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LES ORIGINES, LA NÉGOCIATION. LES CLAUSES

On a dit du concordat de 1801 qu il était né sur le champ de bataille de Marengo ; on a dit de même du concordat de i5i6 qu'il était né sur le champ de bataille de Marignan ; et celui qui a fait ce i rapprochement, fertile en développements oratoires, n'est pas le premier venu : c'est le tribun Siméon dans son rapport h l'assemblée dont il faisait partie sur le projet de loi relatif au concordat : (( Les premiers fondements de l'ancien concordat, dit-il, furent jetés àla suite de la bataille

de ^Iaria;nan : c'était la dix-huitième bataille à laquelle se trouvait le maréchal de Trivulce ; il disait qu'elle avait été un combat de géants et que les autres n'étaient auprès que des jeux d'enfants. Qu'eût-il dit de celle de Marengo ? Quels autres que des géants eussent monté et descendu les Alpes avec cette rapidité, et couvert en un moment de leurs forces et de leurs trophées lltalie qui les croyait si loin d'elle ? Le nouveau concordat est donc aussi, comme Tancien, le fruit d'une victoire mémorable et prodigieuse. »

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El Siméon disait encore : « Un concordat fut signé, il y a bientôt trois siècles, entre deux liommes auxquels les lettres et les arts durent leur renaissance, et l'Europe l'aurore des beaux jours qui depuis l'ont éclairée, je veux dire François P"^ et Léon X. C'est aussi h une grande époque de restauration et de perfectionnement que le concordat nouveau aura été arrêté \ »

Eh bien ! Siméon n'avait pas tout à fait tort, avouons même qu'il avait plutôt raison, lorsqu'en dépit des difiPérences de temps il instituait cette sorte de parallèle entre l'acte de Bonaparte et celui de François F^ Si le concordat de 1801 a mis fin, par le rétablissement des rapports réguliers avec Rome, à une crise courte mais violente, inaugurée par la Constitution czV^ïedu clergé, 1<^ concordat de i5i6 avait fermé de la même manière une période anormale et singulièrement plus longue qu'avait ouverte, dans les relations de ri'^glise de France et du Saint-Siège, cette constitution nationale du clergé qui s'appelle la l^ragmatique-Sanction de i438. *

Après vous avoir rappelé les principes sur lesquels reposent les concordats, je devrais vous montrer ce que contiennent ces actes, vous dire comment les divers oouvernements, au cours des âges et jusqu'à nos jours, les ont compris et exécutés, vous exposer enfin les résultats qu'ils ontpro-

' Rapport de Siméon au Tribunal, 17 germinal an X. Bou- !:iv (le la Meurthc, Documents fiir la ticqociation du Concordai, l. V. ]). {</).

duits, non seulement chez nous mais ailleurs ^ Vous me pardonnerez si, le temps me faisant défaut, je me cantonne dans notre propre pays et je me borne h vous narrer Thistoire, en en tirant les ^ conclusions, des deux concordats sous le régime desquels ont vécu les Français depuis tantôt quatre cents ans.

Quelles furentles origines du concordatde i5i6? Comment fut-il conclu ? Quelles en sont les clauses? Tel sera, si vous le voulez bien, notre champ d'investigations pour aujourd'hui.

Transportons-nous, je vous le demande, à Constance dans les premiers mois de l'année i4i8. Là se trouvent encore assemblés, priant, discutant, festoyant aussi, les représentants les plus éminents de l'Eglise, de la politique et des lettres; tous se réjouissent d'avoir mis fin, après quels labeurs, — au schisme qui depuis quarante ans parlageaitsi douloureusementl'Occident chrétien. Sur le siège de saint Pierre, vient, grâce à eux, de monter un grand seigneur romain, Odon Colonna, | qui a pris le nom de Martin V, homme instruit, comme il convient en cette aurore de la Renaissance, doux et modeste, — un apaisear après tant de discordes, — politique habile à manier les

' Sur les concordats étrangers on pourra consulter : abbé Séveslre. L'histoire, le texte et la destinée du concordat de 1801. p. 108-125 et les articles ci-dessus de M. Raoul Bonipard,

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hommes, autre vertu qui ne sera pas de trop dans le conflit des ambitions de peuples et de princes. En face de lui, se dressent, fières de leur i œuvre, les Eglises de chaque pays qui, au concile même, se sont, contrairement à Tusage, classées par nations, tant ils sont grands les progrès de ridée de nationalité : l'Allemagne, l'Angleterre, la France, TEspagne et l'Italie. De ces Eglises, ou de ces nations, comme il vous plaira, chacune a ses prétentions ; TAllemagne réclame contre les taxes pontificales sous le poids desquelles elle gémit ou regimbe ; l'Angleterre proteste contre la pluralité des -bénéfices et la non résidence des bénéficiaires ; elle veut que, parmi les charges de la curie, un certain nombre soient réservées à des Anglais; au surplus, son statut des proç>iseu?'s a déjà limité les droits du pontife romain; la France veut, outre des dégrèvements comme l'Allemagne, des privilèges pour sa puissante Université de Paris ; l'Italie et rEspai,'^ne se contentent des conditions faites aux Français ; leur concordat sera le concordat latin. Avec toutes ces Eglises, Martin V négocie, et bientôt, d'avril à juillet i4i8,les cinq concordats sont signés, valables pour cinq ans, sauf le concordat anglais qui porte la formule ad perpetiiam rei inenioriam. En vertu de ces accords, le nombre des cardinaux est déterminé, les réserves pontificales sont diminuées, les élections sont maintenues, les annates réduites, les appels en cours de Rome limités. C'est quelque chose assurément ; somme toute,

le droit commun l'emporte, au moins sur le point essentiel, le mode de provision des bénéfices, évêcliés ou grandes abbayes. Et pourtant les nations ne sont pas satisfaites. En France, en Allemagne, commence une lutte acharnée qui, vingt ans plus tard, aboutira aux actes fameux de Bourges et de Mayence. L'Allemagne se lasse la première de ses tendances schisma tiques et signe; avec Eugène IV mourant, en i447) îivec Nicolas V, en i44^7 ^6 concordat des princes et celui de l'empereur. Nicolas V a fait, pour ainsi dire le ineâ ciilpd de la papauté. « Mon prédécesseur, a-t-il dit aux représentants de la Germanie, a conclu certaines conventions avec les Allemands ; non seulement j'entends les approuver et les confirmer, mais ma volonté est de les exécuter et de les maintenir. Les papes de Rome ont par trop étendu le bras ; ils n'ont presque plus laissé de pouvoir aux autres évoques. Les Balois (du concile de Baie) ont aussi par trop paralysé les mains du Siège apostolique. Mais cela devait nécessairement arriver. Qui commet un acte inique doit être prêt à subir l'injustice ; en voulant redresser l'arbre qui penche, on risque de le faire tomber du côté opposé. Les évêques \ sont appelés à partager mes soucis ; je suis premièrement résolu à ne pas empiéter sur leurs droits; car j'espère obtenir d'autant plus de respect pour ma propre juridiction que je m'abs-/ tiendrai de m'arroger celle des autres ^ »

