DERNIÈRES OPÉRATIONS DE
WUtt Sidpkur Springt. — A^re ValUndigham. — Menées de» Copperlutid».
— Émeutes sanglantes à New-Totk. — Âttitade du gonvenieur H. Sejmoor. — RËgiinents de l'ouest envoyés pont donner force à U loi. — Renfaris expédiés duis le Tennessee. — ÂT&noe sur Cujpepper. — Les sjioryliootei-t. — Mouvement rétrograde. — L'engagement d'Aubnrn, — Combat de BristÔe. — Remarques. — Visites du général Siokles. — Combat de Eappahanoek- Station, -^ Combat de Kelly's Ford. — Marche en bataille.
— M. John Minor Bott» entre deux râteliers. — L'affaire de Mine-Run.
— Les étiquettes de U mort. — Pointe sui Richmond.
Wkite-Salphur-Springs est, comme l'iDdique son nom, une source sulfureuse d'une grande limpidité. Elle est située à quelques milles de Warrenton, dans un joli pays où les collines boisées, les vertes prairies et les champs cultivés varient agréablement le paysage. Avant la guerre, c'était, chaque été, l'un des rendez-vous préférés de la société du Sud. Les planteurs aimaient à y conduire leurs familles et à s'y réunir, sous prétests de prendre les eaux, pour jouer gros jeu, boire frais et faire de la politique exaltée. Un vaste hôtel leur oârait une hospi^té payée, au centre d'un hémicycle formé par deux rangées de petites maisonnettes à l'usage des familles. Tout cela, couvert de beaux ombrages, au milieu desquels la source jaillissait dans un réservoir surmonté d'une rotonde à colonnes. Mais depuis lors, la guerre avait passé par là. Du grand édifice architectural, il ne restait plus qu'un amas de ruines, d'où s'élevaient des colonnes noircies par
les flammes, et des pans de murs à demi écrouîés. Le général Birney établit son quartier général dans le jardin. A quelque distance, et près de la route de Warrenton, un bouquet de grands chênes étend son ombre au milieu d'un champ. Là, je plantai ma tente, et pendant six semaines, à part les exercices habituels, nous pûmes nous livrer sans trouble aux loisirs de la villégiature.
Ca n'était pas le gouvernement ; c'était le parti Copperhead qui nous faisait ces loisirs. Voici comment : ce pari, étroitement uni à la cause de la rëballion, n'avait cessé, depuis le commencement de la guerre, de susciter sous toutes les formes des entraves au gouvernement. Forcé d'abord de courber la tête devant l'enthousiasme patriotique qui avait enflammé les États libres, il l'avait relevée avec plus d'audace, depuis que, par ses manœuvres, il avait obtenu des succès regrettables aux élections de l'automne précédent.
Un de ses plus violents interprètes, et son principal meneur, était un certain Vallandigham, représentant d'un des districts de l'Ohio. Constamment il s'était opposé, dans le Congrès, à toute mesure de guerre, et quand la session fut close, il se mit en campagne pour continuer dans le pays ses diatribes séditieuses contre le gouvernement national. Le 1" mai 1863, il en vint à prononcer un discours public, dans lequel, après avoir accumulé sans mesure tout ce qu'il put inventer d'accusations injurieuses et mensongères contre l'administration, il finit par appeler directement le peuple à la désobéissance et à la sédition, à propos d'un ordre du général Burnside dirigé contre ceux qui aidaient et assistaient l'ennemi.
Le général Burnside, qui commandait alors le département militaire, fit arrêter Vallandigham, et le traduisit devant une cour martiale à Cincinnati. Un writ d'habeas corpus fut aussitôt produit en faveur du prisonnier. Mais ce privilège avait été suspendu par une proclamation du président, du mois de septembre précédent, et le Congrès avait pleinement sanctionné cette mesure basée sur les
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termes exprès de la Constitution, en cas d'insurrection ou d'invasion. Le général refusa donc d'obéir à l'injoaction, et son refus fut judiciairement approuvé. La commission militaire déclara l'accusé coupable, et le condamna à l'emprisonnement dans une des forteresses des Etats-Unis, Le président, toujours indulgent, mitigeala sentence, en ordonnant que le condamné fût envoyé dans les lignes ennemies, avec défense de rentrer dans les Etats fidèles avant la conclusion de la guerre.
Alors toute la gent Copperhead jeta les hauts cria et s'agita furieusement pour décerner la palme du martyre à son coryphée. Il y eut un grand meeting convoqué à cet eJfet à Albany, capitale de l'État de New- York. Sans y paraître en personne, legouverneur Seymour y dénonça, par lettre, la conduite du gouvernement; les orateurs de second ordre s'en donnèrent à pleins poumons, et enfin, on adopta des résolutions qui furent envoyées au président. Celui-ci condescendit à y répondre dans une commuuicaiion aussi médiocre par la forme que concluante par le fond. Cette réfutation victorieuse des arguments inspires par la trahison, n'empêcha point Tagitation de se propagcrdansle parti démocrate qui, dans l'Ohio, fît le chois de Vallandigham pour son candidat au poste de gouverneur.
La nouvelle^levée décrétée par le Congrès, et les préparatifs de la conscription pour les Etats qui n'auraient pas complété leur contingent en volontaires, fournirent encore aux alliés des rebelles l'occasion de harceler le gouvernement par d'indignes manœuvres. Tout prétexte leur était bon. Le tirage devait commencer à New- York, le 1 1 j uillet, huit jours après la victoire de Gettysburg, quand Lee aux abois était encore sur la rive gauche du Potomac. L'opération se poursuivit assez tranquillement ce jour-là qui était un samedi. Le lendemain, voyant que, contre leur attente et malgré leurs excitations, le peuple s'était souinis à une mesure légale et nécessaire, les meneurs remuèrent tous les bas-fonds de la ville, pour en faire sor-
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tir réciimâ de l'immigration européenne mêlée à la lie de la population américaine. Le moment était favorable. New- York était dégarnie de troupes et de milices. On avait envoyé dans la Pennsylvanie et le Marylandtout ce qui pouvait aider à repousser l'invasion. Il ne restait que la police pour combattre l'émeute.
