II
la rivière la colonne de gauche composée des deux divisions de Humphreys et de Griffln. Les trois autres corps, > le 2®, le 3® et le 11®, devaient suivre le mouvement, de façon à être placés en bataille en dehors des forêts, à deux heures de laprès-midi.
Mais avant que Hooker quittât Chancellorsville, Lee s'était mis en route pour venir à sa rencontre. Instruit, la veille au soir, du véritable état des choses , il avait rassemblé ses forces en toute hâte, et ne laissant derrière lui que la division d'Early renforcée d'une brigade, il avait lancé tout le reste, à minuit, dans la direction de Chancellorsville. Entre dix et onze heures du matin, son avantgarde rencontra nos éclaireurs de cavalerie , et les força de rétrograder. Mais derrière eux, Sykes avait déjà déployé sa division. Il chargea résolument l'ennemi, le rejeta en arrière , et s'établit dans la position qui lui était assignée par ses instructions.
- Tout continuait à nous réussir. A droite, Slocum n'avait pas rencontré d'opposition; à gauche, Meade était arrivé jusqu'en vue du guéde Banks, sans le moindre obstacle. Une restait qu'à nous former promptement en ordre de bataille. Les corps en arrière auraient le temps d'arriver en ligne, pendant que l'ennemi prendrait de son côté ses dispositions définitives, sur ce terrain où le général Hooker l'avait « voué à une destruction certaine. »
Eh bien , comme si le ciel eût voulu relever cet arrogant défi à la fortune adverse , ce fut en ce moment et à cette place même que le général Hooker perdit virtuellement la bataille de Chancellorsville, par une faute aussi inattendue qu'inexplicable.
Au lieu d'appuyer vivement la division Sykes, et de pousser ses forces en avant, il envoya précipitamment l'ordre aux trois colonnes de retourner reprendre les positions qu'elles avaient occupées la nuit précédente. Parmi les généraux qui se trouvèrent là en position déjuger les choses par eux-mêmes, je n'en connais aucun qui ait considéré la mesure autrement que comme déplorable. Couch,
avant de retirer la division Hancock , envoya supplier le général en chef de contremander l'ordre ; Warren , qui commandait le corps des ingénieurs topographes et qui se trouvait sur les lieux , courut lui-même au quartier général dans le même but. Rien n'y fit. La décision fut maintenue.; les colonnes se replièrent inquiètes, étonnées surtout que le premier ordre donné par Hooker, général en chef, devant l'ennemi, fût de reculer sans combattre. Cela ne ressemblait guère à Hooker général de division.
La position que nous abandonnions volontairement à l'ennemi était excellente; la position, que nous reprenions en échange, était détestable. Dans la première, nous eussions pu nous déployer et combattre avec ensemble sur une crête de terrain courant dans le sens de nos lignes ; dans la secondé, nous étions comme parqués au milieu d'obstacles naturels, sur un terrain plat et bas qui paralysait l'avantage du nombre par la difficulté des mouvements. Dans la première, nous barrions à l'ennemi les trois seules routes par lesquelles il pût pénétrer dans la wilderness; dans la seconde, nous lui laissions la route planchéiée, et l'on verra tout à l'heure quel usage il en fit contre nous. Enfin, dans le premier cas, nous conservions tout l'avantage matériel et moral de Tofiensive; dans le second, nous subissions tout le désavantage d'une défensive acceptée sans nécessité comme sans préparation.
L'ennemi s'empara immédiatement de la position que nous lui abandonnions si bénévolement. Il y planta ses canons, et suivit nos troupes en retraite, de fort près. L'après-midi se passa de son côté à tâter nos forces sur plusieurs points par des démonstrations directes ; du nôtre, à nous protéger par des abattis, à régulariser la position des différents corps, et voir venir.
