‹ Quatre ans de campagnes à l'Armée du Potomac (volume 2)Chapitre 22 sur 42 · LE DÉNOUEMENT · texte numérisé non relu

LE DÉNOUEMENT

ËTwafttion de Fetersborg et de Richmond, — La poiUBuite. — Artirée à JettersTÎUe. — Les confédérée à Amelïa Conrt-Honse. — Engagements d'arridre- garde. — Combat de Deatonsnlle. — Captures et trophées. — Grand coup de filet, — Mort du général Read, — Opinion d'un sergent confédéré. — Les bagages. — Rencontre da général Sberidan. — I<e High-Bridge. — Le dernier combat du 3c corpa. — Échange de communicatioDS entre Grant et Lee. — Le coup de grjice. — L'armée confédérée met bas les armes. — Tableau final.

Dans la nuit du 2 au 3 avril, le général Lee évacua simultanément Petersburg et Richmond, Toutes les troupes qui lui restaient encore se réunirent à Chesterfield Court- House, point central à peu près à distance égale des deux villes, et ce fut de là qu'au matin, elles commencèrent leur mouvement pour aller rejoindre l'armée de Johnston dans la Caroline du nord. C'était leur seule chance d'échapper à une destruction complète. Le général Grant, qui le savait parfaitement, se tenait prêt. — La poui^uite commença immédiatement, de sorte que l'occupation des deux villes se trouva laissée principalement au 25* corps, composé de troupes de couleur. La division placée tem> porairement sous les ordres de Parke fut chargée de Petersburg; les deux autres sous le commandement de Weitzel prirent possession de Richmond.

Dernière et suprême humiliation de ces arrogants con-

tempteurs de l'humanité ! Au siège même de leur gouvernement renversé, leurs propriétés et leurs vies étaient sous la protection des noirs auxquels ils avaient refusé leur place dans la grande famille humaine. A cette dernière heure de la grande iniquité, se manifestèrent sans voiles le caractère des oppresseurs et celui des opprimés. Les afSdés de Jefferson Davis livrèrent aux flammes la ville qu'ils ne pouvaient plus défendre et que l'incendie eût dévorée tout entière, si les soldats de couleur de Weitzel n'en avaient sauvé les deux tiers. Tout le quartier des aflaires, le plus riche et le plus populeux, fut réduit en cendres. Ses ruines amoncelées diront longtemps encore quels furent ces hommes qui avaient immolé leur paya à des ambitions dépravées, dans le seul but de dominer par la barbarie sur un sol arraché à la civilisation américaine.

L'itinéraire du général Lee était, en quittant Chésterfield, d'aller traverser l'Appomattox au port de Goode, pour atteindre le chemin de fer de Banville à Amelia Court-House. De là il espérait nous devancer à Burksville, point d'intersection décelai deLynchburg; s'il réussissait à le dépasser avant que nous eussions pu nous y opposer, il était à peu près certain d'opérer sa jonction avec Johnston qui, de Smithfield, étendait sa gauche au devant de lui. L'objectif commun était donc Burksville. Poursuivants et poursuivis s'élancèrent dans cette direction avec une ardeur égale. Dans cette course, les avantages se compensaient, car si les confédérés avaient sur nous dix ou douze heures d'avance, notre route était plus courte que la leur d'une distance à peu près équivalente à la ditférence du temps.

Les deux armées engagèrent la course par deux routes parallèles, Lee au nord, Grant au sud de rAppomattoi. Sheridan, qui était resté la veille non loin de Five-Forks, prit, la tête avec toute la cavalerie, suivi du 5' corps qui avait bivouaqué à Sutherland. Le 2* corps partit en mônie temps au point du jour, par la route qui longe l'Appomat-

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toi ; lé Ô* le suivait de près. — Le général Ord, avec la plus grande partie de l'armée du James, marcha par la ligne du chemin de fer de Lynchburgque le 9° corps fut chargé de protéger derrière lui.

Ainsi, le général Grant avait divisé ses forces en deux colonûes, et tandis qu'Ord poussait vers Burksville, Sheri- (lan et Meade couraient en ligne droite frapper le chemin de fer de Danville un peu plus au nord, à la station de Jettersville.