Poussée par l'espoir de l'impunité, par la tentation 4ii pillage, par des encouragements ténébreux, l'engeance maudite sortit le lundi de ses repaires, armée pour le pillage, le meurtre et l'incendie. Les bureaux de conscription lurent attaqués, saccagés etlivrés aux flammes. Puis, les bandes sauvages, se répandant par les rues, procédèrent à regorgement des hommes de couleur et à la poursuite des o£Bciers employés à la conscription ou des partisans de l'administration désignés à leurs coups. Ils forcèrent des maisons particulières qui semblaient leur promettre un plus riche butin, et brûlèrent des établissements publics, entre autres un asile d'orphelins. Pendant trois jours, la ville fut livrée à une horrible et sanglaote bacchanale où les femmes et les enfants s'employaient dans le vol et même dans le meurtre.
La police fit bravement son devoir; elle chargea les émeutiers partout où elle put se réunir en force, et protégea, autant qu'il était en son pouvoir de le faire, les personnes et les propriétés. Mais pour mettre fin à cette ignoble anarchie, il fallut attendre le retour des régiments de milice rappelés en hâte à la défense de leurs familles et de leurs foyers. Alors, la répression fut prompte et énergique. A la suite des combats livrés dans les rues, la police put constater l'inhumation de douze cents des bandits de l'émeute. En ajoutant à ce chiffre les enterrements secrets qui échappèrent à ses recherches, le nombre bien autrement considérable des blessés soignés dans leurs familles et dans les hôpitaux, et les condamnations prononcées plus tard par les tribunaux, on trouvera que la sévérité du châtiment fut proportionnée à la mesure du crime. Sous le régime démocratique, la société ne dépend
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pas du gouTernement pour la défendre. Elle sait se protéger elle-même.
Le gouverneur, Horatio Seymour, doot l'attitude et la conduite envers le gouvernement national avaient été de nature à encourager l'émeute, beaucoup plus qu'à la prévenir, ne songea, de concert avec son parti, qu'à la mettre à profit pour empâcher la conscription. Sous prétexte de vérifier si quelque erreur ne s'était pas glissée dans le compte du contingent fourni par l'État, et de soumettre préalablement la question de constitutionnalité de )a loi à l'examen des pouvoirs judiciaires, il demanda au président que la reprise du tirage fût ajournée indéfiniment. On comprend le but de cette tentative. Il s'agissait de tarir la source des renforts nécessaires aux années, pour amoindrir, sinon pour annuler les résultats des victoires de Gettysburg et de Wicksburg, et tandis que le gouvernement confédéré renouvellerait ses forces par la levée en masse, de réduire les nôtres en arrêtant la conscription et en décourageant les enrôlements volontaires. Tels étaient les moyens par lesquels les démocrates de la paix, dans le Nord, prétendaient arriver ou à la consécration définitive d'une Confédération du Sud, ou à l'établissement d'une nouvelle union basée sur l'asservissement des État libres à l'omnipotence des États à
Le président refusa d'accéder à la requête, par une communication motivée en date du 7 aotlt. ■ Dès le lendemain, le gouverneur insista en produisant des documents préparés ad hoc par le juge avocat Waterburg, ejusdem farinœ. La reprise du tirage n'en fut pas moins ordonnée pour le 19 août, et pour prévenir la possibilité de nouvelles violences de la part des affiliés de la rébellion, des régiments de l'armée du Potomac furent dirigées sur New- York. Dans le nombre, se trouvaient le 3* et le 5* de Michigan dont le départ réduisit encore considérablement ma brigade, bien que le 99* de Pennsylvanie y fût transféré pour les remplacer. D'autres troupesfurent également
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empruntées aux autres divisions. On choisit de préférence celles qui appartenaient aux États de l'ouest. Leur présence suffit pour empêcher toute opposition.
En même temps, un détachement considérable fut tiré de l'armée du Potomac pour être envoyé dans la Caroline du sud. Il s'ensuivit que les opérations offensives durent être temporairement suspendues.
A la mi-septembre, le général Meade reçut avis que le corps de Longstreet avait quitté l'armée de Lee pour se rendre dans le Tennessee. Comme il se préparait aussitôt à reprendre la campagne, il lui fut annoncé de Washington que le 11* et le 12* corps allaient être expédiés dans l'ouest sous le commandement du général Hooker. Ils partirent en effet, et cessèrent, à partir de ce moment, de faire partie de l'armée du Potomac.
Les cinq corps qui restaient, en y joignant la cavalerie, ne pouvaient pas former un effectif de plus de cinquante à soixante mille hommes, en l'absence des troupes envoyées dans l'Etat de New- York et qui n'étaient pas encore revenues. Néanmoins, Meade ne jugea pas nécessaire d'attendre leur retour, et, le 15 septembre, l'armée fut mise eu mouvement. La cavalerie traversa la première le Rappahanock. Nous la suivions de près. A notre approche, Lee abandonna Culpepper et se replia avec toutes ses forces derrière le Rapidan où nous dûmes nous arrêter devant la forte position qu'il avait prise.
