IL
Heureux ceux qui comptaient des amis ou des protecteurs parmi les membres influents du Congrès, surtout sur les bancs du Sénat. S'ils avaient de bons états de service, justice leur était faite; s'ils n enavaient pas, la faveur leur en tenait lieu. La grande affaire était de mettre en œuvre une pression directe sur le président, et cette pression ne pouvait venir des autorités militaires. Ce n était pas elles qui votaient le budget, qui faisaient les lois, qui dirigeaient le peuple et guidaient le gouvernement. Avec les meilleures intentions, M. Lincoln ne savait pas résister à certaines influences qu'il ménageait moins pour lui-même que pour le bien du pays.
Du reste, la corruption n'entrait pas dans cette intervention des membres du Congrès. En s'employant activement pour leurs amis ou pour les officiers qui leur étaient particulièrement recommandés, ils croyaient généralement faire acte de justice. Abusés par de fausses représentations, ils n'étaient pas loin de considérer leurs protégés comme des héros méconnus, — surtout lorsque ces protégés tenaient à des familles influentes, et comptaient de nombreux amis dans leurs districts électoraux.
Que devenaient alors les officiers vraiment méritants qui n'avaient que la recommandation de leurs supérieurs pour faire valoir leurs droits? Ils étaient laissés de côté, mortifiés, découragés de bien faire, et rongeant leur frein jusqu'à ce que,^ mieux avisés, ils se fussent mis en mesure d'obtenir eux aussi, par les influences politiques, la récompense qui n'aurait dû être accordée qu'à leurs mérites militaires.
Le général Hooker, qui avait entrepris et réalisait beaucolip d'améliorations, ne fut pas de force à porter la main sur ces abus. Ses recommandations les plus pressantes et les mieux fondées ne purent lutter contre des courants contraires, et dans ce pêle-mêle de promotions incongrues, on vit flotter jusqu'à des noms d'avocats politiqueurs absolument étrangers à la carrière militaire. Ces messieurs ambitionnaient le privilège de se promener par les
rues, l'épaule ornée dune étoile. A ce prix, leur patriotisme à vendre consentait à se rallier à la politique du goiwernement et à la guerre d'émancipation.
Un ordre du département de la guerre, en date du 18 août 1862, disait bien que « dorénavant aucune nomination de major général ou de brigadier général ne serait accordée, excepté aux oflSciers de l'armée régulière, pour services méritoires et distingués pendant la guerre, ou aux officiers volontaires qui auraient fait preuve en campagne des talents militaires requis pour les fonctions d'officier général. » Mais les ordres du secrétaire de la guerre n'étaient point obligatoires pour le président, et les sénateurs montrèrent en cette circonstance qu'ils n'en prenaient guère souci.
Cependant, lorsque la masse des promotions soumises à sa confirmation lui arriva en bloc, le Sénat refusa coUectivecaent de sanctionner l'œuvre à laquelle chacun de ses membres avait pourtant coopéré individuelleiiient. La liste fut renvoyée au président comme dépassant de beaucoup le nombre de quarante majors généraux et de deux cents brigadiers généraux fixé par la loi. Il fallait en élaguer tout ce qui dépassait ce chiffi^e. Je laisse à penser si les efforts redoublèrent. Le président fut assiégé, poursuivi, persécuté de tous côtés. Tout le monde avait des droits supérieurs à être maintenu sur la liste choisie ; personne n'admettait la possibilité d'être mis, sans injustice, parmi les élagués. M. Lincoln y perdit son temps et sa peine, et, en désespoir de cause, s'adressa au Congrès pour le tirer d'embarras, en élevant par une nouvelle loi le chiffre des officiers généraux. ^
Le Congrès s'y prêta de bonne grâce, et autorisa la création supplémentaire de trente majors généraux et de soixante-quinze brigadiers généraux, « pourvu, était- il ajouté, que les officiers promus en vertu du présent acte soient choisis parmi ceux qui se sont distingués par une conduite valeureuse et méritoire dans l'exercice de leurs fonctions. » La condition était excellente en soi. Elle pa-
çifia la conscience du Congrès, mais elle dut troubler profondément celle de « Thonnête Abe », car il ne put venir à bout de se conformer à la prescription.