Vers quatre heures, le 3® corps, qui était resté en réserve entre Chancellorsville et la rivière, reçut ordre de se porter en avant. Dans les bois, à droite et à gauche, nous dépassâmes une grande quantité de troupes massées sans ordre apparent, et remplissant les moindres clairières. Bientôt
nous débouchâmes sur la route de Fredericksburg, en avant de laquelle se prolongeait notre ligne de bataille. La division Berry, qui avait précédé la nôtre, se déployait dans l'espace ouvert autour de la plantation. Comme nous tournions à droite pour aller prendre position un peu plus loin, le feu des tirailleurs nous apprit que l'ennemi $'étendait sur notre front, de l'autre côté d'une bande de grands bois qui nous cachaient ses mouvements. Il avait déjà des batteries en position de ce côté, car les obus et les boulets atteignaient les troupes pendant leur déploiement. L'un d'eux frappa en ce moment un colonel de la brigade Excelsior. Nous le vîmes tomber de cheval, sans lâcher la bride, quoiqu'il fût mort. On se pressa autour de son cadavre et on l'emporta.
Pour découvrir les mouvements de l'ennemi, cinq ou six hommes intrépides étaient grimpés au faite des arbres les plus élevés, dominant les bois d'alentour. La position était des plus périlleuses, car ils pouvaient servir de cibles aux tireurs confédérés. Afin de s'en garer autant que possible, ils imprimaient une oscillation continue aux cimes qui les supportaient, et on les voyait ainsi se balancer dans les airs à plus de cent pieds du sol, bravant volontairement le double danger des balles et des chutes, — la mort dans l'un ou l'autre cas.
Les coups de feu cessèrent peu après le tomber du jour. La lune se leva calme et souriante, et rien ne troubla la tranquillité de cette nuit-là.
Le lendemain matin, 2 mai, ordre fut envoyé au P'" corps de venir nous rejoindre. Sedgwick restait seul désormais au dessous de Fredericksburg avec le 6® corps et la division Gibbon du 2® ; en tout, de vingt-six à vingt sept mille hommes.
A Chancellorsville, notre ligne était disposée dans l'ordre suivant : — A gauche, le 5® corps et la division Hancock s'étendant du voisinage de la rivière à la route macadamisée, et faisant face à Fredericksburg ; au centre, le 12® corps formant un angle ouvert avec la gauche, et cou-
vrant la route en avant de laquelle il s'étendait presque parallèlement ; puis, dans la même direction, la division Birney du 3® corps; enfin, le IP corps formant la droite. Ed arrière, deux divisions du 3® corps (Berry et Whipple) et une division du 2® corps (French) étaient gardées en réserve.
Dans la matinée, l'ennemi s'étant contenté d'attaquer les piquets de Hancock, sans aborder sa ligne, le général Hooker commença à s'inquiéter de ce qui pouvait se passer sur notre front, au delà du rideau de bois qui nous masquait la vue de ce côté. Il fit avancer des troupes du 12® corps qui, accueillies par un feu meurtrier, ne purent franchir l'obstacle, et furent forcées de se replier, laissant le général en chef dans la même incertitude qu'auparavant. Mais presque aussitôt, par une échappée de vue qui s'ouvrait devant le IP corps, apparut une colonne de rébelles défilant rapidement de gauche à droite, et qui, par conséquent, présentait le flanc à tout notre front de bataille.
Ce mouvement menaçait notre droite qui n'y semblait pas préparée. Comme c'était le côté opposé à celui par lequel l'ennemi s'était avancé de Fredericksburg, moins qu'ailleurs les dispositions y étaient prises contre une attaque. Tout le 11® corps prolongeait la ligne générale parallèlement à la route. Seule, une demi-brigade en potence barrait cette route avec deux pièces de canon, et ne s'appuyait à rien, laissant notre extrême droite complètement en l'air.
De bonne heure, le général Hooker avait visité cette partie de la ligne, sans y prescrire aucun changement. Seulement, lorsque le mouvement de l'ennemi eut révélé la possibilité d'une attaque dans cette direction, il envoya au général Howard quelques instructions complémentaires, qui n'eurent d'autre effet que de faire avancer les piquets. Rien, du reste, ne fut changé à la disposition des troupes. Le fait est que le général Hooker ne croyait pas à l'imminence de cette attaque, et qu'il préférait considé-
rer le mouvement comme une retraite de l'armée de Lee sur Gordonsville. Autrement il n'eût pas télégraphié, quelques heures plus tard, au général Sedgwick : « ... Prenez Fredericksburg et tout ce qui s'y trouve, et poursuivez vigoureusement l'ennemi. Nous savons qu'il est en pleine fuite, essayant de sauver ses trains. Deux des divisions de Sickles sont sur eux. »
Le généraLSlocum était loin départager cette confiance. Vers midi, je le rencontrai visitant notre front, pour voir où nous en étions, et examinant attentivement la position du IP corps.
