TOTAL
Officiers
Sous-officiers et soldats
Total g
énéral. . .
Les trois quarts y avaient passé, en calculant l'effectif, au début de la campagne, à 2,800 hommes, ce qui est largement ^ compter; ce chiffre dépassait de beaucoup les
A L'AUMEE DU POTOMAC. 239
moyennes antérieures. Cette proportion concordait, du reste, avec la condition de la brigade, lorsque j'en pris le commandement. Malgré le retour d'un bon nombre de convalescents, et après l'adjonction de cinq nouveaux régiments, les deux tiers de son effectif étaient encore absents. Sur 6,976 hommes, je n'en pouvais guère mettre en ligne plus de 2,000.
Les pertes des autres divisions étaient analogues. J'ai toujours entendu évaluer celles du 2® corps à 24,000 hommes. Certainement, elles dépassaient 20,000, et les renforts reçus n'élevaient pas son effectif actuel au delà de 12,000. Dans cet effectif , par suite de la consolidation de la 4® division dans la 3®, celle-ci figurait pour près de moitié. Ma brigade était la plus forte du corps, et je doute que, dans l'armée, il y en eût d'autres qui pussent alors présenter au rapport 2,444 hommes présents pour le service.
Ces chiflfres ont par eux-mêmes une éloquence à laquelle il est inutile de rien ajouter. En les comparant à ceux que fournissent les guerres d'Europe, on appréciera ce que fut notre guerre d'Amérique.
Pendant une quinzaine, le 2® corps laissa le fusil pour la pelle et la pioche. Comme il se trouvait en réserve, depuis une tentative malheureuse pour tourner la droite des lignes ennemies, — tentative dans laquelle la 3® division avait été principalement maltraitée, — les corvées lui revenaient de droit. Il nous fallut d'abord démolir et niveler les retranchements enlevés aux confédérés ; puis, creuser des chemins couverts par lesquels les troupes pussent se mouvoir et les munitions et les rations arriver sur le front de nos lignes, sans être exposées à l'observation, par suite au feu de l'ennemi. Comme les travaux se poursuivaient principalement de nuit, nous fûmes peu inquiétés ; mais pour être peu dangereux, ce genre de service n'en est pas plus divertissant.
Nos lignes s'étendaient alorsjusqu'à la grande route de
Jérusalem, entre le chemin de Norfolk qui était en notre possession, et celui de Weldon dont nous ne tarderions pas à nous emparer. Elles se terminaient, de ce côté, par une redoute ébauchée, encore informe, mais suffisante pour intercepter la route et balayer un large ravin, le long duquel nos rifllepits se prolongeraient en retour. Les piquets couverts de l'ennemi étaient extrêmement rapprochés, et auraient pu gêner beaucoup le tir de nos canonniers. Mais par suite d'un accord tacite des deux côtés, le feu des tirailleurs était suspendu ; de sorte que, de part et d'autre, on allait et venait librement à découvert, on s'observait sans contrainte et l'on n'échangeait de coups de fusil que pendant les heures noires de la nuit, pour éviter toute surprise.