Là nous rejoignirent les régiments absents depuis un mois. Il ne faut pas demander si on leur fit fête. Le 3* et le 5* du Michigan furent reçus dans la brigade au bruit de hurrahs sans an auxquels ils répondirent avec non moins d'entrain. Après tant de combats livrés ensemble, de part et d'autre, on se réjouissait de se retrouver encore côte à côte, pour les combats nouveaux qu'il restait à livrer. Il paraît, du reste, que parmi eux, le temps perdu pour la guerre avait été mis autrement à profit. Le colonel Pierce, remis de sa blessure, me raconta que, pendant les dix ou douze jours que sou régiment avait séjourné à
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Troy, trente de ses hommes s'y étaient mariés. Maintenant, ils pouvaient chanter le refrain populaire :
Noa amoa» ont due tonte une semune.
Ali ! qae du bonbeor les inatonta sont courts !
J'aime à croire que maris et femmes se sont retrouvés après la guerre, et que les jeunes Troyennes n'auront pas été laissées derrière sans retour, comme l'épouse du pieux Énée.
Le 99* de Pennsylvanie retourna à la 2" brigade dont il avait toujours fait partie; mais il fut remplacé dans la rûienne par le 1" bataillon des sharpshooters, et comme, à même époque, le 17' du Maine reçut une accession de deux cents recrues, le chiffre de mon commandement se trouva reporté à 3,200 hommes dont plus de deux mille présents dans les rangs.
Les sharpshooters formaient une organisation spéciale dans l'armée. Il n'en existait que deux bataillons levés dans tous les Etats-Unis, par le colonel Berdan, et composés exclusivement de tireurs de première force qui avaient dû faire leurs preuves avant d'y être admis. Leur uniforme était vert-foncé à boutons de corne; leur arme, la carabine à bascule de Sharp, se chargeant par la culasse. Combattant toujours en tirailleurs, ils avaient une sûreté de main et une justesse de coup d'œil qui les rendait particulièrement redoutables. Là où les fusils rayés de Springfield ne pouvaient atteindre, leurs balles meurtrières frappaient le but presque à coup sûr. Quelquesuns- étaient armés à leurs frais de longues carabines à télescope, pour lesquelles il semblait que la distance n'existât plus. D'après cela, l'on peut juger du nombre de victimes que les sharpshooters durent faire dans les rangs de l'ennemi.
Culpepper, dont il a été souvent question, est une petite ville, ou plutôt un grand village où se trouvent quelques jolies msiisons. Tout y était alors à l'abandon; les magasins restaient fermés ; les habitants avaient disparu. On
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n'y rencontrait guère qu'un petit nombre de nègres trop jeunes ou trop vieux pour prendre la clef des champs, et laissés là parce qu'ils ne valaient pas la peine d'être emmenés. Nous restâmes campés dans les environs jusqu'au 10 octobre.
Le 6, l'avis officiel d'un mouvement de cavalerie de Stuart en arrière de nos positions nous avait déjà mis sur le qui vive. On avait envoyé des reconnaissances de divers côtés, et, le 8, on s'était tenu prêt partout à marcher au premier signal. Le soupçon d'une manœuvre de Lee pour tourner notre droite devint une certitude lorsque, le 10, les avant-postes de la 2^ division eurent été attaqués à James CiEy par la cavalerie qui couvrait le flanc de la colonne principale des confédérés. Des lors, le général Meade comprit que l'intention de son adversaire était de couper ses communications avec Washington. L'armée se replia aussitôt sur le Rappahanock. Le 3* corps couvrait la retraite.
A peine nous étions-nous mis en mouvement à notre tour, le 11, au matin, qu'une brigade de cavalerie ennemie se présenta sur notre flanc gauche. La division se forma aussitôt en bataille, mais il suiBt du bataillon des sharpshooters pour faire disparaître les cavaliers qui nous menaçaient. Bien que notre marche fût retardée par quelque encombrement de fourgons et d'ambulances au passage de Hazel nver, nous arrivâmes, dans l'après-midi, sur les hauteurs qui commandent le gué de Beverley. De là, nous aurions pu assister à un combat de cavalerie dans la plaine , si , dés la première charge , tous les détails ne s'en fussent perdus dans un épais nuage de. poussière où amis et ennemis disparurent en un instant. Je ne saurais donc rien en dire, sinon que c'était le général Buflôrdqui nous ralliait à travers les troupes de Stuart, essayant en vain de lui barrer le passage. — A neuf heures du soir, nous passâmes sur un pont de bateaux que les pontonniers rompirent et retirèrent de l'eau derrière nous. A minuit, nous bivouaquions en portion derrière le gué de Freeman.
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Déçu dans son plan sur la rive sud du Rappiihanock, le générai Lee résolut de tenter de nouveau l'épreuve sur la rive nord.. Il reprit son mouvement par Sulfur-Springs où le général Gregg, à la tête d'une brigade de cavalerie, n'était pas en force pour lui disputer le passage. Mais l'engagement qui s'ensuivit dévoila la marche de l'ennemi. Dès lors , ce fat entre les deux armées une course dont l'avantage ne resta que trop à la nôtre. Voici comment : de Warrenton, les deux corps de Hill et d'EwelI, qui composaient toutes les forcws de Lee, se dirigèrent sur la station de Bristoë, par des routes différentes, comptant s'y réunir pour nous prendre en flanc. Si Meade eût prévu ce mouvement, ou s'il en eût été prévenu, rien ne lui eût été plus facile que d'y recevoir l'attaque dans une position avantageuse, et il est fort probable que, pour être venu chercher de la laine , l'ennemi s'en serait retourné tondu. Malheureusement, dans la persuasion que Lee ne cherchait qu'à nous devancer à Centreville pour se placer dans une bonne position entre nous et "Washington, le général en chef continua son mouvement de retraite sans s'arrêter,
Ce jour-là (13 octobre), nous avions dépassé le 2^ corps, commandé maintenant par le général Warren, qui relevait le général French à l'ar ri ère-garde. Vers trois heures de l'après-midi, nous allions atteindre le village d'Auburn, lorsque notre tête de colonne fut inopinément accueillie à coups de fusii , près d'un bois dont la lisière traversait la route devantnous. French, qui marchait avec notre division , avait négligé de faire éclairer la colonne par une avant-garde. Nous ignorions donc à quelles forces nous avions affaire. La 1" brigade, commandée parle colonel CoUis, se forma rapidement à droite. La mienne, qui suivait, se développa en deux lignes sur la gauche, taudis qu'une section d'artillerie ouvrait le feu sur le bois d'où les balles continuaient à nous arriver vivement.
