CHAPITRE VU
GETTÏSBCRG
Position des denx armées. — Avance dEugereuse dn 3* corps. — Première attaque k l'estrêmB gauche. — Le oombst de U 3' bHgiule, — Double ftraaut au sommet du LUile-Eouad Tc^. — La division Caldwell en ligne. — L'ennemi ramené en arrière. — Qrabam au verger des pËcben. — Le général Hnmphrey s. — La ligne de gauche forcée d'un bout à l'autre. — Retour offensif. — La position recooTrée. — Attaque de Ewell à l'extrême droite. — Nuit en position. — Beprise de la bataille à Culp-Hill. -~ Eu. tr'acte. — La scène du dénoùment. — Le va-tout des rebelles. — Anété de comptoB. — Les trophées du 2' oorpa.
Dix routes et un chemin de fer aboutissent à Gettysburg. A l'ouest : celles de MiUerstown et de Ghambersbui^; au nord : celles de Mummasburg, de Carlisle et de Harrisburg, capitale de l'État ; à l'est : celles de York et de Bosmaughtown ; au sud : celles de Baltimore, de Taneytown et d'Emmettsburg. De là une importance stratégique sur laquelle le général Lee ne s'était pas mépris. Il s'y serait établi sans coup férir, si Bufford, avec sa cavalerie , n'avait opposé une résistance obstinée à la colonne de Hill, s'avançant par la route de Chambersburg, et si Kejnolds , sans doute pour donner au général Meade le temps d'arriver, n'avait entrepris de défendre les hauteurs du séminaire contre les forces supérieures de l'ennemi.
Cette chaîne de collines, située à l'ouest de Gettysburg, court du nord au sud. Forcé sur ce point et sur les mamelons isolés qui s'élèvent du nord, le 1" et le 11* corps devaient forcément se replier au sud, sur les collines du cimetière. Ce qu'ils firent. Ces hauteurs s'arrondissent en
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face de la ville. À droite, elles se replient en arrière pour se terminer par un escarpement abrupte connu sous le nom de Culp-Hill. C'était là notre extrême droite, occupée par le corps de Howard et la division de "Wadsworth. A gauche, la ligne tourne au sud, et fléchissant légèrement vers son centre, se relève pour aboutir à une crête plus haute et plus escarpée où le Littte-Round-Top formait notre extrême gauche. Le long de cette ligne se suivaient : les divisions Robinson et Doubleday du 1" corps ; le 2' corps commandé par Hancock et le 3" par Sickles. En arrière de ce dernier, Ie5* corps, sous le commandement de Sjkes, n'avait pas encore pris position en ligne. Le 6" corps, conduit par Sedgwick, ayant la'plus longue route à faire, ne devait nous rejoindre que dans l'après-midi.
Notre front présentait ainsi, sur un développement de trois milles de long, la figure assez exacte d'un hameçon, la pointe formée par Culp-Hill, la courbe par le cimetière, . et le manche par la chaîne de collines terminée au Little- Top. L'ennemi se déployait parallèlement sur les collines du séminaire , Longstreet formant la droite , et Hill le centre , tandis qu'à sa gauche, Ewell, occupant la ville, contournait en se projetant en avant et le cimetière etCup- Hiil. Telle était la position des deux armées, lorsque, le 2juillet, au matin, la brigade du colonel Burling et la mienne arrivèrent d'Emmettsburg.
La route que nous suivions couronne à découvert un renflement de terrain entre les deux chaînes de collines, mais non à égale distance de l'une et de l'autre. Nous avions à passer d'abord à quelques cents mètres devant la droite de Longstreet, jusqu'à une maison entourée d'un verger de pêchers où la route oblique à droite , et gagne plus loin le pied du cimetière. Bien nous prit de nous être hâtés. Nous pûmes encore trouver le passage libre au prix de quelques coups de feu que nous envoyèrent les tirailleurs ennemis.
Une route de traverse à droite nous conduisit à la position occupée par le 3" corps, sur le penchant rocheux
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d'une colline où il était à souhaiter que les confédérés vinssent nous attaquer. Sauf le chemin de fer en talus qui n'existait pas ici, notre ligne rappelait celle que l'ennemi occupait àFredericksburg. Ce ne fut donc pas sans regret que, vers deux heures de l'après-midi, nous reçûmes l'ordre de nous avancer à travers des terrains bas et à demi-boisés, sur le bord d'une haute futaie qui ne présentait aucune des bonnes conditions de défense que nous abandonnions. Notre halte n'y fut pas, du reste, de longue durée. La division Humphreys se porta bientôt en avant le long de la route d'Emmettsburg. La brigade Graham de notre division suivit le mouvement et alla prendre position à. gauche de Humphreys. dans le verger qui devait jouer un si grand rôle parmi les incidents de la bataille. Ma brigade et celle de Ward convergèrent à gauche, sur une ligne qui s'étendait du verger jusque près du Little- Top, faisant face au sud et formant en potence l'extrême gauche de l'armée.
