‹ Quatre ans de campagnes à l'Armée du Potomac (volume 3)Chapitre 33 sur 54 · II · texte numérisé non relu

II

de colonne ennemie avait déjà traversé la rivière. Cependant, sachant de quelle importance il était d'en retarder la marche, il n'hésita pas à l'attaquer, malgré l'énorme disproportion de ses forces. Pas à pas il disputa le terrain avec une héroïque intrépidité, tandis qu'Ord accourait au bruit de la mousqueterie. Il fut tué, maintenant jusqu'au bout ses deux régiments décimés; mais le sacrifice de sa vie eut tout le résultat qu'il en avait pu espérer. L'armée du James parut bientôt, et les rebelles, arrêtés à Farm ville, n'eurent plus qu'à se rejeter en arrière pour tâcher de gagner Lynchburg.

Cette journée du 6 avril, désignée généralement sous le nom de combat de Deatonsville, porta le coup de grâce à l'armée de Lee. Exténués de fatigue et de faim, en butte à toutes les misères et à tous les découragements, ces vingt-six ou vingt-huit mille hommes n'étaient plus en <;ondition de se défendre. Une portion n'avait plus d'armes ; le reste n'était encore capable que de ces efforts spasmodiques dans lesquels s'éteint une agonie tourmentée.

Parmi les prisonniers que nous avions faits dans la soirée, se trouvait un jeune sergent dont l'intelligence me fut signalée par quelques oflSciersde mon état-major. Je le fis appeler et causai quelque temps avec lui. Ce qu'il répondit à mes questions peut se résumer en peu de mots :

— « Général, je n'ai rien à dire que vous ne sachiez, déjà parfaitement. L'armée de la Virginie n'existe plus. Ce qu'il en reste ne peut vous échapper. Cela devait finir ainsi, et puisqu'il n'en pouvait être autrement, nous n'en sommes pas à regretter que le jour prévu depuis longtemps soit arrivé. Au contraire, nous nous réjouissons tous que la guerre soit finie. Si l'on nous eût consultés,, il y a bien des mois qu'elle serait terminée, mais le gouvernement a préféré tenir jusqu'au bout.

^ J'ai été pris comme les autres par la conscription ; car de ceux qui se sont volontairement engagés au commencement de la guerre, il en reste bien peu maintenant.

Depuis six ou huit mois, nos hommes ont déserté par milliers. Ceux qui sont restés n'ont été retenus que par un sentiment d'honneur. Ils n'ont pas voulu se disgracier en abandonnant leur drapeau. Ils ont fait leur devoir de leur mieux. Quant à la Confédération du Sud, bien qu'ils eussent préféré la faire triompher, iis en avaient depuis longtemps perdu l'espoir, et la savaient condamnée sans ressource.

« Personnellement, je me soucie peu de l'esclavage, et que les nègres soient libres, cela m'est égal. J'appartiens à une famille de fermiers qui louait parfois des travailleurs noirs, mais qui n'en possédait pas. Quand nous les emploierons maintenant, nous les paierons, au lieu de payer leurs maîtres : voilà toute la différence. Quant à la politique, je ne m'en suis jamais beaucoup mêlé. Je sais bien que la guerre s'est faite principalement au profit des planteurs ; mais, que voulez- vous? quand on est embarqué sur un navire, il faut bien faire ce qu'on peut pour le maintenir à flot. — La Confédération a ruiné le Sud par la guerre ; notre espoir à tous est que, maintenant, l'Union le relèvera de sa ruine par la paix. »

Lorsque j'eus congédié le prisonnier, il s'arrêta à quelques pas, hésita un instant, puis revenant vers moi :

— « Général, me dit-il, votre bonté m'encourage à solliciter de vous une faveur. Nous sommes là une demi-douzaine d'hommes qui, depuis avant-hier, n'avons rien pu trouver à manger. Si vous pouviez nous faire donner à chacun un biscuit, cela nous aiderait à attendre, et nous vous en serions profondément reconnaissants. »

Nous n'étions pas nous-mêmes dans l'abondance; il s'en fallait. Mais le sergent n'alla pas retrouver ses compagnons les mains vides.

