HOOKER, GÉNÉRAL EN CHEF
Caractère du général Hooker. — Améliorations dans Tarmée. — Comment se faisaient les promotions. — Intrigues et concurrences. — Les privilégiés de la politique. — Brigadiers généraux à pied. — - Création de signes spéciaux pour les différents corps d*armée. — Misère des campagnards en Virginie. — Un pasteur sans ouailles. — Mariage sous la tente. — Fêtes au camp. — Préparatifs de départ. — Marche combinée sur Chanceliers ville. — Brillant début d'une brillante conception.
L'élection du général Hooker au commandement en chef, fut accueillie avec faveur dans les rangs de l'armée, où il jouissait déjà d'une popularité assez étendue. Ses brillants services comme général de division, le rôle qu'il avait joué à Antietam comme chef de corps, la blessure qu'il y avait reçue, enfin, ses efibrts pour empêcher une tuerie inutile à l'attaque des hauteurs de Fredericksburg ; c'était là autant de recommandations à la faveur et à la confiance du soldat. Sur les troupes de ses anciens commandements, il exerçait une action directe par ses manières ouvertes, par ses allures militaires, et par son intrépidité au feu, qui l'avait fait surnommer « Joseph le batailleur » (fighting Jpë).
Envers les officiers, ses façons étaient généralement avenantes, familières même jusqu'au verre de whiskey pour ceux qui lui^plaisaient. Dans la haute position où il se trouvait placé , elles n'eussent rien perdu à s'empreindre d'un peu plus de réserve.
Il avait la parole facile , et il s'en servait volontiers pour
critiquer avec plus d'âpreté que de discrétion , même devant ses inférieurs , la conduite ou les actes de ses supérieurs. Par contre, lorsqu'il s'agissait de lui-même, il s'abandonnait aisément à des hâbleries de langage qui empêchaient qu'on pût accepter toujours ses récits comme parole d'Évangile , ou compter la modestie au nombre de ses vertus. «
Bienveillant pour ses subordonnés, sa bienveillance aurait eu plus de prix s'il ne l'avait pas étendue trop indistinctement aux uns et aux autres. Prodigue de promesses, ses promesses auraient inspiré plus de confiance si, à force d'en faire, il ne se fût souvent enlevé le pouvoir de les tenir.
Le concours sympathique des généraux ne lui était pas acquis au môme degré que celui des troupes. Il en avait froissé quelques-uns en les critiquant ouvertement; il s'en était aliéné quelques autres en se faisant valoir à leurs dépens. Les amis de Mac Clellan ne l'aimaient pas. Ils avaient contre lui le double grief de ses appréciations militaires et de ses opinions politiques, non moins opposées les unes que les autres à celles de l'ancienne idole qu'il avait fort contribué à renverser.
Le premier effet de son élévation fut d'enlever à l'armée le général Sumner, à cause de son rang d'ancienneté , et le général Franklin, qui avait à se justifier de la responsabilité qu'on lui attribuait dans la défaite de Fredericksburg. Hooker en profita tout d'abord, pour supprimer les grandes divisions. Il s'appliqua ensuite avec promptitude et énergie à relever le moral de l'armée et à perfectionner son organisation dans les différentes branches du service, par une série de mesures bien inspirées dont l'eflBcacité prouva la supériorité de son jugement en ces matières. Il y gagna l'honneur incontestable d'être le premier qui ait élevé l'armée du Potomac au niveau des armées permanentes de l'ancien monde et au dessus des autres armées du continent américain, d'une part par le perfectionnement de la discipline et de l'instruction , de l'autre par la réforme des abus et l'amélioration des règlements.
« A l'époque où le commandement me fut confié, — dit-il en rendant compte de ces améliorations, — la condition de l'armée était déplorable. Les désertions s y élevaient à une moyenne de deux cents par jour. Les trains de messageries étaient pleins de colis renfermant des vêtements civils destinés aux déserteurs, tant les parents, femmes, , frères et sœurs étaient empressés à favoriser la fuite de leurs proches... Je puis établir que lorsque je pris le commandement , le nombre des absents de l'armée s'élevait à 2,922 oflftciers, et 81,964 sous-officiers et soldats. Ils étaient dispersés par tout le pays, et la plupart étaient absents sans cause connue...
« Mon premier objet fut de prévenir la désertion. Lorsque j'y eus réussi, toute mon attention se concentra sur les moyens de faire revenir les absents, et d'assurer aux hommes restés présents autant de bien-être et de contentement que les circonstances le permettaient. Je réglementai les permissions et les congés temporaires dans certaines limites, et de façon que tous pussent s'absenter pendant quelques jours dans le cours de l'hiver. Les officiers déloyaux furent renvoyés du service, aussitôt que la preuve de leur déloyauté fut portée à ma connaissance
« Des changements importants furent introduits dans les différentes branches des états-majors et spécialement dans celle des inspections qui fut complètement organisée et confiée aux officiers les plus compétents que je pus trouver. Convaincu que l'oisiveté était le grand mal dans toutes les armées, je fis tous mes efforts pour tenir les troupes occupées, particulièrement aux exercices et aux manœuvres, aussi souvent que le temps le permettait.