Sheridan y arriva le premier dans la journée du 4, au moment où Lee venait d'arriver à Amelia Court-House, et comme il avait une avance notable sur Meade, il se retrancha pour donner sûrement à celui-ci le temps de le rejoindre. Nous avions été quelque peu retardés dans notre marche par la nécessité de réparer les chemina, sous peine de laisser infailliblement l'artillerie et les trains en arrière. Malgré toute la diligence possible, ce ne fut donc que le 5, dans l'après-midi, que nous atteignîmes Jettersville. Mais pendant ces vingt-quatre heures, Lee ne s'était plus senti de force à engager une lutte hasardeuse contra les seize ou dix-huit mille hommes qui lui barraient le

Toutes les chances tournaient contre lui. La fortune adverse venait encore de lui porter un coup funeste en le privant des approvisionnements sur lesquels il avait compté pour le soutien matériel de son armée. Un convoi considérable ordonné de Danville, le 2, devait l'attendre à Amelia Court-House. Il se trouva que le gouvernement rebelle, ajant besoin des wagons pour son déménagement précipité, enjoignit au chef de train de les conduire jusqu'à Richmond. Celui-ci ne comprit pas qu'on lui demandait les wagons vides, et sans les décharger, il continua 9a route, emportantes rations avec lui.

Les soldats de Lee, en quittant Petersburg, n'avaient guère qu'un jour de provisions. La plupart d'entre eux ne s'étaient rien mis bous la dent depuis vingt-quatre heures, lorsqu'ils arrivèrent à Amelia Court-House. Ils

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employèrent la journée du 5 à fourrager pour ramasser ce qu'ils pouvaient trouver aux environs ; ressource bîea insuffisante dans un pajs plus qu'appauvri. Et pendant ce temps s'évanouit ladernière chaace de rejoindre Johnston.

Bans la nuit du 5 au 6, les confédérés durent se remettre en route; nous étions sur eux. Déjà, dans l'aprèsmidi, le général Bavies, avec une brigade de cavalerie, leur avait pris cinq pièces d'artillerie et brûlé cent quatrevingt wagons au carrefour de Paine. Ils se hâtèrent autant que le permettaient les difficultés croissantes, car le fourrage leur manquait tout autant que les provisions, et les botes étaient aussi exténuées que les hommes. Désormais, leur seul espoir était ou de gïigner Farmville avant nous, et par un détour, de reprendre la direction de la Caroline du nord, ou d'atteindre Lynchburg où ils avaient un dépôt d'approvisionnements. Mais plus le cerf approche de ses fins, plus la meute se précipite avec ardeur à l'hallali. Au point du jour, toute l'armée fut mise en mouvement.

La cavalerie, appuyée par le 6' corps, reprit sa marche parallèlement à ta colonne ennemie; Griffin, dépassant Amelia Court-House évacué, se rabattit à gauche sur l'autre âanc des confédérés dont Humphreys serrait de près l'arrière-garde. Enfin Ord, arrivé à Burkewille, marchait rapidement sur Farmville, pour y détruire le pont vers lequel Lee poussait sa tête de colonne avec une égale promptitude.

Il était environ 9 heures du matin, lorsque notre division atteignit l'arrière-garde de l'ennemi près de Sait Sulpher Springs. Le général Mott mo communiqua ses instructions, tandis que mes régiments se portaient rapidement en avant. Dix minutes après, nous étions aux prises avec l'ennemi. Le 20* de l'Indiana, déployé en tirailleurs et appuyé par le 124' de New- York, avait gravi lestement une hauteur, et commençait à refouler vivement les rebelles qui se repliaient sur la route de Beatonsville.

Nous avancions ainsi d'un pas rapide tout en faisant

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le coup de feu, lorsque Mott, voulant examiner par luimême les âispositions que j'avais prises, vint me rejoindre sur la ligne des tirailleurs engagés. — Tout va bien, ditil. Poussez vigoureusement devant vous, et tâchez d'atteindre les bagages qui sont à peu de distance. Si vous les enlevez, il y a toute chance pour que vous y trouviez le brevet de major-général. — Il avait à peine fait quelques pas en arrière, lorsque le son mat du plomb contre 1© cuir me fit tourner la tête. Je remarquai un mouvement précipité parmi les officiers d'état-major. Plusieurs sautèrent à bas de leurs montures, et au milieu du groupe j'aperçus le général étendu à terre. Une balle lui avait traversé la jambe, passant entre les deux os, au dessous du jarret. Quand il me vit près de lui, il se souleva sur le coude pour me dire : — Vous avez le commandement de la division. Vous connaissez déjà vos instructions; je n'ai rien à y ajputer. AUez-y ferme. Bonne chance et adieu. — On l'emporta sur une civière, moins souffrant peut-être de la douleur physique que du désappointement moral de ne pouvoir assister au dénoûment du drame dans lequel il avait joué, depuis quatre ans, un rôle aussi méritoire que distingué.