Dans cet assaut désespéré aux étoiles, le général Halleck garda l'immobilité impassible d'un dieu terme. M. Stanton appuya les recommandations venues de l'armée, et le général Hooker se rendit plusieurs fois à Washington pour les faire prévaloir. Malheureusement, la liste agréée au département de la guerre avait à passer par la Maison Blanche, pour arriver au Sénat, passage dangereux, tout semé d'embûches et de traquenards. Ce fut là que deux fois mon nom disparut, ainsi que d'autres, pour faire place sans doute à celui de quelque privilégié ^ de la politique, dont il n'avait jamais été fait mention à l'armée.
Pendant ce temps-là, nous étions bloqués dans nos tentes, par la pluie, la boue et la neige. Lorsque le soleil venait à se montrer, nous montions à cheval d'un quartier à l'autre, pour apprendre et commenter les nouvelles, discuter nos espérances ou donner cours à nos mécontentements. Les changements se succédaient dans les divers commandements. Dans le troisième corps, Stoneman retournait à la cavalerie, Sickles lui succédait à titre provisoire, en attendant sa confirmation comme major général. Berry, également promu, passait à l'ancienne division Hooker! Birney gardait le commandement de l'ancienne division Kearny, comme brigadier général. Il était parmi les élagués, et s'irritait, non sans raison, de voir un officier commandant une brigade sous ses ordres, pasfeer avant lui au grade supérieur.
Le 4 mars arriva, date fixée pour l'ajournement du Congrès, et la fameuse liste n'était pas encore confirmée. Or, ce jour-là, les promotions faites par le président dans l'intervalle des deux sessions précédentes perdaient tout efiet par ce manque de confirmation. Pour les majors généraux, les commandements pouvaient rester les mêmes
en vertu de leurs commissions de brigadiers généraux, lesquelles émanaient du président. Maispourles généraux de brigade, le cas était tout différent. Leurs commissions comme colonels de volontaires, émanées des gouverneurs d'État, avaient pris fin, par le fait de leur promotion. Ils ne comptaient plus dans les cadres de leurs anciens régiments où ils avaient été remplacés, et, n étant pas colonels, cessant d'être généraux, ils n'appartenaient plus à aucun titre au service des États-Unis. Ceux-là seuls qui étaient officiers dans l'armée régulière y reprenaient leurs grades.
Le président dut garder le Sénat assemblé en session extraordinaire, pour remédier à cet état de choses, et au bout de quelques jours, les généraux à pied furent remis en selle.
Toutes ces émotions ne ralentirent point l'activité féconde que le général Hooker avait imprimée âfux progrès intérieurs de l'armée. Ces progrès s'étendaient jusqu'aux moindres détails du service. Rien n'échappait à sa sollicitude. Ainsi, pendant la campagne de la péninsule, Kearny avait imaginé de rendre tous les hommes de sa division reconnaissables à une petite pièce d'étoffe rouge fixée à leurs képis. Il avait, par ce moyen, développé en eux l'esprit de corps, encouragé leur amour-propre, et contrôlé les traînards ou les poltrons qui ne pouvaient s'écarter des rangs ou se mêler à d'autres troupes sans être à l'instant reconnus. Hoolîer s'emp£y:a de cette idée, et retendit à toutes les troupes de son commandement. Chaque corps eut son signe particulier. Le P^ corps, le disque ; le 2®, le trèfle ; le 3®, le losange ; le 5®, la croix de Malte; le 6®, la croix grecque; le 9®, lecusson; le IP, le croissant; le 12®, l'étoile. Chacun de ces signes était rouge pour la P® division, blanc pour la 2®, et bleu pour la 3®. Chaque état-major reçut également un drapeau spécial portant le signe et la couleur distinctifs. Il était carré pour le corps, oblong pour la division, triangulaire pour la brigade. De cette façon, soit en marche, soit en action, les généraux étaient toujours faciles à trouver.
Les tribunaux militaires ne restaient pas oisifs. Dans le courant de février, je fis partie d une commission instituée sous la présidence du général Howard , pour juger quelques habitants du pays, prévenus d'avoir favorisé la fuite de nos déserteurs, en leur vendant des habillements. L'un d'eux était en outre accusé de brigandage.
La création de la commission se rattachait, comme on le voit, aux mesures prises par le général Hooker pour arrêter la désertion. Les prévenus furent condamnés à des neines assez sévères. Celui contre lequel s'élevait l'accusSion de brigandage échappa à un arrêt de mort, seulement par l'insuffisance des preuves. Un autre, qui avait fait de son logis une sorte de rendez- vous clandestin pour y cacher et aider les déserteurs, fut condamné à six mois de travaux forcés et à la destruction de sa maison rasée au niveau du sol.