— Laissez-moi vous recommander de vous couvrir de votre mieux, me dit-il. L'ennemi masse des forces considérables sur notre droite. Avant deux ou trois heures, il tombera sur Howard et vous en aurez les éclaboussures de première main. Mettez donc le temps à profit pour vous protéger au moins par quelques abattis.
J'allais me conformer à son avis, lorsque la division reçut l'ordre de se porter en avant. Nous sortîmes des bois et traversâmes le terrain ouvert qui s'étendait devant nous. Il s'agissait de couper en deux la colonne ennemie qui continuait à défiler, et d'enlever ce qui devait être son arrière-garde.
Notre avance fut forcément retardée dans les bois. Il fallut établir ou rétablir quelques ponteaux sur des cours d'eau. Il fallut se frayer péniblement un passage à travers des taillis épais, des rénaux de branchage, des fouillis de ronces. Mais ces retards donnaient à la 2® division le temps de nous soutenir. Enfin, à force de jouer des bras et des jambes, nos premiers régiments arrivent sur une route de traverse que suivait la queue de la colonne ennemie. Une vive fusillade éclate aussitôt ; nos hommes s'élancent au pas de course sur les rebelles surpris de voir jaillir une attaque d'un fourré qu'ils jugeaient absolument impénétrable. Le désordre se met parmi ces derniers. Les uns s'enfuient, les autres se rendent; le 27® de Géorgie résiste et fait bonne contenance ; mais il est bientôt entouré et
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forcé de mettre bas les armes. Plus de cinq cents prison* niers nous restent entre les mains et sont aussitôt envoyés dans nos lignes.
Nous étions arrivés ainsi, -toujours courant, à des fourneaux abandonnés. Birney venait de former la division en carré, à cheval sur la route d'où l'ennemi avait disparu, et il attendait que la 2® division vînt le rejoindre, renforcée de deux brigades, l'une du 11® et l'autre du 12® corps. Les hommes soufl9.aient, relevaient leurs sacs, rechargeaient leurs fusils. Les officiers riaient et causaient ensemble, se- racontant les divers épisodes du combat. . .
Tout à coup, le bruit d'une fusillade lointaine traversé les airs. Le silence se fait comme par magie dans nos rangs. Chacun prête l'oreille et tourne spontanément la tête du côté de Chancellors ville. Plus de doute; c'est là que le combat se livre. Le feu de la mousqueterie augmente et roule sans interruption. Bientôt la canonnade éclate comme un coup de tonnerre, d'abord par une volée de batteries ; puis à coups pressés, furieux, comme il arrive dans les luttes à outrance.
En un moment, les aides de camp passent au galop devant, le front de nos régiments. Les commandements retentissent d'un bout à l'autre de la division. Forward! Double quick! March! Et nous voilà revenant au pas gymnastique par le chemin que nous venions de parcourir. — Dépêchons-nous; Jackson a défoncé notre droite; le IP corps est en pleine déroute. Hurry up! Allons vite! ou nous serons coupés !
Harassés, hors d'haleine, et cependant en bon ordre, nous arrivâmes enfin au bord du terrain découvert, que nous avions d'abord traversé en quittant nos lignes. Notre artillerie s'y trouvait encore, mais retournée contre le bois même que nous avions occupé quelques heures auparavant. Le feu a^vait cessé. Les troupes de Jackson garnissaient les retranchements que le 11® corps avait élevés, et le drapeau rebelle flottait derrière les abattis qui, le matin» protégeaient le front de notre division. Le soir était venu.
n QUATRE ANS DE CAMPAGNES
Nous nous rangeâmes silencieusement en bataille près de l'artillerie , et nous attendîmes ce que le sort nous réservait encore pour cette nuit.