Il en était tout autrement sur le front du 9® corps, qui tenait la droite du 5®. De ce côté, l'échange de coups de carabine et de coups de canon se continuait jour et nuit sans interruption. Les travaux de la mine pouvaient y être pour quelque chose, mais d'autres raisons motivaient cet acharnement réciproque. Deux brigades de Marylandais, l'une fédérale, l'autre confédérée, s'étaient trouvées en présence, et l'on conçoit qu'entre ennemis du même État, il. ne pût y avoir de compromis. En outre, il se trouvait, dans le commandement du général Burnside, des troupes de couleur contre lesquelles les soldats du Sud montraient une animosité toute particulière. Les noirs, du reste, le leur rendaient bien. Les causes ne leur manquaient pas. Sans parler de leur haine naturelle pour ceux qui maintenaient leur race en esclavage, et traitaient leurs frères sous le joug comme une variété de bétail, tous leurs ressentiments étaient plus que j ustiflés par les cruautés odieuses dont étaient victimes ceux des leurs qui tombaient au pouvoir des confédérés. Ainsi, au mois d'avril précédent, un général rebelle du nom de Forrest s'étant emparé, par tricherie autant que par force, du fortPillow dans le Tennessee, toute la garnison, composée presque entièrement de troupes de couleur, avait été massacrée avec
des raffinements atroces de cruauté. Ni le sexe, ni l'âge, n'avaient été épargnés, et les brutes du Sud, soûlées de sang, avaient fini par envelopper les blancs eux-mêmes dans cette révoltante boucherie (1). Depuis lors, les noirs faisaient moins de prisonniers, sachant ce qui les attendait eux-mêmes s'ils étaient pris, et ils s'excitaient au combat en criant : Fort Pillow! Remember Fort Pillow! Lors donc que le soir, à Theure où les régiments se relevaient dans les retranchements, on entendait un redoublement de fusillade et de canonnade sur le front du 9® corps, on se disait généralement : — Voilà les noirs qui prennent leur tour de service.
Le soin de compléter et de renforcer nos lignes n'était pas le seul motif qui retardât leur extension jusqu'au chemin de fer de Weldon. De nouveaux événements, dont nous attendions l'issue, se passaient du côté de Washington'. Dès les premiers jours de juillet, le général Lee, profitant du champ laissé libre devant lui au nord de Richmond, avait lancé dans la vallée de la Shenandpah un corps de douze à quinze mille hommes, sous le commandement du général Early. Celui-ci avait d'autant plus ses coudées franches quele général Hunter, après avoir pénétré jusqu'auprès de Lynchburg, avait été contraint de se retirer devant des forces supérieures, et de prendre sa ligne de retraite par la Virginie occidentale. Early, ne trouvant donc rien devant lui, s'avança rapidement sur "Winchester et Martinsburg d'où Siegel se retira à son approche, au nord du Potomac. Early, continuant sa route, traversa le fleuve, entra sans opposition à Frederick, et se prépara à marcher directement sur Washington.
Le but de cette vigoureuse démonstration était de nous faire lâcher prise à Peter sburg. Deux fois déjà Lee avait réussi, par une manœuvre semblable, à ramener notre
(1) Voir l'enquête du Congrès et le rapport da comité sur le massacre du fort Pillow,
2<à QUATRE ANS DE CAMPAGNES
armée au nord du Potomac, et, bien que maintenant Topération fût conduite sur une moindre échelle, il espérait que Grant s'empresserait de voler au secours de la capitale menacée et qu'ainsi serait perdu pour nous le fruit péniblement acquis de deux mois de campagne. Mais il avait compté sans son hôte. Halleck n'était plus à la tête des armées, et Grant n'était pas un homme à qui l'administration prétendît prescrire ce qu'il avait à faire, ou qu'elle pût diriger au gré de ses inspirations.
Le général en chef prit la chose froidement. Il mesura d'un œil calme la portée de cette invasion au petit-pied, et se contenta d'expédier le 6® corps pour y faire face. Les troupes de Wright arrivèrent à Washington le lendemain de leur embarquement à City-Point. En même temps, le 19® corps venant de la Nouvelle-Orléans, sous le commandement du général Emory, entrait dans le James et jetait l'ancre devant la forteresse Monroë. Là, il reçut l'ordre de continuer sa route par le Chesapeake, et au lieu de renforcer l'armée devant Petersburg, de rejoindre le 6® corps à Washington.