Le mouvement se poursuivît sans interruption. La 1" brigade commandée maintenant par le colonel Shephard du 1" Maine, et renforcée de deux régiments, continua à avancer en bataille derrière saligne de tirailleurs dont l'élan ne laissait pas de trêve à l'ennemi. Les rebelles étaient serrés de si près qu'une position favorable s'étant présentée pour nous faire tête autour d'une grosse ferme, ils en furent délogés avant d'avoir pu s'y couvrir de quelques barricades ébauchées à la hâte.

Cependant, un peu plus loin, il y eut un temps d'arrêt. Un corps de cavalerie confédérée avait mis une batterie en bonne position pour balayer un terrain découvert qui s'étendait à droite delà route. De ce côté, la 1" division se pressait d'arriver ; mais, partie de Jettersville par un chemin plus long que le nôtre, elle n'avait pu nous rejoin-

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dre encore et ses tirailleurs seols prolongeaient notre front de bataille. Pour leur yenir en aide, je fis avancer une section du U' d'artillerie de New- York, II s'ensuivit une canonnade assez vive dont ils profitèrent si promptement que bientôt canons et cavalier» disparurent devant eux.

Pendant l'engagement, le général Humphreys était arrivé sur la ligne. Nous descendîmes de cheval pour nous avancer hors du bois, par un chemin bordé de talus d'où l'on pouvait mieux découvrir les mouvements de l'ennemi. Il faut croire que nous fûmes remarqués, car les balles commencèrent à nous siffler aux oreilles avec une persistance qui n'était certes pas due au hasard. Mais comme le général Humphreys n'avait pas l'air de s'en apercevoir, ce n'était pas à moi de lui en faire l'observation. 11 m'interrogeait sur la position exacte de mes trois brigades, consultait un croquis topographique qu'il teçait à la main, m'expliquait où conduisait la route, où nous aurions bonne chance d'enlever la queue des équipages, et surtout les canons de l'arrière-garde auxquels il tenait particulièrement. Enfin, satisfait sur tous les pointe : — Je crois, dit-il de sa voix tranquille, que nous ferions ' bien de nous retirer un peu en arrière.

Nous retournâmes sur nos pas, sans encombres. Nous voici repartis. La chasse recommence. Une nouvelle ligne élevée à la hâte et faiblement défendue est encore enlevée par les tirailleurs. A deux cents mètres en arrière, la hauteur est couronnée d'un talus renforcé de ferices et d'arbres abattus, derrière lequel se montra une ligne bien garnie. Ici, les tirailleurs ne suffisent plus. Le front de bataille se reforme le long d'une haie couverte, sous le feu d'une artillerie invisible qui nous envoie ses projectiles creux, par dessus la crête où l'infanterie nous attend. En quelques minutes, six régiments sont prêts à charger : le 73" et le 86" de New- York, le 105" et le UO" de Pennsylvanie, le 1" et le 17' du Maine. Au commandement, tous s'élancèrent à la fois. C'est auquel dépassera

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les autres et plantera le premier ses couleurs sur le retranchement. Personne ne reste en arrière. Les blessés tombent ; on les ramassera plus tard. Â l'ennemi d'abord.

C'était beau à voir. Les six drapeaux avançaient de front, comme portés par six vagues humaines qui montèrent sans s'arrêter jusqu'à ce qu'elles eussent éteint et submergé la digue enflammée qui se dressait devant elles.

Et sans autre délai que le temps de réunir deux ou trois cents prisonniers et de reformer les rangs, toujours poursuivant l'ennemi en retraite, nous arrivâmes à Deatons- . ville. Là, la 1" brigade céda le pas à la 2*. Presque tous ses régiments avaient épuisé leurs cartouches sur la ligne de tirailleurs ou ils s'étaient relevés successivement pendant la matinée.

bésormais, la 1" division marchait de front avec nous à droite de la route, et elle avançait d'un bon pas. 11 s'agissait de ne pas se laisser dépasser. Aussi, sans attendre que la 1" brigade eût renouvelé ses munitions, je lançai en avant la 2" déployée en bataille et soutenue de près par la 3*

Nous allions grand train. Vingt-huit wagons et cinq pièces d'artillerie étaient déjà tombés entre nos mains. A chaque prise, l'ardeur de la chasse s'augmentait. Les hommes ne s'arrêtaient même plus avant de charger. Quand un obstacle se présentait, derrière lequel l'ennemi faisait mine de tenir, les tirailleurs y couraient en poussant des hurrahs; les régiments les plus proches s'élançaient en avant, et la position était enlevée, avant même quB le reste de la ligne sût de quoi il s'agissait.