Ce fut alors que nous apprîmes en détail ce qui s'était passé pendant notre absence.
Le général Lee, ayant trouvé nos lignes trop solides pour être abordées à fond par notre gauche ou par notre centre, avait agréé la proposition de Stonewall Jackson, de conduire une attaque contre notre extrême droite. Le mouvement n'était pas sans péril , car il s'agissait de faire défiler sur une seule route, à courte distance de notre front, une longue colonne de 25,000 hommes, et de diviser en deux une armée qui, tout entière, était encore inférieure en nombre à la nôtre. Mais la position prise depuis la veille par le général Hooker était si absolument défensive, ses désavantages pour en sortir étaient si manifestes, que le général ennemi jugea qu'il suffisait de quelques démonstrations pour l'y maintenir dans son immobilité. Jackson commença donc son mouvement dès le matin, et bien que sa tète de colonne eût été aperçue, entre neuf et dix heures , elle put continuer à défiler impunément pendant la plus grande partie de la journée. Lorsque enfin, dans l'après-midi, notre division fut envoyée pour la couper en deux, nous ne pûmes atteindre que son arrièregarde, ce qui ne fit que hâter sa marche.
Jackson, ayant dépassé nos lignes, tourna à droite par un chemin qui le conduisit à la route macadamisée, prés d'une taverne connue sous le nom de OldWiîlderness, et là il massa ses forces pour une de ces terribles attaques qui ont rendu son nom célèbre dans cette guerre. Ce mouvement fut révélé au général Devons, qui commandait la dernière division de ce côté, et au général Howard, son chef de corps, par deux soldats envoyés à la découverte. A plusieurs reprises , un feu assez vif éclata sur la ligue des piquets du 11® corps, révélant la présence des tirailleurs ennemis. Et, malgré tout, aucune mesure nouvelle ne fut prise, et la demi-brigade en potence resta seule
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avec deux régiments de réserve, pour faire face à une attaque contre notre droite déjà tournée.
Vers cinq heures, le feu des piquets se renouvelle subitement, redouble, et se rapproche. Bientôt, les hommes apparaissent se repliant précipitamment des deux côtés de la route. Un moment encore, et lennemi, émergeant des bois en masses profondes, s élance, en poussant des cris diaboliques, sur les quelques régiments qui seuls lui faisaient face. Ceux-ci essaient de résister, mais ils sont promptement débordés et culbutés. Le reste de la division prise en enfilade s'égrène, se rompt et roule sur la division suivante qu'elle entraîne, tandis que, sur la route, se précipitent pêle-mêle, au milieu des fuyards, les wagons, les ambulances , les chevaux et les mules qu'on avait eu l'imprudence de laisser stationner de ce côté. En vain quelques commandants supérieurs s'efforcent d'arrêter la déroute. Pour faire face à l'attaque, il leur fallait changer de front en arrière, et pendant ce mouvement, leurs rangs étaient crevés et emportés par le torrent. Ce n'était pas un combat, c'était une débâcle, au milieu de laquelle surnageaient quelques régiments luttant pour se maintenir ensemble. On cite deux chefs de brigade, Schimmelfenig de la division Schultz, et Bushbeck de la division Steinwehr, — qui réussirent à opérer leur changement de front, et combattirent jusqu'à ce que, débordés et accablés par le nombre, ils fussent contraints de se replier sur le 12® corps. Tout le reste s'en alla à la débandade vers Chancellorsville et le chemin du Rappahanock.
Au milieu du tumulte et de la confusion, Hooker accourut. Fort heureusement, il trouva sous sa main, en arrière de la route où l'ennemi balayait tout devant lui, la division Berry, celle-là même qu'il avait si longtemps commandée. — En avant! cria-t-il, et à la baïonnette! La division, appuyée par la brigade Hays du 2® corps, s'avança résolue, inébranlable, fendant les flots d'hommes débandés comme l'avant d'un vaisseau les vagues de la mer. Elle vint heurter obliquement l'avance des confédé-
rés, et elle Tarrêla avec le concours de rartillerie du 12® corps.