Ces dispositions prises, ordre fut donné à la première ligne de charger. Ce fut fait lestement. De mon côté, le
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5* du Michigan et le 1" bataillon des sharpshooters s'élancèrent au pas gymnastique. L'ennemi n'eut pas le temps de nous envoyer une volée. En un instant nous arrivâmes sur lui, et te bois fut balayé sans grande résistance. Il ne s'y trouvait qu'une brigade de cavalerie démontée. Les rebelles coururent à leurs chevaux, et disparurent, ne laissant entre nos mains que leurs morts, et quelques prisonniers.
Nous nous étions arrêtés au bord d'un ravin abrupt au fond duquel un ruisseau courait sur un lit pierreux. Au delà s'étendait une plaine ouverte, derrière une ferme dont la façade bordait la route au dessous de nous. Quelques bâtiments d'exploitation s'élevaient dans les champs, à cinq ou six cents mètres plus loin. Là se montrait encore un groupe de cavaliers parmi lesquels un officier caracolait avec affectation, s'arrêtant de temps à autre pour examiner nos mouvements à l'aide d'une lorgnette. — Qui va me décrocher cet ofBcier trop curieux? demandai-je aux sharpshooters les plus rapprochés de moi. — On peut essayer, colonel, répondirent-ils. Us désignèrent l'un d'entre eux qui s'avança de quelques 'pas. et ajusta avec soin. Le coup partit. Après quelques secondes d'attente, nous vîmes le cheval trébucher comme s'il allait tomber, puis se redresser sur trois jambes. La balle avait frappé la monture, au lieu du cavalier, qui n'attendit pas une nouvelle épreuve de la portée de l'arme et de l'adresse du tireur. Tout le groupe disparut avec lui derrière un mur, et nous n'en revîmes plus trace.
Pendant ce temps, nos morts avaient été enterrés, nos blessés, transportés aux wagons d'ambulance. La colonne reformée reprit sa route, précédée cette fois d'une avantgarde.
Le lendemain , après avoir traversé le Bull-Run, nous venions de prendre position dans l'après-midi sur la hauteur, en avant de Centreville, lorsqu'une violente canonnade éclata à la station de Bristoë où nous avions passé quelques heures auparavant. Le 2* corps y, était aux prises
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avec l'ennemi. Le matin, de bonne heure, il s'était trouvé en contact, d'un côté, avec l'avant-garde d'Ewell, et de l'autre, avec la cavalerie de Stuart. Mais celle-ci n'avait pu arrêter sa marche, ni celle-là la retarder en tiraillant avec la division Caldwell qui marchait la dernière.
Âla station de Bristoë, les choses prirent un aspect plus sérieux. Le 5* corps que Warren comptait y trouver venait d'en partir sans l'attendre, lorsque la colonne de Hitl s'y présenta. Celui-ci se mit aussitôt en mesure de couper le 2" corps, de façon à le rejeter sur Ewel et à l'envelopper et le détruire entre eux deux. Mais "Warren sut conjurer le danger avec une promptitude de décision et une rapidité d'action qu'on ne saurait trop louer. I! lança en avant la division de Hays, derrière le talus du chemin de fer, qui protégeait nos hommes comme un retranchement, tandis qu'il disposait la division de Webb pour recevoir le choc. Lors donc que l'ennemi s'avança en bataille, il fut accueilli par un double feu de mousqueterie et d'artillerie qui jeta bientôt le désordre dans ses rangs. Sans lui donner le temps de se reformer, Warren le poursuivit, la bf^onnette dans les reins, et acheva sa déroute en lui enlevant cinq pièces d'artillerie, deux drapeaux et cinq cents prisonniers. Quand la division Caldwell rejoignit les deux autres , tout était fini ; Hill était refoulé en arrière, et Ewell, poursuivant sa route par Greenwich, n'avait pas encore reparu.
Des hauteurs où Warren nous rejoignit pendant la auit, nous pûmes suivre des yeux les diverses phases du combat. C'était la première fois que le jeune général commandait un corps d'armée en action. Ce début lui fît beaucoup d'honneur.
Je me suis souvent demandé pourquoi l'armée était restée immobile, tandis que Warren abandonné à luimême avait à lutter seul contre des forces bien supérieures aux siennes ; et pourquoi le général Meade n'avait pas mis à profit ce premier succès pour revenir sur l'ennemi avec toutes ses forces, et lui livrer bataille dans une
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position qui n'avait rien de désavantageux et qui répondait pleinement à la recommandation permanente de toujours couvrir Washington. Il est certain que, dans tout ce mouvement rétrograde de Cuipepper à Centreville, Meade adopta la conduite la plus prudente et la plus sûre; mais on ne saurait dire que ce fut la plus glorieuse. Il déjoua complètement le plan de Lee, qui était de tourner nos positions et de se planter en travers de nos communications avec Washington. La question est de savoir si ce dernier eût gagné à cette manœuvre ce qu'il en attendait.