* iîlneas Sylvius, le futur pape Pie II, nous a conservé celle

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Dix ans plus tard, Calixte lïl tenait un langage plus fier et, tout en promettant le respect du concordat, osait affirmer qu'il n'était pas lié par de tels actes : « Quamvis liberrima sit apostolicie scdis auctoritas, nuUisque debeat pactionum vinculis coërceri, ex mea tamen liberalitate, ex zelo quem gerimus ad pacem, ex caritate, concordatis ipsis locum esse volumus'. »

Acceptation des réserves^ concernant les emplois ecclésiastiques, inscrites dans le droit canon et de celles qu'avaient postérieurement ajoutées Jean XXll et Benoît XII ; maintien des élections épiscopales par les chapitres, sous réserve du droit de confirmation par le pape, qui garde également la faculté de désigner pour le siège à occuper, en cas de motif évident et après avoir pris l'avis des cardinaux, un titulaire plus digne et plus capable; l'alternative des mois, conférant au pape le droit de collation des canonicats et autres bénéfices, pour les vacances qui se produiront pendant les mois impairs ; modération du taux des annates ; telles sont les clauses du concordat de Vienne.

Le droit commun y était respecté presque comme à Constance. Pouvons-nous ne pas remar- (|uer que, moins de quatre-vingts ans après, des centaines d'évéques et de dignitaires ecclésias-

mé'iiorable harang-uo dans la relalion de sou ambassade adressée à Frédéric III; Muraiori,l. III. 2« part., p. 893. Cf. Pastor, Histoire des Papcn. traduction française, t. II, p. «7.

' liref du 3i aoùl i'it;, cité par Paslor. l. II, p. 396.

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tiques régulièrement élus, — ou même, il faut l'avouer, choisis, mais de trop loin, par Rome, — se détachaient de l'Eglise mère, tandis qu'en France les évêques nommés par le roi, institués par le pape, en vertu du concordat de i5i6, restaient fidèles h la foi et repoussaient l'hérésie ?

i5i6! Il n'avait pas fallu moins d'un siècle en effet à la France pour parcourir le chemin que l'Allemagne avait fait en trente ans et en venir à un concordat durable. Encore avait-il été nécessaire que la monarchie s'y fut rendue absolue. Tant l'idée même d'un concordat était chez nous peu populaire !

Au moment où se concluait à Constance le concordat de i4i8, une assemblée considérable de clercs et surtout de légistes, réunie à Paris, exigeait le rétablissement intégral de tout ce qu'elle appelait les vieilles Libertés, sans trop savoir ce que c'était ; et le dauphin Charles, au nom de son père, le pauvre fou Charles VI, s'empressait de lui donner satisfaction. Mais la France alors n'était pas la France ; c'étaient Armagnacs et Bourguignons, et bientôt c'étaient Anglais et Français, Henri VI et Charles VII. Douze années durant, les deux prétendants firent assaut de concessions au souverain pontife pour s'attirer son appui, paralysés tous deux au surplus par leurs parlements respectifs de Paris et de Poitiers. Martin V ne

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reconnut jamais l'Anglais, quoique celui-ci fit meilleur marché que son rival des libertés gallicanes. En revanche, même en face des exigences , du concile de Baie, Charles VII demeura fidèle au pape légitime, Eugène IV. Mais Tattitude du concile avait singulièrement fortifié le parti gallican. Surtout en reprenant, en généralisant, en déclarant dogme de foi, la décision du concile de Constance relative h la supériorité du concile sur le pape, les pères de Baie avaient fourni aux Français, jaloux de leur indépendance h l'égard du Saint-Siège, le plus merveilleux terrain doctrinal pour y fonder leurs prétentions. Ce fut l'objet des deux premiers articles de la Pragmatique-Sanction. Ceux-là admis, tout le reste devenait légitime. Le troisième article rétablissait l'usage et la forme ancienne de l'élection pour pourvoir aux dignités ecclésiastiques ; mais il ne laissait même pas au pontife suprême les droits que lui avait reconnus le concile de Bàle; en retour, comme il faut bien qu'une Eglise nationale, quand elle cesse de s'appuyer sur le pape, s'appuie sur l'Etat, la Pragmatique autorisait le Roi et les princes à recommander des candidats aux chapitres descathédrales ou desmonastères^ Qui pouvait dire combien de temps il faudrait pour que recommandation équivalût à nomination : nomi-

' Ordonnances des rois de France, t. XIII, p. '^G7-'i()i. L'histoire (le la Pragmatique-Sanction, de son abolition et des concordats proposés avant celui de Franç-ois I»"" a été faite par François Pinsson,en iGGG, en tète d'une édition et d'un commentaire de la Pragmatique.

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iiaçii noùis, formule adoucie qui, pratiquement, ne (lifFère guère de nominaçit tout court ! Les chapitres des cathédrales et des grandes abhayes . en firent promptement l'expérience. 1

L'Eglise de France, le Parlement, l'Université f s'éprennent de leur Pragmatique ; mais le pape en réclame, formellement dès i44^i l'abolition; . comme trois siècles et demi plus tard Pie YI contre la constitution civile du clergé, Eugène IV proteste au nom de la doctrine catholique lésée par l'assemblée de Bourges, et là même où elle ne l'est pas, (( parce que le roi et l'assemblée ont k eux seuls décidé de choses qui intéressaient en même temps le pape et demandaient discussion | contradictoire ». En vain, le pape, en 144^) propose à Charles VII un concordat en 22 articles très large, très favorable aux libertés gallicanes, beaucoup plus que ne le sera celui de loiô, laissant subsister les élections, sous la seule réserve de la confirmation du pape, sauvegardant même le patronage des laïques, et couvrant de l'autorité pontificale tout ce qui s'était fait sous le régime de la Pragmatique^; Charles VII, craignant sans doute de mécontenter l'opinion, après tant d'années de guerre civile, ne veut rien entendre et tient bon pour l'acte de Bourges. Plus tard, solidement établi sur son trône, il montrera meilleure volonté ; mais il ne voudra rien faire sans le consentement de son Eglise ; et

* Voir ce projet de concordat exposé par M. de Beaucourt, IJistoire de Charles VII, t. III, p. j8o-382.

