‹ Quatre ans de campagnes à l'Armée du Potomac (volume 3)Chapitre 18 sur 54 · II · texte numérisé non relu

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toutes les forces de terre et de mer, s'immisçait dans les plans de campagne au gré de ses conseillers particuliers. Tout cela était changé. Le général Grant n'avait à consulter que lui-même, car en acceptant toute responsabilité, il s'était réservé toute liberté d'action.

Lorsqu'il transféra inopinément le théâtre des opérations au delà du James, l'opinion flotta indécise entre ce qu'elle pouvait craindre et ce qu'elle devait espérer. Je me figure qu'à Washington, il y eut beaucoup moins d'indécision ; qu'on ne vit tout d'abord qu'une chose dans cette grande détermination : la capitale découverte ! et que le gouvernement, qui n'avait pas fait d'études spéciales de stratégie militaire, se trouva fort mal à l'aise de n'atoir plus sa grande armée entre les rebelles et lui.

Ce passage du James était pourtant une opération fort belle, aussi habilement exécutée que hardiment conçue. Elle inaugurait une nouvelle phase dans la campagne. Jusque-là, Grant s'était à peu près contenté de « marteler ?» {to hammer) incessamment l'ennemi, comme il le disait lui-même, changeant sa base à mesure qu'il avançait, et transférant successivement ses dépôts d'approvisionnements de Washington à Aquia-Creek, d'Aquia-Creek à Port-Royal sur le Rappahannock, dQ Port-Royal à White- House sur le Pamunkey, et maintenant de White-House à City-Point sur le James. Désormais, les coups de bélier n'ayant pas produit l'effet attendu, Grant allait mettre en jeu les ressources de la science militaire, et donner la préséance aux combinaisons stratégiques.

D'abord, il prit si bien ses mesures pour dérober ses intentions à l'ennemi, que celui-ci n'en reconnut la nature que lorsque le mouvement était déjà exécuté. Warren fut chargé d'occuper l'attention de Lee par la menace d'une avance sur Richmond, du côté de White-Oak-Swamp, tandis que Smith irait se rembarquer à White-House pour retourner à Bermuda-Hundred, et que Hancock, avec le 2® corps, serait transporté sur la rive droite du James par une flottille de grands vapeurs réunis à cet effet à

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Wilcox-Landing. En même temps, un pont de bateaux fut établi un peu plus bas, par treize brasses d'eau dans le chenal, et sur une longueur de plus de deux mille pieds anglais. Sur ce pont passèrent le 6® et le 5® corps.

Grant espérait s'emparer de Petersburg par un coup de main. S'il eût réussi, la chute de Richmond s'en fût bientôt suivie selon toute apparence. Malheureusement, il se produisit des délais et des contre-temps qui firent manquer l'occasion , et modifièrent complètement le cours des événements. Le général Smith, après avoir enlevé la première ligne qui n'était défendue que par des milices , ne sut pas achever ce premier succès. Procédant méthodiquement et avec circonspection là où il fallait surtout agir avec vigueur et promptitude, il remit les affaires sérieuses au lendemain. Hancock, débarqué à son tour sur la rive droite, ne reçut l'ordre de marcher sur Petersburg qu'après avoir été détenu pour attendre des rations en retard , et s'être égaré dans sa marche, par suite des fausses indications d'une carte qui lui avait été remise comme correcte. Bref, on perdit des heures précieuses dans l'après-midi du 15 juin, et le 16, au matin, il était trop tard; — les troupes de Lee étaient arrivées.

Néanmoins, les retranchements, élevés à la hâte par l'ennemi, n'étaient pas tellement redoutables qu'on ne pût espérer de l'y forcer. Dès le matin, une première attaque avec les divisions Birney et Gibbon procura quelques avantages, mais aucun résultat décisif. Dans l'après-midi, le 9® corps étant arrivé, la tentative fut renouvelée sur une plus grande échelle, et la ligne finit par être emportée au tomber de la nuit, après un combat très vif et des pertes considérables. Le lendemain 17, nouvel assaut, toujours par le 2® corps appuyé par le 9®. L'ennemi perdit encore du terrain et une redoute de quelque importance. Le soir, il réussit à surprendre les retranchements que Burnside lui avait enlevés. Tous ces combats n'étaient pas sans coûter du monde; la perte de cette journée seule s'éleva pour nous à environ quatre mille hommes.

