II
— Colonel AUason, lui dis-je aussitôt, où sont nos hommes ?
— Un peu partout, colonel; je le suppose du moins. Le noyau des compagnies de droite vient de sortir du bois où le 4® du Maine occupe une partie des retranchements repris à l'ennemi. Deux ou trois autres régiments ont ordre comme nous d aller se reformer auprès des canons. Mais il nous manque cinq compagnies dont je nai pas eu de nouvelles depuis le commencement de l'action. N'étiezvous pas avec elles?
— Non, lui dis-je. Elles ont pris l'avance dès le début, et doivent être arrivées à la grande route où se trouve la division Berry.
Sur le terrain découvert, nous retrouvâmes en effet une moitié du .régiment à laquelle se ralliaient de moments ea moments les hommes égarés dans le combat. Le général Ward était près de là, inquiet de deux officiers de son état-major qui manquaient. On ignorait s'ils étaient morts ou prisonniers. La dernière supposition était la vraie. C'est sans doute ce qui avait donné lieu au rapport que j'avais entendu.
' A force d'interroger les uns et les autres et d'envoyer à la découverte, je finis par apprendre ce qu'étaient devenues mes compagnies manquant à l'appel.
Trois d'entre elles, appartenant à l'ancien 55®, trouvant le terrain plus facile qu'ailleurs, s'étaient lancées en avant sous la conduite des^capitaines Williams et Demasure et du lieutenant Suraud. Mais elles n'avaient pu dépasser celle de l'ancien 38® que commandait le capitaine Brady. Ensemble elles chargèrent le retranchement, culbutèrent ce qui se trouvait devant elles, et, après un moment de halte, distinguèrent à peu de distance les éclairs d'une batterie d'artillerie. L'idée de l'enlever leur vint aussitôt, et, d'un commun accord, elles reprirent leur course de ce côté. Il faut croire qu'au milieu du vacarme, les canonniers ne les entendirent' pas venir, ou que si elles furent aperçues, la direction d'où elles venaient fit hésiter les
pointeurs. Toujours est-il quelles arrivèrent complètes ou à peu près jusque sous la gueule des canons.
Un des premiers qui sauta dans la batterie, était un grand diable d'Allemand de près de six pieds de haut, nomme Yohan. Il portait, sur le devant de son képi, un losange en drap rouge, signe distinctif de la P** division du 3® corps.
— Holà! qui êtes-vous? lui cria un des canonniers.
— 38® de New- York , hurla Yohan en brandissant sa • baïonnette.
— Arrêtez! ne tirez pas! crièrent vingt voix à la fois. — 12® corps ! général Slocum !
Et mes hommes, doublement stupéfaits, reconnurent au milieu des artilleurs le général Slocum lui-même , le revolver à la main, prêt à se faire tuer sur ses pièces, plutôt que de ne pas les défendre à tout risque. Le général complimenta les officiers sur la vigueur avec laquelle ils avaient conduit la charge , et les quatre compagnies furent mises en ligne pour défendre l'artillerie qu'elles avaient si crânement attaquée.
La dernière compagnie dont il me fut rendu compte appartenait à l'ancien 38® et était commandée par le capitaine Althouse. Celle-là, sans s'inquiéter de ce qui se pagsait ailleurs, sans dévier à droite ou à gauche, avait marché droit devant elle en serrant les rangs. Elle traversa heureusement les deux lignes retranchées, et continua sa route sans s'arrêter. Arrivée à un endroit du bois plus fourré que les autres, elle se vit tout à coup enveloppée, et sommée de se rendre. Toute résistance était inutile. Elle avait donné en plein dans ce qui paraissait être les rangs ennemis. Le capitaine, tout en maugréant, allait rendre son sabre, lorsqu'une voix joyeuse cria dans un éclat de rire : — Voilà une bonne plaisanterie ! Ils sont de la I™ division.
La compagnie était au milieu d'une brigade de la division Berry. Elle était la seule, à ma connaissance, qui fût arrivée à destination.