Une chose m'a particulièrement frappé dans le contenu des wagons tombés entre nos mains: c'est la quantité d'objets lourds et inutiles dont ils étaient chargés. Les ustensiles de cuisine, poêles à frire, casseroles, marmites, y abondaient, à côté de malles et de coffres à moitié vides

OU renfermant des paperasses insignifiantes et des chiffons usés. La discipline devait être bien relâchée, ou l'habitude de confort des oflSciers bien obstinée, pour surcharger de pareils impedimenta les bagages d une armée dont le salut dépendait de aa célérité. Il me paraît que le surcroît de trains inutiles contribua à hâter sa perte en ralentissant ses mouvements et en disséminant ses forces actives. Quand le navire menace de sombrer, on jette le , chargement à la mer. L'armée de Lee refusa de s'alléger de la sorte, et elle fut engloutie avec sa cargaison.

Pendant la nuit du 6 au 7, l'ennemi se remit en mouvement. Au point du jour, Humphreys était déjà lancé à sa poursuite. Dans la rapidité de la marche, je dépassai un chemin de traverse que je devais prendre, et bientôt, ayant conçu quelque soupçon à ce sujet, je fis halte, tandis que mes aides de camp couraient aux renseignements. Un général, suivi de quelques officiers detat-major et d'une escorte de cavalerie, arrivait par la route sur laquelle j'étais arrêté. On dit autour de moi : — C'est Sheridan! ce qui excita ma curiosité. J'avais entrevu le général deux ou trois fois seulement, mais Sans avoir jamais eu l'occasion d'échanger une parole avec lui.

Le général Sheridan est de taille moyenne, alerte et vigoureux; l'air militaire. Il portait alors les cheveux en brosse et la moustache au naturel ; ses yeux sont noirs et brillants ; son regard dénote une grande activité d'intelligence et de tempérament. Ses traits sont réguliers; sa physionomie ouverte respire une franche décision de ca^ ractère. Telle est du moins l'impression que j'ai gardée de cette rencontre, la seule qui m'ait mis en rapport avec lui.

Il s'arrêta près de moi, me saluant par mon nom, comme si nous eussions été d'anciennes connaissances, et dès que je lui eus fait part de mon hésitation à propos de la route à suivre, en quelques mots, il me mit pleinement au courant de mon itinéraire. Wright marchait par ici; Humphreys par là; Griffin devait se trouver à telle dis-

tance. A telle heure nous serions rendus au High- Bridge où nous pouvions atteindre l'ennemi, etc., etc. Ma division devait donc prendre le chemin que je venais de dépasser et qui me conduirait à tel carrefour où je rencontrerais telles et telles troupes. Tout cela fut dit si clairement que je ne pus conserver aucun doute sur la parfaite exactitude de l'information. Le général avait dans sa tête, non seulement l'ensemble, mais encore les détails de tous les mouvements de l'armée. Je le quittai aussitôt pour réparer ce retard de quelques minutes, et à l'heure annoncée, nous arrivâmes au High-Bridge.

C'est un viaduc magnifique de vingt et une arches traversant, d'une colline à l'autre, la vallée où coule l'Appomattox. Il est à la fois à l'usage du chemin de fer de Lynchburg et des habitants du pays qui se rendent à pied ou en voiture d'une rive à l'autre. Quand nous nous présentâmes à l'une de ses extrémités, l'ennemi, qui venait dy passer, mettait le feu à l'autre. Il fallut jeter un pont volant sur la rivière. Le général Humphreys résolut de mettre ce retard à profit pour sauver le viaduc dont la seconde arche était déjà en feu. Un fort détachement armé de haches empruntées à tous nos régiments, courut à l'incendie, sous la direction de quelques officiers ingénieurs. Le viaduc supérieur portant la voie ferrée fut préservé par le sacrifice d'une troisième arche, et le pont inférieur resta ouvert à nos trains, moyennant quelques réparations.

La 2® division passa d'abord. Le général Barlow, de retour à l'armée depuis trois ou quatre jours, en avait maintenant le commandement. L'arrière-garde ennemie ' se montrait encore sur les hauteurs. Barlow lança contre elle la brigade du général Smythe qui fut tué dans l'engagement. C'était un vaillant officier, fort aimé dans le 2® corps. Sa mort ferma la longue liste des victimes de la guerre parmi les officiers généraux. L'un des derniers avait été le général Win throp, du 5® corps.