Les confédérés ne défendaient le terrain pied à pied avec une vigueur aussi déterminée, que pour gagner le* temps nécessaire à l'achèvement d'une ligne plus forte et mieux établie sur les hauteurs qui entourent immédiatement la ville. Ils s'y retirèrent pendant la nuit suivante, et durant toute la journée du 18, ils y soutinrent une série d'attaques qui n'obtinrent aucun succès. De ce jour, le siège de Petersburg fut résolu, et les travaux réguliers commencèrent.

Il est à remarquer que ce siège ne fut point un siège, à proprement parler. La place ne fut même jamais investie. Elle est située à vingt-deux milles sud de Richmond, sur la rive droite de l'Appomattox, et à huit milles sud-ouest de City-Point, où cette rivière se jette dans le James, et où la nouvelle base d'approvisionnements de l'armée fut naturellement établie. Ainsi, nous avions tourné Richmond pour nous mettre à cheval sur une partie de ses communications avec le sud, et menacer directement le reste. Ces communications étaient : les chemins de fer de Norfolk, de Weldon et de Lynchburg, et les grandes V routes de Jérusalem et de Boydto^^n, toutes aboutissant à Petersburg. En dehors de celles-ci, il ne restait à la capitale confédérée que le canal du James à l'ouest, et le chemin de fer de Dauville au sud. Celui-ci ne s'étendait pas au delà des limites de la Virginie, mais il se croisait avec le chemin de fer de Lynchburg à Burksville, ce qui doublait ses ressources. Si, donc, nous parvenions à envelopper Petersburg, seulement sur la rive droite de l'Appomattox, la population et l'armée confédérée seraient réduites à tirer toutes leurs subsistances de Richmond par une seule voie ferrée. En arriver là, de notre côté; nous en empêcher, du côté de l'ennemi : c'est à quoi tendirent pendant neuf mois toutes les opérations du siège. Le jour où nous y réussîmes enfin, Petersburg et Richmond tombèrent du même coup, et tout l'édifice de la rébellion s'écroula avec ces deux villes. Il me reste maintenant à raconter par quelle longue série d'efibrts, de labeurs et de combats

nous arrivâmes à raccomplissement de ce dernier triomphe.

Le 27 juin, sur la demande du général Meade, je fus enfin relevé de mon commandement à New- York, avec ordre de rejoindre l'armée du Potomac, aussitôt que mon successeur serait arrivé pour me remplacer. Plusieurs jours s'écoulèrent à l'attendre, ce qui retarda d'autant mon départ. Je n'arrivai que le 9 juillet à la forteresse Monroë, où je devais rencontrer mes domestiques, mes chevaux et mon bagage. Mais le transport qui les amenait avait été, m'apprit-on, retenu à New- York quarante-huit heures après la date fixée. Que faire en attendant? Le seul hôtel, qui avait existé autrefois sous les murs de la forteresse, était maintenant transformé en hôpital. Il ne s'y trouvait plus que des tentes de cantiniers et un restaurant où l'on pouvait trouver à manger, mais non à coucher, le service quotidien des vapeurs militaires se faisant directement de Washington à City-Point, et correspondant avec les steamers de Baltimore, de façon que les allants et venants n'eussent jamais à passer une nuit à la forteresse. Heureusement pour moi, la corvette à vapeur française le Phlégéton était mouillée dans la baie, et je pus aller demander au commandant Maudet, avec qui j'avais eu des relations fort amicales à New- York, une hospitalité qu'il m'accorda de la façon la plus cordiale. Grâce à lui et aux officiers de son bâtiment, trois jours d attente s'écoulèrent pour moi le plus agréablement du monde.

Mon bagage arrivé, je partis le 12 au matin pour City- Point où j'arrivai vers quatre heures du soir. Bateaux à . vapeur et bateaux à voiles, transports et chalands do toute espèce encombraient la rivière près des quais improvisés auxquels on travaillait encore. Plus haut, dans la direction de Richmond, l'œil distinguait au loin les tourelles des monitors, qui semblaient sortir de l'eau, et les canonnières sur lesquelles se profilaient d'énormes pièces à pivot. La rive, formant une colline assez élevée, avait

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été déblayée, entaillée de façon à laisser place à des magasins d'approvisionnements et à une gare de chemin de fer. Tout cela était sorti de terre comme par magie depuis moins d'un mois. La voie ferrée passait en arrière des docks; les locomotives allaient et venaient semant dans Tair de longs panaches de fumée, et sur la terre des traînées de braises et detincelles. Tout était activité et mouvement. Des légions de nègres déchargeaient les navires, remuaient les terres, sciaient les planches, enfonçaient les pilotis. Des groupes de soldats se pressaient aux abords des tentes de cantiniers; des cavaliers descendaient par escadrons abreuver leurs chevaux à la rivière. Et sur le plateau supérieur, des barraques diverses de forme et de grandeur couronnaient l'escarpement et dominaient la scène. Un grand village en planches et en toile s'élevait là où, quelques semaines auparavant, il n'existait que deux ou trois maisons.

