DEHRIERS EFFORTS DE BURNSIDE
Le 55' de New-ïotk veraé dana le 33*. — Le jour de l'an au camp. — Abm des liqueurs fortes dans l'armée, — 'NDaYeam projets du général Bnrnside. — Plan d'une expédition de cavalerie par le général Averill. — laterreu- .itioti da président. — Burnsida à Washington. — Le général Newton et le général Cocbrane. — Complicatious. — L'armée en mourement. — Nojt sinistre. — Effondrement général. — Ketour au oamp. — : L'ordre général 11° S. — Comment le général Burnside fat releTé du commandement en ehef de l'année.
La carrière du ^ de New- York prit fin en même temps que l'année 1862. A' la bataille de Fredericksburg, il n'avait pu mettre en ligne que deux cent dix hommes, et bien qu'en cette circonstance, il n'en eût perdu qu'une douzaine, il n'en restait pas moins un des régiments les plus réduits. Or, dans l'impossibilité de combler les vides par la voie du recrutement, le département de la guerre adopta le seul moyen qui lui restât de relever les eflfëctifs, — celui de fondre les régiments les plus faibles dans les plus forts, pourvu qu'ils fussent d'organisation ancienne, et qu'ils appartinssent au même État. Le 55' fut ainsi absorbé dans le 38' de New- York dont il forma les quatre compagnies de gauche, et je fus appelé à ce nouveau commandement qui comptait huit-cent-quatre hommes, dont cinq cents environ présents dans les rangs. En réalité, ce n'était guère; comparativement, c'était encore beaucoup.
Le 38" était un bon régiment, solide au feu, et ne de-
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mandant qu'à être conduit d'une main ferme, par un commandant sachant « la manière de s'en servir. « Ce point une fois éclairci entre nous, tout marcha à souhait, et je n'eus qu'à me louer de sa tenue et de sa conduite, pendant les cinq mois qu'il resta sous mes ordres.
Le premier jour de l'an se passa plus gaiment qu'on n'aurait pu s'y attendre. Le général Ward, qui s'entendait fort bien à ces sortes de détails, fît organiser dans la brigade des divertissements qui obtinrent un grand succès ; courses à pied, à mules, en sacs ; mât de cocagne ; cavalcade travestie ; intermèdes comiques, rien ne manqua à la fôte à laquelle la division prit joyeusement part.
Les officiers supérieurs firent leur tournée de visites sous les tentes des généraux, où l'inévitable drink arrosait les vœux de circonstance. Le général Sickles, qui commandait alors l'ancienne division Hooker, fît les choses plus grandement. Pendant toute la journée, il tint table ouverte à son quartier général. La coUation, qu'il avait fait venir de Washington, était abondante et recherchée. Le Champagne et le whiskey y coulaient à flots. Je voudrais pouvoir ajouter qu'on en usa modérément; mais la vérité est que les officiers subalternes, attirés par cette bonne aubaine, s'y livrèrent avec un abandon qui ne tourna ni à l'honneur de l'uniforme, ni au profît de la discipline. Amiens Sickïe», sed magis arnica veriias.
L'ivrognerie est, comme on sait, le vice dominant des Celtes et des Anglo-Saxons. Pour empêcher que l'armée n'en fût infestée, la prévention était plus efficace que la répression. Aussi, tandis que les délits provenant de cette source étaient punis comme le voulaient les règlements, la vente des vins et liqueurs aux soldats était formellement défendue aux cantiniers des régiments et aux pourvoyeurs des états-majors. Que l'appât d'un gain énorme amenât quelquefois la violation clandestine de cette défense , c'était là une exception qui n'infirmait en rien le bon efFet général de la règle. Mais il eût fallu en outre que les officiers donnassent le bon exemple de la sobriété.
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Malheureusement, ce ne fut pas toujours le cas, et il arriva trop souvent, pour certains d'entre eux, que le privilège de s'approvisionner de liqueurs ne fut que la facilité de donner cours à des habitudes de scandaleuse intempéraDce. Quand ils étaient de service, il y allait pour eux de la cour martiale et, en cas de conviction, du renvoi de l'armée. Aussi était-ce généralement le soir sous la tente, qu'ils se livraient à leur, ignoble penchant. L'impunité leur était assurée pourvu que le colonel fermât les yeux.