Il est bon de remarquer que la réussite l'eût mis dans une condition identique à la nôtre. En se plaçant entre nous et Washington, il nous plaçait entre lui et Richmond. Je sais bien qu'il nous eût volontiers livré toute ■ grande ouverte la route de la capitale confédérée, pourvu que celle de la capitale fédérale lui fût abandonnée. Mais il n'y pouvait pas. compter. L'échange eût été beaucoup trop en sa faveur. Supposons qu'on l'eût laissé faire à Cuipepper. En quoi sa position valait-elle mieux que la nôtre? Nous avions à dos le Rapidan; lui, le Rappahanock. Nos forces étaient au moins égales aux siennes, et nos vétérans valaient bien les siens.
Que s'il eût continué de marcher au nord, comme nous avions la ligne intérieure, nous ne pouvions encore manquer de le rejoindre. Il arriva avant nous à Warrenton, ce qui n'empêcha pas que nous n'eussions dépassé déjà la station de Bristoë lorsqu'il s'y présenta. Là encore, comme à Auburn ou à Greenwich, nous aurions pu l'attendre, et nous ménager une victoire autrement importante que le succès, plus brillant que productif, deWarren.
Admettons enfin que, persistant à refuser la bataille, le général Lee nous eût devancés à Centreville. Soit. Le voilà dans une position formidable; mais comment j fera-t-il vivre son armée ? Pour nous, le Potomac, dont nous sommes maîtres, est une voie de ravitaillement toujours ouverte. La faim, qui fait sortir le loup du bois, fera donc
aussi sortir l'ennemi de sa position pour venir nous combattre dans des conditions qui n'ont fait qu'empirer, à mesure qu'il s'est éloigné de sa base et qu'il a rendu ses communications plus difficiles.
Quant à marcher sur Washington avec deux corps d'armée, sans moyen possible de traverser directement le Potomac, et lorsqu'il nous avait à dos; c'est une hypothèse à laquelle il n'y a pas Heu de s'arrêter.
En somme, il eût pu être plus profitable; il eût été certainement plus glorieux de livrer bataille aux confédérés sur quelque point de la route parcourue, que d'entreprendre avec eux une course de vitesse. Le général Meade lui-même s'exprima en ce sens devant le comité du congrès ; mais on ne fait pas toujours ce qu'on désire, à la guerre surtout, et dans l'incertitude sur le but et les mouvements de son habile adversaire, il se détermina à suivre la ligne de conduite qui comportait le moins de risques.
Quoi qu'il en fût, le général Lee, voyant ses plans déjoués, n'avait plus rien à faire qu'à s'en retourner. Autant pour retarder notre poursuite que pour attacher quelque résultat à son excursion, en se retirant, il détruisit le chemin de fer, depuis la station de Bristoë jusqu'au Rappahanock, sur une longueur de vingt-cinq milles environ.
Le lendemain 15, le général Sickles arriva au bivouac de la division, établi à la station de Fairfax. Entraîné par son ardeur, il venait demander à reprendre son commandement, dans la pensée qu'une bataille était imminente. Le général en chef jugea, non sans raison, qu'il n'était pas encore en état de supporter les fatigues du service, et de faire face à toutes les exigences de la position qu'il réclamait parmi nous. Il ne marchait qu'avec des béquilles, et ne pouvait encore supporter la pression d'une jambe mécanique. L'accueil que lui firent ses deux vieilles divisionS^ dut le consoler amplement de son désappointement.
La nouvelle de son arrivée à la station était à peine connue, que tous ses régiments de Gettysburg se for-
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nièrent sans armes en double haie le long du chemiu qu'il devait suivre pour venir au quartier général de Birney. Celui-ci était allé à la rencontre du brave mutilé, avec un wagon de campagne attelé de quatre chevaux. Leur apparition fut le signal d'un tonnerre d'acclamations comme j'en ai rarement entendu. Ilfallut prendre le pas; d'un bout à l'autre de la ligne, les explosions de hurrahs se succédaient sur le passage de la voiture, et se répétaient encore après qu'elle s'était éloignée. Les képis s'agitaient en i'air; les welcome se répondaient avec enthousiasme. Et lorsque le général fut descendu dans la tente de Birney, entouré des commandants de brigades, les hommes, assemblés en foule à l'entour, s'y livrèrent longtemps encore à la libre expression de leur joie.
Il faut tout dire : cette réception n'était pas seulement une manifestation en l'hSnneur de l'ancien chef du corps; elle était aussi une protestation contre le successeur qu'on lui avait donné. A. la guerre, les soldats savent fort bien apprécier la valeur de leurs généraux. Ce n'est pas en s'adonnant à quelque vice vulgaire prohibé parmi eux, ou en faisant de l'autorité un instrument d'intrigues que l'on acquiert leur conâance, mais simplement, en se montrant digne de les commander. Soyez juste, et vous pourrez être sévère sans soulever aucun ressentiment même parmi ceux qu'auront atteints des punitions méritées. Soyez partial, et votre indulgence pour les uns, comme votre exigence pour les autres, ne vous rapportera que le mépris de tous. Au fond du cœur, le soldat garde toujours un sentiment de droiture qui règle les jugements qu'il porte sur ses chefs. Son plus grand intérêt s'y rattache directement, car souvent sa vie peut dépendre d'un ordre bien ou mal inspiré. C'est pourquoi les mauvais généraux gâtent les bons soldats, comme les bons généraux corrigent les mauvais soldats.