La plus importante, qui avait dû être une belle habitation, abritait maintenant les bureaux du général R. Ingalls, quartier-maître en chef de l'armée. C'était le général Ingalls qui, depuis l'ouverture de la campagne, avait transféré successivement nos dépôts sur quatre points différents, et cela avec un tel ensemble et une telle précision, que, pas un jour, les rations n'avaient manqué à l'armée. Comme le dernier train était déjà parti quand je débarquai à City-Point, j'aurais été forcé d'y passer une nuit fort maussade, si le général Ingalls n'avait mis fort obligeamment à ma disposition un léger wagon qui me transporta le soir même jusqu'au quartier général, devant Petersburg.

Le général Meade me fit l'honneur Àe m'accueillir comme une ancienne connaissance qu'il était bien aise de revoir. Je venais de lui expliquer par suite de quelles circonstances j'avais été retenu à New- York et à la forteresse Monroë, lorsque le colonel de Chanal se présenta à l'entrée de la tente. Le colonel appartenait au corps de l'artillerie, dans l'armée française. Il était venu en Amé-

rique, chargé d'une mission officielle, pour étudier nos différçjits systèmes d'armes, et spécialement nos innovations en fait d'artillerie. Cette mission l'avait conduit à l'armée du Potomac où ses études se complétaient directement par des observations pratiques. Nous avions déjà lié connaissance à son arrivée à New- York. Aussi, lorsque le général Meade termina la conversation en m'invitant à passer la nuit au quartier général, acceptai-je avec plaisir l'offre d'une place sous la tente du colonel de Chanal.

En quittant le général Meade, je me retrouvai en pays de connaissance parmi les officiers supérieurs de son étatmajor, dont la plupart m'étaient connus personnellement. A la guerre, la communauté de dangers établit des relations plus promptes et plus cordiales que, partout ailleurs, la communauté d'occupations ou de plaisirs. Chacun me souhaita la bienvenue , me demanda des nouvelles de New-York et de Washington, de ce qui s'y disait et de ce qui s'y faisait,' — en échange de détails sur les amis communs qui survivaient, et ceux que la mort avait frappés.

L'heure vint de se retirer; mais, sous la tente du colonel de Chanal, la veillée se prolongea encore autour d'un souper assaisonné par l'appétit, et accompagné, en guise de musique, du pétillement continu d'un feu d'avant-postes. Comme je m'informais des causes de ce tapage insolite à pareille heure : — C'est, me dit-on, Burnside qui protège les travaux de sa mine. J'appris alors que le général Burnside, dont le front était très rapproché des ouvrages ennemis, avait entrepris de faire sauter une redoute, au moyen d'une mine. D'après ce que j'entendis à ce sujet, il me parut que^ l'entreprise inspirait peu de confiance, et que, généralement, on y voyait plutôt un sujet de plaisanteries qu'un objet d'intérêt.

Le lendemain matin, de bonne heure, je montai à cheval pour me rendre près du général Hancock, après avoir remercié le général Meade de m'avoir assigné au 2® corps d'armée, celui de tous auquel je désirais le plus être

attaché. Le temps était magnifique, et le soleil très chaud, même à cette heure matinale. Une partie des troupes était en mouvement, et soulevait dans l'air d'épais nuages de poussière à travers lesquels on avait peine à respirer. Il ne s'agissait, du reste, que du changement de position d'une division dans le voisinage immédiat de la ferme où le général Hancock avait établi son quartier général. Je pus donc le rejoindre sans peine, pour lui présenter les ordres dont j'étais porteur.