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si»ii r^g'lisc réunie à Rouen, en i449î ''^ Chartres en i45o, h Bourges en 1^52, se refuse à al)anclonner sa charte nationale, malgré les instances des ambassadeurs de Nicolas Y. Bien plus le premier des prélats du royaume, l'archevêque de Reims, Jean Jonvenel des Ursins, met le roi en garde contre tonte concession que pourrait lui arracher le cardinal léoat d'Estouteville : s'il v a des réformes à faire, que le roi en prenne l'initiative : (( Et en ce vous dies les parolles dictes ad ce vaillant empereur Josué : Quxcumque çoluej'is faviemus, obedienius cl tibi^ . » Voilà sans doute un evèque à qui plus d'un prélat issu du concordat de François P^oude celui deNapoléon en eùtremontré en fait d'indépendance a l'égard du pouvoir civil! La papauté s'inquiète; elle n'a pas tort. Pie II entreprend contre la Pragmatique une lutte acharnée. A l'assemblée de ]Mantoue, que cet liumaniste devenu croisé a convoquée pour entraîner tous les princes chrétiens à sa suite dans îa guerre contre les Turcs établis depuis six ans à (.onstantinople, il exprime le vœu que le peuple Irançais soit saint et sans tache; mais il ajoute que cela ne peut pas être, tant qu'il n'aura pas efl'acé \'i\ tache de la Pragmatique-Sanction, cette loi de malheur qui attente à l'autorité du siège apostolique, alîaiblit la puissance de la religion et ruine 1 unité de l'Église. A l'évèque de Rome, dont la paroisse embrasse toute la terre, elle ne laisse en

' LcUre citée par M. de Beaucourt, Histoire de Charles 17/.

fait de juridiction que ce que veut bien lui en accorder le Parlement de Paris : a Tolérer cela, ce serait faire de l'Eglise quelque chose de monstrueux, y introduire une hydre à têtes multiples ^ » , Dans ses Connnentaires ^ Pie II livre le fond de i sa pensée : « Celte loi, dit-il, à l'abri de laquelle 1 les prélats français croyaient trouver la liberté, leur a au contraire imposé une lourde servitude ; j elle a fait d'eux, pour ainsi dire, les esclaves des laïques. Elle leur a imposé l'obligation de rendre compte de leurs affaires au Parlement de France, i de conférer les bénéfices suivant le bon plaisir ; du roi ou d'autres puissants personnages de la noblesse, d'élever aux dignités sacerdotales des mineurs, des ignorants, des estropiés, des bâtards, de faire remise de leurs peines h des hommes C[u'eux-mêmes avaient condamnés pour leurs crimes, d'absoudre des excommuniés impénitents. Quiconque apportait en France une lettre exprimant un blâme contre la Pragmatique-Sanction se rendait coupable d'un crime capital. Le Parlement était appelé à se prononcer sur les matières réservées aux évêques, sur les églises métropolitaines, sur les mariages, sur les matières de foi. L'audace des laïques était poussée en France à ce point que la main puissante du Roi pouvait faire violence même au Très Saint Sacrement et interdire de le porter processionnellement, soit pour le présenter à l'adoration du peuple suivant l'usage

' Voir cette harangue dans Pastor, Histoire des Papes, t. III, p. 86-87.

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Iréqneiit, soit pour procurer aux malades les dernières consolations de la religion ; à ce point que des évêques et autres prélats, de dignes prêtres, ont été jetés dans les prisons publiques ; que, pour des causes infimes, en vertu d'une sentence rendue par un juge temporel, des propriétés ecclésiastiques, tous les biens des clercs, ont été confisqués et mis h la disposition des laïques'. »

Chose très digne de remarque ! Toutes les plaintes de Pie II, abus dans la collation des bénéfices, ingérence dans les élections, saisie du temporel, atteinte à la juridiction des évêques, usage excessif du droit de régale, nous les retrouvons sous la plume de ce même archevêque Jean Jouvenel des Ursins, dont nous signalions tout à l'heure l'esprit d'extrême obéissance au roi ; et à tous ces griefs il ajoute la relative indignité de beaucoup d'évêques. Or de tout cela qui rend-il responsable? Le roi lai-même, à qui il écrit : (( Dont vous et ceulx qui sont autour de vous sont causes ; car vous voulés qu'ilz soient prélats, et escripvés à chappitres pour les eslire, au pape pour les pourveoir'. » Ne voit-on pas un ^Charles de Bourbon nommé archevêque de Lyon avant d'avoir atteint Tàge de treize ans ?

Ce qui revient adiré que l'intervention gouvernementale n'était guère moins active au temps

' Pie II. Corumenlaires, p. iGo. Les textes récemment mis en lumière par M. Imbart de la Tour : Les origines de la Reforme, livre I*"", ch. m, prouvent que Pie II n'exagère pas.

* Cité par de Beaucourt', Uislahe de Charles VII; t. V, j). 32 1.

;*)4 QUATRE CE^•TS A?sS DE CONCORDAT

Je la Pragmatique qu'elle ne le fut au temps du Concordat et que les maux, dliabitude imputés au Concordat, Tétaient déjà à la Pragmatique, entendue comme Tentendaient les rois.

Il faut que je me hâte. Louis XI vient de suc-' cédera Charles YII; si François P' est le père du concordat, Louis XI en est l'aïeul; il le néorociera pendant tout son règne, je puis bien dire sans plaisanter il en fera le négoce. Quel trafic et quel marchandage en effet que ces reprises et ces abandons successifs de la Pragmatique au gré d'intérêts politiques intérieurs ou extérieurs. Ah! elles pèsent bien peu la discipline de l'Eglise ou même les libertés g-allicanes dans les conseils et dans l'esprit du roi de France lorsque dans l'autre plateau de la balance se trouvent les prétentions, les droits si vous voulez, du parti français dans le royaume de Naples î Pour obtenir l'alliance du pape, que ne ferait pas Louis XI ? Ecoutez ce bon apôtre écrivant h Pie II le 2^ novembre 1461 : « Convaincu que l'obéissance est préférable h tous les sacrifices, nous donnons notre adhésion à toutes les ouvertures qui nous ont été faites en votre nom ; nous reconnaissons en particulier que la Pragmatique-Sanction est un instrument forgé contre vous et contre le Saint-Sièo:e, car elle a été rédio^ée à l'occasion d'une rébellion, à une époque de schisme ; sa mise en vigueur a été un acte de révolte, de séparation d'avec le Saint-Siège ; c'est de vous que découlent toutes les lois sacrées ; c'est en vous qu'elles ont leur principe ; en vous

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(Milevant toute autorité, la Pragmatique-Sanction détruit tout droit et toute loi... En conséquence, nous supprimons, condamnons et abrogeons, conformément à votre demande, la Pragmatique- Sanction dans toute l'étendue de notre royaume... Rxercez donc dorénavant votre autorité dans notre royaume comme il vous plaira ; jouissez-en pleinement... Si quelques-uns osaient résister ou réclamer, nous donnons h Votre Sainteté notre parole royale de faire exécuter vos instructions, d'interdire absolument tout appel et tout expédient d'opposition, de traiter et de punir les récalcitrants conlormément à vos ordres '. »

En efTet, lorsque les députés du Parlement et de l'Université lui apportent leurs remontrances, Louis XI les congédie par ces mots : « Allez-vousen, car vous ne valez point que je me mesle de vous î »

Pie II en pleure de joie ; il envoie au roi de France une épée bénite, ornée d'un distique composé par Sa Sainteté, et accompagnée d'une lettre autographe où Louis XI est mis au rang des Constantin, des Théodose et des Charlemaone.