L'attaque de Jackson, arrêtée à gauche et de front, se rejeta alors à droite, c'est à dire dans le bois entre la route, et les retranchements abandonnés par le IP corps. Elle se rapprochait de la position que Birney avait occupée le. •matin, et alors se présenta pour nous un nouveau danger, terrible, imminent. Dans l'espace ouvert devant ces bois, et à deux ou trois cents mètres du retranchement, la division avait laissé son artillerie sans protection, en se portant en avant vers les fourneaux. Les pièces étaient là, à ras-champ, en pleine vue, sous la seule garde des canonniers. Des hordes de fuyards avaient pris cette direction pour s'échapper plus vite, et comme eux, des wagons, des ambulances et des pièces d'artillerie roulaient au galop le long du champ, dans l'espoir de trouver plus loin une issue pour rentrer dans nos lignes. Le moment était des plus critiques. Qui sauverait les canons d'une capture presque certaine?
En ce moment, le général Pleasonton, qui nous avait accompagnés dans notre pointe en avant, revenait avec deux régiments de cavalerie qu'il avait reconnu impossible d'utiliser au milieu des taillis. En route, un de ses aides de camp, qui avait pris l'avance, revint en toute hâte lui annoncer que le IP corps s'enfuyait en désordre et qu'il faudrait de la cavalerie pour l'arrêter. Pleasonton mit sa colonne au galop, et, en arrivant, reconnut d'un coup d'œil l'imminence du péril. Alors, ne consultant que son inspiration dans la responsabilité qu'il allait prendre, il assume le commandement direct de l'artillerie réunie sur ce point.
Pour la mettre en position, il lui fallait absolument dix ou douze minutes de répit, minutes plus que précieuses en pareil cas. Il appela le major Keenan du 8® de Pennsylvanie, et lui dit : — Major, vous allez charger dans ces bois avec votre régiment, et maintenir les rebelles jusqu'à ce que j'aie pu mettre ces pièces en batterie. Il
faut le faire à tout prix. — Général, je le ferai , répondit simplement le major Keenan.
C'était la mort presque certaine. Il le savait; mais l'honneur du devoir à accomplir et l'importance du service à rendre illuminaient ses traits d'un noble sourire. Il n'avait sous aes ordres que de quatre à cinq cents hommes, A leur tête, il chargea furieusement l'ennemi qui s'avançait victorieux, et tomba sans vie sur la ligne qu'il semblait barrer encore de son cadavre. Cette charge intrépide fit hésiter un moment l'attaque, et Pleasonton y gagna les dix minutes qui lui étaient si nécessaires.
Il ne lui en fallut pas davantage pour déblayer le terrain de fuyards et de véhicules, et pour mettre en position, près des deux batteries de la division, celle qu'il amenait avec lui et quelques pièces du 11® corps qui se retiraient par là. Lorsque les débris du 8® de Pennsylvanie 15e furent repliés à droite et à gauche, Pleasonton avait vingt-deux canons en ligne, chargés à double charge de mitraille, et prêts à faire feu. En arrière, le 17® de Pennsylvanie, à demi caché par un pli de terrain, attendait le moment de charger à son tour, en cas de besoin.
Bientôt le bois fut tout rempli de rebelles. Un moment après, leurs drapeaux surgirent simultanément derrière le retranchement ; une volée de mousqueterie en embrasa la crête, et une masse d'hommes bondirent par dessus, en poussant un hourrah retentissant. C'était le moment. Les vingt-deux pièces ne firent qu'une détonation, suivie d'un noir silence. Quand la fumée s'éleva, tout avait disparu. La masse d'hommes avait été balayée d'un coup, et comme anéantie^
Cette exécution foudroyante marqua le dernier terme des succès de Stonewall Jackson. La fusillade se continua bien encore à couvert du retranchement, et quelques tentatives furent même faites pour renouveler la charge contre les canons ; mais l'activité écrasante de leur feu, et probablement aussi l'incertitude de ce que pouvait receler le pli de terrain où se trouvaient la cavalerie et les atte-
lages, empêcha lennemi de s'avancer franchement hors du bois. Sickles arriva bientôt suivi de la division Whipple. La division Birney revint à son tour, et le combat cessa de part et d'autre.