Le général Sickles avait pris la responsabilité de ce changement de position, sans l'assentiment du général en chef. Son but était de pouvoir opposer un front de deux brigades à un mouvement tournant que l'ennemi avait déjà commencé de ce côté. Mais cette inspiration témoignait de plus d'ardeur à aller au devant du combat que de saine appréciation des meilleurs moyens de le soutenir. La nouvelle disposition du 3" corps oifrait de grands inconvénients et de grands dangers. D'abord, il se trouvait isolé en avant du front de bataille, car le 2° corps, qui n'avait aucun ordre de suivre le mouvement, restait en arrière à un intervalle de cinq cents mètres environ de la droite de Humphreys. Ensuite, la ligne formant un angle saillant au verger des pêchers était devenue d'autant plus mince qu'elle avait pris plus de développement sur ses deux faces. Par le fait, la brigade de "Ward et la mienne ne pouvaient sufBre à relier par un cordon continu la route d'Emmettsburg au Little-Top. L'espace ouvert entre Graham et moi n'était rempli que par
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le 3" du Michigan déployé en tirailleurs sous le commandeipent du colonel B. R. Fierce. De son côte, Ward n'avait pu s'étendre jusqu'à la colline escarpée où notre extrême gauche devait s'appuyer. Il s'était vu contraint d'arrêter sa ligne sur une hauteur rocheuse où son dernier régiment était séparé du Little-Top, par un espace ouvert. A gauche comme à droite, le 3" corps se trouviùt donc en l'air. Au centre, projeté eu avant, ainsi que noQS venons de le voir, il était nécessairement faible comme tous les angles saillants présentés à une attaque, et n'empruntait aucune solidité accidentelle à la disposition du terrain.
Sickles avait envoyé prier le général en chef de venir examiner par lui-même cette nouvelle disposition. Celui-ci, fort occupé ailleurs, s'était fait attendre. Lorsqu'il arriva sur le terrain, il était déjà trop tard pour y rien changer. L'ennemi arriva sur nous. La seule ressource qui restât était de prendre au plus vite les mesures nécessaires pour tirer du 2" et du 5' corps les renforts dont on ne tarderait pas à avoir besoin.
En ce qui concernait ma brigade, la position était bonne. Deux de mes régiments , le 5* du Michigan et le UO" de Pennsylvanie étaient déployés sur une crête parsemée de bois et de rochers , au pied de laquelle un ruisseau coulait dans un petit ravin boueux. Ce ravin se bifurquait à ma gauche, au bord d'un champ de blé dont l'extrémité très resserrée me séparait de la 2" brigade. Dans le bois, en arriére de ma ligne, je tenais deux autres régiments en réserve, le 17* du Maine et le 40* de New- York, prêts à les lancer du côté du champ de blé, si l'ennemi tentait d'y pénétrer, ou du côté du verger, si le 3" du Michigan ne pouvait maintenir une connexion avec la i"" brigade.
Le corps confédéré de Longstreet, après avoir traversé la route d'Emmettsburg, s'avançait vers le Little-Top avec l'intention évidente de tourner notre gauche. Lea coups de feu de ses tirailleurs nous indiquaient la marche de sa
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coloDBe sur laquelle deux batteries d'artillerie placées en arrière du verger commencèrent à envoyer des obus. La réponse ne se fît pas attendre, et comme d'habitude, ce furent les canons qui, de part et d'autre, ouvrirent le bal. Nous étions fort attentifs à découvrir sur quel point l'orage allait crever.
Ward reçut le premier choc. Une explosion de hurrahs, suivie aussitôt d'un violent feu de mousqueterie, nous apprit que les rebelles chargeaient à travers le ravin. Les arbres nous empêchaient de rien voir de l'engagement, luais le bruit assourdissant de la fusillade disait assez que c'était une attaque à fond et que notre tour ne serait pas long à venir. Bientôt un aide de camp du général Bimey m'apporta l'ordre d'envoyer un régiment de l'autre côté du champ de blé. Le 17' du Maine partit au pas de course, et prit position derrière un mur de pierre, à hauteur d'appui, de sorte que l'ennemi ne pouvait manquer de recevoir son feu oblique, si la ligne de Ward venait à être forcée.