Les mots ne coûtent rien. Louis XI le sait bien ; s il ne réédite pas la Pragmatique, dès i/\G'.\ et 1464? parce qu'à X^aples il n'a pas obtenu de Vie II ce qu'il voulait, il rend plusieurs ordonnances (f pour la restauration des libertés gallicanes ); et leur défense contre les empiétements

' (hdonnanccs, \. W. p. iç)!.

de Rome. Les empiétements de Plessis-lès-Toiirs, au demeurant, compenseront largement ceux de Rome, mais le clergé national persiste à préférer les premiers aux seconds.

En 1466, Louis XI réclame de Paul II, qui ne se laissa pas séduire, le droit de nomination à vingt-cinq évèchés. Mais il obtient le chapeau de cardinal pour le fameux évêque d'Evreux, Balue, qui travaille à circonvenir le pape. En fait, malgré les dénégations du roi, la Pragmatique est appliquée contre Rome et tournée par le pouvoir civil à son profit.

1471, 1472 sont des années en apparence décisives dans l'histoire des négociations du concordai * entre la France et le Saint-Siège. Le roi parle » contre la Pragmatique en termes aussi hauts que dix années auparavant ; il a si grand peur que du nouveau pontife. Sixte IV, son frère, le duc de Guienne, n'obtienne dispense pour épouser Marie de Bourgogne, la fille unique du Témérabe !

Charles de Guienne, il est vrai, meurt trop à propos le 24 mai 147^, empoisonné par son aumônier. Lé concordat n'en est pas moins conclu et promulgué par Sixte ÏV dans sa bulle d'août 1472. Assurément il donne beaucoup au pape, mais encore plus au roi. D'après l'article premier, le Saint-Siège et les Ordinaires conféreront chacun pendant six mois, en alternant, les bénéfices vacants, comme s'il n'y avait aucune expectative, excepté néanmoins les bénéfices réservés par le droit, par les constitutions de

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Jean XXII et de Benoît XII, enfin par les règles de chancellerie. L'article 2 concède, dans les six mois du Saint Père, six expectatives à ceux que désigneront le roi, la reine, le Dauphin, et les cours de Parlement. Le petit article 10 et dernier, — in caiida veneniuu^ — donne la clé de toute la convention. Louis XI y déclare que par un bref siih annulo piscatoris le pape a octroyé « qu'il ne pourvoyra aucunes personnes de dignitez consistoriales de nostre dict royaume, Dauphiné et autres nos terres et seigneuries, sans avoir sur ce préalablement nos lectres, pour y pourveoir de personnes à nous seures, léales et agréa-

blés * ».

Autrement dit, le roi présente au pape les candidats aux bénéfices majeurs, les évèques, et le pape les institue. C'est déjà, avec des différences de forme, le régime qui prévaudra en 1 5 16. Le parlement refuse avec la dernière énergie d'enregistrer et de laisser publier la bulle de Sixte IV comme étant (( attentatoire à la couronne ». Louis XI passe outre à cette opposition. En i^'j^j après la mort de Jean Jouvenel des Ursins, il défend au chapitre de Reims de procéder à l'élection d'un successeur et nomme lui-même Pierre de Laval ([uireçoitde Rome l'institution canonique. Qu'il tourne la Pragmatique en imposant ses candidats

' Ordonnances des rois de France, t. XVM, p. 548. Lettres j)alentcs pour la réception et homologation des concordats faits entre le pape et le roi. A Amboisc, le 3i octobre 1472. En note se trouve le texte latin de la bulle de Sixte IV, du i3 août 1472.

Jô QUATRE CE>'ÏS ANS DE CONCORDAT

OU qu'il les lasse nommer par le pape, clans les deux cas le roi est maître.

Mais bientôt, les affaires d'Italie s'embrouillent ; partout se heurtent la politique de Louis XI et celle de Sixte lY ; comme sous Louis XII au début du siècle suivant, comme sous Napoléon aussi, du temporel la querelle s'étend au spirituel. \ \ Sixte IV qui se plaint de l'inobservation du concordat de 1472, le roi de France répond par l'ordonnance du 8 janvier 147^ ce pour la défense des libertés cjallicanes », soumettant au placet la publication de tous les actes pontificaux; il menace le pape d'un concile et cherche lui-même à s'appuyer sur son Eglise, dont il convoque coup sur coup plusieurs assemblées.

Moins respectueuses des droits du Saint-Siège que ne le seront mê^ne les commissions ecclésiastiques de 1 809 et 1 811, l'assemblée d'Orléans, en 147^» réclame le rétablissement de la Pragmatique, et celle de Lyon, en i479> ^^ ^^it déjà revivre les principales dispositions, y compris et surtout l'article relatif à la supériorité du concile général sur le pape ; elle ose en appeler au futur concile de tout ce que le souverain pontife pourrait entreprendre contre les libertés du royaume.

Seulement Louis XI se réconcilie avec Sixte IV, Comment resterait-il en mauvais termes avec un pape qui daigne lui céder « le corporal sur quoy chantoit Monseianeur Saint Pierre » et lui envoyer saint François de Paule Dans les trois dernières

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années de son règne, le roi de France s'entend avec Rome pour nommer, en dépit des élections, qui bon lui semble aux principaux sièges épiscopaux du royaume. N'avais-je pas raison d'affirmer que Louis XI est Taïeul, n'eût-il pas fallu dire le vrai père, du concordat de François P' ? Aux Etats généraux de Tours, en pleine réaction contre le règne de Louis XI, une situation nouvelle se dessine, très curieuse. La majorité du clergé, constituée par le clergé du second ordre, exprime avec force sa volonté de voir restaurer le règne de la Pragmatique. Mais les évêques déjà nommés pour la plupart en vertu d'un accord entre le pape et le roi, protestent ; leur voix se perd au milieu des clameurs et peu s'en faut qu'ils ne soient expulsés de la salle (2 février i484)- Désespérant de convaincre les députés, ils font requête au roi, proclament l'incompétence des Etats et la nécessité de faire résoudre une telle question par un concile national ; ils déclarent qu'ils ne se soumettront à aucune résolution des Etats diminuant Tautorité du Saint-Siège. Ceux-ci cependant passent outre et le second de leurs vœux, immédiatement après celui qui concerne le sacre du roi, est le suivant : « Semble auxditz estatz que la coiiservacion et entretenement des saintz décretz de Constance et de Basle, conformes aux décrets des saintz concilies anciens, et l'acceptacion et modificacion d'iceulx, qui fut en la congreffacion de l'Eolise gallicane à Bourores... et le bien et utilité et conservacion deslibertez et franchises