— Et il n'était pas sans exemple que le colonel fît pis que cela, en s'associant lui-môme à de nocturnes bacchanales. J'ai connu tel régiment où, durant cet hiver-là, le sommeil des soldats fut souvent troublé la nuit par les refrains obscènes et les clameurs avinées retentissant sous la tente même de l'officier qui les commandait. On peut juger quel en était le déplorable ^et.
Tout se tient dans la hiérarchie militaire. Si certains commandants de régiments se livraient impunément à de pareils écarts, c'est qu'ils rencontraient une tolérance coupable, de la part des généraux sous les ordres desquels ils étaient placés. Cette excessive indulgence avait sa source dans une fausse manière de voir trop répandue, surtout parmi ceux dont les débuts dans la vie n'avaient pas été guidés par une saine éducation de famille, ou par les sentiments innés dans un cœur de gentleman. A leurs yeux, l'ivresse était moins un cas d'avilissement qu'un sujet de plaisanterie. L'officier qui leur en donnait le spectacle s'exposait au ridicule, mais non au mépris. Une remontrance pouvait s'ensuivre parfois, après des récidives multipliées; une punition, seulement à la dernière extrémité.
En pareil cas, ces généraux étaient les vrais coupables. Ils propageaient la gangrène au lieu de l'arrêter,
— d'autant plus coupables, que pour bannir le mal de leurs états-majors, il leur suffisait d'en témoigner le dégoût, et d'annoncer la détermination de renvoyer à son régiment tout officier qui se serait enivré.
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Il fallut donc des mesures venues de plus haut pour réformer ces abus. Les quelques généraux qui, par exception, se montrèrent enclins eux-mêmes à l'usage immodéré des liqueurs fortes, furent plus tard relevés de leurs commandements. Des ordres plus sévères réglementèrent la vente des articles de cette nature aux officiers. Chacun d'eux fut tenu de signer, sur la feuille des commandes du régiment, la nature et la quantité des boissons demandées pour son usage personnel, dans les limites fixées. Cette feuille, soumise à la double approbation du colonel et du général de brigade, ne recevait l'autorisation définitiveque du prévôt général, et les sutlers chargés de ces commandes ne pouvaient en aucun cas les outre-passer, sous peine d'expulsion de l'armée, et de confiscation de leurs marchandises. La même mesure s'appliquait aux états-majors, et les généraux eux-mêmes, pour n'être point astreints à une quantité déterminée, n'en devaient pas moins signer les ordres donnés à leurs pourvoyeurs. Ce fut ainsi que le mal finit par être atteint dans sa racine, par l'impossibilité d'introduire dans les camps un excès de boissons enivrantes, et comme les cours martiales sévissaient, de leur côté, contre les délinquants qui leur étaient déférés, l'ivrognerie finit par ne plus se montrer qu'à l'état d'exception dans l'armée, od elle avait menacé de s'iovétérer comme une habitude.
L'armée, déjà installée en quartiers d'hiver, ne soupçonnait guère combien cette installation était précaire. Derrière le rideau monotone de la vie de camp, s'agitaient en ce moment même des projets et des intrigues qui pouvaient, d'un jour à l'autre, changer la face des choseç.
Depuis la bataille de Fredericksburg, les troupes avaient perdu leur confiance dans le général en chef. Ce précieux élément de succès n'existait plus pour nous. Un sentiment commun de méfiance se manifestait partout, aggravé par les ressentiments plus profonds des divisions qui, ayant le plus souffert, se plaignaient d'avoir été inutilement sacri-
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ûéea. Leurs plaintes et leurs accusations contre le général Burnside se répétaient en échos sympathiques dans les autres corps, aussi bien sous la tente des officiers qu'autour des feux du bivouac. Ces griefs se traduisaient en découragement parmi les esprits flottants et les caractères faibles, et le chiffre des désertions, sûr indicateur de l'état moral des armées, s'élevait, de jour en jour, à des proportioQS sans précédents.
n serait difficile d'admettre que le général en chef ne s'en fût pas rendu compte, car les généraux connaissaient parfaitement les dispositions de l'armée. Bien plus, la plupart d'entre eux, s'associant aux méfiances de leurs troupes, répugnaient évidemment à toute tentative nouvelle pour forcer la ligne du Rappahanock.