Les mêmes hommes combattent tout différemment selon le chef qui les conduira. S'ils ont confiance en lui, ils se jetteront sur' l'ennemi avec un élan sans réserve, car ils
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savent que le régiment ne sera pas compromis sans nécessité, et que, s'ils doivent mourir, leur mort sera du moins' utile à la cause à laquelle ils se sont voués. Mais s'ils se sentent mal commandés, s'ils ont à craindre d'être sacrifiés sans résultat par un manque de jugement ou par une intelligence obscurcie par les fumées du whiskey, alors l'élan fera place à l'indécision. Ils iront au feu pour obéir à la discipline et sauvegarder leur amour-propre ; et s'ils rencontrent une f-ésistance énergique, là où ils auraient pu forcer une position sans compter leurs pertes, il est à parier qu'ils se replieront en maugréant contre le chef que leur méfiance fait responsable de l'échec. Il n'est donc pas surprenant que, lorsqu'ils en trouvent l'occasion, les soldats témoignent quelque peu bruyamment leur intérêt au chois du général qui leur est donné.
Des pluies abondantes, en submergeant les gués du Bull-Run, nous retinrent trois jours près de Centreville. L'ennemi en profita pour démolir le chemin de fer, brûler les traverses et courber les rails qu'il ne pouvait pas emporter. Il nous, fallut donc réparer le dégât avant de reprendre l'offensive derrière le Rappahanock où Lee s'était retiré. Le travail se poursuivit avec une rapidité remarquable. Quinze jours suflirent pour le compléter. A inesure qu'il avançait, nous changions de campement, et plus souvent encore en ce qui concernait notre division. Le général French semblait prendre plaisir à nous faire aller. Les hurrahs pour le général Sickles lui tintaient encore aux oreilles.
 la station de Bristoë, c'étaient des allées et venues à travers le Broad Run, passé et repassé trois fois par nos hommes dans l'eau jusqu'à la ceinture. A la station de Catlett, c'étaient des déplacements continuels, sans cause ni raison, quelquefois au milieu de la nuit. En pareil cas, le général French restait invisible sous sa tente où personne n'était admis à troubler son mystérieux sommeil. Un soir, le général Birney, lassé de ses fantaisies,
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négligea de s'y conformer. Il en appelait à Philippe, à jeun, qui, le matin venu, n'osa pas demander compte de l'inexécution de ses ordres de la veille... s'il s'en souvint encore.
Le 6 novembre, la voie ferrée étant complètement rétablie, le général Meade résolut de reprendre l'offensive, en forçant le passage du Rappahanock sur deux points à la fois. Le 5* et le 6* corps reçurent ordre de se porter sur le point où le chemin de fer traverse la rivière; les 1", 2", et Se corps, sur le gué de Kelly situé à quelques milles plus bas. Le mouvement commença le 7 au point du jour.
Ce fut la colonne de droite qui rencontra la plus vive opposition. Une division du corps d'Ewell occupait là une forte position défendue par une redoute et des retranche- * ments protégés par le feu de plusieurs batteries d'artillerie. Une charge vigoureuse de deux brigades du 6" corps, commandées par le général Runell, décida l'affaire. La redoute fut enlevée. Avec elle l'ennemi perdit quinze cents prisonniers et quatre pièces de canon, sans compter les morts et les blessés,
A Kelly's Ford, les obstacles furent moins sérieux. L'attaque fut confiée à ma brigade qui, pour cette occasion, fut renforcée du 20* de l'Indiana et du 2" bataillon des sharpshooters. Nous arrivâmes sur les hauteurs boisées qui dominent la rivière, sans avoir donné l'éveil à l'ennemi. Ce fut seulement lorsqu'il nous vit descendre dans la plaine, qu'il accourut se jeter dans les retranchements qui défendaient le gué. En même temps, il faisait avancer une batterie ; mais le général Birney avait déjà placé, au dessus d'un coude de la rivière, des canons qui la prenait en rouage, et l'obligèrent à se tourner de leur côté. Alors, elle présenta le travers à d'autres pièces amenées à ma droite et qui n'attendaient que ce moment pour ouvrir leur feu. Ainsi canonnée de deux côtés à la fois, elle fut bientôt réduite au silence et forcée de se retirer.
Pendant la canonnade, j'avais fait avancer les sharpshooters commandés par le colonel Trepp, jusqu'au bord
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de la rivière et derrière eux mes autres régiments que je tenais massés derrière le pli de terrain le plus rapproché. Le colonel Trepp avait improvisé quelque protection pour deux ou trois de ses compagnies sur la partie la plus élevée de la rive, d'où elles entretenaient un feu si meurtrier sur les retranchements opposés, que les rebelles n'osaient plus s'y montrer que pour tirer à peu près au hasard. Profitant de cet avantage, le reste du bataillon entra résolument dans l'eau. Ce fut le signal. Je m'avançai derrière eux, suivi du 40 de New- York, du 20* de l'Indiana, des 3' et 5* du Michigan et du IIO de Pennsylvanie. Avant même que j'eusse atteint l'autre bord, mes sbarpshooters, conduits par les lieutenants Aschmann et Garrison, avaient enlevé la première ligne de rifiepUs et planté leur drapeaux sur le parapet. La seconde ligne ne tint pas longtemps; puis, sans nous arrêter, nous abordâmes le village au pas gymnastique. L'ennemi, qui ne nous y attendait pas si vite, opposa peu de résistance et se rendit de bonne grâce. C'étaient principalement des troupes de la Caroline du nord qui me parurent plus joyeuses qu'attristées de jeter leurs armes et leurs accoutrements pour courir à l'arrière. Après quoi, il ne restait plus qu'un léger ouvrage en demi-lune, isolé au milieu * d'un champ. Il était occupé par une cinquantaine d'hommes qui aimèrent mieux se laisser prendre, que de s'enfuir à découvert. Cette affaire ne nous coûta pas cent hommes et nous rapporta plus de cinq cents prisonniers. Personnellement, elle me valut, commeaugénéralRunell, l'honneur d'être mis à l'ordre du jour de l'armée et d'y recevoir les reraerclments du général en chef et le témoignage de la satisfaction du président.