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de rÉglise dudit ro3'^aiime et Daulphiné ; et par conséquent que tous les trois estatz... ont grand intérêt que rien ne soit fait au préjudice desdits saintz décretz, soit par reservacions ou provisions apostoliques, grâces expectatives, au préjudice des élections et collacions ordinaires... Autrement... ce peu d'onnesteté ecclésiastique et discipline | régulière qui est demeurée en aucuns lieux périroit, etc. ^ »

En raison de l'opposition des prélats, l'affaire fut déférée au conseil du roi. La décision n'était pas rendue quand furent faites les réponses aux cahiers. Nous savons seulement que le chancelier, dans sa dernière harangue, prononcée trois jours avant la dissolution des Etats, annonça aux dépu tés que le roi entendait accepter le chapitre de l'Eglise tel qu'il avait été présenté ; comme cette résolution rendait nécessaire une négociation avec le pape, il ajouta qu'une ambassade allait partir pour Rome.

La conversation se prolongea longtemps entré le pape et le roi. En 1488, Innocent YIII donnait des instructions à un légat pour obtenir la complète abolition de la Pragmatique. En i49i> Charles VIII en rédigeait h Tusage de ses commissaires envoyés à Rome pour revendiquer les libertés de l'Eglise gallicane.

C'était encore une fois la politique qui devait

' Journal des États g-énéraiix de Tours, par Jehan Masselin, Collection des Documents inédits. Appendice, p. 662-663. Cf. Picot, Histoire des Etats généraux, éd. in-S", t. I«'', p. 422-432.

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trancher la question. A partir de i494> 1^ conquête de Naples, bientôt celle de Milan, deviennent sinon l'unique, du moins le principal objectif du gouvernement français. Alexandre VI s'est prononcé contre Charles VIII. Celui-ci rend, en mars 149^1 Tordonnance de Montilz-lès-Tours sur la collation des bénéfices, et consulte par écrit, a la fin de i497> ^^ faculté de théologie de Paris pour savoir : 1° si le pape était obligé d'assembler le concile général au bout de dix ans, el actuellement surtout, à cause des désordres qu'il y avait dans l'I'^glise ; 2*^ si le pape étant sommé del'assembler et négligeant de le faire, lesprinces chrétiens pouvaient prendre ce soin, indépendamment de Sa Sainteté; 3° si, les princes ne voulanl pas se mêler de cette convocation, le roi pouvait prendre sur lui de faire célébrer le concile, afin de pourvoir au besoin de l'iiglise. La faculté de théologie répondit affirmativement à tous ces articles par un acte du i4 janvier 1498

Hélas ! c'était déjà l'attitude à demi schismalique qui devait être celle de l'Eglise de France sous le rèffne de Louis XII.

A peine monté sur le troue, ce prince rend (mars 1498) ^'* grande ordonnance de Blois par laquelle il ne rétablit pas purement et simplement, quoiqu'on en ait dit, la Pragmatique-Sanction, mais il s'en déclare le protecteur, ainsi que des saints décrets de Constance et de Bàlc ; il en rappelle les règles pour la célébration de l'office divin, la collation des bénéfices mineurs, les grades ; il

promet de mettre fin h quelques-uns des empiétements les plus scandaleux de la puissance royale en matière de régale et de saisie du temporel ; mais il se garde bien de parler de l'élection des évêques et des abbés par les chapitres \

Au surplus, là où subsiste le droit d'élection, il agit avec le même sans-gène que ses prédécesseurs. La nomination d'Etienne Poncher à Paris, J en i5o2, en est un exemple typique ; il y en a^ beaucoup d'autres ; à Angers, à Reims, à Périgueux, à Poitiers, à Albi, à Laon, à Angoulême. Louis XII impose ses candidats'. Ce sincère pro-j tecteur de la Pragmatique n'en sent pas moins, tout comme les autres, qu'il est encore bien plus simple de traiter avec le pape que de manier des électeurs ; là où, pour une cause ou l'autre, il prévoit des difficultés, nue nomination faite d'accord avec Rome et qu'on fera respecter par la force s'il le faut, intervient on ne peut plus à ^ propos. i

Bref, on est en droit d'affirmer qu'avant même, l'avènement de François P', par persuasion, par menace, par provisions apostoliques, le gouvernement royal avait déjà mis la main sur les dignités ecclésiastiques; les évoques étaient déjà ses créatures ^. Léon X ne fera que ratifier, en le régularisant, le fait accompli.

Pourtant il restait à l'Eglise gallicane un grand

' Ordonnances des rois de France, t. XXI, p. 178. ^ Voir Imbart de la Tour, Op. cit., p. io5. ^' Imbart de La Tour, p. 109.

LE CONCORDAT DE l5l6 63

pas à faire, avoir un chef national qui lui permît de se passer de Tingérence habituelle de Rome dans ses affaires et fut en même temps l'homme du roi. Ce pas, Charles VIII avait vainement tenté de le franchir ; au temps de son intimité avec Alexandre VI et Jules II, Louis XII fut plus heureux ; il obtint pour son principal ministre, le cardinal d'Amboise, ce titre et ce pouvoir de légat du Saint-Siège, qu'en Angleterre Léon X devait bientôt accorder au cardinal Wolsey, et qui furent, au siècle suivant, le rêve inutilement caressé du cardinal de Richelieu.

Vous le savez, au début du xvi^ siècle comme au début du xix*', ce fut une guerre politique entre la France et le Saint-Siège qui détermina la crise finale d'où sortit le concordat. Mais dans cette guerre Jules II n'avait pas à coup sûr les mains aussi pures, ni la conscience aussi nette que ses successeurs, les persécutés de la Révolution. Tout entier h l'idée de chasser les barbares dont il s'était si bien servi contre les Vénitiens, Jules II avait formé contre ses alliés de la veille la plus redoutable coalition.