Cependant, le général Burnside n'était pas d'un caractère à se tenir aisément pour battu. Son plan une fois déterminé, il le poursuivait à outrance, soutenu par l'honnêteté de ses intentions, par le dévoûtnent de son patriotisme, et par ce qu'on pourrait appeler l'obstination du devoir. Aussi, sa première pensée, après l'insuccès de Fredericksburg, avait-elle été de tenter encore la fortune pour prendre sa revanche. Gardant en lui-même le secret de ses desseins, tandis que l'armée se livrait à ses travaux de castors, il avait préparé sans bruit un nouveau mouvement en avant. Cette fois, il s'agissait de traverser la rivière à six ou sept milles au dessous de Fredericksburg, et de frapper un coup décisif en surprenant l'armée ennemie en arrière de ses retranchements.
Conjointement avec cette opération, un corps de cavalerie d'élite allait être lancé à travers le sud de la Virginie. Cette dernière entreprise avait été conçue et élaborée par le général Averill. — Son itinéraire était : de traverser le Rappahanock à Kelly's Ford, le Rapidan àRaccoon- Ford, le James à trente milles au dessus de Richmond; de contourner la ville à distance, de passer au sud de Petersburg, et de rejoindre le corps du général Feck à Suffolk. — Son but était de couper toutes les communica-
tiens de la capitale confédérée avec le sud et l'ouest où l'on se battait à cette époque à Murfreesboro', et pour cçla de détruire le canal du James en faisant sauter les écluses ; de brûler la viadUc du chemin de fer de Danville et Richmond sur l'Appomatox, et le pont de Flat-Creek, un peu plus bas; de démolir le chemin de fer de PetersburgàLjTichburg, à l'endroit où il traverse les tributaires du Nottowaj et les ponts qui s'y trouvent; d'incendier les ponts treillages du chemin de fer de Petersburg à Weldon sur le Nottoway et les marais qui le bordent ; enân, de couper les fils télégraphiques par^ut où l'on en rencontrerait ; de détruire tout ce qu'on trouverait de propriétés publiques ; en un mot, de faire tout le mal possible à l'ennemi.
Le plan exposait toutes ces opérations en détail, et contenait en outre les dispositions accessoires à prendre pour la sécurité du départ.
La colonne expéditionnaire se composait de mille hommes choisis ainsi que leurs montures, de quatre pièces de campagne attelées chacune de huit chevaux également de choix, et de vingt soldats montés du génie, sous le commandement d'un officier de l'arme, avec les matériaux nécessaires pour incendier les ponts, détruire les chemins de fer, faire sauter les constructions de pierre, etc.
Le 30 décembre, tout était prêt. Des routes conduisant à Sedden-House, où l'armée devait traverser la rivière, étaient ouvertes dans les bois et garnies de rondins juxtaposés {corduroy), pour le passage de l'artillerie et des wagons. Les détachements de cavalerie destinés à masquer le mouvement principal par de fausses attaques sur "Warrenton, sur Culpepper et autres points, étaient déjà à leurs postes. Une brigade d'infanterie avait même poussé une démonstration sur la rive droite du Rappahanock. Enfin, le général Averill lui-même se présentait à Kellj's Ford à la tête de sa colonne, lorsque tout fut arrêté par (in contre-ordre imprévu.
Le général Burnside venait de recevoir une dépêche
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télégraphique par laquelle le président lui enjoignait de n'entreprendre aucun mouvement général, sans le lui faire savoir d'abord. D'autant plus surpris d'une telW communication, qu'il n'avait confié à personne le secret de ses desseins , le général partit sans retard pour Washington, afin d'en découvrir la cause. Là, il apprit que deux des généraux sous ses ordres étaient venus trouver directement le président pour lui représenter que l'armée était dans un état de démoralisation résultant de son manque de confiance dans le général en chef; que celui-ci, à juger par certains ordres relatifs aux rations et aux munitionsj était à la veille de reprendre les opérations, et que, de l'avis de tous les généraux , c'était courir à un désastre certain.