Vers le coucher du soleil, le général Pierce, au sortir d'un bois épms, se trouva en face d'une hauteur abrupte courohnée d'un talus derrière lequel l'ennemi en face lui opposait une résistance déterminée. La cause nous en fut bientôt connue. Sur le haut du coteau où elle s'élevait par une pente immense, la route tournait brusquement à gauche, et se trouvait ainsi parallèle à notre front. Les trains de l'ennemi y défilaient encore, et c'était pour les sauver

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que l'arrière -garde tout entière nous faisait tête. Mais il n'était retranchement qui pût tenir contre l'élan de nos hommes quand ils aperçurent les 'lagons. La crête du coteau fut emportée au moment où les derniers chariots venaient de passer. Tout en se repliant, les troupes d'escorte les défendaient encore, Pierce opéra rapidement son changementde front en avant sur son bataillon de gauche, tandis que la 3^ brigade arrivait en hâte pour avoir sa part du gâteau.

À peine la ligne eut-elle dépassé une grande ferme marquant le point culminant de la colline, que se jfo-ésenta sous ses yeux un spectacle auquel elle ne s'attendait pas. Au fond d'un étroit vallon que partageait dans sa longueur une petite rivière nommée le Sailor's Creek, plus de deux cents wagons s'agitaient pêle-mêle pour traverser le e&urs d'eau sur un pont à moitié défoncé. La 2" brigade, à laquelle s'était joint le 120 de New- York, fondit sur sa jjtoie avec des cris d'enthousiasme. Deux de ces régiments, le 17" du Maine et le 57* de Pennsylvanie, travers&'ent même le Creek à la poursuite de l'ennemi, et ne s'arrêtér«it qu'au sommet de la colline opposée. La 1" division qui, par suite du changement de direction de la route, avait eu à faire un détour très étendu, arriva néanmoins à temps pour prendre p^rt à l'hallali.

La journée était bonne. A part les wagons dont le nombre total s'élevait à deux cent soixante et dix, mes deux brigades engagées avaient enlevé à l'ennemi six pièces de canon, un guidon d'artillerie, huit drapeaux et de cinq à six cents prisonniers. De son côté, la division de Miles avait aussi ses trophées. Ce n'était là pourtant que le moindre dé nos succès.

Pendant que Humphreys poussait devant lui, et dânolissait pièce à pièce l'arri ère-garde des rebelles, Sheridan prenait l'avance sur le 6' corps, cherchant où les frapper en flanc de quelque coup terrible : leo quœrens qwm devoret! 11 lançait une de ses divisions de cavalerie à l'attaque; l'ennemi s'arrêtait pour couvrir en force le point

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assailli; le combatsepoursuÎTaitavec vigueur, tandis qu'une seconde division allait le renouveler un peu plus loin sur un autre point, et ainsi d'une troisième. Pendant que l'infanterie ennemie s'arrêtait pour combattre, les trains continuaient leur route, laissant en arriére le gros des forces protectrices. La colonne se tronçonnait, et le moment devait venir forcément où elle serait coupée. C'est ce qui arriva. Trois divisions de cavalerie conduites par Custer, Crook et Devin , atteignirent les trains sur le Sailor's Creek, à quelques milles plus haut que le point où nous en avions saisi une partie. Elles détruisirent quatre cents wagons en bloc, enlevèrent seize pièces d'artillerie et firent quantité de prisonniers.

Entre Sheridan en avant et Humphreys en arrière, se trouvait le corps confédéré d'Ewell attardé par les charges incessantes de cavalerie dont le but était de donner au 6^ corps le temps d'arriver. Wright, en effet, n'était pas loin, et bientôt sa première division, commandée par le général Seymour, fit irruption sur la route, tandis que la seconde, commandée par le général Wheaton, s'étendait sur le flanc gauche de la colonne ennemie. Tout en se repliant, celle-ci faisait de fréquents et vigoureux retours. Mais lorsqu'elle dut s'arrêter devant l'incendie, assaillie de tous les côtés à la fois, écrasée comme dans un étau entre la cavalerie et l'infanterie, il ne lui resta plus qu'à mettre bas les armes. Ce grand coup de filet rapporta de six à sept mille prisonniers, parmi lesquels le général Ewell lui-même et cinq ou six autres officiers généraux. Et ce ne fut pas tout. Pour compléter le désastre da l'armée de Lee, son avant-garde essuya le même jour un important échec. Nous l'avons laissée marchant rapidement vers Farmville où l'armée du James se dirigeait de son côté. Le général Ord, craignant dene pas arriver àtemps, détacha en avant deux régiments d'infanterie et un escadron de cavalerie, sous le commandement du général Read, pour arrêter l'ennemi en brûlant le pont. Read arriva trop tard pour exécuter ses instructions. La tête