Tout n'était pas terminé cependant. Il restait encore à clore la journée par le cinquième acte du drame, et c'était la division Birney qui allait y jouer le principal rôle.
Il était dix heures du soir. La lune, haute dans le ciel, ne versait qu'une lumière incertaine, à travers un voile de vapeurs flottant dans l'atmosphère. Aucun feu ne brillait dans les bois ni sur la plaine. Fédéraux et confédérés cachaient dans l'ombre le secret de leurs positions respectives.
Les commandants de brigade furent appelés près du général Birney, pour recevoir leurs instructions. Lorsque Ward revint, les colonels se réunirent autour de lui. Là nous apprîmes qu'une attaque de nuit avait été décidée. Le plan était d'aborder le bois à la baïonnette, de passer sur le ventre à tout ce que nous y trouverions d'ennemis, et, marchant droit devant nous, d'aller rejoindre la division Berry sur la route macadamisée. — La disposition des troupes était celle-ci : la brigade Ward, déployée en première ligne , sans intervalles dans les régiments ; les brigades Graham et Hayman, en seconde ligne, rompant par la droite des compagnies en avant. Défense expresse était faite de recharger les armes après le premier coup tiré.
Les colonels communiquèrent à voix basse ces ordres à leurs officiers de compagnies , ceux-ci aux sergents , les sergents et caporaux aux soldats. Les dispositions préliminaires se firent sans bruit. Les officiers supérieurs étaient à pied derrière les serre-files. Quand tout fut prêt et que rien ne bougea plus sur la ligne, on attendit le signal dans un silence si profond qu'on eût pu entendre dans l'air le vol d'un engoulevent. La lune nous regardait avec son éternel sourire...
Après quelques minutes d'attente qui parurent longues,
un frémissement courut sur toute la ligne. Le général Ward avait prononcé dune voix grave et contenue le mot : Forward! qui se répétait en murmures de proche en proche. On partit au pas accéléré, le fusil sur l'épaule, sans hâte et sans lenteur.
Il y avait deux cents mètres peut-être à parcourir pour arriver à ces bois dont la ligne noire se dressait devant nous. Tous les yeux en sondaient en vain lobscurité muette. On avançait en pressant instinctivement. le pas, et l'on ne tarda pas à distinguer le relief du retranchement ébauché par nous le matin. Chacun se dit : ■ — Ils sont là derrière, l'œil au guet, le doigt sur la gâchette. Ils nous laissent approcher pour être plus sûrs de leurs coups. A vingt pas, ils vont tous lâcher leur volée. Mais ceux de nous qui resteront encore debout, seront sur eux avant qu'ils aient rechargé leurs fusils, et alors...
Plus on approchait, et plus on voyait les baïonnettes du premier rang s'abaisser en décrivant un arc de cercle.
A vingt pas, rien n'avait encore bougé. — Allons, se dit-on ; ce sera à bout portant; cela vaut mieux.
Dans ces moments-là, on a l'ouïe d'une finesse extrême. Un craquement de branchages et un piétinement sec sur les feuilles mortes, se firent entendre sur notre droite. C'était le 99® de Pennsylvanie qui pénétrait dans le bois sans rencontrer personne. En un clin d'œil, nous y fûmes à notre tour. L'ennemi, — j'ignore encore pourquoi, — avait négligé d'en occuper la lisière. Il se tenait en arrière, dans une ligne de retranchements plus complets et placés plus haut. Peut-être aussi, le surprenions-nous au milieu de quelque mouvement préparatoire pour la bataille du lendemain. Quoi qu'il en fût, et profitant de l'heureux accident sans en rechercher la cause, nous continuâmes à avancer, mais en moins bon ordre, à travers les taillis.
Nous avions fait cinquante pas environ, et mon régiment traversait une sorte de petit ravin inégal et boueux, lorsqu'une voix cria : — Halte! qui va-là? — Presque en même temps un coup de feu, puis dix, vingt, cent mille ;
le mot forvard! retentit de tous côtés ; un immense hourrah! y répondit, et la sanglante bagarre commença.