A cette heure, nous ignorions encore levénement le plus important de ce combat nocturne. Que nous eussions enlevé deux rangs de rifle-pits à quelques régiments ennemis; au prix qu'ils nous avaient coûté, le jeu nen valait pas la chandelle. Mais ce qui, pour nous, donnait à l'engagement l'importance d'une victoire gagnée, c'est que Stonewall Jackson, le plus terrible de nos adversaires après Lee, venait de tomber frappé à mort à quelques pas de nous, dans ce bois même, témoin d'une mêlée aussi sanglante que confuse.
Encouragé par ses succès du jour, plein de confiance dans la fortune du lendemain, il prenait activement ses dispositions pour se jeter sur nos derrières, et nous couper notre ligne de retraite sur le gué des États-Unis. Après avoir surveillé lui-même quelques changements dans la disposition de ses troupes, il s'était avancé hors de ses lignes avec quelques officiers de son état-major, afin de se rendre compte par lui-même de l'exacte position que nous occupions. Il était arrivé ainsi à la route macadamisée, où il avait en face de lui la division Berry, lorsque éclata l'attaque contre ses régiments les plus avancés dans le bois. En un instant, il eut reconnu qu'il s'agissait de quelque chose de plus sérieux qu'une alerte de tirailleurs. Il tourna bride pour rentrer dans ses lignes, et prit la route la plus directe, celle où il se trouvait. Ses troupes étaient sous les armes, l'oreille et l'œil ouverts, comme on peut imaginer. Au bruit du galop des chevaux, elles crurent à une charge de cavalerie, et firent feu. Jackson tomba, atteint de plusieurs balles dont l'une lui avait fracassé le bras. Deux ou trois de ses officiers furent tués ou blessés. Les autres se firent reconnaître. On accourut ; on apporta un brancard en toute hâte. Le général y fut placé, et on se hâta de le transporter parmi les siens. A peine en marche, un de ses porteurs tomba frappé d'une balle ou d'un éclat d'obus. Le général fut rudement jeté à terre. La chute aggrava son état et redoubla ses soufirances. Il survécut encore quelques jours, et succomba à la suite d'une amputation.
LegénéralJackson, sans être un grand général d'armée, était un admirable chef de corps. Il excellait surtout dans la conduite des opérations détachées qui lui étaient confiées, et dans l'élan qu'il savait imprimer aux attaques impétueuses qui firent sa réputation. Ancien élève de l'école militaire de West-Point, il aimait la profession des armes, et en avait étudié la science à fond. En politique, il avait pleine confiance dans le succès de la cause à laquelle il s'était voué. Rigoriste en religion, il n'était pas loin de se croire un des instruments choisis par le Dieu d'Israël pour délivrer son nouveau peuple d'une autre servitude d'Egypte. Il mourut dans la plénitude de ses illusions, consolé de la mort par la victoire des siens.
Ainsi finit la journée du 2 mai 1863.
Nous eûmes environ deux heures de repos. Avant l'aube, la brigade étant rassemblée, nous reçûmes l'ordre d'aller nous mettre en ligne derrière l'artillerie, dans le champ qui s'étendait entre la maison de Chancellor et le bois que nous avions déblayé de rebelles vivants , en y laissant nombre des nôtres morts. C'était par là qu'on attendait une nouvelle attaque. En laissant la division Birney là où elle était avec la division Whipple, on se fût trouvé dans d'excellentes conditions de défense sur ce point, car on eût pris l'ennemi de front et de flanc, entre deux feux. On préféra retirer tout le 3® corps entre la maison et le bois, perpendiculairement à la grande route. Il en résulta que l'ennemi, trouvant libre le terrain que nous venions de quitter, s'en empara promptement et y plaça de l'artillerie dont le feu convergeait obliquement et sans obstacles sur le centre de notre position. Encore ' le retrait de notre division ne s'opéra-t-il pas sans quelque difficulté. Bien que le jour se levât à peine, la brigade qui était restée la dernière fut attaquée aussitôt qu'elle' se fut mise en mouvement. Mais le général Graham, qui la commandait, contint énergiquement des forces bien supé-
rieures aux siennes, et opéra sa retraite en bon ordre sans se laisser entamer.