Le général Halleck et M. Stanton, ministre de la guerre, furent mandés. Ni l'un ni l'autre n'avaient rien su de la démarche faite auprès du président, non plus que du télégramme qui eu avait été la conséquence. Devant eux, le général Burnside exposa ses plans qui furent discutés séance tenante. li insista sur les motifs qui en recommandaient la prompte exécution. Le général Halleck ne dit ni oui, ni non ; le président demanda du temps pour réfléchir, et Burnside retourna à son quartier général sans que rien fût décidé.
Les deux informants du président étaient le général Newton, commandant la 3^ division du 6* corps, et le général Cochrane, commandant la 1" brigade de cette division. Bien que M. Lincoln eût refusé dé les nommer, le mystère ne fut ni long ni difficile à pénétrer; mais il n'en fut pas de même pour découvrir si, comme ils le déclarèrent plus tard devant le comité du Congrès, ils avaient réellement agi spontanément et par leur propre inspiration, ou s'ils n'avaient pas été poussés par d'autrea i attacher le grelot. On verra bientôt que le générai Burnside se crut fondé à adopter cette dernière version.
Quoi qu'il en fût, le mouvement projeté fut définitivement abandonné pour avoir été éventé, et le raid de cava-
lerie fut ajourné indéâniment, le plan en ayant été dévoilé, de façon ou d'autre, à des gens de Washington connus comme favorisant la cause du Sud. L'ennemi était toujours très bien servi par les espions qu'il entretenait jusqu'au milieu de nous.
Mais, pour avoir abandonné un plan, Burnside n'avait pas renoncé à en former un autre. Il était dans sa nature de se raidir contre les difficultés, beaucoup plus que d'j céder. Il n'avait pu traverser le Happabanock au dessous de Fredericksbui^* Eb bien , il le traverserait au dessus. Pour cela, il ne demîindait qu'une approbation formelle du président et du général Halleck, afin d'effacer l'influence du dernier télégramme, et de faire taire l'opposition presque unanime des généraux de son armée aune opération de ce genre.
Le président avait déjà assez d'embarras sur les bras, surtout depuis le triomphe partiel des démocrates aux élections d'automne, et en présence des colères qu'excitait parmi eux la proclamation d'émancipation. Le risque de s'en créer de nouveaux n'avait donc rien qui pût le tenter; et d'ailleurs, en fait d'opérations militaires, il ne pouvait avoir d'opinion personnelle, et devait s'en rapporter à celle de ses conseillers. Quant an général Halleck, il était beaucoup plus porté à encourir la responsabilité négative de sa position, qu'à assumer la responsabilité positive de ses ordres, — ce qui faisait dire assez communément que son commandement général des armées était la cinquième roue du carosse. 'Dans cette circonstance, il ne sortit point de son rôle habituel. Il répondit en termes généraux qu'il avait toujours été en faveur d'un mouvement en avant de l'armée, mais qu'il ne pouvait prendre la responsabilité de prescrire quand ou comment ce mouvement devait être exécuté. Il terminait par quelques lieux communs militaires sur la conduite des années en campagne. Cette lettre peu compromettante portait l'endos approbatifdu président.
Si l'on avait compté que la résolution de Burnside fai-
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blirait en recevant un encouragement aussi vague, on s'était trompé. Il n'en demanda pas davantage, et se mit aussitôt à l'œuvre avec une ardeur et une promptitude qui prouvaient de sa part infini m ent moins d'hésitation devant les risques de l'entreprise, que de crainte d'être arrêté encore une fois dans son exécution. Il alla lui-même reconnaître avec soin les rives du Rappahanock au dessus de Falmouth, et compléta les préparatifs pour faire passer toutes ses forces aux gués de Bank et des États-Unis, — gués qui n'étaient pas guéables à cette saison de l'année ; mais, cette fois, les pontons ne pouvaient pas être eu retard; on les avait sous la main.
Il y eut cependant un délai, causé par quelques mouvements inexpliqués de l'ennemi. Il fallut envoyer deux nuits de suite aux informations de l'autre côté de la rivière. Le troisième jour, les rapports étant satisfaisants, toute l'armée reçut l'ordre définitif de se mettre en marche le lendemain SO janvier.