Quelques minutes encore, et le 40* fut envoyé en hâte faire' tête à l'attaque qui tournait la gauche de !a 2* brigade, et pénétrait entre elle et le Little-Top. C'était là le grand danger du moment. Il ne me restait donc plus que deux régiments en bataille et un troisième prolongeant ma ligne en tirailleurs, lorsque l'avalanche roula sur moi. Allons-y ferme, et tenons bon ! Il n'y a plus rien en réserve.
Ce fut un rude combat. Les confédérés semblaient avoir le diable au corps. On leur «avait dit qu'ils n'avaient devant eux que des milices rassemblées en hâte. Si le fait eût été vrai, sans faire tort à la milice, je crois qu'à la façon dont ils se ruèrent sur nous, ils auraient tout culbuté en un clin d'œil. Mais quand ils nous virent de près et face à face, ils reconnurent promptement les vieilles troupes de Hooker et de Kearny, ce qui n'était pas la même chose. Je dois dire que, pour cela, ils ne mirent pas moins d'ardeur à la besogne. Au contraire. D'autre
part, mes hommes ne bronchèrent pas. En vétérans habitués à tirer bon parti de tout, ils s'étaient abrités derrière les rocs et les troncs d'arbre qui se trouvaient sur la ligne, et quand les assaillants descendaient dans le ravin et traversaient îe ruisseau, ils les recevaient à vingt pas par des volées meurtrières où les coups portaient sûrement. L'assaut rompu, ceux qui se trouvaient sur la pente opposée reprenaient de plus belle une fusillade encore à courte portée. Des deux côtés, chacun visait son homme, et malgré toutes les protectionsdu terrain, morts et blessés tombaient avec une elfrayante rapidité.
Un aide de camp vint, sous une grêle de balles, me demander encore un régiment. — Dites au général Birney, répondis-je en lui montrant ma ligne, qu'il ne me reste pas un homme qui n'ait sur les bras tout ce qu'il peut porter, et annoncez-lui que, loin de pouvoir fournir de renforts à personne, c'est moi qui vais en avoir besoin avant un quart d'heure.
En effet , la pression persistante de l'attaque montrait clairement que nous avions affaire à des forces supérieures. Si elles nous eussent abordés avec ensemble à la baïonnette, nous eussions été défoncés. Heureusement que la nature du terrain morcelait leurs tentatives, et nous permettait de les tenir à distance par la rapidité et la précision de notre feu. Jamais je n'avais vu nos hommes se battre avec une obstination pareille. On eût dit que chacun d'eux croyait la destinée de la République attachée à la vigueur désespérée de ses efforts. Nous nous maintenions donc; mais ma ligne fondât sur place. Il me semblait qu'une moitié à peu près devait être à bas. Restait à savoir combien durerait l'autre moitié.
En ce moment, le lieutenant Houghton, un de mes aides de camp, m'annonça qu'une brigade du 5" corps était couchée en deux lignes derrière nous , attendant le moment de donner à son tour. C'était une bonne nouvelle. Mais comme je m'assurais par moi-même de son exactitude, je vis ces troupes se relever et se replier avec une certaine préci-
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pitâtioD, au commandement de leurs officiers. Je galopai Ters les plus rapprochés. — Où allez-vous? leur demaudai-je. — Nous n'en savons rien. — Qui a donné l'ordre de TOUS retirer? — Nous l'ignorons. Et ils filaient hors du bois, vers le chemin de traverse qui conduit à la route d'Emmettsburg. Ces régiments appartenaient à la division du général Barnes. Ils allaient, avec leur brigade, remplir l'intervalle entre notre droite et la gauche de Graham .
Je revins aussitôt vers les miens, et je m'avançai jusque dans les rangs du 5'' Michigan , sachant bien que rien n'encourage autant les soldats que la présence d'un commandant supérieur au milieu d'eux. Ce n'était rien de trop. La position devenait désespérée. La gauche de Ward avait été débordée. Le 40" de New-York envoyé à son aide avait en vain fourni contre l'ennemi une charge vigoureuse dans laquelle on s'était abordé à la baïonnette ; la 2* brigade avait été forcée de reculer. Le 17* du Maine, destiné à arrêter l'avance de l'ennemi de ce côté , n'avait pu garder sa position le long de la muraille où il présentait le flanc aux. troupes qui nous attaquaient. Celles-ci, prenant sa droite en enfilade, l'avaient contraint à se replier de l'autre côté du champ de blé. Le 110* de Pennsylvanie ne tenait plus que par lambeaux. Le major Jones qui le commandait venait d'avoir la jambe brisée. Le 5* du Michigan se sentait ébranlé par ses pertes énormes.