Si la commission se montra plus indulgente envers les autres, ce fut en considération de l'épouvantable misère dans laquelle la guerre avait plongé ces malheureux. Dépouillés par les rôdeurs des deux armées, ils vivaient, au jour le jour, de ce qu'ils pouvaient ramasser, çà et là'. Que des déserteurs se présentassent, et leur offrissent quelque argent pour de vieilles hardes accrochées dans un coin, la tentation était irrésistible, car, avec cet argent, ils pouvaient se procurer la nourriture qui manquait sous leur toit. Et d'ailleurs, s^ls refusaient de vendre leurs vêtements de rechange, comment pouvaient-ils empêcher les déserteurs de s'en emparer de force? Ceux-ci fouillaient la maison de la cave au grenier, et s'appropriaient ce quileur convenait. S'ils consentaient à donner quelques dollars en échange, comment se résoudre à les refuser? Comment repousser le pain qui, pour quelques jours du moins, assurait l'existence de la famille?
Ceux-là étaient bien moins à plaindre qui résidaient à l'intérieur de nos lignes. Au lieu de les dépouiller, le soldat les nourrissait souvent ; le peu qu'ils possédaient leur restait du moins assuré. Néanmoins, il n'était guère que
les pauvres gens qui fussent restés dans leurs chaumières* Les maisons de campagne d'une certaine importance étaient presque toutes abandonnées ; les baracons de nègres étaient déserts, et, en pareil cas, le tout était invariablement saccagé.
Nos piquets s'étendaient fort loin. Le service en était fait par brigades. Chaque corps d'armée en fournissait une et la relevait tous les trois jours. Sur la portion de la ligne servie par le 3® corps, se trouvaient deux habitations occupées, l'une par un avocat de Fredericksburg, l'autre par un ministre protestant. Ce dernier était de Baltimore* Il vivait tranquillement et confortablement dans cette ville, lorsqu'il eut la malheureuse inspiration d'accepter, près de Falmouth, la charge de deux églises qui n'avaient pas de pasteur. Notez que c'était en 1862, lorsque se préparait l'expédition contre Richmond. Mais tel était l'aveuglement des hommes du Sud, qu'ils croyaient volontiers Fredericksburg à l'abri des ravages de la guerre, derrière l'armée rebelle qui occupait encore les lignes de Manassas. L'armée du Nord , disaient-ils , ne pourrait jamais pénétrer au delà.
Sur la foi de ces raisonnements, le révérend partit avec sa femme et sa fille, emmenant aussi ses esclaves. Ils trouvèrent à louer une maison de campagne agréable dans le voisinage des deux églises, et s'y installèrent sans inquiétude. Mais voilà que tout à coup l'armée confédérée, se repliant sur Richmond , laisse le pays ouvert aux incursions de toute espèce. Aussitôt les esclaves de décamper. Bientôt les armées passent et repassent à travers le pays, dévorant tout Sur leur passage. Les ouailles se dispersent et disparaissent; des deux églises, l'une est brûlée, l'autre mise à sac, et là où il y avait deux paroisses sans pasteur, il ne reste plus qu'une paroisse sans paroissiens. Il va sans dire qu'il n'était plus question de salaire à recevoir, mais en revanche, il n'y avait plus de loyer à payer. Le pauvre homme était ruiné. Qu'était-il allé faire dans cette maudite galère?
Je le trouvai là , pendant l'hiver, regardant d'un œil ^ indifférent les plus beaux arbres du monde tomber sous la hache de nos pionniers. Sa placidité philosophique prouvait bien qu'ils n'étaient pas à lui. Les provisions du général de service alimentaient sa table; sa femme, affectée de surdité, s'employait silencieusement aux soins de la maison; sa fille chantonnait au salon des chansons nègres, souvenirs de Baltimore, et à la cuisine, sa vache maigre rumiîiait...
On se ferait difficilement une idée de la rapidité avec laquelle les forêts disparaissent autour d une armée en quartiers d'hiver. Lorsque nous étions arrivés devant Fredericksburg à la fin de novembre, les environs de la ville étaient couverts de grands bois de chênes et de sapins. A la fin de février, tout était rasé, non seulement autour de nos camj(s, mais encore à des distances assez considérables. Le pays, si pittoresque quelques mois auparavant, n'offrait plus que le morne aspect d'un vaste désert boueux où rien ne reposait la vue, sauf quelques arbres épargnés de loin en loin, parce qu'ils abritaient la tente ou la maisonnette d'un, général.