C'est alors que Louis XII avait eu la déplorable et coupable idée d'opposer au pape une action ecclésiastique ; plusieurs cardinaux d'ailleurs l'y poussaient ouvertement, ou sous main. Dans l'été de i5io, le roi de France convoquait

à Orléans, pais h Tours, une assemblée du clergé. Le cardinal de Saint-Malo prononçait un violent] réquisitoire contre les crimes et les trahisons politiques de Jules II ; l'assemblée décidait que le pape n'a pas le droit de guerroyer contre les princes pour des raisons purement temporelles et qu'en pareil cas ceux-ci sont autorisés à le combattre par les armes ; elle déclarait nulle toute sentence d'excommunication qui pourrait être prononcée par Jules II. L'ordonnance de Lyon (juin i5io) proclamait de nouveau les décrets de Constance et de Bfde, ainsi que les articles de la Pragmatique ; celle de Blois (16 août i5ioj. défendait aux sujets du roi de se pourvoir en cour de Rome pour quelque sujet que ce fût ^.

L'année suivante, les cardinaux partisans du roi et de l'empereur réunissaient à Pise un concile ; c'était le schisme.

De capitaine Jules II se retrouva pape ; au conciliabule de Pise, où siégeaient deux archevêques et quatorze évêques français, il opposa le concile de Latran. Le i3 août 1012, il lança l'anathcme contre Louis XII et jeta l'interdit sur tout son royaume, à l'exception de la Bretagne. Dans la quatrième session du concile, il fit lire les lettres de Louis XI supprimant la Pragmatique ; après quoi, dans un long discours, un avocat consistorial en requit la totale abolition. Un promoteur du concile demanda que les fauteurs de la Prag-

* Ordonnavccf des roi.s de F/anee. I. XXf. p. '|';>() el l'Uj.

LE CONCORDAT DE l5l6 65

matique, quels qu'ils pussent être, rois ou autres, fussent cités h comparaitre devant les pères dans le terme de soixante jours.

La mort de Jules II et l'élection de Léon X amenèrent une détente. Sans doute^ le l'j avril i5i3, le promoteur du concile conclut encore a l'abolition de la Pragmatique ; mais on fit traîner la chose en longueur, et Louis XII put, avant qu'elle fut résolue, faire la paix avec le Saint- Siège.

A la neuvième session du concile de Latran, tenue le 5 mai i5i4j Claude de Seyssel, évêque de Marseille et ambassadeur de Louis XII, annonça la soumission des évêques de France et prévint par ses explications les mesures imminentes contre les tenants de la Pragmatique : les représentants de l'Eglise gallicane étaient retenus par l'opposition que le duc de Milan et le doge de Gènes mettaient à leur pa'ssage.

Que fiit-il advenu si Louis XII eût vécu plus longtemps ? Nul ne le sait. Toujours est-il qu'il se préparait à porter de nouveau la guerre en Italie lorsque la mort le prit au premier jour de l'année i5i5. François I" devenait roi. Nous touchons au dénouement.

Le 4 niai, dans la dixième session du concile de Latran, ordre était donné aux tenants de la Pragmatique de se présenter à Rome avant le i^'" octobre, sous peine d'être déclarés contumaces' dans la session suivante qui serait tenue le i 4 décembre i5i5.

Le i4 décembre François P'' et Léon X étaientl réunis h Bologne clans le plus amical tête-h-têtC; et la paix était faite entre la roj^auté française et] la sainte Eglise romaine !

Qu'avait-il fallu pour cela? Que le pape Léon X; entrât dans la ligue formée contre les Français! par l'Empereur, le roi d'Espagne, le duc de Mi-' lan, et que le roi de France vainqueur à Marignan, le i5 septembre i5i5, au lieu de poursuivre le pape jusque dans ses Etats, eut accepté] avec joie, moyennant la restitution de Parme et de Plaisance au Milanais, ses pacifiques ouvertures. Malgré les murmures de la cour pontificale, Léon X avait décidé de se rendre à Bologne et^ d'y régler lui-même avec son jeune et brillant vainqueur les difficultés d'ordre religieux qui depuis un siècle tendaient h séparer de sa mère la fille aînée de l'Église.

Décidément je comprends le trijjun Siméoii. X'est-elle pas en effet singulièrement digne de frapper et d'émouvoir les imaginations cette entrevue solennelle entre le pontife et le roi qui semblaient h cette heure résumer en leurs personnes tout l'éclat de la catholicité et de la civilisation ? Ce pontife de quarante ans, dans la maturité de l'âge et de l'intelligence, chef de quelques milliers de sujets et de millions de fidèles, roi des esprits plus encore peut-être que des consciences et des volontés, en ces heures du siècle que n'assombrit point encore la révolte protestante et qu'illuminent les triomphants

LE CONCORDAT DE l5l6 Gj

l'îivons de la Renaissance, Léon X en un mot ; ce roi de vingt et un ans, resplendissant de jeunesse, de force, de santé, de bonne grâce, enjoué d'esprit, chevaleresque de cœur, aimant les lettres, goûtant les arts, entouré de sa vive et gaillarde noblesse, encore un peu barbare, mais fascinée comme son maître par la culture raffinée de la séduisante Italie, Les grâces de Léon X eurent bientôt conquis toute la cour de France ; on ne \y appelait plus que le gentil lieutenant du roi (lu ciel. Pauvres décrets de Constance et de Baie ! Pauvre Pragmatique-Sanction ! où étiez -vous alors ?

Dans l'esprit de rigides légistes et de cuistres universitaires, sans doute ; mais non pas dans celui des brillants chevaliers qui se pressaient, le i'2 décembre, à Sainte-Pétrone, pour y communier de la main du Saint Père et qui venaient de voir leur prince servir de caudataire au pontife <'t répondre lui-même aux prières du commencement de la messe. Jadis le Romain avait cru conf[uérir la Grèce parce qu'il occupait son territoire, et c'était le Grec qui avait (ait la conquête du Romain. Aujourd'hui le Gaulois vainqueur s'inclinait devant l'Italien vaincu ; à la veille de la réforme germanique, la France se replongeait dans la latinité ; le successeur de Louis XII, lennemi du pape, redevenait le fils soumis de l J^^glise catholique. Luther pouvait paraître, il n'aurait pas pour complice le roi très chrétien.