Comme j'arrivai près des couleurs, le porte-drapeau chancela et recula de plusieurs pas en trébuchant. Steady! Ferme! lui criai-je. — Je suis blessé, me dit-il d'une voix étranglée. — Où donc? — A la gorge. Je me penchai sur mon cheval, et lui posant la main sur l'épaule : — Ce n'est rien, repris-je. Je ne vois pas de sang. Il reprit aussitôt sa place en relevant son drapeau. La balle, qui l'avait en efifet frappé au cou, avait ricoché sur son col de cuir ou de crin, et le choc l'avait sutfoqué pour un lûoment.
Le colonel Pulford, vpyant le mouvement, s'éiança de notre côté. Il était à pied et tenait à la main un revolver.
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L'arme fut brisée entre ses doigts, sans lui causer d'autre mal qu'une légère écorchure.
En ce moment, un redoublement de mousqueterie annonçait l'arrivée des renforts de l'autre côté'du champ de blé. LecapitaineSmitb, inspecteur de ma brigade, s'avança au bord du bois pour s'en assurer. Il avait à peine fait quelques pas que son cheval pirouetta sur ses jambes de derrière, comme prêt à tomber. Une balle avait traversé l'épaule de l'animal et la jambe du cavalier. Celui-ci, se retournant vers moi, me montra, sur le devant de sa botte, un trou rond d'où le sang coulait abondamment. — Allez sans tarder à l'ambulance, lui dis-je. Votre monture pourra encore vous porter jusque-là. Le capitaine Smith, me saluant avec un sang-froid parfait, me témoigna le regret qu'il éprouvait de ne pouvoir plus m'étre utile, et s'éîoigDa sans hâte.
Je n'aurais plus eu près de moi que mes deux aides de camp, les lieutenants Houghton et "Waldron, si, en ce moment, le capitaine Piatt.mon assistant adjudant général, n'était venu me rejoindre. Il avait accompagné le 40" à la gauche de la brigade Ward , avait chargé avec le régiment, et avait eu son cheval tué sous lui. Affecté d'une faiblesse organique à une jambe , il courait grand risque de rester là où il avait été jeté, s'il n'avait trouvé fort à propos le cheval du major Warner qui venait d'être grièvement blessé. Ce fut ainsi qu'il me revint, le corps endolori , les habits maculés de boue, au complet, moins un talon de botte qu'un éclat d'obus lui avait enlevé en
Notre position n'était plus teaable; nos munitions étaient à peu près épuisées, et déjà quelques hommes fouillaient les gibernes des morts pour en utiliser les cartouches, lorsqu'une brigade du £■ corps vint enfin nous relever au feu. Ceux-là ne se couchèrent point derrière nous. Ils s'avancèrent en bon ordre et d'un pas résolu. Je n'eus qu'à leur montrer ma ligne__ aux trois quarts démolie. Ils s'élancèrent en avant. C'était, à ce que j'appris plus
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tard, la brigade du général Zook, qui fut tué l'un des premiers à l'endroit où il venait de me remplacer.
Cependant l'ennemi , profitant de notre mouvement de retraite, avait fait irruption dans le champ de blé au bord duquel je ralliais ce qui me restait du 5" dti Michigau et du IW de Pennsylvanie. Le général Birney, qui se trouvait près de là, fît aussitôt former en bataille le 17' du Maine et un régiment du New-Jersey de la brigade Burling. Je me hâtai de compléter la ligne avec ce que j'avais de troupes sous la main, et nous chargeâmes à travers les blés, refoulant les rebelles jusque de l'autre côté de la muraille de pierres. Ce fut la première charge de la journée sur ce terrain qui en vit bien d'autres avant la nuit. Ce fut aussi le dernier effort de ma brigade. Après ce retour offensif, je reçus l'ordre de me replier en arrière, et pendant ce mouvement, je compris dans quelle position hasardeuse je m'étais trouvé à mon insu. Mon front, défendu maintenant par la brigade Zook, était débordé à gauche, de l'autre côté du champ de blé, et à droite par le verger de pêchers. Le double feu de l'ennemi venait, de ces deux directions, se croiser derrière nous sur une bande de prés, où je perdis encore une vingtaine d'hommes. Le 3* du Michigau ne m'avait pas encore rejoint. Ce fut en le ramenant par là que le colonel Pîerce, échappé aux périls du comlmt, fut atteint d'une balle qui le blessa grièvement.
Passons maintenant aux autres épisodes de la bataille.