de colonne ennemie avait déjà traversé la rivière. Cependant, sachant de quelle importance il était d'en retarder la marche, il n'hésita pas à l'attaquer, malgré l'énoniie disproportion de ses forces. Pas à pas il disputa le terrain avec une héroïque intrépidité, tandis qu'Ord accourait au bruit de la mousqueterie. Il fut tué, maintenant jusqu'au bout ses deux régiments décimés ; mais le sacrifice de sa Tie eut tout le résultat qu'il en avait pu espérer. L'année du James parut bientôt, etles rebelles, arrêtés à Farm ville, n'eurent plus qu'à se rejeter en arrière pour tâcher de gagner Lynchburg.

Cette journée du 6 avril, désignée généralement sous le nom de combat de Deatonsville, porta le coup de grâce à l'armée de Lee. Exténués de fatigue et de faim, en butte à toutes les misères et à tous les découragements, ces vingt-six ou vingt-huit mille hommes n'étaient plus en condition de se défendre. Une portion n'avait plus d'armes ; le reste n'était encore capable que de ces efforts spasmodiques dans lesquels s'éteint une agonie tourmentée.

Parmi les prisonniers que nous avions faits dans la soirée, se trouvait un jeune sergent dont l'intelligeuce me fut signalée par quelques officiers de mon état-major. Je le ils appeler et causai quelque temps avec lui. Ce qu'il répondit à mes questions peut se résumer en peu de mots :

— « Général, je n'ai rien à dire que vous ne sachiez déjà parfaitement. L'armée de la Virginie n'existe plus. Ce qu'il en reste ne peut vous échapper. Cela devait finir ainsi, et puisqu'il n'en pouvait être autrement, nous n'en sommes pas à regretter que le jour prévu depuis longtemps soit arrivé. Au contraire, nous nous réjouissons tous que la guerre soit finie. Si l'on nous eût consultés, il y a bien des mois qu'elle serait terminée, mais le gouvernement a préféré tenir jusqu'au bout.

« J'ai été pris comme les autres par la conscription ; car de ceux qui se sont volontairement engagés au commencement de la guerre, il en reste bien peu maintenant.

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Depuis su: ou huit mois, nos hommes out déserté par mil* liers. Ceui q^ui sont restés n'ont été retenus que par un sentiment d'honneur. Ils n'ont pas tohIu se disgracier en abandonnant leur drapeau. Ils ont fait leur devoir de lear mieux. Quant à la Confédération du Sud, bien qu'ils eussent préféré la faire triompher, ils en avaient depuis longtemps perdu l'espoir, et la savaient condamnée sans ressource.

" Personnellement, je me soucie peu de l'esclavage, et que les nègres soient libres, cela m'est égal. J'appartiens à une famille de fermiers qui louait parfois des travailleurs noirs, mais qui n'en possédait pas. Quand nous les emploierons maintenant, nous les paierons, au lieu de payer leurs m^dtres : voilà toute la différence. Quant à la politique, je ne m'en suis jamais beaucoup mêlé. Je sais bien que la guerre s'est faite principalement au profit des planteurs ; mais, que voulez-vous? quand on est embarqué sur un navire, il faut bien faire ce qu'on peut pour le maintenir à flot. — La Confédération a ruiné le Sud par la guerre ; notre espoir à tous est que, maintenant, l'Union le relèvera de sa ruine par la paix. »

Lorsque j'eus congédié le prisonnier, il s'arrêta à quelques pas, hésita un instant, puis revenant vers moi :

— « Général, me dit-il, votre bonté m'encourage à solliciter de vous une faveur. Nous sommes là une demi-douzaine d'hommes qui, depuis avant-hier, n'avons rien pu trouver à manger. Si vous pouviez nous faire donner à chacun un biscuit, cela nous aiderait à attendre, et nous voua en serions profondément reconnaissants. »

Nous n'étions pas nous-mêmes dans l'abondance; il s-'en fallait. Mais le sergent n'alla pas retrouver ses compagnons les mains vides.