Le premier ordre préparatoire avait été émis le 16; nous ne nous y attendions guère. Quelle apparence, en effet, que l'on songeât à reprendre les opérations actives, au cœur même de l'hiverî Nous ne savions rien alors ni de la visite de Newton et de Cochrane à Washington, ni du télégramme du président, ni du projet arrêté au moment de l'exécution. A plus forte raison, ignorions-nous ce qui se passait dans la tête du général en chef. On disait bien que Hooker était allé à "Washington ; qu'il devait être mis à la tête de i'armée, ou qu'on lui taillerait en plein drap un commandement indépendant dont le 3" corps ferait partie à coup sûr ; mais rien de tout cela n'indiquait un mouvement immédiat ou même prochain.
Quelques symptômes, significatifs en apparence, dénotaient plutôt le contraire. Ainsi, les dames recevaient des passes pour visiter l'armée, ce qui ne se faisait qu'en quartiers d'hiver, lorsque les hostilités actives étaient suspendues pour un temps déterminé. Le général Birney avait pu, sans objection, aller jusqu'à "Washington au devant de
madame Biraey qu'accompagnait toute une partie de PLiladelphieuiies, sœurs ou parentes des offîciers de son état-major. Elles étaient arrivées le 13 à son quartier général où tout était préparé pour les recevoir, et pendant trois jours, ce ne furent que réjouissances, promenades à cheval et en voiture, collations, revues, musique et danses improvisées au clair de lune. Mais voiià qu'arrive l'ordre fatal. Aussitôt nos visiteuses de s'envoler vers le chemin de fer d'Aquia-Creek, comme une bïmde de sauterelles effarouchées. On se dit : Au revoir! Mais combien devaient se revoir encore?
Le 17, le temps tourna au froid, en dépit d'un brillant soleil. Le 18, il gelait à pierres fendre. Nous devions quitter le camp dans l'après-midi. La perspective n'avait rien de souriant. Malgré soi, on songeait au surcroît de souffrances que devait amener un temps pareil ; aux nuits glaciales sur la neige, au terrible effet de la gelée sur les blessures. Ce fut un soulagement de recevoir la nouvelle que le départ était retardé de vingt-quatre heures. On en conclut que le mouvement était subordonné à un adoucissement dans la températiire. Les inconvénients -du dégel étaient grands, sans doute, mais, à tout prendre, préférables. Des deux maux, c'était le moindre.
Le 20, la division se mit en route à midi. Une humidité pénétrante imprégnait l'atmosphère. Le ciel bas et morne était sans rayons et sans chaleur. Et sur les routes encore dures, autour des champs et sous les grands bois, défilèrent jusqu'à la nuit nos longues colonnes d'infanterie entre-mélées de batteries d'artillerie, de trains de munitions et de chariots transportant les pontons.
Sur le soir, nous arrivâmes en arrière du gué de Banks dans des bois touffus de jeunes sapins, où l'on entassa tes régiments qui devaient forcer le passage le lendemain au point du jour. Cette tâche glorieuse était assignée à la brigade Ward, et mon régiment devait avoir l'honneur de marcher le premier. Mais voilà qu'au moment où l'on formait les faisceaux, la brume qui s'était de plus en plus
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épaissie, se résout en eau. La pluie commence et continue à tomber, froide, compacte, incessante. La lueur terne du jour s'éteint bientôt dans de noires ténèbres, plus noires encore dans les sapinières. Défense fut faite d'allumer aucun feu et de faire aucun bruit qui pût donner l'éveil à l'ennemi. On ne voyait rien que, çaetlà, le rayon mouillé d'une lanterne ; on n'entendait rien que le crépitement monotone de la pluie, et le chuchotement des con- Tersations à voix basse.
Ce fut une nuit lugubre; une de ces nuits sans sommeil où tout se revêt de crêpes funèbres ; où l'enthousiasme s'éteint, où le courage se lasse, où la volonté s'affaisse, où la pensée s'engourdit. En pareil cas, l'inaction est la pire des épreuves. Ceux-là furent mieux partagea pour qui les heures se passèrent à pousser à la roue des canons, à tirer à force de bras les pontons vers le bord de la rivière, à combler les fondrières , à lutter contre les obstacles de ' tout genre qui se multipliaient à chaque instant.