Dans les premiers jours de mars, il fallait aller chercher si loin la provision quotidienne de bois à brûler, le transport en était si léïit et si pénible pour les hommes et si fatigant pour les bêtes, que la plupart des camps durent être déplacés. Notre division se transporta en arrière, près du chemin de fer d'Aquia-Creek, au bord d'une anse profonde du Potomac dans laquelle les petits transports débarquaient leurs cargaisons au dock de Belle-Plaine. Là nous campâmes littéralement au milieu des bois, sur le dos de petits monticules pierreux favorables à l'écoulement des eaux, et plus secs en tout temps que la plaine fangeuse d'où nous venions. Les chemins, frayés généralement dans les ravines, étaient, il est vrai, dans une horrible condition ; mais nous eûmes bientôt fait d'en ouvrir d'autres.
Le temps commença peu après à s'améliorer; le soleil
reprit plus de chaleur; les beaux jours devinrent plus fréquents, et plus fréquents aussi les exercices et les revues. Des fêtes de divers genres égayèrent la vie de camp. Il y eut, dans la division Berry, un mariage célébré sous la tente avec toutes sortes de réjouissances. La mariée avait amené avec elle, de Washington, une escorte de dix garçons et dix demoiselles d'honneur. Le marié était un capitaine du 7® du New-Jersey. Colonel, il n eût pas eu des noces plus pompeuses. Les généraux s'y rendirent en nombre imposant. On dansa, on but, on banqueta. Le général en chef lui-même s'y montra d'une gaîtéexpansive et exempte de tout souci. Puis vint un bal donné par le général Sickles à son quartier général, où, comme d'habitude, on s'en donna à bouche que veux-tu?
Sickles est une des figures saillantes de cette guerre, plus comme homme que comme officier général ; par beaucoup de côtés, un type vraiment américain. Il est doué à un haut degré de cette multiplicité de facultés qui a fait dire qu'un Yankee était propre à tout. Jeune encore, il a touché à beaucoup de choses, et toujours avec succès : au barreau, à la politique, à la diplomatie, à la législature, aux armes. Il a été avocat et politicien à New- York, secrétaire de légation à Londres, législateur à Albany, représentant du peuple à Washington, général en Virginie, envoyé extraordinaire à Bogota. Et dans toutes les positions, il a fait parler de lui.
C'est une tête active, un tempérament énergique, une intelligence prompte et- souple, une volonté persévérante. Ambitieux par nature, il met au service de ses ambitions une vue claire, un jugement pratique et une connaissance approfondie des ressources de la tactique politique. Quand il s'est fixé un but, il sonde le terrain, prépare ses moyens, rassemble ses forces et marche carrément à l'assaut. Les obstacles ne le rebutent pas, mais il n'ira jamais se heurter à l'impossible, et comme il a volontiers plusieurs cordes à son arc, si l'une casse, il la remplacera par une autre.
En lui, l'habileté n'exclut pas la franchise. Il aime, au
contraire, à jouer plutôt cartes sur table avec ses amis et contre ses ennemis. Aussi dévoué pour les uns, qu hostile pour les autres, il mettra la même activité à servir les premiers qu'à combattre les seconds. Mais qu'un ami le blesse par quelque mauvais procédé, ou qu'un ennemi désarçonné cesse de lui faire obstacle, l'un et l'autre lui deviennent également indifférents, et il passe outre, sans plus s'occuper d'eux.
Gai, avenant, spirituel, il manquait rarement àe produire une impression favorable, même sur ceux qui pouvaient être le moins prévenus en sa faveur. Pleasonton, ancien élève de West-Point, oflScier de l'armée régulière et connu comme n'étant pas toujours de l'humeur la plus facile, disait de lui : « Je n'ai jamais rencontré un général qui coopérât plus harmonieusement sur le champ de bataille, ni qui saisît plus promptement une suggestion de la part d'un autre, w
Lorsque la guerre éclata, Sickles était dans les rangs du parti démocrate auquel il avait toujours appartenu. Pendant k période des discussions, il avait marqué parmi ceux qui s'étaient montrés le plus conciliants pour les prétentions et les agressions du Sud. Mais lorsque l'épée eût été tirée, il fut des plus ardents à en jeter au loin le fourreau, disant qu'il se tenait d'autant plus obligé à combattre la rébellion comme soldat, qu'il avait fait plus de concessions pour la prévenir, comme membre du Congrès. Dégoûté de la mauvaise foi de ses anciens alliés, et irrité de la fausse position dans laquelle ils avaient placé les démocrates du Nord, il considérait son parti comme tenu plus qu'aucun autre à poursuivre la guerre à outrance, jusqu'au triomphe complet du gouvernement national.