A peine arrivé sur l'autre bord, Barlow fut envoyé à

Farmville , d où un détachement ennemi se retira à son approche, après avoir brûlé le pont et plus de cent wagons qu'il ne pouvait emmener plus loin. Le général Humphreys , avec ma division et celle de Miles , continua à poursuivre vivement le gros des confédérés , par la route d'Appomattox Court-House. Nous les atteignîmes à cinq ou six milles plus loin dans une forte position où ils s'étaient déjà couverts de retranchements pour nous attendre. J'avais la gauche et Miles la droite. Les tirailleurs, déployés en avant , rencontrèrent partout une résistance énergique, et d'après la solidité et l'étendue de la ligne ennemie, il devint évident que nous avions devant nous tout ce qui restait à Lee de son arnaée. Le jour baissait. Dans l'impossibilité de tourner l'un ou l'autre flanc de la position, une charge de trois régiments de la P® division fut ordonnée. Ils furent repoussés avec perte. Nous avions affaire à trop forte partie.

Tout le reste de l'armée était au loin, de l'autre côté de l'Appomattox. La cavalerie et le 5® corps suivaient la route de Prince Edvrard's Court-House, le 6® corps et le 24® étaient encore à Farmville , où le pont ne fut rétabli qu'à la nuit; et la 3® division ne nous avait pas encore rejoints. Force nous fut de remettre au lendemain le renouvellement de l'attaque. Mais l'ennemi ne l'attendit pas. Il se remit en route pendant la nuit , et le grand hallali reprit de plus belle au point du jour.

Nous avancions en trois colonnes, et nous ramassions tout ce qui restait en arrière de l'armée confédérée. Ce grand débris se disloquait de plus en plus, semant ses • épaves dans les bois, dans les champs et par les chemins. Bêtes et gens cédaient à l'épuisement. Les wagons restaient dans les ornières, les canons étaient abandonnés dans les fourrés ou enterrés dans des trous creusés à la hâte que les nègres s'empressaient de nous indiquer. On marquait la place pour ceux qui seraient chargés d'enlever les pièces, et sans s'arrêter, on poussait en avant, « brûlant la piste V comme les meutes qui sentent venir la curée.

Quant aux hommes, on les prenait un peu partout. Notre avance avait été si rapide dans le 2® corps, que les trains n'avaient pu nous rejoindre. Nous étions sans ra- . tions; heureusement, il restait encore du bétail et des provisions dans le pays. Pour les trouver, un régiment par brigade était détaché en fourrageurs. Les soldats de Lee couraient aussi la campagne pour se procurer des vivres, mais par groupes isolés. Partout où ils rencontraient nos détachements, ils se rendaient avec plus d em* pressement que de répugnance. Ils en avaient assez, moins rebelles désormais que les moutons virginiens qu'il fallait parfois pourchasser à outrance, et tuer même à coups de fusil quand ils refusaient de se rendre»

Dans laprès-midi, quelques cavaliers en jaquettes grises apparurent devant nous. Ils était arrêtés au milieu de la route, devant une ferme, et faisaient flotter dans lair un mouchoir blanc en guise de drapeau parlementaire. Le général Humphreys fut promptement averti, et reçut une communication écrite pour le général Grant. La lettre expédiée, le mouvement continua avec plus d ardeur que jamais. — Dépêchons-nous, disait-on partout dans les rangs. Voilà Lee qui va se rendre!

La veille, en effet, le général Grant avait adressé au général Lee la note suivante datée de Farmville, 7 avril.

« Général, — Le résultat de la dernière semaine doit vous convaincre que toute prolongation de résistance de la part de l'armée de la Virginie septentrionale est sans espoir dans cette lutte. Je sens qu'il en est ainsi, et je considère comme mon devoir de me dégager de la responsabilité de toute nouvelle effusion de sang, en vous demandant la reddition de cette portion des forces des Etats confédérés, connue sous le nom d'armée de la Virginie septentrionale. y>

La réponse arriva le 8 au matin :

« Général, — J'ai reçu votre note d'aujourd'hui (7). Bien que je ne partage pas l'opinion que vous exprimez que toute prolongation de résistance de la part de l'armée

de la Virginie septentrionale soit sans espoir, je suis comme vous désireux d'éviter une effusion de sang inutile» - et en conséquence, avant de considérer votre proposition, je demande les termes que vous offrirez comme condition de sa reddition. »

Le général Grant écrivit immédiatement :