Lorsque l'ennemi avait tourné la gauche de Ward, ce n'était que le premier pas pour s'emparer du Little- Round-' Top. 11 poussa donc rapidement de ce côté des forces qui commencèrent à en gravir les escarpements avec d'autant plus d'impunité que la crête n'en était encore occupée que par une escouade du service des signaux. La fortune voulut qu'en ce moment, le général Warren, commandant le corps du génie, arrivât sur ce point d'où la vue embrassait l'attaque dans son ensemble. Un coup d'œil lui révéla toute l'imminence du danger, et il courut vers la division
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Barnes du 5' corps en marche pour nous renforcer. Il prit sur lui d'en détacher une brigade commandée par le colonel Vincent et de la lancer au pas de course vers le sommet de Little-Top, que les Texiens de Hood s'efforçaient d'atteindre du côté opposé.
Les deux partis y arri-vèrent à peu près en même temps. Ils comprenaient également l'importance vitale de la position. Aussi, sans s'arrêter à la fusillade, ils se jetèrent l'un sur l'autre à la baïonnette. Dans ces luttes corps à corps, à courage égal, les muscles solides du nord valent mieux que le sang bouillant du sud. Les nôtres l'emportèrent, et ta position fut sauvée, non pas toutefois sans que les assaillants continuassent un feu meurtrier contre la brigade du général Weed, qui avait rejoint celle du colonel Vincent, et la batterie Hazlitt, qu'on était parvenu avec des efforts inouïs à hisser jusque-là à travers bois et rochers. Finalement une charge à la baïonnette du 20° du Maine, sous la conduite du colonel Chamberlain, déblaya définitivement le terrain. La possession du Little-Round- Top nous coûta cher, "Weed, Vincent et Hazlitt la payèrent de leur vie. Et com'bien d'autres encore!
Le combat reflua ainsi sur la position occupée d'abord par la brigade Ward, et oti la division Caldwell du 2* corps, rencontra les rebelles dans le bois et dans le champ de blé. Le colonel Cross qui commandait la brigade de gauche y fut tué ; le colonel Brooke qui commandait celle du centre y fut blessé. Nous savons déjà q ue le général Zook venait d'être frappé à mort en conduisant celle de droite. Néanmoins, la division Caldwell rejeta l'ennemi au delàdu ravin où l'attaque avait commencé, et deux brigades de réguliers de la division Ayres du 5* corps complétèrent Ja ligne jusqu'au Little-Top, fermant ainsi l'intervalle dont le général Hood avait profité pour tourner la gauche de notre division. Le terrain perdu de ce côté était donc recouvré, lorsqu'un nouveau revirement changea encore la face des choses.
Lorsque Hood avait poussé sa droite contre le Little-
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Top, Mac Laws qui le suivait de près, avait renforcé l'attaque que j'avais à soutenir, et pendant laquelle les deux brigades Tilton et Sweitzer du 5* corps étaient venues prendre position à ma droite. Une fois l'action bien engagée de ce côté, l'ennemi, qui n'attendait que ce moment, se rua sur le verger où Graham occupait avec sa brigade la pointe de l'angle dont j'ai déjà parlé. Adroite de Graham, le général Humphreys n'avait plus que deux faibles brigades, la troisième ayant été envoyée renforcer la gauche.
La résistance fut valeureuse; mais la position était mauvaise. Que pouvait une brigade contre la gauche de Mae Laws et la droite de Hill, qui l'attaquaient simultanément? Il fallait céder. En disputant le terrain pied à pied, le général Graham tomba frappé d'une balle et d'un éclat d'obus. 11 ne put être emporté et resta prisonnier aux mains de l'ennemi.
En ce moment critique, le général Sickles eut la jambe emportée par un boulet. Il descendit de cheval, se fit ser- ■ rer la cuisse au dessus du genou avec un mouchoir, et quitta le champ de bataille sur une civière, en laissant le commandement au général Birney.
La position de Humphreys était gravement compromise. Les rebelles avaient débordé sa gauche en délogeant Graham du verger, et ils marchaient sur lui, pour l'attaquer de front en même temps. Alors, avec un beau sangfroid, et sous un feu épouvantable, il opéra un changement de front en arrière , sans cesser pour cela de combattre. Sa droite tenait toujours à la route d'Emmettsburg; sa gauche s'allongeait vers le Little-Top, dans une direction où Birney voulait former une nouvelle ligne. Ce mouvement dangereux ne pouvait s'opérer qu'avec des troupes extrêmement solides et au prix de grands sacrifices. Humphreys l'acheva sans confusion, mais près de la moitié de ses hommes y restèrent. Sa droite put être protégée par deux régiments de la division Gibbon, qui empêchèrent l'ennemi de pénétrer de ce côté.
