leur tâche ; pendant que tous les êtres cUnquants, égoïstes, gloutons et nuisibles qui les exploitent, se pavanent comme font en nos grandes villes certains parvenus insatiables qui , taciturnes envers leurs semblables, et sans mot ami pour leurs serviteurs, accumulent» par une activité prodigieuse, des richesses produites à grand
peine ; les engloutissent dans un yain luie ; et ne les rendent au monde que transformées en deux poisons sociaux : la corruption et Venyie.
Quelle comparaison singulièrei direz-vôus.
Laissez-moi la justifier : on vous Vexi^quint.
Le soleil, en illuminant d'une sfdendeur menreilleuse les eaux des lagons polynésiens» exagère au maximum la vitalité des coraux et madrépores qui les habitent. £t ces petits êtres, tout en étendant leurs supports, exagèrent au maximum aussi la valeur et la quantité des mucosités qu'ils sécrètent. De sorte qu'ils eréent aux mollusques un milieu alimen^ taire mille fois plus riche que celui produit par les algues.
Eh bien ! parmi ces derniers, peu font comme les bénitiers, les conques et les oreilles ; c'està-dire profitent de l'opulence qui les baigne pour produire à leur tour une nourriture plus abondante et mieux corsée, en prenant des dimensions colossales. Presque tous, au contraire, n'usent, ou mieux n'abusent de celle gangue éminemment nutritive que pour revêtir des couleurs éclatantes, se construire des habitations luxueuses, ou distiller des sucs mortels.
Ainsi fcmt les poit^laihes, les oUtihi et lei cônes. Les teintes qu'ils prennent en œs para-»ges sont aussi rares que belles. Hais leur chair n'est pas mangeable.
Ainsi fait le nautile papyracéifioins cotties^ tibk encore. Sa coquille, aussi blanche que transparente, fine et légère, ne le cède en rien aux plus précieuses porcelaines du Japon.
Ainsi fait le trépan, aussi dégoûtant par sa couleur que par sa forme* Il ressemble tant à ce que je ne peux nommer, que les sauTâges eux-mêmes le dédaignent. Certains Chinois pourtant le recherchent pour le sécher et le râper. Une seule pincée de sa poudre rend momentanément aux plus épuisés d'entre eux leur puissance virile. Mais cet habile condenseur de phosphore leur fait payer très cher ces réminiscences de jeunesse.
Ainsi, encore, font de petites bernicles voyageuses dont le nom m'échappe. Bien qu'azurées, on peut les voir à peine, même hors de l'eau, tant elles sont diaphanes. Eh bienl l'enduit qu'elles sécrètent est plus cuisant que nos plus violents caustiques.
Si nous quittons l'ordre des mollusques, afin d'examiner les crustacés qui en vivent ; et puis celui des crustacés pour nous occuper des
poissons qui lés dévorent et se mangent du petit au grand ; nous voyons celte aptitude à traduire en propriétés à la fois luxueuses et méchantes la richesse matérielle du milieu qu'ils habitent, crollre chez ces différents êtres avec le rang qu'ils occupent dans la série animale ; ce qui nous explique pourquoi, après une fatigante journée de pèche, les Polynésiens rejettent à la mer les neuf dixièmes au moins des poissons qu'ils ont pris, pour ne conserver que les plus ternes, qui seuls sont mangeables.
Faste et bonté ne vont pas mieux ensemble sous l'eau que sur terre. Plus brillent les nageurs des pays sous-tropicaux, et plus promptement ils empoisonnent.