Alors commença une bataille enragée dont le 3® corps eut encore à soutenir le choc principal. L'ennemi avançait en trois lignes soutenues par de fortes réserves, entre la grande route et le terrain où ses canons remplaçaient ceux que Pleasonton avait si bien défendus. Le mouvement était donc simplement la continuation de celui qui, la veille, avait balayé le IP corps. La résistance fut terrible, acharnée comme l'attaque. Les feux de l'infanterie et de l'artillerie fauchaient les rangs des confédérés; mais plus il en tombait, plus il en arrivait, et ils continuaient à avancer en criant : Jackson! Remember Jackson! Ils étaient furieux de la mort de leur général et avides de la venger.
Pendant ce temps, la brigade Ward recevait les coups sans pouvoir les rendre. Les boulets ricochaient dans nos rangs, les obus éclataient autour de nous, et les balles, qui passaient par dessus la première ligne, ne ménageaient pas la seconde. Comme nous étions à découvert, on avait fait coucher tous les hommes, pour éviter des pertes inutiles, les officiers seuls restant debout. En dépit de cette précaution, le nombre des blessés augmentait de plus en plus, lorsque nous reçûmes l'ordre de nous jeter rapidement de l'autre côté de la route où un feu violent venait d'éclater et s'étendait dans les taillis.
Pour n'avoir pas à revenir sur cette première phase de la journée, je dirai, dès à présent, que les troupes du 3® corps eurent à soutenir seules l'attaque furieuse dont nous venons de parler. Elles défendirent le terrain pied à pied, jusqu'à ce qu'elles eussent brûlé leurs dernières cartouches, et durent alors se- replier sur le gros de l'armée, sauvant leur artillerie, mais abandonnant cette partie du plateau de Chancellorsville à l'ennemi.
Pendant le combat, le général Hooker avait été blessé sur le seuil de la maison de Chancellor. Il s'y tenait sous une verandah, surveillant l'approche des confédérés.
A L'ARMÉE DU POTOftlAC 107
lorsqu'il fut violemment renversé par une des colonnes soutenant la toiture et qu'un boulet venait d'abattre. Le choc fut si rude qu'il resta sans connaissance au plus fort de la bataille, et ne parut pas avoir recouvré la lucidité de ses facultés pendant le reste de la journée, — ce qui, je crois, explique bien des choses, et notamment comment le 3® corps ne reçut ni soutien ni renforts, alors qu'il en avait le plus impérieusement besoin.
Retournons maintenant dans les bois où venait de s'enfoncer notre brigade.
Généralement, en lisant la description d'une bataille, on y assiste en quelque sorte du haut des airs, comme autrefois les divinités de l'Olympe assistaient aux luttes héroïques des Grecs et des Troyens. On voit mouvoir la droite, et la gauche, et le centre de chaque armée; on voit arriver les renforts, donner les réserves, et dans cet ensemble bien éclairé, on tient assez peu compte des détails. Mais pour un colonel qui est de la partie, les choses se présentent sous un tout autre aspect. De l'ensemble il ne voit rien ; des détails pas grand'chose. A moins qu'un heureux hasard ne lui procure une position exceptionnelle, son horizon visuel ne s'étend pas au delà de sa brigade, et souvent s'arrête à la ligne de son régiment. Où il reçoit Tordre d'aller, il va; en avant, en arriére, à droite, à gauche. Sa sphère d'action se borne à enlever son régiment dans une charge; à le maintenir dans une retraite; dans tous les cas, à exécuter rapidement et correctement les changements de position qui peuvent lui être prescrits. Après cela, la bataille peut être gagnée ou perdue : il n'en sait rien. Il l'apprendra plus tard. Ce qui se passe ailleurs n'est pas son affaire.