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L'idée de former uoe seconde li^ne d était pas réalisable. Birney n'eu avait ni le temps ni les moyens avec les débris de ses deux divisions mutilées. L'ennemi, en faisant irruption par le verger; avait complètement démoli l'angle saillant de la ligne générale. Tout en continuant à s'acharner sur Humphreys, il prenait à revers les deux brigades de Tilton- et de Sweitzer qui furent aussitôt obligées de se retirer. Leur retraite entraîna forcément celle de la division de Caldwell, qui laissa à son tour à découvert la droite des deux brigades de Ayres: Tout céda ainsi, sur la double ligne où Sickles avait forcé la bataille. Enlevée d'abord sur la gauche, reprise ensuite, perdue maintenant dans toute son étendue, elle ne devait pourtant pas rester au pouvoir de l'ennemi.
Les pertes des confédérés étaient au moins aussi lourdes que les nôtres ; mais de leur côté, la bataille avait été conduite avec beaucoup plus d'ensemble. De là leur avantage. Cependant, leurs eflEbrts les avaient à peu près épuisés. Lors donc que, vers le coucher du soleil, ils vinrent se heurter à la ligne des hauteurs du cimetière, ils furent non seulement repoussés, mais encore rejetéa hors du terrain qu'ils nous avaient enlevé, d'un côté par le général Grawford à la tête des réserves pennsylvaniennes, de l'autre par le général Hancock renforcé de troupes du 1" et du 12* corps.
Ce ne fut pourtant pas là le dernier combat de cette sanglante journée. Tant de renforts avaient été tirés de la droite pour soutenir la gauche, que, du cimetière à Culp- Hill, plusieurs points se trouvaient complètement dégarnis. Ewell en profita pour tenter d'enlever la position avec les divisions d'Early et de Johnson. Peu s'en fallut qu'il n'y réussît. Au cimetière, il n'avait devant lui que le 1 1* corps qui ne sut pas empêcher les assaillants d'arriver jusque sur les canons. Heureusement, Hancock avait dépêché de ce côté la brigade CarroU qui survint à temps pour repousser l'attaque, aa moment où les artilleurs aUaient être écharpés sur leurs pièces. A Culp-Hill,
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il ne restait plus quela division Wadsworth fort affaiblie de la veille, et une brigade du 12" corps commandée par le géDéral Greene, Elles ne pouvaient couvrir tous les points à la fois, et le général Johnson réussit à prendre pied, pour cette nuit, dans quelques retranchements élevés à notre extrême droite.
En se retirant du combat par morceaux, notre division était allée se rallier dans un champ, près de la route de TaDejtown. Les fourgons de munitions y arrivèrent promptement, et, avant tout, l'on remplit les cartouchières. Puis, au déclin du jour, on alluma les feux pour que les hommes pussent prendre quelque nourriture. Nous ignorions encore le résultat de la journée, mais ce que nous savions bien, c'était ce qu'elle nous avait coûté. Il restait seulement à voir combien de manquants rejoindraient pendant la nuit.
Le général Birney était avec nous. Il avait eu un cheval tué sous lui, et, dans un moment d'abattement, il me dit à voix basse qu'il voudrait avoir eu le sort de sa monture. Il croyait la journée perdue; il comptait ses amis morts et Messes; il voyait son commandement à moitié détruit, et songeant à la République, il tremblait pour elle, si l'armée était vaincue. Ces noires pensées se dissipèrent lorsque son jeune frère Fitz-Hugh Birney, qui servait dans son état-major, revint apporter la nouvelle du dernier succès de Hancock et de Crawford. Alors, on fit, d'un esprit plus libre, le dénombrement des officiers qui avaient tiré les mauvais numéros à la loterie de la bataille. La liste en . était longœ. Dans la 2* brigade, le colonel- Wheeler du 20* de l'Indiana avait été tué. Dans un autre régiment, je regrette de ne pas retrouver lequel, — le colonel Ellis, le lieutenant-colonel et le major avaient eu tous trois le même sort.
Le lieutenant Raphall. aide de camp de Ward, avaiteu le bras droit emporté. C'était un jeune homme de Ner- York aussi gai que brave. Un de ses camarades alla le
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visiter à l'ambulance, le cœur gros et les larmes aux yeux. Il trouva Raphall, qui venait de subir l'amputation, fumant philosophiquemeQt sa pipe, et racoutaDt à ses compagnoos (le souffrance des histoires à faire rire les morts.