Lors donc qu'Early, s'avançant de Frederick, arriva sur le Monocacy, le passage lui en fut disputé par la division du général Ricketts, qui avait pris l'avance sur les autres, et par quelques troupes sans valeur, que le général Wallace avait réunies en hâte. L'ennemi réussit à les rejeter sur Baltimore ; mais quand il se présenta devant Georgetown, il trouva que Wright y était arrivé avant lui. Il ne lui restait plus qu'à se retirer au plus vite, ce qu'il fit, poursuivi par le 6® corps jusque dans la vallée de la Shenandoah, où il ne s'arrêta qu'à une longue distance du Potomac. On se croyait débarrassé de lui, mais comme il faisait mine de renouveler sa tentative, les deux corps d'armée furent laissés pour longtemps encore à la garde de Washington. Cette mesure de protection fut heureusement complétée par la réunion, sous un seul commandement , des quatre petits départements militaires qui entouraient la capitale, mais ne la défendaient
pas. Concentrés dans une seule main, on put espérer qu'ils rendraient plus de services qu'ils ne causeraient . d'embarras. Jusqu'ici, c'était précisément le contraire qui était arrivé.
Le plan de Lee avait donc manqué; inais il pouvait tenter encore de le reprendre en envoyant des renforts à Early. C'est ce que Grant résolut d'empêcher en menaçant à son tour Richmond, sur la rive gauche du James, ou, tout au moins, en détruisant le pont de bateaux que l'ennemi avait à Chapin's BluflF pour maintenir ses communications d'un bord à l'autre. Cette expédition fut confiée à Hancock renforcé de deux divisions de cavalerie conduites par Sheridan.
Le 26 juillet, nous reçûmes l'ordre de nous mettre en marche avec quatre jours de rations et cent cartouches par homme, dont quarante dans les fourgons. Aucun train de quartier-maître ne devait nous suivre, sauf quelques wagons portant des outils de tranchée et vingt voitures d'ambulance par division, ce qui présageait qu'il y aurait des têtes cassées. Où allions-nous? Nous l'ignorions encore, lorsqu'à cinq heures de l'après-midi, nous nous mîmes en route. Mott commandait alors la division, Birney ayant été promu depuis quelques jours au commandement du 10® corps qui faisait partie des forces de Butler.
En gagnant la route de City-Point, nous défilâmes devant une double potence à laquelle avaient été pendus l'avant-veille deux wagonniers du 72® de New- York, dans des circonstances qui donneront l'idée de la discipline qui régnait à l'armée du Potomac. Le terme de service du régiment était expiré. Il allait quitter l'armée. Les deux wagonniers venaient d'être licenciés {mustered out) comme les autres, lorsque, la veille du départ, ils eurent l'idée fatale d'aller passer la nuit dans une ferme isolée à quelque distance, où demeurait seule une femme jeune encore, et qui, paraît-il, leur avait semblé avenante. Ils y arrivèrent à une heure assez avancée de la soirée, et parvinrent
à. se faire ouvrir la porte sous quelque prétexte. A peine à l'intérieur, ils se jetèrent sur la femme et se portèrent sur sa personne à d'odieuses violences. Elle n'oserait, pensaient-ils, en révéler le secret. Et d'ailleurs, le régiment partant le lendemain, ils seraient loin avant qu'elle eût porté plainte. En cela, ils se trompèrent. Au point du jour, la femme outragée était au quartier général, et déposait sa plainte devant le prévôt-maréchal. Des recherches furent faites aussitôt. Les soupçons se portèrent assQz naturellement sur le régiment licencié où, en eflfet, on ne tarda pas à découvrir les coupables. En voyant leurs camarades partir pour retourner dans leurs foyers, ils durent faire d'amères réflexions sur le danger de céder à l'entraînement des passions. Peut-être avaient-ils, eux aussi, des familles attendant leur retour. Mais il était trop tard. La cour martiale fut sans merci. Entre la coupe et les lèvres, il y avait place pour la pendaison. Ils furent exécutés en pleine vue des lignes ennemies, pour montrer aux rebelles comment on faisait justice parmi nous. Je ne dis pas que ce ne fût d'un bon exemple ; mais le temps de service expiré, à la veille de revoir les siens... c'est dur.