Imbu de ces idées, il leva, à New- York, une brigade de volontaires à laquelle il donna pour désignation le mot qui sert de devise à l'État impérial. La brigade Excelsior fut attachée dès le début à la division Hooker dans laquelle Sickles continua à servir, jusqu'à ce qu'il en eût le commandement. Promu major général, et confirmé par le
Sénat, il venait d'être assigné par le président au. commandement définitif du 3® corps, où il ne tarda pas à acquérir une grande popularité.
De son côté, le général Birney ne voulut pas être en retard de réjouissances. 11 donna à son tour une fête qui fit époque dans les souvenirs de la division. Il y eut courses de haies et courses plates sur le terrain de manœuvres. Le colonel prince de Salm-Sa!m faillit s y rompre le cou. D'autres officiers y firent de belles culbutes dans des bourbiers. Mais ces chutes-là furent plus comiques qu'inquiétantes. Au retour, collation au quartier général, girandoles, illuminations, feux d'artifice, et représentation de ménestrels noirs, sur un théâtre élevé ad hoc : rien ne manqua au succès de la fête à laquelle toute l'armée assistait, — comme tout Paris, tout Londres ou tout New- York, assiste à chaque fête qui se donne à Paris, à Londres ou à New- York.
Enfin, au commencement d'avril, M. et madame Lincoln vinrent visiter l'armée du Potomac. Le 6, il y eut revue de toute la cavalerie commandée par le général Stoneman; — le 7, promenade à travers les camps de quelques divisions, et collation au quartier général de Sickles; le 8, autre revue de quatre corps d'armée à la fois, le 2®, le 3®, le 5® et le 6®. Le 9, l'excursion présidentielle se termina par une visite au 11® et au 12® corps, près d'Aquia-Creek où M. et madame Lincoln s'embarquèrent pour retourner à Washington.
Le président parti, un redoublement d'activité se manifesta partout. Dès le lendemain fut publié l'ordre de consolider en cinq compagnies d'infanterie, ou six de cavalerie, tout régiment de volontaires réduit au dessous de la moitié du maximum'réglementaire. La même mesure s'appliqua aux batteries d'artillerie. Elle avait pour objets : de faciliter la fusion des régiments; de rétablir la proportion normale entre le chifire des soldats et celui des officiers; enfin de soulager le trésor d'une dépense considérable et inutile.
Le 13, les mouvements commencèrent par le départ de la cavalerie. En même temps, nos hommes reçurent huit jours de rations de marche (biscuit, café, sucre et sel), plus trois rations de porc salé, ne laissant place, dans leurs sacs, que pour une chemise, un caleçon et une paire de bas. Tout le reste dut être laissé en dépôt, aux soins des quartiers-maîtres .
Nous devions nous tenir prêts à marcher le soir même ; mais le ciel avait toujours son droit de veto, et il ne manqua pas de l'exercer en nous envoyant des pluies torrentielles qui mirent pour le moment le départ à vau-l'eau. L'opération commencée fut donc forcément suspendue, au grand désappointement du général Hooker qui voulait entrer en campagne, avant de perdre un certain nombre de régiments dont le terme de service était près d'expirer.
Ces régiments se divisaient en deux catégories. La première contenait ceux qui s'étaient engagés pour deux ans, au début de la guerre. Dans l'armée du Potomac, ils étaient au nombre de quarante, et, déduction faite des hommes engagés pour trois ans qui se trouvaient dans leurs rangs, ils formaient un total de 16,472 oflSciers et soldats à licencier en mars, avril, mai et juin.