Ceci me rappelle que le général Howard, ayant perdu le bras droit à la bataille de Fair-Oaks, attendait à l'ambulance le moment d'être amputé, lorsqu'il rencontra Kearny qui, des années auparavant, avait perdu le bras gauche à Mexico. Celui-ci, pour réconforter son ami blessé, n'imagina rien de mieux que de lui proposer un marché. — Mon cher Howard, lui dit-ii, si vous voulez, dorénavant nous pourrons faire des économies. Nous achèterons nos gants en commun, et dans chaque paire, le gant droit sera pour vous, et le gauche pour moi. Mais avant que Howard eût l'occasion de remettre son gant, le pauvre Kearny n'avait plus besoin du sien.
Quand chacun de nous eut raconté ce qu'il savait des épisodes divers de la journée, je fis une tournée parmi mes régiments. Le 5" du Michigan était celui qui avait le plus souffert. 11 avait perdu la moitié plus six de son effectif engagé. Le 3' du Michigan, qui ne s'était battu qu'ea tirailleurs, fut naturellement celui qui s'en tira au meilleur compte. En somme, un tiers net de ma brigade y avait passé.
Et probablement, ce serait à recommencer le lendemain, car la bataille était restée indécise. Tous les efforts de la journée s'étaient concentrés sur un seul objet : d'une part enlever la position avancée où le général Sickles avait placé le 3^ corps ; de l'autre, la conserver. La perdre et la reprendre à deux reprises, c'était bien, tant qu'avait duré le combat. Mais y rester ensuite, pour renouveler le lendemain une épreuve dont les dangers étaient démontrés, c'eût été une faute grave. Le général Meade ne la commit pas. Il fit rentrer l'armée dans la position où il avait voulu attendre l'attaque des confédérés, et le matin du 3 juillet nous trouva disposés en ligne régulière sur les hauteurs du cimetière. L'arrivée du 6^ corps nous avait même per-
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mis de prolonger notre front jusqu'au Round-Top, montagne située dané le prolongement du Little-Top qu'elle domine.
Cette fois, l'action commença à l'extrême droite. Nous avons TU que Ewell avait réussi à effectuer un logement dans nos lignes à Culp-Hill. Le plus pressé était de l'en déloger avant qu'il s'y fût établi plus solidement. Au point dujour, de nouvelles batteries, que Meade avait fait mettre en position, ouvrirent un feu très vif sur les intrus. Puis les divisions "Williams et Geary du 12" corps chargèrent la position. Elle fut reprise, après une lutte très vive à laquelle la brigade Shaler du 6* corps eut également part. Cela fait, on remania les retranchements sur ce point , et l'on attendit le grand coup de collier, la scène du dénoûment.
A une heure de l'après-midi, une canonnade enragée éclata sans préambule sur le front des confédérés qui semblaitcomme surchargé d'artillerie. Ils avaient, en effet, mis en ligne, en avant des hauteurs du séminaire, de cent trente à cent quarante pièces. De notre côté, nous en avions quatre-vingt pour leur répondre, la disposition de nos lignes ne laissant pas de place pour un plus grand nombre. C'étaient donc plus de deux cents canons qui, d'une hauteur à l'autre, se renvoyaient les boulets et les obus avec des explosions formidables et à travers d'épais nuages de fumée blanche flottant à la brise. Nous avions entendu bien des fois le tonnerre de l'artillerie, mais jamms avec un fracas si assourdissant. C'était comme la grande voix de deux armées éclatant en défis violents, en colères furieuses. Et nos hommes pensment : Allons ! il faut en finir aujourd'hui!...
Cela dura deux heures environ, deux heures pendant lesquelles la grêle de fer ne cessa de tomber sur le centre de notre ligne, occupée par les divisions Hays, Gibbon, Doubleday et Birney. Tous nos hommes étaient couchés à terre, ce qui n'empêchait pas que cette canonnade endiablée ne nous fit encore beaucoup de mal. Pour ma part.
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j'y perdis soisante-aeize hommes, et la batterie près de laquelle je me trouvais. eut dix-huit chevaux tués.
Vers trois heures, le feu se rallentit sensiblement de notre côté, le général Hunt, commandant l'artillerie, ayant jugé que l'effet ne répondait pas à une telle prodigalité de munitions. L'ennemi supposa qu'il avait réduit au silence ou démonté partie de nos pièces. Le moment était venu. Il sortit des bois où il s'était formé pour l'attaque, et déboucha à découvert dans la plaine.
C'était vraiment un beau spectacle. Les tirailleurs espacés régulièrement s'avançaient les premiers, couvrant tout le front du corps d'attaque. Derrière eux, la division Pickett, déployée sur deux lignes, ayant à sa gauche la division Heth et à sa droite la brigade Wilcox en colonne par bataillons. Ils étaient bien de quinze à dix-huit mille. Us approchaient, et les nôtres les regardaient venir. . .