Le terrain, sur lequel nous nous trouvions, était non seulement très boisé, mais aussi très accidenté. Il s y trouvait des monticules inégaux, et de petits ravins sinueux au fond desquels serpentait ou croupissait leau des sources ou leau du ciel. Les arbres eux-mêmes y croissaient fort irrégulièrement, ici clair-semés et d une haute venue, là touffus et encombrés d'épines. La ligne de la brigade fut rompue en un instant : des régiments obliquèrent à droite ou à gauche, entrainés par les pentes du terrain; des compagnies se mêlèrent en traversant les obstacles; la gauche du 99® de Pennsylvanie reflua sur ma droite. Le 3® du Maine, au contraire, se sépara de ma gauche. Mon régiment lui-même se divisa en deux. Nous courions d'un côté pour rétablir Tordre, et, de l'autre, les compagnies s'élançaient au pas dé course. Les unes enlevaient le retranchement sans coup férir; les autres reculaient devant une résistance meurtrière. La défense était au^i confuse que l'attaque. Terrible sur certains points, elle était nulle sur certains autres. Mais au lieu de cesser, le feu redoublait de notre côté. Malgré les ordres, les hommes rechargeaient leurs fusils, les uns en marchant, les autres postés derrière les arbres.
La seconde ligne, entrée à son tour dans le bois, céda à l'entraînement de la fusillade, et commença à tirer à son tour. Cent voix s'élevèrent aussitôt dominant le tapage : — Arrêtez le feu là-bas ! Vous tirez sur nous ! — Quelques hommes étaient tombés atteints gar derrière. Alors tout le monde se rua en avant, pêle-mêle, comme on put. L'ennemi, entamé déjà sur plusieurs points, n'attendit pas le choc. Il disparut en courant, sans laisser un homme dans le retranchement.
La confusion était extrême. Je n'avais plus autour de moi qu'une centaine d'hommes du 38"*, mêlés à d'autres, de différents régiments. C'étaient de braves gens. Ils marchaient avec les miens sans songer à profiter de l'occasion
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pour s'esquiver. Du reste, j'étais sans inquiétude pour les compagnies que je n'apercevais plus. Je les savais toutes bien commandées, et toutes enflammées d'une rivalité d'honneur entre celles de droite appartenant à l'ancien 38®, et celles de gauche provenant de l'ancien 55*. Je n'avais qu'une chose à craindre : c'est que l'ambition de se dépasser les unes les autres, ne les emportât trop loin.
Cependant, des hurrahs répétés indiquaient clairement que le 3® du Maine av^it pris l'avance sur nous. Le plus pressé était donc de le rejoindre, d'autant plus que quatre de mes compagnies devaient être avec lui. Les rangs reformés tant bien que mal, nous reprenqns notre course, traversant obliquement une seconde dépression de terrain. Nous commencions à peine à gravir la pente opposée, qu'à cinquante pas, la crête s'enflamme comme un volcan, et nous envoie une grêle de balles. Heureusement pour nous, l'ennemi, trompé par l'obscurité, avait tiré trop tôt. L'avalanche de plomb passa en sifflant sur nos têtes. A peine si quelques hommes furent atteints. Nous nous rejetons à gauche, pour tourner la position, en suivant la courbe décrite par le ravin, et là nous essuyons un feu de file du côté même où le 3® du Maine devait avoir passé. Où était l'ennemi? Où étaient les nôtres? Nous n'en savions plus rien. Dans ce labyrinthe obscur de ravins et de monticules, de fourrés-nains et d'arbres géants, nous avions perdu notre direction.
Comment la retrouver? On tirait sur nous de tous côtés : de front, de droite, de gauche, et même de derrière, où les tronçons de la seconde ligne morcelée comme la nôtre marchaient au hasard et faisaient feu de même. La lune s'était voilée; on ne se voyait pas à dix pas. Autour de moi, les hommes tombaient ou disparaissaient. La portion du bois où nous nous trouvions était devenue le foyer où convergeaient tous les coups. Les boulets y fracassaient les arbres de tous côtés ; les obus y croisaient en tous sens leurs traînées d'étincelles, et remplissaient l'air du bruit
et des éclairs de leurs détonations. Les plaintes des blessés, les ordres des oflGlciers, les jurements des soldats, le sifflement des balles, les mugissements des projectiles coniques, les craquements des branches, les roulements de k fusillade, les coups de foudre de Tartillerie ; tout é y mêlait dans un concert infernal.