Au tomber du jour, nous quittâmes la route de City- Point pour aller traverser l'Appomattox sur le pont de bateaux qui reliait notre position devant Petersburg à celle de Butler à Bermuda-Hundred. La marche se continua pendant toute la nuit, tantôt dans les bois, tantôt dans les plaines. Des feux, entretenus de distance en distance par des soldats de cavalerie, nous indiquaient le chemin. A l'aube, passablement harassés, nous traversâmes le James à Jone's Neck, sur un pont de bateaux. Dès six heures, n^a ligne de tirailleurs était aux prises avec l'ennemi.
C'étaient des troupes que Lee avait envoyées là pour déloger ou tout au moins surveiller une brigade de Butler retranchée sur la rive gauche de la rivière, près de Deep- Bottom. Le général Poster, qui la commandait, avait repoussé avec succès plusieurs attaques, lorsque nous
vînmes le dégager. Ses adversaires se retournèrent promptement contre nous, et prirent position sur la lisière d'un bois qui commandait la plaine où nous étions. La brigade de Miles et la mienne furent déployées en avant, chacun de nous couvrant sa division. Sur ma droite le 4iO de New- York, sur mon centre le 141® de Pennsylvanie et le 2® bataillon de sharpshooters avancèrent sans opposition sérieuse jusqu'aux positions qui leur avaient été assignées autour de deux fermes d'une certaine importance. Mais sur ma gauche, le 99® et le 1 10® de Pennsylvanie, à peine engagés dans un champ de maïs, furent accueillis par une fusillade provenant du bois qui leur faisait face. Le feu devenant plus vif de ce côté, j'envoyai le 73® de New- York pour les renforcer. Ils continuèrent alors à avancer et venaient de déloger les tirailleurs ennemis qui se trouvaient dans les maïs, lorsque le 110®, qui se reliait à gauche à l'autre brigade, put apercevoir à bonne portée quatre pièces en batterie. Aussitôt son feu se concentra obliquement sur les artilleurs, tandis que le 99® et le 73®, tout en continuant à engager l'infanterie, appuyaient aussi à gauche pour se rapprocher des canons.
Pendant ce temps, Miles, profitant d'un pli de terrain, disposait rapidement quatre de ses régiments pour une charge qui fut lestement exécutée. Les quatre canons furent pris. D'autres pièces, moins exposées, vinrent prendre position sur mon front et commencèrent à faire éclater les obus et rebondir les boulets parmi mes quatre régiments de réserve. Deux de nos batteries ne tardèrent pas à leur imposer silence et à les obliger à décamper dans l'intérieur des bois, où l'infanterie disparut bientôt à son tour.
Vers neuf heures, le combat était fini. Mes régiments purent se reposer un peu d'une nuit de marche et d'une matinée d'escarmouches, tandis que d'autres étaient lancés à la poursuite de l'ennemi qui, du reste, ne les mena pas loin. Il s'était simplement replié dans une seconde ligne de retranchements, derrière un cours d'eau nommé le
Baileys Creek. Ly attaquer de front parut au général Hancock une entreprise trop hasardeuse. La cavalerie fut donc envoyée reconnaître quelles facilités s offraient pour un mouvement tournant. En attendant, les précautions nécessaires furent prises pour ne pas être tournés nousmêmes, et ma brigade fut chargée de couvrir le flanc droit du corps expéditionnaire.
Ce fut ainsi que nous passâmes la nuit. Le lendemain 28, Lee avait déjà envoyé contre nous des forces considérables dont le général Sheridan eut à soutenir l'attaque. Il la repoussa avec succès; mais, désormais, il ne pouvait plus être question d'arriver à Chapins Bluff; encore moins de surprendre Richmond. Le soir, à la nuit tombante, aussitôt que Miles fut venu me relever, je me mis en route pour rejoindre le général Mott près du pont de bateaux. La division avait ordre de retourner cette nuit même devant Petersburg et d'y prendre les instructions du général Ord. Les divisions Barlow et Gibbon devaient rester à Deep Bottom, vingt-quatre heures après nous.