AVRIL
En avant dès le matin, toujours sur les talons de l'arrière-garde ennemie composée maintenant du corps de Longstreet, depuis que celui d'Ewell est rayé du rôle. Canonnade vigoureuse, feux de mousqueterie répétés à trois ou quatre milles en avant. Tout le monde s'écrie d'instinct : c'est Sheridan ! Bully for Sheridan!
C'était la dernière convulsion de l'armée rebelle à l'agonie. Aux premières lueurs du jour, Lee, sachant qu'il n'avait encore devant lui que la cavalerie, voulut tenter de passer au travers ; Sheridan l'avait prévu. Il avait fait démonter ses hommes, et les déployant en ligne épaisse de tirailleurs, il combattit pied à pied, ne reculant que lentement, jusqu'à ce que l'infanterie du général Ord fût arrivée en ligne derrière lui. Alors tous les cavaliers courant à leurs chevaux se rallièrent au galop pour charger l'ennemi en flanc au moment que les régiments du James l'aborderaient de front. Le 5® corps se formait en ligne entre Sheridan et Humphreys ; le cercle d'acier se fermait ; l'armée de Lee n'avait plus qu'à se rendre ou à périr noyée dans son sang... Elle se rendit. Le pavillon
blanc apparut sur ses lignes, et le général Grant reçut du général Lee un message conçu en ces termes :
« Général, — J'ai reçu votre note de ce matin sur la ligne de piquets où je m'étais rendu pour vous rencontrer, et m'assurer définitivement des termes compris dans votre proposition d'hier par rapport à la reddition de cette armée. Je demande maintenant une entrevue dans ce but, conformément à Tofifre contenue dans votre lettre d'hier. »
L'entrevue fut accordée, et les deux généraux se rendirent dans une maison d'Appomattox Court-House.
Aussitôt un ordre du général Meade nous annonça que, « par suite de la condition des choses », les hostilités étaient suspendues pour une heure. En conséquence, nos divisions furent massées à droite et à gauche de la route. Une demi-heure après nous reçûmes avis que la trêve était prolongée jusqu'à deux heures de l'aprèsmidi.
A deux heures sonnant, ma division se remit en mouvement. Mais ma première brigade n'avait pas fait un quart de mille qu'un nouvel ordre me prescrivait de faire halte. Devant nous s'étendait,* au delà d'un mince rideau de bois, un espace ouvert qui nous séparait seul des piquets ennemis, lesquels ne bougeaient pas. L'endroit se nomme Clover-Hill.
Bientôt on signale un chariot à quatre chevaux empanachés de drapeaux blancs. Tout le monde se précipite sur le bord de la route. — Qu'est-ce que cela peut être? Des civils en paletots, coiflFés de chapeaux noirs! Penh! — On apprend que c'est le juge Ould et un colonel Hearth commissaires pour l'échange des prisonniers, du côté des confédérés. Puisqu'on leur donne passage dans nos lignes, c'est que sans doute tout est fini. Et les applaudissements commencent à éclater. Ces messieurs saluent et passent. Le chariot passé, l'impatience devient de la fièvre. — Comment ! Rien encore? C'est pour gagner du temps. — Il doit y avoir là-dessous quelque trick, — On ferait mieux
d'en finir avant la nuit. — S'ils ne veulent pas se rendre, eh bien! Allons-y tout de suite : let us go in at once.
Tout à coup, une tempête de hurrahs ébrank l'air sur le front de notre ligne. Le général Meade, venant d'Appomattox Court-House, est arrivé au galop. Il a levé son képi et prononcé quelques mots. — Lee s'est rendu! Sans l'avoir entendu, tout le monde Ta deviné. Dès acclamations forcenées roulent comme des coups de tonnerre dans les champs, dans les bois, sur les chemins et se prolongent en échos jusque parmi les trains qui suivent au loin le 6® corps.
Le général Meade quitte la route et traverse ma division. Les hommes s'élancent sur son passage, entourent son cheval. Hurrah pour le général Meade! Et encore hurrah! et toujours hurrah! L'enthousiasme gagne les officiers de son état-major qui crient comme les autres en agitant leurs chapeaux. Les képis volent en l'air ; les drapeaux s'agitent et saluent, secouant à la brise leurs lambeaux glorijeux; toutes les musiques lancent vers le ciel les notes joyeuses du Yankee doodle, ou les accents sonores du Hail Columbia!