Là, je fus rejoint par le colonel Pierson du P^ de New- York. Il appartenait à la seconde ligne et n'avait guère qu'une vingtaine d'hommes avec lui. Il s'efforçait de ramener en avant ceux qui lâchaient pied. Une demi-douzaine de ces derniers s'étaient réfugiés à l'abri d'un épaulement contre lequel ils se tenaient accroupis. Nous essayâmes de les faire marcher ; mais c'était peine perdue, et je n'avais pas de temps à perdre.
Avec la poignée d'hommes qui me suivaient encore, je me dirigeai vers un point où le feu semblait avoir cessé. Tout à coup je sentis le sol s'agiter sous mes pieds, et des cris en sortir. C'était un trou carré d'où l'on avait extrait de la terre, sans doute pour les retranchements. Cinq ou six poltrons s'y étaient couchés à plat ventre, littéralement empaquetés comme des sardines dans une boîte. Nous leur passâmes dessus, et continuâmes à avancer.
Au milieu d'une éclaircie s'élevait un arbre énorme. Autour du tronc, cinq hommes se pressaient croyant se mettre à l'abri. Mais il y en avait deux d'un côté et trois de l'autre. Précaution bien inutile, là où les balles venaient de toutes les directions.
A quelques pas plus loin, je rencontrai un officier marchant en sens inverse. Il était seul et semblait chercher sa compagnie.
— Avez-vous vu par là des hommes du 38®? lui demandai-je.
— Je ne sais pas ; j'ai vu des troupes de ce côté ; mais elles appartiennent au 12® corps, et nous ont tiré dessus. Une belle pétaudière! ajouta-t-il en grommelant. Le diable lui-même ne s'y reconnaîtrait pas.
îléàninoins, l'information n'était pas sans importance.
Elle me servit a m orienter. Sachant la "position occupée parle général Slocum, je tournai aussitôt à gauche. Je marchai aussi vite que possible, écartant les menues branches avec la pointe de mon sabre. Je crus reconnaître un sentier frayé qui me sembla devoir conduire à la route macadamisée. Je m y engageai aussitôt, espérant trouver là mes compagnies de gauche.
Au détour d'une haute broussaille, un homme vint se heurter contre moi. Je portais un caban français bleu clair (couleur d uniforme de l'ancien 55®), et galonné de noir sur les manches. L'homme me reconnut aussitôt.
— Pas par là, colonel, me dit-il ; les rebelles sont en force à deux pas d'ici. Ils gardent la ligne du chemin par lesquels nous sommes sortis du bois ce matin, et ramassent tout ce qui y passe. Ils nous ont fait beaucoup de prisonniers, et j'ai failli être gobé moi-même. Un blessé m'a prévenu à temps, et m'a dit que le général Ward avait été pris avec deux ou trois officiers d'état-major.
Tout en écoutant ces renseignements, je m'étais retourné" pour rebrousser chemin. Je m'aperçus alors que j'étais seul avec mon interlocuteur. Les derniers hommes qui m'eussent suivi, avaient fait fausse route.
Il me parut tout à fait improbable que le général Ward fût allé se faire prendre à l'extrême gauche de sa brigade, du côté même où se trouvait, à sa connaissance, le gros des forces ennemies. Mais si, par hasard, le fait était vrai, le commandement m'était dévolu, et sans ajouter foi au rapport, je résolus de voir ce qu'il en était. La mêlée était finie, évidemment à notre avantage. Les deux lignes de rifle-pits enlevées à l'ennemi étaient vides. Au pétillement de la fusillade avaient succédé les coups de feu isolés, et les obus n'éclataient plus qu'à intervalles. Des soldats allaient et venaient cherchant leurs régiments, ou assistant les blessés. Les morts restaient étendus de côtés et d'autres.
En revenant vers la lisière du bois, je reconnus mou lieutenant-colonel qui marchait devant moi.