La deuxième catégorie se composait de ces régiments de neuf mois qu'un fâcheux système d'expédients avait appelés aux armées, sous le coup des défaites de Mac Clellan et de Pope. Les conséquences fatales, sur lesquelles on avait obstinément fermé les yeux alors, se développaient maintenant sans remède possible. Ces hommes qui avaient pris les armes sans être à même de s'en servir, qui avaient appris le métier dans les camps pendant l'hiver, il fallait les renvoyer dans leurs foyers, au moment même où leurs services, devenus réellement eflScaces, étaient le plus utiles à l'armée. Tels étaient huit régiments de Pennsylvanie, s'élevant ensemble à 6,421 hommes.
C'était plus de vingt-deux mille fusils à retirer de nos rangs dès l'ouverture de la campagne ; ce à quoi il faudrait encore ajouter pour les mois d'août, de septembre et d'oc-
tobre, dix-neuf autres régiments, formant un total de .11,097 hommes. Ainsi, dans le courant de Tannée, et seulement à l'armée du Potomac, trente-quatre mille hommes allaient nous faire défaut. Ce n'était donc pas sans raison que le général Hooker se pressait de commencer les opérations. Il voulait frapper le premier coup avec toutes ses forces présentes.
On se rappelle quelle était la position des confédérés de l'autre côté du Rappahanock. Elle n'avait pas changé depuis la bataille de Fredericksburg. Comme alors, ils occupaient à la fin d'avril la ligne de hauteurs fortifiées qui s'étend depuis Skenkers' Creek, jusqu'au point où elles aboutissent à la rivière au dessus de Falmouth. Seulement, de ce côté, ils avaient étendu leurs lignes en couvrant, par des fortifications garnies de troupes, les deux seuls passages abordables entre Falmouth et le point où le Rapidan se jette dans le Rappahanock : les gués de Banks et des États-Unis. Encore, ces deux passages n'étaient -ils guéables qu'en été. Partout ailleurs, les escarpements abrupts et boisés des deux rives présentaient une barrière infranchissable. C'était un développement de vingt à vingt-cinq milles à défendre; mais telle était la confiance inspirée par les avantages défensifs du terrain, que Lee avait cru pouvoir sans danger envoyer le corps de Longstreet opérer au sud du James contre Peck, qui occupait Suffolk avec des forces assez peu considérables. L'armée rebelle ne comptait donc guère plus de soixante mille hommes en face de Hooker, lorsque, le 27 avril, ce dernier commença son mouvement sur Chancellorsville, à la tête de plus de cent mille hommes.
Chancellorsville n'est ni une ville, ni un village, ni un hameau. C'est une maison isolée, au milieu d'une clairière cultivée qu'entourent de tous côtés de vastes bois déserts qui ont valu à cette région la désignation de wilderness. Véritable solitude, en effet, impénétrable aux déploiements et aux manoeuvres rapides d'une armée. Aussi n'était-ce point là que Hooker avait projeté de livrer
bataille. Mais c'était un point de ralliement parfaitement choisi, à trois ou quatre milles au sud-ouest du gué des* États-Unis, pour y masser ses forces. De là, il pouvait s'élancer sur l'ennemi pris ainsi à revers, ou, tout au moins, le forcer à sortir de sa position aussi faible en arrière, qu'elle était formidable de front. Si l'armée confédérée se repliait sur Richmond, elle présentait forcément le flanc à notre attaque , et pour peu qu'elle fût arrêtée ou retardée par quelque obstacle et poursuivie en même temps par une force assez imposante pour peser vigoureusement sur son arrière-garde, sa retraite devait se changer en déroute. Si, au contraire, elle marchait à notre rencontre vers Chancellorsville, elle était contrainte d'accepter la bataille à découvert, dans des conditions imprévues, et toujours poursuivie sur cette route, comme sur celledeRichmond. Assaillie simultanément de front ,et en arrière, elle devait être taillée en pièces, et bien heureux serait Lee, s'il pouvait en sauver les débris.
Tel était le plan de Hooker, plan parfaitement conçu et dont le secret ne fut confié à personne, pas même à ses chefs de corps, pas même à ses officiers les plus intimes.
Le point délicat, celui duquel dépendait avant tout le succès stratégique, c'était d'arriver à masser l'armée à Chancellorsville, avant que l'ennemi eût le temps de s'y opposer. Cette partie du plan fut aussi habilement exécutée qu'heureusement conçue, et l'on peut dire que, jusquelà, le général Hooker se montra un admirable manœuvrier.