Le gros des forces ennemies s'était retiré dans un bois qu'elles abandonnèrent pendant la nuit. Le lendemain, rien ne s'opposa plus à notre marche, et vers midi, toute l'armée se trouva réunie dans la plaine de Brandy. La poursuite commença aussitôt en ordre de bataille. Le pays s'y prêtait admirablement. C'est à peu près la seule
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partie de la Virginie où le terrain découvert s'étende au loin sans obstacles. Aussi ce grand déploiement militaire offrit-il un des plus beaux spectacles qui se puissent voir. Que l'on se figure deux corps d'armée marchant au centre en lignes de bataille, en masses, l'artillerie dans les intervalles et sur la route, les flancs couverts par deuï divi- sions en colonnes, les tirailleurs en avant, la cavalerie sur les deuï ailes ; les réserves couvrant les équipages en arrière ; et toute cette masse d'hommes en ordre parfait, s'élevant ou s'abaissant graduellement suivant les ondulations de la plaine, au bruit du canon qui ne cessait de lancer des projectiles sur l'arrière-garde des confédérés en retraite. Tel fut le tableau mouvant dont il nous fut donné de jouir durant toute cette après-midi.
L'ennemi refusa avec persistance la bataille que nous ne cessions de lui offrir. Il ne s'arrêta qu'après avoir repassé le Rapidan. Nos positions respectives se retrouvèrent ainsi les mêmes qu'un mois auparavant.
Les rebelles avaient compté que nous nous arrêterions à la ligne du Rappahanock. Dans cette persuasion, ils avaient commencé leurs installations d'hiver, sans imaginer qu'ils pussent travailler à notre profit. Tel fut pourtant le cas. Nous trouvâmes en abondance dés provisions de planches et de briques, et jusqu'à des barraquements presque achevés dans les camps abandonnés précipitamment par eux. Ce nous fut autant de précieuses ressources dont nous fîmes aussitôt bon usage.
Ma brigade était campée sur les terres de M. John Minor Botts, Virginien, qui avait joué un rôle marquant dans l'ancien parti whig. Il avait adroitement manœuvré sa barque au milieu des orages politiques qui précédèrent immédiatement la sécession tardive de son État. Depuis lors , il avait fait au gouvernement de Richmond une opposition, tempérée dans le fond, mais assez bruyante dans la forme, pour pouvoir s'en prévaloir auprès de nous, comme d'un gage do sentiments unionistes. ' Cet habile homme avmt ainsi trouvé moyen de manger à deux rate-
liers. Aussitôt qu'il nous vit sur ses vastes propriétés, — dont une partie, nous dit-on, n'était que des dépôts laissés entre ses mains, au moyen de ventes simulées, par des rebelles servant dans les armées de la Confédération, — son premier soin fut naturellement de tirer le meilleur parti possible de la circonstance. Il alla donc trouver le général Meade. Il lui fit un récit émouvant des persécu- 'tions auxquelles il avait été en butte de la part des confédérés , et des dévastations dont ses propriétés avaient eu à souffrir. A ces titres, il réclama la protection du général en chef, et conclut en posant la question d'indemnité pour les dégâts causés par nos troupes. Le général Meade accéda fort obligeamment à ces demandes, et comme mon quartier général était le plus voisin de la maison d'habitation, je reçus l'ordre de me rendra prés de M. Minor Botts et de m'entendre avec lui sur ce qu'il serait possible de faire,
A ma grande surprise, je trouvai une maison entourée de communs en bon ordre, et où l'empreinte de la guerre n'était point apparente, autrement que par la réduction du domestique. Les barrières peintes en blanc étaient intactes. A l'intérieur, les moutons paissaient, les dindons gloussaient, les poules picoraient, les oies broutaient l'herbe, et leâ canards dodus dormaient le bec sous l'aile. C'était là un spectacle champêtre dont nous avions depuis longtemps perdu l'habitude, en Virginie. Mes aides de camp n'en étaient pas moins surpris que moi, et il nous sembla que, si victime que fût l'honorable M. Botts, il n'en avait pas moins réussi à sauver quelques bons débris du naufrage. Un perron de plusieurs marches nous conduisit à une piazza couverte par la projection d'un fronton grec supporté par de hautes colonnes. La porte nous fut ouverte, et nous pénétrâmes à l'intérieur.
Le salon où nous fûmes reçus était garni d'un ameument sans goût, mais massivement confortable et où rien ne manquait. Sur les murs, jaunissaient quelques-unes de cas croûtes prétentieuses que l'inintelligence artistique du
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Sud accepte volontiers comme des tableaux. En somme, les choses semblaient être dans leur état habituel, et rien n'indiquait que les tapis à bon marché eussent été maculés par des bottes de soudards. Le maître du logis fît bientôt son entrée de l'air que dut prendre Marius en face du légionnaire chargé de le mettre à mort ; mais quand je lui eus fait connaître le but de ma visite, modifiant son expression, il prit la parole et prononça son discours. "
Comme je n'étais pas venu là pour des fleurs de rhétorique, mais pour des arbres abattus et des fences brûlées, je me hâtai de donner un tour plus pratique à l'entrevue. Nous n'en eûmes pas moins à subir la lecture d'une lettre destinée à l'Examiner de Richmond, et dans laquelle M. Botts se plaignait amèrement des excès commis par l'armée confédérée à son préjudice. Il s'y déchaînait surtout contre le général Stuart qui, peu accessible aux charmes de l'éloquence, avait, paraît-il, fait arrêter l'orateur pour se débarrasser de ses plaidoyers ou trop longs ou trop vifs. Mais là où M. Botts manqua d'habileté, ce fut dans la communication, qu'il se laissa aller à noe faire, des réclamations en dommages et intérêts par lui adressées au gouvernement rebelle. Il me parut que tendre une main à Richmond et l'autre à Washington pouvait être adroit; mais que m'en faire part était au moins inutile, surtout lorsque certains dégâts, que je savais pertinemment être l'œuvre de l'ennemi , étaient mis avec insistance à la charge de nos troupes.