Comme exemple, voici la copie de mes notes au crayon, le 3 mai, pendant la bataille de Chancellorsville, à partir du moment où j'ai laissé le récit :
« Ne pouvant pénétrer qu'à pied dans le fourré, j'ai confié mon cheval à Couillou (sapeur-pionnier), avec ordre de me l'amener par un détour à une clairière où
nous nous rendions. Arrivé là, ni sapeur, ni cheval. Le feu continue avec une violence extrême. Ce doit être la division Berry qui arrête le mouvement de lennemi de ce côté-ci. On se fusille à travers les broussailles, sans pouvoir se charger. Les nôtres tiennent bon. Point de hurrahs, mais un fracas étourdissant de mousqueterie. — Que diable peut être devenu Couillou? »
(Nota. — En me quittant, Couillou avait reçu un éclat dobus sur la tête. Un tambour avait rattrapé mon cheval, et lavait conduit aux bagages, annonçant que j 'étais tué ou blessé.)
« Le feu se rapproche et redouble sur le centre. Décidément l'ennemi nous refoule parla...
« Nous voici maintenant sur le centre gauche, près du 12® corps. Nous sommes accourus à toutes jambes. Il paraît que le moment était critique. Nous avons formé notre ligne à vingt ou trente pas de la première, qui n'a pas cédé, après tout. Par ici, les rebelles poussaient leurs cris aigus, et les nôtres répondaient par des hurrahs plus mâles, comme s'il n'y avait pas assez de vacarme sans cela! Comme nous avions beaucoup de blessés, on nous a fait reculer jusqu'au bord d'un chemin où les hommes sont du moins couchés dans un fossé. Les balles nous font beaucoup moins de mal ; les obus continuent à nous ennuyer. — Une grande colonne de fumée noire vers la gauche, puis des gerbes de flammes ; c'est la maison de Chancelier qui brûle. — Au train dont ils y vont devant nous, ils auront bientôt épuisé leurs munitions, et ce sera à nous de reprendre leur place. — Les blessés traversent nos rangs sans interruption. L'un d'eux à moitié nu est noir comme un nègre. Il court en hurlant du côté des ambulances. C'est un artilleur atteint par l'explosion d'un caisson. — Couch passe au petit trot, une légère badine à la main, selon son habitude. — Sickles passe à son tour, au pas, l'air souriant, fumant son cigare. — Tout va bien ! dit-il à haute voix pour être entendu. Puis plus bas, en me tendant la main, il me glisse à l'oreille une félicitation
et une promesse. Il paraîtrait que j'ai gagné hier soir une étoile au clair de lune...
« Nous sommes revenus sur la droite, toujours au pas gymnastique. L'artillerie ennemie nous crible de projectiles. Notre destinée est pour aujourd'hui de recevoir partout des coups sans en pouvoir rendre. — Le lieutenant du 3® du Maine coupé en deux par un obus qui lui a éclaté dans le ventre ; les jambes d'un côté, le tronc de l'autre. — Une de nos batteries a fait taire celle qui nous maltraitait si fort. — Le général Berry vient d'être tué ici près. Excellent homme et brave soldat. — Une heure de répit. Il fait une chaleur d'été ; mon caban m'éreinte, et pas de cheval ! Et rien dans l'estomac, depuis vingt-quatre heures, qu'une tasse de café noir et une longue gorgée de whiskey qu'un officier d'état-major vient de m'offrir tout à l'heure.
« Cinquième changement de position en arrière. Intermède employé à nous couvrir de retranchements volants. Cette fois, nous sommes en première ligne. Les deux autres brigades de la division reviennent enfin nous rejoindre. Le général Mott est blessé. Le colonel Mac Knight du 105® de Pennsylvanie est tué; id., le colonel Shylock du 5® du Michigan. Dans l'état-major du général Birney, deux officiers blessés : Clarke et Walker. Ce dernier, inspecteur de la division, appartient à mon régiment. On le dit estropié pour la vie.
« Deux batteries viennent prendre position sur notre ligne. A quatre heures et demie, la canonnade recommence, et s'éteint à cinq heures.