« La cavalerie fut consolidée en un corps séparé, et mise dans la condition la plus parfaite qu'on eût connue dans notre service. Toutes les fois que l'état des routes et de la rivière se prêtait à un mouvement, des expéditions furent mises sur pied pour attaquer les piquets et les avant-postes de l'ennemi, et rapaasser des approvisionne-
ments dans le. pays qu'il occupait. Mon objet était d'encourager, de stimuler dans le cœur de nos hommes, par des succès si peu importants qu'ils fussent, un sentiment de supériorité sur leurs adversaires. En cela, nous réussîmes d'une façon remarquable
« Pendant cette période de préparatifs, l'armée fît des progrès rapides, et au commencement d'avril elle justifiait les plus hautes espérances. Tout le monde y était rempli de confiance et de dévoûment à la cause, et je sentiâ que c'était une armée vivante, une armée vraiment digne de la république. »
Le tableau n'a rien de trop coloré ; il donne une idée exacte de la transformation qui s'opéra pendant les mois de février et mars. Ajoutons qu'en ce qui concernait les désertions, le président vint de son mieux en aide au général Hooker, en lançant, le 10 mars, une proclamaïion qui faisait grâce de toute punition (sauf la perte de leur paie), aux soldats alors absents sans permission, pourvu qu'avant le l^^ avril, ils eussent rejoint leurs régiments ou se fussent présentés aux lieux de rendez-vous établis à cet effet dans les différents États. La mesure eut de bons résultats; mais pour mettre fin aux désertions, il n'est qu'un moyen , c'est de fusiller les déserteurs. Or, on ne pouvait en venir là qu'en soumettant d'abord les arrêts de mort au président qui, dans la bonté de son cœur, approuvait, la procédure, mais modifiait toujours la sentence. Il fallut donc investir les commandants d'armée de l'autorité nécessaire pour rendre les jugements exécutoires. A partir de ce moment, les exécutions militaires eurent cours, et les désertions devinrent aussi rares qu'elles avaient été fréquentes auparavant.
Cette période de repos pour l'armée, en général, fut au contraire une période de vive agitation pour les colonels et les brigadiers généraux. C'était l'époque des promotions, et depuis le 1*^ janvier, on attendait avec anxiété la publication de la liste soumise par le président à la confir-
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mation du sénat. Lorsque enfin elle nous parvint, le 25, ce fut un cruel désappointement pour ceux qui méritaient d'y figurer par leurs services, et dont les noms avaient été écartés pour faire place aux intrus de la politique.
Là reparaissait un des vices les plus flagrants du système appliqué aux afiaires de l'armée. La liste des promotions n'était point émanée des recommandations militaires. Les services rendus, les capacités prouvées, les droits acquis n'y figuraient que dans une proportion limitée ; la plus grosse part y était adjugée ouvertement aux protections du dehors, et par dessus tout aux influences politiques.
L'armée du Potomac avait plus que toute autre à en souffrir ; car l'armée du Potomac, c'était l'armée du président, l'armée du Sénat, l'armée de la Chambre des représentants, l'armée de la presse et de la tribune, un peu l'armée de tout le monde. Chacun se mêlait de ses affaires, blâmait ceci, approuvait cela, exaltait celui-ci, abaissait celui-là, donnait son opinion sur tout ce qui la concernait, et travaillait pour les amis qui se trouvaient en faire partie.
Du reste, les oflïciers supérieurs, dont la promotion dépendait du président, étaient loin d'avoir les mains nettes . de cet état de choses. Tout en s'en plaignant ouvertement, ils ne négligeaient rien pour en profiter. Toute permission était pour eux un moyen de se rendre à Washington, afin d'y mettre enjeu, per fas et nef as ^ ce qu'ils pouvaient rallier d'influences en faveur de leur avancement. Ces efforts contrariés dégénépaient trop souvent en intrigues dans lesquelles la bassesse des moyens se mêlait parfois à l'ardeur des sollicitations. Il n'est pas sans exemple qu'une dénonciation calomnieuse ait été l'arme ramassée dans la boue, pour écarter un concurrent. A la fin, l'affluence et rimportunité des solliciteurs devinrent telles que le département de la guerre dut limiter à vingt-quatre heures le séjour, dans la capitale, des officiers en permission, à moins qu'ils n'y eussent leurs familles ou leur résidence^