Quand le jour commença à tamiser sa lumière grise à travers une masse confuse de vapeurs, la pluie tombait depuis douze heures, et rien n'en présageait la fin prochaine. Le vent, qui s'était élevé vers la fin de la nuit, couraitdans les arbres avec de longs mugissements. A chaque rafale, l'eau s'écroulait en averses de leurs branchages sur le sol détrempé où les hommes piétinaient debout dans la fange.
Aucun ordre n'arrivait. Quelques feux furent tolérés d'abord, puis autraisés. Le soldat transi de froid, trempé de la tête aux pieds, put du moins préparer son café, et réchauffer son estomac à défaut de ses membres. Chacun comprit que c'en était fait de l'expédition et du passage de la rivière; mais à tout hasard, on fourbit les armes, et on s'efforça de préserver les cartouches de l'humidité.
Les heures s'écoulèrent sans nous apporter de nouvelles. Rien n'arrivait jusqu'à nous au milieu des bois; rien ne circulait plus sur les chemins transformés en bourbiers impraticables. Autour de nous, les ofBciers gé-
mérauz n'étaient guère plus favorisés. Leurs bagages et leurs provisions étaient restés en route, quelque part à l'arrière. Dans l'après-midi, j'envoyai mes domestiques à la découverte, et en attendant le dîner absent, après im déjeûner composé d'un biscuit sec et d'une tasse de café noir, je m'endormis sous la maigre protection d'une tenteabri. Un proverbe assure que « qui dort, dîne. » C'est un mensonge. Je dormis, et je ne dînai pas.
La pluie dura trente heures sans discontinuer. Pour en comprendre l'effet, il faut avoir vu et pratiqué la Virginie pendant l'hiver. Les routes n'y sont que de la terre battue sans aucune consolidation. La boue n'y reste point à la surface, mais elle pénètre le sol à une profondeur extrao1^ dinaire. Il semble que l'eau du ciel s'infiltrant à travers une première couche argileuse, va délayer, en dessous, je ne sais quel terrain sans consistance. Du moment que la croûte durcie à la surface vient à s'amollir, tout s'enfonce dans une pâte gluante, mêlée à des fanges liquides, où j'ai vu, " de mes propres yeux vu, « des attelages de mules se noyer. Voilà où nous en étions le 21 janvier 1863.
La terre manquait sous nos pieds, et surtout sous les roues de l'artillerie et des équipages. Les efforts, les travaux herculéens de la nuit précédente, n'avaient abouti qu'à amener quelques pontons près de l'eau, et à placer quelques pièces en batterie. Mais tout le reste demeurait embourbé dans les fondrières. Tous les trains s'étaient comme affaissés sous le poids écrasant d'un pouvoir surhumain qui leur aurait défendu d'aller plus avant.
En vain avait-on cherché à combler les ornières, à s'ouvrir de nouveaux passages ; en vain avait-on attelé des compagnies entières aux canons, aux caissons, aux fourgons de munitions; tout était inutile. Les puissances du ciel et de la terre étaient contre nous. Il fallait désormais attendre qu'elles nous permissent de ramener au camp ce vaste attirail de guerre si malheureusement mis en mouvement.
Le second jour, la pluie ayant enfin cessé, je dus à
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l'hospitalité du général Ward le premier semblant de repas que j'eusse fait depuis l'avant- veille, Uae tranche de jambon est en pareil cas une bonne fortune.
De tous côtés on se remit à l'œuvre. A force de bêcher, de piocher, de pousser, de tirer, de corduroyer, on parvint à dégager canons et fourgons. On remit sur leurs roues ceux qui se trouvaient dessous, culbutés sur la pente des talus, et enfin, le 23, nous rentrâmes au camp, ne laissant de traces de notre excursion crottée, que des feux éteints, des arbres abattus et des animaux morts au bord des chemins effondrés.