Ceux qui ont assisté à l'explosion de cette scène d'enthousiasme n'en perdront jamais le souvenir. L'indiquer est possible ; mais il n'est pas donné à la plume de la reproduire, et aucune description n'en pourra faire passer la secousse électrique dans l'âme du lecteur.
Toutes les espérances de quatre années enfin réalisées ; toutes les craintes anéanties, tous les périls disparus, toutes les privations, toutes les souffrances, toutes les misères terminées; l'enivrement du triomphe; la joie du prochain retour au foyer : à tout cela, un seul élaA d'enthousiasme ne pouvait suffire. Aussi les vivats et les cris de fête se prolongèrent-ils jusqu'à la nuit.
Après le général Meade, chacun de nous en eut sa part ; généraux de division et généraux de brigade reçurent chacun leur ovation bruyante, et durent, bon gré mal gré, y répondre par le speech obligé.
Certes, autant qu'un autre, j'en avais assez de la guerre. Je l'avais faite assez longtemps et assez durement pour savoir le prix qu'elle met à ses gloires. Autant qu'un autre, j'avais désiré la paix, surtout aux mauvais jours, — la paix par le triomphe, bien entendu. Et cependant, chose bizarre, je ne pus me défendre de ce sentiment déraisonnable que tout était bien vite fini, et que pour ma part j'en aurais pu prendre encore un peu. Ainsi sommesnous faits. Quand nous avons atteint le but, — nous ne sommes pas très loin de regretter les ardentes émotions de la lutte dans la tranquille sécurité de la victoire. Ily a de cela dans le meminisse juvabit du poète. Mais après tout, qui sait? Aurais-je bien pen^é de même si j'avais su alors que mon brevet de major général devait être daté de ce jour là?
Les conditions accordées par le général Grant furent généreuses. Avec une véritable hauteur d'âme, tout en assurant les fruits de sa propre victoire, il s'appliqua à adoucir l'amertume de la défaite, pour l'adversaire qu'il tenait à sa merci. Unconditional Surrender, Grant (c'est ainsi que les soldats interprétaient ses initiales U. S.) se départit de ses anciennes habitudes pour honorer un rival abattu par la fortune des armes, et, — comme il le dit luimême dans son rapport , — « ces ennemis dont la mâle énergie, si erronée qu'en fût la cause, avait produit des œuvres herculéennes de valeur. »
Voici quels furent les termes dictés par le général Grant et acceptés par le général Lee :
« .... Des rôles de tous les officiers, sous-officiers et soldats de l'armée de la Virginie septentrionale seront faits en double ; une copie sera remise à un officier désigné par moi , l'autre sera retenue par tel officier ou tels officiers que vous désignerez. Les officiers donneront individuellement leur parole de ne pas reprendre les armes contre le gouvernement des Etats-Unis jusqu'à ce qu'ils aient été dûment échangés. Chaque commandant de régi-
ment ou de compagnie signera un engagement semblable pour les hommes de son commandement. Les armes, larlillerie et les propriétés publiques seront réunies, parquées et remises aux officiers nommés par moi pour les recevoir. Cette close ne comprendra pas les sabres ou épées {side-arms) des officiers, leurs chevaux ou leurs effets particuliers. Cela fait, officiers, sous-officiers et soldats auront la permission de retourner chez eux , où les autorités des Etats-Unis ne les inquiéteront pas, aussi longtemps qu'ils observeront leur parole et les lois en force là où ils pourront résider. »
Griffin avec le 5® corps. Gibbon avec deux divisions du 24®, Mackenzie avec son commandement de cavalerie, furent désignés pour assister aux dernières formalités, et prendre charge des armes, munitions et équipages des confédérés. Après un jour de repos, tout le reste de l'armée se mit en route pour aller attendre à Burkesville, le prompt écroulement des derniers débris de la Confédération du Sud, contre-coup forcé de la prise de Richmond et de la destruction des forces de Lee.