« Nous apprenons que le 1®"" corps est arrivé la nuit dernière, venant de Fredericksburg, et que le 6® a enlevé ce matin les hauteurs au dessus de la ville »
L'on peut juger exactement par cet extrait de ce que, le plus souvent, un colonel voit et sait par lui-même, d'une bataille au milieu de laquelle il n'a cessé de faire mouvoir son régiment. Voici, maintenant, ce qui s'était passé : .
Tout l'effort de l'ennemi s'était d'abord porté contre le
3® corps. Lorsque celui-ci, à bout de munitions, commença à se replier à droite en arrière, de l'autre côté de la route, Stuart, qui succédait à Jackson, étendit son attaque sur sa gauche, espérant nous prendre à revers et pénétrer jusqu'à notre ligne de retraite vers le Rappahanock. Là, il rencontra la division French du 2® corps qui, non seulement tint bon, mais força même les assaillants à reculer. C'était pour la soutenir que la brigade Ward avait été envoyée dans les bois.
De ce côté, notre droite faisait face à l'ouest, tandis que notre centre regardait le sud, et notre gauche l'est.
Sur ces entrefaites, Lee ayant appris le succès de Stuart sur notre droite, et nous voyant bien engagés de ce côté, attaqua vigoureusement notre centre gauche qui .fut un moment en danger d'être rompu. Sur quoi notre brigade fut amenée à toutes jambes pour renforcer le 12® corps.
Le danger passé, Stuart revint à la charge renforcé de nouvelles troupes, et, cette fois, força French à reculer. D'où notre retour précipité près de la clairière où nous avions d'abord pris position.
Mais pour s'être repliés en arrière, en changeant de front, nos camarades du 3® corps n'étaient pas encore hors d'affaire. L'ennemi, qui venait d'opérer la jonction de ses deux ailes sur le plateau de Chancellorsville, et qui n'avait pu forcer, à l'angle de notre gauche, la ligne fortifiée des avant -postes admirablement défendue par le colonel Nelson A. Miles; l'ennemi reprit l'attaque contre Sickles avec une nouvelle vigueur. Les nôtres, à court de munitions, n'avaient de ressource que la baïonnette. Ils s'en servirent brillamment, et avec un succès complet. La brigade du New-Jersey, entre autres, commandée par le général Mott, creva la première ligne des confédérés, et alla prendre, jusque dans leur seconde ligne, les prisonniers et les drapeaux qui furent ses trophées.
Le général Hooker revenu de son évanouissement, quoique ressentant encore les effets de son accident, avait
repris le commandement laissé pour quelques heures au général Couch. Il donna Tordre général de se retirer sur une ligne de défense plus restreinte, qu'il avait fait tracer la nuit précédente par les oflSciers du génie. C est là que vinrent nous rejoindre les deux autres brigades de la division.
Et ainsi finit la journée du 3 mai 1863.
Notre nouvelle position s'appuyait par une extrémité au Rappahanock, par l'autre au Rapidan. A gauche, elle faisait face au sud-est, à droite au sud-ouest, décrivant ainsi un angle très ouvert dont le sommet, opposé au centre de l'ennemi, était remplacé par la projection d'une sorte de vaste mamelon trilatéral. C'est là que le 3® corps était placé. Comme l'armée ne bougea plus que pour rçpasser la rivière, nous pouvons la laisser derrière ses breast'Works, pour aller rejoindre le 6® corps à Fredericksburg.