Quand ils furent à belle portée de mitraille, notre artillerie ouvrit sur eux un feu écrasant qui faucha leurs rangs, mais ne les arrêta pas. Ils pressèrent, au contraire, le pas, obliquant seulement à gauche sous la trombe de projectiles déchaînée sur leur droite par huit batteries que dirigeait le major Mac Gilwray. Et nos hommes les regardaient toujours venir, comptant les trouées et sentant bien qu'ils tenaient la revanche de Fredericksburg.
La première ligne était arrivée à cent cinquante mètres environ en face du 2" corps, lorsque le front des divisions Hays et Gibbon s'enflamma et redoubla le carnage par un feu roulant qui, pour les confédérés, fut le signal de la charge. Tout se précipita en avant. Les rangs achevèrent de se confondre, et ne formèrent plus qu'une masse emportée, où les hommes couraient, roulaient et tombaient pêle-mêle , et où le canon ouvrait des rues. Les officiers, l'épée en l'air , marchaient aux premiers rangs ; des colonels guidaient en avant leurs régiments mitraillés. Leurs hurrahs s'entendaient au milieu du fracas de l'artillerie et de la mousqueterie ; et ils montaient comme les flots sur les brisants. C'était leur va-tout !
A L'ARMEE DU POTOHAC. 1E5
Ils vinrent donner d'abord sur deux régiments de la brigade Webb, couverts par un léger mur de pierres. Ils s'élancèrent sur l'obstacle avec impétuosité, culbutèrent les troupes qui le défendaient, et en quelques bonds de plus furent parmi nos canons. Les hommes délogés de la première ligne coururent se joindre aux régiments de la seconde, et revinrent ensemble sur les assaillants. Pendant quelques minutes, on se battit là sur les pièces, à coups de fusil, à coups de baïonnette, à coups de crosse, à coups de refouloir, et le sol s'y couvrait littéralement de morts et de blessés.
A gauche du point d'attaque, se trouvait le général Stannard à la tête d'une brigade de la division Doubleday. Profitant de sa position qui était la plus saillante sur cette partie de la ligne, il changea de front en avant, et ouvrit un feu meurtrier sur le flanc droit des assaillants. Presque aussitôt, la gauche de Gibbon opéra un mouvement semblable. Alors, sous la direction du général Hancock, présent dans la mêlée, toute cette force se jeta sur la colonne ennemie. Ce fut le coup de grâce. Assaillis à leur tour, d'un côté, tournés de l'autre, presque enveloppés, les débris de la division Pickett jetteront leurs armes et se rendirent.
La division de Heth n'avait pu crever la droite du 2* corps. Elle s'était brisée contre la résistance de Hays et laissait aussi entre nos mains une foule de prisonniers.
Tous ceux qui crurent pouvoir se sauver, prirent leur course en arriére à travers un nouveau feu de mitraille qui en coucha encore la moitié sur le carreau. J'ai vu tel endroit où, pour s'être portés en masse, ils laissèrent les morts absolument empilés les uns sur les autres.
La brigade confédérée de Wilcox, qui semblaitavoir été tenue en réserve à la droite de la division Pickett, s'avança alors à son tour, peut-être pour protéger les fugitifs par une diversion. Mais il suffit d'un feu d'artillerie pour l'arrêter, et d'une dernière charge de deux régiments de
Stannard, pour la disperser et lui prendre bon nombre d'hommes.
Ainsi finit la bataille de Gettysburg, engagée partiellement le 1" juillet à notre désavantage, continuée avec acharnement, le Z, sans résultat décisif, et terminée, le 3, par une victoire définitive. Pendant ces trois jours, notre perte fut,. en chiffres ronds, de vingt-trois mille hommes, dont six mille six cents prisonniers ou manquants. Celle de l'ennemi fut d'environ trente mille hommes , dont plus de treize mille prisonniers. En tués et blessés, la perte se balança donc à peu près entre seize et dix-sept mille de chaque côté.
Proportionnellement au chiffre des forces engagées, notre perte totale fut de plus d'un tiers, le 6* corps n'ayant pas donné. Celle des confédérés, dont les trois corps prirent part à la bataille, 3ut être des trois septièmes de leur armée 1
Dans la grande charge du dernier jour, trois généraux de brigade confédérés furent tués : Armistead, Barnsdale et Garnett. Un quatrième, Kemper, fut grièvement blessé. De notre côté, Hancock et Gibbon furent blessés. Mais tous deux avaient un baume moral pour hâter la guérison de leurs blessures. Dans la victoire qui rejetait les rebelles en Virginie, plus de quatre mille prisonniers et vingtsept drapeaux étaient restés entre les mains du 2* corps.