Une chose m'a particulièrement frappé dans le contenu des -wagons tombés entre nos mains; c'est la quantité d'objets lourds et inutiles dont ils étaient chargés. Les ustensiles de cuisine, poêles à frire, casseroles, marmites, 7 abondaient, à côté de malles et de coffres à moitié vides

OU renfermant des paperasses insigniâantes et des chiffons usés. La discipline devait être bien relâchée, ou l'habitude de confort des officiers bien obstinée, pour sur-' charger de pareils impedimenta les bagages d'une armée dont le salut dépendait de sa célérité. Il me parait que le surcroît de trains inutiles contribua à hâter sa perte en ralentissant ses mouT«ments et en disséminant ses forces actives. Quand le navire menace de sombrer, on jette le chargement à la mer. L'armée de Lee refusa de s'alléger de la sorte, et elle fut engloutie avec sa cargaison.

Peildant la nuit du 6 au 7, l'ennemi se remit en mouvement. Au point du jour, Humphreys était déjà lancé àsa poursuite. Dans la rapidité de la marche, je dépassai un chemin de traverse que je devais prendre, et bientôt, ayant conçu quelque soupçon à ce sujet, je fis halte, tandis que mes aides de camp couraient aux renseignements. Un général, suivi de quelques officiers d'état-major et d'une escorte de cavalerie, arrivait par la route sur laquelle j'étais arrêté. On dit autour de moi : — C'est Sheridan! ce qui excita m& curiosité. J'avais entrevu le général deux ou trois fois seulement, mais sans avoir jamais eu l'occasion d'échanger une parole avec lui.

Le général Sheridan est de taille moyenne, alerte et vigoureux; l'air militaire. 11 portait alors les cheveux en brosse et la moustache au naturel ; ses yeux sont noirs et brillants ; son regard dénote une grande activité d'intelligence et de tempérament. Ses traits sont réguliers; sa physionomie ouverte respire une franche décision de caractère. Telle est du moins l'impression que j'ai gardée de cette rencontre , la seule qui m'ait mis en rapport avec lui.

Il s'arrêta près de moi, me saluant par mon nom, comme si nous eussions été d'anciennes connaissances, et dès que je lui eus fait part de mon hésitation à propos de la route à suivre, en quelques mots, il me mit pleinement au courant de mon itinéraire. Wright marchait par ici; ■ Humphreys par là ; Griffin devait se trouver à telle dis-

îdbyGooi^lc

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tance. A telle heure nous serions rendus au High- Bridge où nous pouvions atteindre l'ennemi, etc., etc. Ma division devait donc prendre le chemin que je venais de dépasser et qui me conduirait à tel carrefour où je rencontrerais telles et telles troupes. Tout cela fut dit si clairement que je ne pus conserver aucun doute sur la parfaite exactitude de l'information. Le général avait dans sa tête, non seulement l'ensemble, mais encore les détails de tous les mouvements de l'armée. Je le quittai aussitôt pour réparer ce retard de quelques minutes, et à l'heure annoncée, nous arrivâmes au High-Bridge.

C'est un viaduc magnifique de vingt et une arches traversant, d'une colline à l'autre, la vallée où coule l'Appomattox. Il est à la fois à l'usage du chemin de fer de Lynchburg et des habitants du pays qui se rendent à p^d ou en voiture d'une rive à l'autre. Quîind nous nous présentâmes à l'une de ses extrémités, l'ennemi, qui venait d'y passer, mettait le feu à l'autre. Il fallut jeter un pont volant sur la rivière. Le général Humphreys résolut de mettre ce retard à profit pour sauver le viaduc dont la seconde arche était déjà en feu. Un fort détachement armé de haches empruntées à tous nos régiments, courut à l'incendie, sous la direction de quelques officiers ingénieurs. Le viaduc supérieur portant la voie ferrée fut préservé par le sacrifice d'une troisième arche , et le pont inférieur resta ouvert à nos trains, moyennant quelques réparations.

La 2^ division passa d'abord. Le général Barlow, de retour à l'armée depuis trois ou quatre jours , en avait maintenant le commandement. L'arrière-garde ennemie se montrait encore sur les hauteurs. Barlow lança contre elle la brigade du général Smythe qui fut tué dans l'engagement. C'était un vaillant officier, fort aimé dans le 2* corps. Sa mort ferma la longue liste des victimes de la guerre parmi les officiers généraux. L'un des derniers avait été le général Winthrop, du 5* corps.