Le général Hancock est un des plus beaux hommes de l'armée des États-Unis. Il est d'une taille élevée, robuste de carrure, aux mouvements empreints d'une facile dignité. Sa tête ombragée d'épais cheveux châtain-clair plaît, dès l'abord, par la régularité de ses traits et l'expression avenante qui lui est habituelle. Ses manières sont généralement empreintes d'une grande politesse ; sa voix est dduce et son langage agréable comme son regard. Tel est Hancock au repos. En action, c'est autre chose. La dignité fait place à l'activité ; ses traits s'animent, sa voix devient éclatante, ses yeux s'enflamment, le sang lui monte à la tête, et ses façons prennent facilement un caractère d'emportement, — le caractère de sa bravoure. C'est là, je crois, ce qui le rend moins apte à commander en chef qu'à commander en sous-ordre. On verra, par la suite de ce récit, qu'après s'être distingué entre tous à la tête d'une division ou d'un corps d'armée, il fut beaucoup moins heureux dans les opérations indépendantes qui lui furent confiées. Brillant au second rang, il s'éclipsait au premier. S'agissait-il d'exécuter? il était admirable; fallait-il concevoir et diriger? il n'était plus à la hauteur de sa tâche. C'est ce qui s'est vu souvent dans les armées. Ainsi que Benedeck, Hancock aurait pu, comme chef de corps, faire merveille à Solferino, et, comme commandant en chef, perdre l'armée à Sadowa.

Sa popularité a été aussi grande, plus grande peut-être qu'aucune autre parmi les oflSciers de son rang. Cela s'explique aisément : d'abord par l'éclat de ses services, et

ensuite par le soin particulier qu'il prit toujours de les mettre en lumière. Les correspondants des principaux journaux ne résistaient pas plus que d'autres à ce que son abord et ses manières avaient de captivant ; des informations leur étaient volontiers fournies dans le sens des rapports du général; souvent môme, pour éviter toute erreur sans doute, — leurs correspondances étaient soumises à son visa, de sorte qu'il en résultait parfois certaines partialités dont ils n'avaient pas conscience.

Car, il faut bien l'avouer, le général Hancock avait ses partialités; et si quelques-unes se justifiaient par les mérites réels et la capacité^ de ceux qui en étaient l'objet, d'autres, au contraire , inexplicables par aucune considération militaire , se rattachaient simplement à des visées politiques auxquelles le général se laissait aller avec trop de. complaisance. Mais pour ne point parler des personnes, ses deux premières divisions lui tenaient décidément plus au cœur que la 3® qui provenait de l'ancien 3® corps. Et pourtant, nul ne pensera jamais qu'elle lui ait fait moins d'honneur que les deux autres. A examiner les choses de près, on prouverait même facilement qu'elle lui rendit toujours de plus grands services que la 2®.

Quant à moi, je fus très loin de rien soupçonner de semblable durant cette première entrevue. L'accueil du général Hancock fut tout bienveillant. Il alla au devant de mes désirs en m'assignant à mon ancienne division, et comme beaucoup d'autres, j'étais « sous le charme » lorsque je le quittai pour m'aller présenter au général Birney .

Je n'oublierai jamais avec quelle rayonnante cordialité Birney me tendit la main , lorsqu'il m'aperçut sur le seuil de sa tente. — Enfin, vous voilà, me dit-^. Nous vous attendions depuis quelque temps. Je n'ai pas besoin de vous dire avec quel plaisir je vous revois parmi nous.

Le plaisir était bien partagé, car je me sentais comme un voyageur qui rentre dans sa famille après une longue absence. Par l'ouverture de la tente, je voyais' ciller et venir des officiers bien connus de l'état-major. 'Bientôt le

général Mott arriva. Nous nous assîmes à l'ombre des grands arbres qui abritaient le quartier général, et j'écoutai avec un intérêt facile à comprendre les détails de quelques combats auxquels la division venait de prendre part tout récemment. Elle en avait vu de dures, — de si dures que la 4® division (autrefois la division Humphreys) avait dû être fondue dans la 3®, ce qui avait provisoirement replacé Mott à la tête d'une brigade. Pierce , promu brigadier général, commandait maintenant celle que j'avais commandée à Gettysburg. Restait la brigade du général Ward, lequel avait quitté l'armée à Spottsylvania , et ne devait plus y revenir. Ce fut le commandement qui me fut assigné.

Déjà je l'avais commandée plusieurs fois par intérim, quand j'en faisais partie comme colonel du 55® d'abord, et du 38® ensuite; mais depuis il s'y était fait de grands changements. Alors elle se composait de six régiments; maintenant, elle en comptait dix, sans que pour cela l'eflfectif des hommes présents dans les rangs en fût augmenté; tant la dernière campagne avait réduit leur nombre! Voici, du reste, le chiffre oflBiciel des pertes de la brigade, pendant deux mois seulement, du 5 mai au 5 juillet :

P® brigade, 3® division, 2'

' corps.

DÉNOMIÎÏATION.

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