Dans l'après-midi de la veille (samedi 2 mai), Hooker, voyant sa droite culbutée et le 3® corps compromis par l'attaque de Jackson, avait aussitôt songé à opérer une diversion qui détournât Lee d'un autre côté. Il envoya donc au général Sedgwick l'ordre de traverser le Rappahanock immédiatement, et de se mettre en marche par la route de Chancellorsville, attaquant et détruisant toute force qui pourrait lui barrer le chemin. Sedgwick reçut la dépêche vers minuit, ayant déjà traversé la rivière, en vertu d'un ordre précédent qui lui enjoignait de prendre la route de Bowling-Green « et aucune autre. » Il changea aussitôt ses dispositions, et marcha sur Fredericksburg sans perdre de temps. Ses instructions portaient : « Vous laisserez derrière tout votre train, excepté les mules portant les munitions, et vous marcherez pour être dans le voisinage du général en chef au point du jour. Vous atteindrez probablement l'arrière des forces commandées par le général Lee , et entre vous et le major général commandant, celui-ci espère achever son adversaire. » Le silence gardé à propos des hauteurs fortifiées sem-
blait impliquer que, depuis le matin, le général en chef les supposait dégarnies de troupes ; sans cela, le combat à livrer sur ce point eût dû entrer explicitement dans le calcul du peu de temps laissé à Sedgwick pour arriver dans le voisinage de Chancellorsville. Or, pas une compagnie n'avait été retirée par l'ennemi de cette forte position, qui restait défendue par la division d'Early renforcée d'une brigade.
Le 6® corps était entouré d'un cordon de piquets rebelles dont les coups de feu annoncèrent la marche, aussitôt qu'il fut mis en mouvement. Early, prévenu, se prépara tout de suite aune attaque. Lors donc qu'après être entré à Fredericksburg, Sedgwick envoya quatre régiments pour tâter les hauteurs, ceux-ci furent accueillis par un feu meurtrier, et ils durent se replier. Les préparatifs d'un assaut décisif occupèrent les dernières heures de la nuit. Il semble qu'ils n'aient pas été poussés avec la promptitude qu'exigeaient les circonstances, car ce ne fut que vers onze heures du matin que les deux colonnes d'attaque chargèrent les retranchements. Le colonel Spear, du 6P de Pennsylvanie, qui conduisait celle de droite, fut tué; le colonel Johns du 7® du Massachussetts, commandant celle de gauche, fut grièvement blessé ; mais malgré la vigueur de la défense, les hauteurs de la maison Marie furent emportées de haute lutte. En même temps, la division Howe enleva la position de l'ennemi sur la gauche, et toute la ligne fut à nous avec une partie de l'artillerie et bon nombre de prisonniers.
Sans perdre de temps, les troupes se reformèrent, et le 6® corps tout entier s'avança sur la route de Chancellorsville, laissant la division Gibbon du 2® corps à Fredericksburg, comme le prescrivait l'ordre du général Hooker. Ceux des ennemis qui se retiraient dans cette direction furent refoulés, sans temps d'arrêt, jusqu'à la hauteur de Salem, en face du gué de Banks. Là, la division Brooks, qui marchait la première, rencontra une résistance déterminée. Il était alors environ quatre heures de l'après-midi
(dimanche 3 mai). Il faut noter l'heure, car, à ce moment déjà, l'armée, sous le commandement immédiat de Hooker, s'enfermait derrière sa seconde ligne, et la bataille était virtuellement finie par là, tout à l'avantage de Lee.
Laissant alors devant nous ce qu'il fallait pour nous "^• tenir en respect, dans la position gênée où nous avions peine à nous mouvoir, le général Lee envoya contre Sedgwick la division Mac Lapé, renforcée de la brigade ^ Mahone. Ces forces arrivèrent à Salem à temps pour renforcer la brigade de Wilcox qui, abandonnant la garde du gué de Banks, était accourue pour barrer le chemin au 6® corps. L'ennemi fut d'abord délogé de la hauteur qu'il occupait; mais quand ses renforts furent arrivés, il la reprit malgré une résistance obstinée, forçant Brooks et Newton à se replier en arriére. L'avance de Sedgwick était arrêtée, lorsque la nuit vint mettre fin à l'engagement.
Nous voici arrivés au lundi 4 mai. Qu'est devenu ce plan si habilement conçu, si heureusement exécuté au début? ce plan qui ne devait laisser à larmée de Lee que l'alternative d'une fuite honteuse ou d'une destruction certaine? Hooker a défait tout ce qu'il avait fait jusque-là, lorsque, le P"^ mai, il a brusquement arrêté une série de belles manœuvres offensives pour prendre une attitude purement défensive, au premier contact de l'ennemi. A partir de ce moment, il n'attaque plus. Il se défend, et il se défend mal.