A peine arrivé sur l'autre bord, Barlow fut envoyé, à

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FarmviUe , d'où un détachement ennemi se retira à son approche, après avoir brûlé le pont et plus de cent wagons qu'il ne pouvait emmener plus loin. Le général Humphreys , avec ma division et celle de Miles , continua à poursuivre vivement le gros des confédérés , par la roule d'Appomattox Court-Hoiise. Nous les atteignîmes à cinq ou six milles plus loin dans une forte position ou ils s'étaient déjà couverts de retranchements pour nous attendre. J'avais la gauche et Miles la droite. Les tirailleurs, déployés en avant, rencontrèrent partout une résistance énet^ique, et d'après la solidité et l'étendue de la hgne ennemie, il devint évident que nous avions devant nous tout ce qui restait à Lee de son armée. Le jour baissait. Dans l'impossibilité de tourner l'un ou l'autre flanc de la position, une charge de trois régiments de la 1"" division fut ordonnée. Us furent repoussés avec perte. Nous avions affaire à trop forte partie.

Tout le reste de l'armée était au loin, de l'autre côté da l'Appomattox. La cavalerie et le 5' corps suivaient la route de Prince Edward's Court-House , le 6' corps et le 24' étaient encore à FarmviUe , où le pont ne fut rétabli qu'à la nuit ; et la 3' division ne nous avait pas encore rejoints. Force nous fut de remettre au lendemain le renouvellement de l'attaque. Mais l'ennemi ne l'attendit pas. Il se remit en route pendant la nuit, et le grand hallali reprit de plus belle au point du jour.

Nous avancions en trois colonnes, et nous ramassions tout ce qui restait en arrière de l'armée confédérée. Ce grand débris se disloquait de plus en plus, semant ses épaves dans les bois, dans les champs et par les chemins. Bêtes et gens cédaient à l'épuisement. Les -wagons restaient dans les ornières, les canons étaient abandonnés dans les fourrés ou enterrés dans des trous creusés à la hâte que les nègres s'empressaient de nous indiquer. On marquait la place pour ceux qui seraient chargés d'enlever les pièces, et sans s'arrêter, on poussait en avant, « brûlant la piste » comme les meutes qui sentent venir la curée.

Quant aux hommes, ou les prenait un peu partout. Notre avance avait été si rapide daus le 2" corps, que les trains n'avaient pu nous rejoindre. Nous étions sans rations; heureusement, il restait encore du bétail et des provisions dans le pays. Pour les trouver, un régiment par brigade était détaché en fourrageurs. Les soldats de Lee couraient aussi la campagne pour se procurer des vivres, mais par groupes isolés. Partout où ils rencontraient LOS détachements, ils se rendaient avec plus d'empressement que de répugnance. Ils en avaient assez, moins rebelles désormais que les moutons virginiens qu'il fallait parfois pourchasser à outrance, et tuer même à coups de fusil quand ils refusaient de se rendre.

Dans l'après-midi, quelques cavaliers en jaquettes grises apparurent devant nous. Ils était arrêtés au milieu de la route, devant une ferme, et faisaient flotter dans l'air un mouchoir blancen guise de drapeau parlementaire. Le général Humphreys fut promptement averti, et reçut une communication écrite pour le général Grant. Lalettre expédiée, le mouvement continua avec plus d'ardeur que jamais. — Dépêchons-nous, disait-on partout dans les rangs. Voilà Lee qui va se rendre!

La veille, en effet, le général Grant avait adressé au général Lee la note suivante datée de Farmville, 7 avril.

« Général, — Le résultat de la dernière semaine doit vous convaincre que toute prolongation de résistance de la part de l'armée de la Virginie septentrionale est sans espoir dans cette lutte. Je sens qu'il en est ainsi, et je considère comme mon devoir de me dégager de la responsabilité de toute nouvelle eflîusion de sang, en vous demandant la reddition de cette portion des forces des États confédérés, connue sous le nom d'armée de la Virginie septentrionale. »

La réponse arriva le 8 au matin :

« Général, — J'ai reçu votre cote d'aujourd'hui (7). Bien que je ne partage pas l'opinion que vous exprimez que toute prolongation de résistance de la part de l'armée

DictizedbvGoOJ^IC

, de la Virginie septentrionale soit sans espoir, je suis comme vous désireux d'éviter une effusion de sang inutile, et en conséquence, avant de considérer votre proposition, je demande les termes que vous offrirez comme condition de sa reddition. »'

Le général Grant écrivit immédiatement :