D'abord, il détacha toute sa cavalerie sous les ordres du général Stonemann, pour aller couper les communications de l'ennemi avec Richmond. L'entreprise n'avait rien de bien périlleux, car Stonemann emmenait avec lui plus de dix mille chevaux qui ne pouvaient rencontrer aucune résistance sérieuse. D'après ses instructions, il devait, après avoir traversé le Rappahanock, diviser ses forces en deux colonnes : l'une, sous le commandement du général Averill, menacerait ce que l'ennemi pouvait avoir
de forces à Culpepper et à Gordons ville, tandis que l'autre, conduite par Stonemann lui-même, irait accomplir lobjet principal de Texpédition. Toutes deux devaient se réunir à un point donné, pour faire tête à l'ennemi s'il retraitait directement sur Richmond, et le harasser s'il prenait la ville de Gordonsville.
En même temps que la cavalerie se mettait en mouvement, le IP et le 12® corps (Howard et Slocum) marchaient sur Kelly 's Ford, au dessus de l'embranchement du Rapidan, et à vingt-sept milles de Fredericksburg. Ils s'y rencontrèrent, le 28, avec le 5® corps (Meade) qui devait se joindre à eux. Le passage du Rappahanock s'effectua la nuit même sans opposition. Le 29 y celui du Rapidan s'acheva aussi heureusement en deux colonnes, et le mouvement se continuant avec une promptitude d'heureux augure, les trois corps arrivèrent à Chancellorsville le 30 dans l'après-midi. Leur avance dégagea forcément le gué des États-Unis , derrière lequel le 2® corps (Couch) n'attendait que ce résultat pour jeter un pont de bateaux et venir le rejoindre, ce qui fut accompli avant la nuit. Hooker lui-même arriva aussitôt au rendez- vous assigné, pour achever ce qu'il avait si brillamment commencé.
Pendant que ces mouvements importants s'accomplissaient d'un côté, l'attention de l'ennemi se concentrait du côté opposé sur ce qui lui semblait être le prélude d'une attaque en forces. En effet, le 29, au point du jour, tandis que notre droite, ayant déjà traversé le Rappahanock, s'avançait vers le Rapidan, un pont de bateaux était établi de vive force à l'endroit même où, le 13 décembre précédent, Franklin avait passé la rivière, et le 6® corps (Sedgwick), après avoir refoulé les tirailleurs ennemis, débouchait dans la plaine au dessous de Fredericksburg. Un peu plus bas, le P"" corps (Reynolds) poursuivait la même opération, et enfin le 3® corps (Sickles) prenait position en réserve, prêt à passer à son tour, s'il était nécessaire. Telle était la force destinée soit à maintenir l'ennemi dans ses retranchements, par la menace d'une
attaque imminente , soit à le poursuivre directement si , découvrant le danger qui le menaçait, il abandonnait sa position*
Pendant cette journée, la démonstration réussit à souhait. L'ennemi ne parut préoccupé que de se mettre en défense du côté où Tattaque ne devait pas venir.
Le lendemain 30, les confédérés ne bougeant pas, Hooker appela le 3** corps à Chancellorsville. Nous nous mîmes en route aussitôt, forçant la marche, afin d'arriver à temps pour le coup décisif. Le soir même nous allumions nos feux, à peu de distance des ponts sur lesquels le 2® corps avait passé déjà dans la matinée.
Donc, le 30, au soir, les confédérés, encore immobiles dans leurs positions derrière Fredericksburg , se préparaient à une attaque sur leur droite, indiquée par les mouvements des deux corps de Segdwick et de Reynolds, tandis qu'en arrière de leur gauche, quatre autres corps étaient déjà réunis, près d'être rejoints par un cinquième. — D'un côté, Sedgwick avec quarante mille hommes, y compris la division Gibbon du 2® corps, laquelle ayant son camp en vue de l'ennemi, n'avait pas encore bougé; de l'autre, Hooker avec soixante et dix mille hommes environ, dans une de ces positions qui semblent assurer d'avance la victoire. « Maintenant, — s'écriait-il, dans un ordre du jour à l'armée, — l'ennemi doit ou fuir honteusement, ou sortir de ses défenses pour accepter le combat sur notre terrain où il est voué à une destruction certaine ! «• -^ Et tout le monde répétait ; « Il est à nous ! » Et personne ne doutait qu'avant deux jours, tous les revers passés ne fussent effacés par l'anéantissement de l'armée de Lee...