Le 2, sa droite est balayée. Que le 11® corps qui la composait se soit peu ou point battu ; que quelques régiments se soient enfuis, laissant leurs armes en faisceaux ou les jetant pour courir plus vite, c'est un fait qu'il faut malheureusement reconnaître. Mais tout cela fut-il arrivé si le 1 1® corps avait été préparé à recevoir l'attaque du côté où elle le prit absolument au dépourvu? Il faut juger les choses froidement et sans parti pris. Eh bien, dans ces conditions, les faits prouvent que l'attaque n'avait été prévue ni pai; le général Howard, ni par le général Hooker.
Celui-ci visite et examine cette partie de la ligne dans la matinée, et quand le général Howard lui demande si les dispositions sont satisfaisantes, il répond affirmativement, en présence du général Devens commandant la division placée à l'extrême droite. Seulement, de retour à son quartier général, il fait envoyer' une note aux commandants du 11® et du 12® corps pour les engager ^ à examiner le terrain et à décider quelles positions ils auraient à prendre dans l'éventualité d une attaque de flanc, afin d'être préparés à recevoir l'ennemi, dans quelque direction qu'il se présente. » Cela fait, comme pour acquit de conscience, et sans s'assurer qu'aucune modification soit apportée à la défectueuse disposition du IP corps, il dégarnit lui-même sa ligne en envoyant Sickles courir, avec deux divisions, après la queue de la colonne ennemie, quand elle a presque cessé de défiler. Pour l'appuyer, il détache une brigade du commandement de^Slocum, une autre de celui de Howard ; puis il ordonne au général Pleasonton de suivre avec sa cavalerie, et de faire tout le mal possible à l'ennemi qui « se mouvait dans la direction de Gordonsville. » On sait ce qu'il en advint.
La nuit suivante est consacrée en partie à nous fusiller entre nous. Elle pouvait être plus profitablement employée.
Le 3, l'ennemi continue à nous refouler sur la droite, et à nous presser énergiquement sur le centre. Il ne rencontre devant lui que le 3® corps et le 12®, appuyés chacun d'une division du 2®. Point de combinaisons, point de manœuvres. Chacun se défend comme il peut et là où il est, les uns à coups de fusil, les autres à coups de baïonnette. Et, pendant ce temps, la moitié de l'armée reste inactive en arrière. Le 1®^ corps, le 5® et le 11® qui doit avoir à cœur de réparer sa conduite de la veille, ne bougent que pour reculer, quand toute la ligne se retire dans une position plus resserrée et encore plus inoffensive.
Voilà donc l'armée paralysée, au moment même où la prise des hauteurs de Fredericksburg par Sedgwick, et
son approche sur les derrières de Lee, devait être pour nous le signal d un redoublement d efforts, le moment décisif pour lancer le P^ corps sur le flanc de Stuart, culbuter, avec le 5® corps et le 11®, le centre de Lee affaibli des troupes quil avait été contraint denvoyer contre le 6® corps, et écraser ces dernières entre deux meules de fer et de feu. Tout pouvait être sauvé encore : mais tout fut perdu. Hooker n était plus Hooker. Le choc de ce misérable morceau de bois, qui l'avait étendu sans connaissance sur le seuil de la maison de Chancellor, avait laissé en lui un ébranlement général, et comme un nuage sur ses facultés.
Lorsque le général Warren, arrivant de Salem où il avait assisté au combat, vient lui en rendre compte, et lui demande s'il a quelques instructions à envoyer à Sedgwick, Hooker répond : Aucune.