La conclusion fut : que d'abord, nous eûmes à fournir une centaine d'hommes de corvée et des wagons pour relever les fences à l'abri desquelles devaient paîlr^e les troupeaux de M. Botts; qu'ensuite, une commission spéciale fut nommée pour constater le dommage et présenter un rapport sur la question d'indemnité. Comme je quittai l'armée à quelques jours de là, j'ignore ce qu'il en advint.
Au mois de septembre précédent, une question avait été soulevée par rapport à ma position dans l'armée, par
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un colonel aspirant à me remplacer. Il s'agissait de décider si les règlements autorisaient à me maintenir sur les cadres, après le transfert des hommes du 55* dans le 40*, et le licenciement du 38*, régiments que j'avais successi- Tement commandés. Bien que la question eût été jugée en ma faveur, explicitement à l'armée et implicitement au département de la guerre, qui n'avait pas donné suite à la réclamation, je crus avoir assez fait pour sortir d'une position contestée, par une promotion au grade de brigadier général qui, depuis un an, avait été demandé cinq fois pour moi, par tous mes commandants supérieurs. En conséquence, le 13 novembre, la campagne étant finie, et l'armée se disposant à entrer en quartiers d'hiver, j'adressai à l'adjudant général une lettre en ce sens. Le président avait décidé alors d'ajourner toute promotion jusqu'après la réunion du Congrès. Il s'ensuivit que mon ordre de radiation {muster out) comme colonel, précédade quelques semaines ma nomination comme brigadier général. Cet intervalle, joint aux délais habituels des confirmations par le Sénat, me valut l'avantage de passer, à New- York et "Washington, un hiver beaucoup plus agréable qu'il ne l'eût été sous la tente.
J'ajouterai ici que, peu de jours après mon départ, l'armée traversa le Rapidan, par suite d'un plan du général Meade , parfaitement conçu pour envelopper le corps d'Ewell campé séparément à plusieurs milles de celui de Hill. L'entreprise demeura sans résultat, par suite do divers contre-temps et notamment des bévues du générai French qui, le premier jour, retarda considérablement la marche de l'armée par sa lenteur à se rendre au point de passage assigné, et, le second jour, s'égara si bien hors de la route, qu'il alla donner contre les lignes ennemies, au lieu de rejoindre le 2" corps, comme il en avait reçu l'ordre. Cette maladresse coûta sept cents hommes au 3* corps, parmi lesquels le colonel Trepp des sharpshooters qui fut tué dans l'engagement. Les deux corps ennemis, qu'on devait surprendre et combattre séparément, se con-
contrèrent aussitôt, et se fortifièrent si promptement et si efficacement que, le troisième jour, l'attaque fut reconnue trop hasardeuse pour être tentée.
Il se passa là un fait d'une émouvante signification. Le 29 au matin, Warren devait aborder la droite des rebelles avec le 2" corps renforcé de deux divisions du 3". Lorsqu'au point du jour, les hommes rangés en bataille virent devant eux les bords marécageux du Mine-Run, les abattis d'arbres inextricables, et les retranchements devant lesquels l'artillerie croisait ses feux, comprenant qu'on leur demandait l'impossible, ils songèrent à Fredericksburg, et, sans colère ni murmures, chacun d'eux se mit à écrire son nom, son âge et son lieu de naissance sur de petits carrés de papier qu'ils s'épinglèrent sur la poitrine.
Est-il rien de plus saisissant, dans son héroïque simplicité, que cette protestation silencieuse et résignée de soldats que l'on envoie inutilement à la mort, quile savent, et qui, prêts à s'immoler au devoir, se bornent à crayonner d'avance leurs modestes épitaphes!
Heureusement, le général Warren ne permit pas que le sacrifice s'accomplit. Dédaignant les faux jugements auxquels il pouvait s'exposer, il prit sur lui de suspendre l'assaut, et envoya un de ses aides de camp en expliquer les motifs au général en chef. Celui-ci contremanda aussitôt les ordres en vertu desquels Sedgwick devait attaquer la gauche, et Birney le centre des positions ennemies. L'occasion était manquée; la saison avancée ne permettait plus d'entreprendre de nouvelles opérations. L'armée repassa le Rapidan, pour reprendre, définitivement cette fois, ses quartiers d'hiver autour de Culpepper,
Cette période d'inaction ne fut signalée que par divers mouvements de cavalerie dont le plus important fut, à la fin de février, une tentative pour délivrer ceux de nos prisonniers que la barbarie du gouvernement rebelle abandonnait à toutes les tortures du froid et de la faim, dans une île du James, en face de Richmond. Le général Kilpatrick, qui* commandait l'expédition, pénétra jusqu'à la
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seconde ligne des défenses de ta capitale confédérée, mais ne put aller plus avant. Une partie de ses forces conduite par le colonel Dahlgreen avait été égarée loin de sa route par la trahison d'un guide, et entraînée dans une embuscade où beaucoup restèrent tués, blessés ou prisonniers. Le guide fut pendu haut et court à un arbre ; mais la mort de ce misérable ne racheta pas celle du jeune colonel dont le corps resta parmi les morts. — Quant aux prisonniers, ils furent dirigés au loin dans le Sud; où ils devaient périr par milliers, victimes de traitements inouïs dont je me réserve de donner ailleurs quelque idée.