François ne perdit pas pourtant de vue les inté-

rets de sa couronne. Au surplus, eùt-il été tenté de les oublier qu'il avait auprès de lui l'homme : capable de les lui rappeler, voire, s'il le fallait, de les défendre malgré lui. C'était ce rude Auver- ' gnat, tète forte, disciplinée, d'instruction vaste, d'idées autoritaires, que l'histoire célèbre et sou- ., vent maudit sous le nom de chancelier Duprat ; S (( un des hommes les plus considérables de l'ancienne France, » au dire d'un bon juge, « et peutêtre, si l'on excepte Richelieu, le ministre qui a exercé sur les destinées de notre pays la plus haute influence ^ ». Nourri des doctrines étroitement autoritaires de l'Université et du Parlement de Toulouse, il n'avait d'autre objet que l'établissement du pouvoir absolu des rois. C'est à lui que François P'" confia le soin de néorocier dans ses détails l'accord avec Rome; on devine dans quel esprit il aborda sa tache. Le roi avait demandé au pape d'abandonner toute poursuite contre les partisans de la Pragmatique ; Léon X lui avait répondu que bien mieux valait faire un traité, un concordat qui réglât définitivement les questions depuis si longtemps pendantes ; François était d'autant plus volontiers entré dans cette vue, que, depuis des mois, elle était la sienne ^. Dupijit s'abou-

' Hanotaux. Recueil des Instructiujis, Rome, t. !'='', inlroduclion, p. LYI.

" Dès le début de la campagne de if)i5, François I*"" écrivait à son ambassadeur à Rome, M. de Selliers, qu'il était dans l'intention « d'envoyer de bref ambassadeur devers le pape, pour défendre icelle Pragmatique ou, au lieu d'icelle, faire un concordat qui fut profitable pour VE^lise gallicane ». Hanotaux. Recueil des Instructions, p. LVII.

rha donc avec les cardinaux d'Ancône et des ( Hiatre-Saints couronnés. Les bases du concordai Turent bientôt posées. Le roi de France prit alors congé du pape, le i5 décembre i5i5, non sans avoir obtenu de lui plusieurs grâces spirituelles cf temporelles.

Duprat conduisit la négociation avec une fermeté souple qui ne s'entêtait pas sur les détails de forme, qui acceptait même beaucoup de sacri- (ices d'amour-propre, mais ne se relâchait jamais sur le fond. Au bout d'un temps assez court, il put porter à Milan le texte du concordat qu'acceptait Léon X. Quelques articles soulevaient de légères dilïicultés, certains détails restaient à régler ; le chancelier et le roi désignèrent pour cette troisième et dernière négociation l'avocat oénéral Rooer de Barme et les deux frères Briconnet, évèques de Meaux et de Saint -Malo. [j'influence de INIarignan s'effaçait déjà ; le charme de François P% l'autorité de son ministre n'agissaient plus ; les négociateurs romains repoussèrent les modifications demandées h Milan et revinrent même sur quelques concessions, très secondaires il est vrai, déjà consenties. Léon X ne voulut ratifier que ce nouveau texte ; Roger de Barme céda, malgré ses instructions, et bientôt Duprat, satisfait de ce qu'il avait obtenu, s'inclina h son tour, entraînant du même coup l'adhésion du roi son maître. C'est ainsi que le concordat s'enveloppait d'une condamnation de la Pragmatique « bâtie à chaux et à sable, selon les propres paroles

des négociateurs, toute boulevardée de censures

et de fulminations ^ ».

La bulle du corcordat fut publiée par le pap h Saint-Pierre le i5 des calendes de septembre i8 août i5i6 ; avant d'énumérer les articles convenus, elle rappelait les efforts des pontifes ro mains pour abolir la Pragmatique de Bourges.

Le i5 décembre i5i6, Léon X réunit une congrégation générale pour y examiner les actes qui devaient être proposés quatre jours plus tard au concile réuni dans une session solennelle (la^ onzième). La lecture du concordat faite par un secrétaire provoqua les observations d'un évêque qui se plaignit qu'on attribuait aux laïques une juridiction sur les ecclésiastiques. L'acte qui abolissait la Pragmatique fut accepté h l'unanimité.

Le 19 décembre enfin, le concile donna son approbation ; mais le pape avait eu soin de déclarer qu'elle n^était pas nécessaire ; il avait agi, disait-il, dans la plénitude de son autorité souveraine et cette autorité suffisait à donner à sa décision une solidité à toute épreuve, plenam roboj'is fii'initatem ; il entendait seulement, par l'adhésion de tant d'évêques, ajouter à la sécurité avec laquelle il voulait que les rois et leurs sujets pussent jouir des privilèges qui leur étaient accordés.

Léon X, après avoir cassé la Pragmatique,

' Hanotaiix. Recueil des Inslruclions, p. Lx.

LE CONCORDAT DE l5l6 7I

défendit sous les peines les plus graves de la rétablir ou de s'en servir jamais. Dans le même décret, il renouvela la fameuse bulle de Boniface YIII Unam sanctani qui définit les rapports des deux pouvoirs spirituel et temporel. Enfin il leva toutes les censures portées par Jules II contre les Français. Ainsi du côté de l'Eglise romaine, tout se trouva terminé ; mais en France, nous l'allons voir, les choses ne devaient pas suivre un cours aussi facile et le roi n'était j^as au bout de ses peines.

Sitôt le concordat conclu, Léon X envoya en France (comme, trois siècles plus tard Pie Vil le cardinal Caprara) un légat, le cardinal Philippe de Luxembourg, chargé de veiller à l'exécution de la nouvelle convention. L'Université alarmée avait résolu de s'opposer à la vérification de ses lettres jusqu'à ce qu'il eut promis de ne rien entreprendre contre les libertés de l'Eglise gallicane et elle s'était adressée au Parlement, dont le concours, en pareille occurence, ne pouvait lui faire défaut. Quelques représentants de l'épiscopat, les archevêques de Tours et de Sens, Tévêque de Beauvais firent même cause commune avec ces deux grands corps. Une première et énergique intervention du roi amena l'enregistrement des lettres du légat qui fit son entrée solennelle h Paris le 29 janvier 1517.

Quelques jours après, le roi convoquait dans la grand chambre du Parlement, sous sa propre présidence^ une assemblée de prélats, de chanoines, de magistrats, de docteurs en théologie et d'autres membres de l'Université. Le chancelier Duprat exposait sommairement l'histoire des négociations et réclamait, au nom de Sa Majesté Tenregistrement du nouveau corps de discipline. Sur-le-champ, la délibération s'engageait, les maoistrats discutant d'un côté, le clersfé de

rg(

l'autre ; finalement, le cardinal Adrien de Boisv. orateur du clergé, demanda que l'Eglise de Franco fut consultée ; François P^ se borna h lui répondre (( qu'il forcerait les ecclésiastiques à lui obéir, ou bien il les enverrait h Rome pour vider cette querelle avec le pape ». Le président Baillet, orateur des magistrats, n'eut pas meilleur succès ; il promit de notifier au plus tôt les volontés royales au Parlement, assurant Sa Majesté qu'on ferait en sorte d'allier ses intérêts avec ceux de la conscience ; par esprit de conciliation, Duprat acceptait cette formule ambiguë, lorsque le roi l'interrompit en disant que « pour ces gens-là, il les obligerait bien à faire ce qu'il exigeait d'eux ». Baillet qui n'était pas un magistrat à la mode de nos jours, ne se laissa pas intimider pour autant. Lorsque, le i3 mai, après la première lettre de jussion du roi, il reçut au Parlement le chancelier accompagné du connétable et des seigneurs d'Albret et d'Orval, il répondit fort tranquillement aux injonctions gouvernementales.