« Général, — Je viens de recevoir votre note d'hier soir, par laquelle, en réponse à la mienne du même jour, "VOUS demandez les conditions auxquelles j'accepterai la reddition de l'armée de la Virginie septentrionale. Je réponds que la paix étant mon grand désir, je n'insisterai que sur une condition, à savoir : que les officiers, sousofficiers et soldats ne pourront plus reprendre les armes contre le gouvernement des États-Unis jusqu'à ce qu'ils soient dûment échangés. Je vous rencontrerai ou jedésignerai des officiers pour rencontrer ceux que vous pourriez nommer dans la même intention, en tel lieu qui vous sera agréable, dans le but d'arranger définitivement les termes auxquels la reddition de l'armée de la Virginie septentrionale sera reçue. »

Le général Lee crut qu'en dehors de son armée il pouvait encore tenter an dernier effort en faveur de cette confédération rebelle à laquelle il avait dévoué si longtemps son génie militaire. Il envoya la communication suivante dans la nuit du S au 9 avril :

« Général, — J'ai reçu votre note d'aujourd'hui, à une heure avancée. Dans la mienne d'hier, je n'entendais pas proposer la reddition de l'armée de la Virginie septentrionale, mais seulement demander les term'es de votre proposition. Pour être franc, je ne pense pas que les circonstances soient telles qu'il y ait lieu de demander la reddition de cette armée; mais, /îomme le rétablissement de la paix doit être le seul objet entre tous, je désirerais savoir si vos propositions tendraient à ce but. Je ne puis donc vous rencontrer en vue de rendre l'armée de la Virginie septentrionale ; mais en tant que votre proposition pourrait affecter les forces des États confé-

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dérés SOUS mon commandement, et tendre au rétablissement de la pais, je tous rencontrerais avec plaisir demain à dix heures du matin, sur l'ancienne grande route de Richmond, entre les lignes de piquet des deux armées. » '

Cette lettre semble peu conforme au caractère personnel du général Lee. Pour pouvoir invoquer sa propre franchise à l'appui de l'assertion que « les circonstances n'étaient pas telles qu'il y eût lieu de demander la reddition de son armée », il fallait qu'il fût bien mal renseigné sur ce qui venait de se passer quelques heures auparavant sur son front. Sheridan, toujours infatigable, avait, par une marche forcée, devancé l'ennemi à la station d'Appomatûx, et enlevé quatre convois chargés de provisions et envoyés de Lynchburg par la voie ferrée. Lorsque les troupes d'avant'garde s'étaient présentées, notre cavalerie plantée en travers de la route les avait chargées et rejetées en arriére jusqu'à la Court-House. Ainsi, le reste désorganisé des forces rebelles était enveloppé de toutes parts : arrêté de front par la cavalerie de Sheridan que l'infanterie d'Ord se hâtait de rejoindre; cerné de flanc par le 5' corps; serré de près en arrière par le 2' corps que suivait le 6"; enfin contenu par l'obstacle du James qui barrait au nord la seule direction encore ouverte.

U est donc difficile de s'expliquer pourquoi le général Lee ne fit pas alors ce qu'il fui contraint de faire douze heures plus tard. D'espoir, il il'en pouvait conserver aucun, car, dès "la veille, ses généraux lui avaient représenté l'inutilité absolue de plus longs sacrifices. En pareil cas, les petites ruses de la diplomatie et le style soigneusement embrouillé des protocoles conviennent peu au rôle du général qui tient une épée, surtout lorsqu'il s'en est seiTi de façon à ennoblir sa défaite et à commander l'estime" de ses adversaires. S'il se fût rendu le 8 au soir. Le général Lee aurait épargné à ses hommes le sang inutilement versé le 9 au matin, et il se serait épargné à lui-même l'avertissement contenu dans le refus suivant dn général Grant :

" Général, — Votre note d'hier (8) m'est parvenue. Je n'ai point autorité pour traiter de la paix. L'entrevue que vous me proposez pour dix heures du matin ne pourrait produire aucun bien. Je puis déclarer, néanmoins, gâoéral, que je désire la paix autant que vous-mônje, et que le Nord tout eatier est animé du môme sentiment. Les termes dans lesquels la paix peut être obtenue sont bien compris. Le Sud, en mettant bas les armes, hâtera cet événement si désirable, et sauvera des milliers de vies humaines et des centaines de millions de propriétés non encore détruites. Dans l'espoir sérieux que toutes nos difficultés pourront être réglées sans faire une victime de plus, j'ai l'honneur d'être, etc., etc. «

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