^ Général, — Je viens de recevoir votre note d'hier soir, par laquelle, en réponse à la mienne du même jour, vous demandez les conditions auxquelles j'accepterai 1* reddition de l'armée de la Virginie septentrionale. Je réponds que la paix étant mon grand désir, je n'insisterai que sur une condition, à savoir : que les officiers, sousofficiers et soldats ne pourront plus reprendre les armes contre le gouvernement des États-Unis jusqu'à ce qu'ils soient dûment échangés. Je vous rencontrerai ou je désignerai des officiers pour rencontrer ceux que vous pourriez nommer dans la même intention, ^n tel lieu qui vous sera agréable, dans le but d'arranger définitivement les termes auxquels la reddition de l'armée de la Virginie septentrionale sera reçue. »

Le général Lee crut qu'en dehors de son armée il pou-» vait encore tenter un dernier effort en faveur de cette confédération rebelle à laquelle il avait dévoué si longtemps son génie militaire. Il envoya la communication suivante dans la nuit du 8 au 9 avril :

« Général, — J'ai reçu votre note d'aujourd'hui, à une heure avancée. Dans la mienne d'hier, je n'entendais pas proposer la reddition de l'armée de la Virginie septentrionale, mais seulement demander les termes de votre proposition. Pour être fi!^nc, je ne pense pas que les circonstances soient telles qu'il* y ait lieu de demander la reddition de cette armée ; mais, comme le rétablissement de la paix doit être le seul objet entre tous, je désirerais savoir si vos propositions tendraient à ce but. Je ne puis donc vous rencontrer en vue de rendre l'armée de la Virginie septentrionale ; mais en tant que votre proposition pourrait affecter les forces des États confé-

dérés sous mon commandement, et tendre au rétablissement de la paix, je vous rencontrerais avec plaisir demain à dix heures du matin, sur laneienne grande route de Richmond, entre les lignes de piquet des deux armées. »

Cette lettre semble peu conforme au caractère personnel du général Lee. Pour pouvoir invoquer sa propre franchise à lappui de Tassertibn que « les circonstances n'étaient pas telles qu'il y eût lieu de demander la reddition de son armée », il fallait qu'il fût bien mal renseigné sur ce qui venait de se passer quelques heures auparavant sur son front. Sheridan, toujours infatigable, avait, par une marche forcée, devancé l'ennemi à la station d'Appomatox, et enlevé quatre convois chargés de provisions et envoyés de Lynchburg par la voie ferrée. Lorsque les troupes d'fivant-garde s'étaient présentées, notre cavalerie plantée en travers de la route les avait chargées et rejetées, en arrière jusqu'à la Court-House. Ainsi, le reste désorganisé des forces rebelles était enveloppé de toutes parts : af rêté de front par la cavalerie de Sheridan que l'infanterie d'Ord se hâtait de rejoindre; cerné de flanc par le 5® corps ; serré de près en arrière par le 2® corps que suivait le 6®; enfin contenu par l'obstacle du James qui barrait au nord la seule direotion encore ouverte.

H est donc difficile de s'expliquer pourquoi le général Lee ne fit pas alors ce qu'il fut contraint de faire douze heures plus tard. D'espoir, il n'en pouvait conserver aucun, car, dès la veille, ses généraux lui avaient représenté l'inutilité absolue de plus longs sacrifices. En pareil cas, les petites ruses de la diplomatie et le style soigneusement embrouillé des protocoles couviennent peu au rôle du général qui tient une épée, surtout lorsqu'il s'en est servi de façon à ennoblir sa défaite et à commander l'estime de ses adversaires. S'il se fût rendu le 8 au soir, le général Lee aurait épargné à ses hommes le sang inutilement versé le 9 au matin, et il se serait épargné à lui-même l'avertissement contenu dans le refus suivant dn général Grant :

« Général, — Votre note d'hier (8) m'est parvenue. Je n'ai point autorité pour traiter de la paix. L'entrevue que vous me proposez pour 4ix heures du matin ne pourrait produire aucun bien. Je puis déclarer, néanmoins, général, que je désire la paix autant que vous-même, et que le Nord tout entier est animé du même sentiment. Les termes dans lesquels la paix peut être obtenue sont bien compris. Le Sud, en mettant bas les armes, hâtera cet événement si désirable, et sauvera des milliers de vies humaines et des centaines de millions de propriétés non encore détruites. Dans l'espoir sérieux que toutes nos difficultés pourront être réglées sans faire une victime de plus, j'ai l'honneur d'être, etc., etc. v

Page 1