On peut imaginer que ce nouvel avortement fut loin d'égayer l'humeur du général Burnside. L'armée avait &it son devoir sans marchander son obéissance; mais de retour au camp, elle laissa percer ses mécontentements en critiques et en murmures. Le générai en chef (tenacem propositi virum) résolut alors de tourner contre ses opposants 1^ coups dont il n'avait pu frapper les ennemis. Il rédigea ab iralo l'ordre général n" 8 dont le défaut de promulgation n'empêcha point la prompte notoriété. Cet ordre, petit coup d'Etat militaire, renvoyait du service des Etats-Unis les généraux Hooker, Brooks, Newton et Cochrane, et relevait de leurs commandements à l'armée du Potomac, les généraux Franklin, W. F. Smith, Hurgia, Ferrero, et le colonel Taylor. Mais cette mesure ne pouvait avoir d'effet que par l'approbation du président. En conséquence, le général partit pour Washington, muni paiement de sa démission écrite, et bien décidé à faire agréer l'un ou l'autre document par M. Lincoln.
Devant l'alternative catégoriquement posée, le président se trouva fort embarrassé. 11 ne voulait priver le pays, ni des services des officiers généraux désignés dans l'ordre n" 8, ni de ceux du général Burnside lui-même. Pour échapper, il ajourna sa réponse au lendemain, voulant, disaît-ii, prendre le temps de consulter le secrétaire d#la guerre et le général Halleck. Le lendemain, en effet.
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la réponse était prête. Lorsque le général se présenta, le président lui annonça sa décision de le relever du commandement de l'armée du Potomac, et d'y nommer le général Hooker à sa place.
Le général Bumside accueillit cette communication avec la dignité noble et l'inébranlable patriotisme qui formaient un des. beaux côtés de son caractère. Personne, ni le président, ni le général Hooker lui-même ne se sentirait plus heureux que lui, si son successeur se signalât par des victoires. Puis, après avoir approuvé quelques mesures accessoires sur lesquelles le président désirait avoir son avis, il parla de sa démission, comme d'une chose qui allait de soi.
— Général, interrompit aussitôt M. Lincoln; je ne puis l'accepter. Nous avons trop besoin de vos services. Vous pouvez prendre tout le temps que vous désirez pour régler les affaires particulières qui réclament vos soins; mais quant à votre démission, nous ne l'accepterons pas.
— Monsieur le président, fit Burnside en s'inclinant, il vous appartient de décider si jeresterai ounon au service; mais si j'y reste, c'est à la condition d'être employé. Et, je prendrai la liberté d'ajouter que si tous les officiers, qu'il serait trouvé nécessaire de relever de leurs commandement, donnaient leur démission, ce n'en vaudrait que mieux pour vous qui seriez ainsi débarrassé des sollicitations de leurs amis.
— C'est bien possible, reprit le président ; mais quant à votre démission, nous ne pouvons l'accepter.
En quittant le président, le général se rendit au ministère de la guerre pour écrire la demande d'un congé de trente jours. Là, il trouva l'ordre qui le relevait du commandement de l'armée du Potomac," à sa demande». Ce n'était pas exactement le cas. Il demanda que la foi^ mule fût modifiée, afin, disait-il, de ne pas paraître devant le pays, comme un homme ayant abandonné son commandement sans quelque raison. 11 voulait garder la réputation d'être resté à son poste aussi longtemps qu'on aurait ji^
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désirable qu'il y restât ; — ce dont il ne lui appartenait pas de se faire juge. Le général Halleck s'en lava les mains. (Il devait les avoir bien nettes, si l'on considère quelle fréquente habitude il avait de se livrer à cet expédient.) M. Stanton prit le meilleur parti, en faisant appel au patriotisme du général Burnside, et en lui représentant éloquemment le tort qâe sa démission, ou son désaccord avéré avec le gouvernement, ferait à la cause commune. Le cœur de Burnside ne pouvait résister à cet argument. — Et bien ! dit-il, rédigez l'ordre comme il vous plaira. Je prendrai mon congé de trente jours, et à mon retour, j'irai où vousvoudrez,fût-ce reprendre le commandement de mon ancien corps, et même sous les ordres du général Hooker, si vous le désirez.
Ce Irîiit peint l'homme. Il reprit en effet le commandement du 9* corps, mais pour ^er remplir, dans le Tennessee, une mission indépendante dont il s'acquitta avec succès. Nous le retrouverons plus tard à l'armée du Potomac, effaçant par de bons et loyaux services comme, chef de corps, ses erreurs regrettables comme général en chef.
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