Cependant, le 6® corps ne peut pas être livré ainsi au danger d'être taillé en pièces, sans quelque avis de la position. Warren prend sur lui d'écrire à Sedgwick : « ... Nous avons un peu contracté nos lignes, et repoussé facilement le dernier assaut. Le général Hooker souhaite que les confédérés l'attaquent demain, si cela leur plaît. Il ne désire pas que vous les attaquiez encore en force, à moins qu'il ne les attaque en même temps. Il dit que vous êtes trop loin pour qu'il vous dirige. Veillez bien à la sécurité de votre corps , et gardez vos communications ouvertes avec le général Benham, au gué de Banks, et avec Fredericksburg. Vous pouvez vous rendre à l'un ou l'autre point, si vous pensez qu'il soit mieux de traverser la rivière. Le gué de Banks vous amèneuait à distance de support du gros de l'armée, et serait préférable à une retraite sur Fredericksburg. »
Mais lorsque Sedgwick reçut cette dépêche (le 4), il n'avait déjà plus le choix. Early s'avançait du côté de Fredericksburg , renforcé par les troupes que Lee , laissé libre par l'inaction de Hooker, envoyait pour envelopper le 6® corps. Menacé de deux côtés à la fois, Sedgwick est
contraint de combattre dans une position désavantageuse. La division Howe, attaquée du côté de la rivière, se défend vigoureusement, faisant face en arriére. Après avoir plié un moment sur sa gauche, elle reprend l'avantage, et finit par repousser décidément l'ennemi, tandis que, du côté de la route, Brooks maintient sa position sans grande difficulté .
Et, pendant toute l'après-midi, nous entendîmes le canon sans bouger, sans faire mine de bouger. Hooker attendait-il, avec six corps d'armée, queSedgwick, avec dix-sept ou dix-huit mille hommes, vînt le délivrer de la fausse position où il s'était placé? ou plutôt n'avait-il plus qu'une idée : celle de repasser le Rappahanock sans combattre davantage?
La nuit venue, Sedgwick en profita pour replier ses trois divisions sur le gué de Banks, et le lendepiain le soleil levant trouva le 6® corps sain et sauf sur l'autre rive de la rivière. Peut-être Lee, délivré de tout embarras de ce côté , aurait-il tenté contre nous une attaque générale avec ses forces réunies, si une pluie torrentielle, qui survint dans l'après-midi , n'avait forcément retardé ses préparatifs jusqu'au jour suivant. Mais Hooker n'attendit pas l'attaque qu'il souhaitait encore la veille. Dans la nuit du
5 au 6, toute l'armée repassa le fleuve sans encombre, et, pour la seconde fois depuis cinq mois, rentra vaincue dans ses cantonnements.
La victoire ne coûtait à l'ennemi que dix mille hommes; la défaite nous en coûtait dix-sept, mille. Le 3® corps et le
6 supportaient à eux seuls la moitié de cette perte. L'autre moitié se répartissait principalement entre le 2®, le IP et le 12®. Quant au P% et au 5% ils n'y figuraient que pour mémoire.
Sauf la petite force commandée par le général Pleasonton, la cavalerie avait mal rempli sa mission. Stonemanja^ Ç,^ avait éparpillé sa colonne dans toutes les directions, sans autre résultat appréciable qu'une vive alarme dans le voisinage de Richmond. Averill n'avait pas conduit la sienne plus loin que le Rapidan.
Ainsi, nous étions bien et dûment battus; — battus par le fait du général en chef qui , après avoir préparé à son armée la plus belle occasion de- vaincre quelle eût jamais eue, en avait comme jeté au vent tous les avantages. Un moment, il avait tenu lennemi dans sa main ; il n avait» pour ainsi dire, qu'à serrer le poing pour 1 écraser ; et non seulement il l'avait laissé échapper, mais il s'était livré à lui, en se rejetant en arrière de façon à paralyser ses propres mouvements. De faute en faute et d'erreur en erreur, il avait perdu les chances de ressaisir la fortune, et condamné la moitié de son armée à une fatale inaction, jusqu'à l'humiliante extrémité de s'esquiver de nuit d'une position formidable encore, devant des forces décidément inférieures aux siennes.
• Heu ! nihil invitis fas quemqaam fidere divis ! »