LE CONCORDAT DE l5l6 ^3

que « la Cour ferait ce que Injustice et la raison lui commanderaient après mùr examen ».

Trois semaines après, le chancelier vint présenter les actes abolissant la Pragmatique et ordonnant la publication du concordat, le procureur général et un avocat général s'élevèrent contre ces deux actes devant les chambres assemblées et firent décider qu'une députation serait envoyée à Sa Majesté.

Le 6 juin, sur réquisitoire des gens du roi, quatre conseillers étaient commis à un nouvel examen des actes présentés, et, vu leur importance, ne tardaient pas à réclamer l'adjonction h eur commission de huit présidents et conseillers ; 3armi les nouveaux élus se trouva Roger de Barme, le négociateur du concordat.

François I*"" pourtant commençait à perdre patience ; sans attendre que la commission eùt> ichevé son rapport, il envoyait au Parlement son 3ncle maternel, le bâtard de Savoie, avec des lettres à'iiérati{>e jiission, réclamer rcnregistretnent, toutes affaires cessantes : « J'ai même ordre, lit-il, d'assister à vos délibérations et d'en faire însuite un fidèle rapport au roi. » Le Parlement, atteint dans son indépendance et dans sa dignité, fit porter sur l'heure sa protestation à Sa Majesté par un président et un conseiller, pii la présentèrent sans la moindre faiblesse.

François V les écouta et les menaça eux et eurs confrères; il rappela que Louis XII avait chassé du royaume quelques conseillers qui se

raidissaient contre ses volontés ; quant à lui il ne manquerait pas d'envoyer à Toulouse ou à Bordeaux ceux qui lui désobéiraient : « J'ai d'honnêtes gens tout prêts pour les remplacer ici )>,■ ajoutait-il. Qui de nos ministres n'en pourrait dire autant? Ceci, hélas ! est de toutes les époques.

Après dix jours d'une discussion qu'il avait enfin daigné commencer le ï3 juillet^ le Parlement s'ancra plus fort que jamais dans l'opposition. Non content de déclarer l'enregistrement impossible, il osa décider qu'il continuerait à faire appliquer la Pragmatique, qu'il recevrait les députations de TUniversité de Paris et des autres Universités du royaume^ qu'il (allait en rappeler au futur coucile général. Si le roi insistait pour l'enregistrement du concordat, il serait prié du moius de le présenter à TÉglise de France solennellement assemblée comme 1 avait été la Pragmatique de Bourges.

François P'" consentit à eutendre les griefs des parlementaires, mais avec quelle mauvaise grâce ! 11 fit venir leurs délégués à Amboise où il était, puis il les laissa attendre leur audience du i4 j^^ii'i vier à la fin de février i5i8. Pendant ce temps, ils eurent le loisir de rédiger leur mémoire et de le soumettre h l'examen des ministres du roi. « Le" Concordat, y disaient-ils en substance, contient plusieurs ordonnances saintes et utiles ; mais il s'y trouve au moins trois articles d'une dange-^ reuse conséquence pour le royaume : i^ le pap^ y ordonne que la vraie valeur des bénéfices soil

LE CO^'CORDAT DE l5l6

exprimée dans les provisions qu'on obtient en cour de Rome ; c'est rétablir les annales, par une voix détournée ; c'est épuiser le royaume d'argent; c'est donner matière ii mille procès; 2° les causes majeures sont évoquées à Rome ; mais sous ce nom on comprend les causes des évoques, des abbés, des cardinaux, des officiers du pape ; ainsi les ecclésiastiques les plus distingués du royaume pourront à tout instant être appelés à Rome ; que de dépenses, de latigues, d'inquiétudes ! Et les moins riches seront à coup sûr sacrifiés; 3° le mode de collation des bénéfices donne lieu à plusieurs reproches. Le pape se réserve de pourvoir lui-même aux bénéfices qui vaqueront en cour de Rome, c'est-à-dire dont les tituhdres viendront à décéder à moins de deux journées de l'endroit où se trouvera le pape ; là où il y a privilège d'élire, le concordat n'accorde point au roi le droit de nomination ; il ne fait pas mention des abbayes etprieurés de religieuses ; le pape reste juge des qualités requises, ce qui lui permettra de faire ce qu'il voudra ; surtout le concordat détruit un des plus saints usages de l'Eglise, le droit d élection, droit absolu, s'il falhiit en croire les textes accumulés dans le mémoire. Celui-ci s'achevait par un éloge de la Pragmatique au maintien de laquelle il concluait et par une attaque véhémente contre le concile de Latran, assemblé tout exprès pour faire injure à l'un de nos rois.

A ces remontrances, le chancelier Duprat fit une

réponse écrite, admirable de force, de précision, de logique, disons même d'érudition, malgré quelques textes suspects et quelques histoires apocryphes dont la critique n'avait pas encore fait justice.

Si François P'' avait eu besoin d'être convaincu, h coup sûr il l'eût été par le travail de son chancelier. Les deux envoyés du Parlement purent s'en rendre compte lorsque, admis enfin devant leur souverain, ils se virent interdire toute discussion : (( Il y a, dit le roi, cent magistrats dans mon Parlement qui se sont appliqués pendant plus de sept mois à détruire le concordat et mon chancelier seul a résolu toutes leuis difficultés dans un écrit qui n'a coûté que quelques jours de travail... Au reste, je ne veux point d'altercations ici ; je suis le maître dans mon royaume, et je ne souffrirai pas que d'autres que moi y exercent la puissance souveraine. J'ai beaucoup travaillé pour procurer la paix à mes peuples : j'entends que les traités que j'ai faits en Italie soient observés en France. Mon Parlement doit savoir qu'il n'est pas daus mes Etats ce qu'est à Venise le Sénat. Sa fonction est de rendre la justice, non de régler le gouvernement public : c'est moi que ce soin regarde... Enfin je veux et j'ordonne que le concordat soit enregistré ; autrement je ferai sentir mon indignation au Parlement. » Puis mêlant les menaces aux reproches, François leur déclara* qu'il ne tolérerait plus d'ecclésiastiques dans la magistrature. Comme les deux conseillers répli-l

LE CONCORDAT DE l5l6 77

quaient que le Parlement avait toujours été composé de clercs et de séculiers, le roi s'emporta et leur intima Tordre de sortir d'Amboise avant le lendemain matin. Au bout de quelques heures, ils firent demander un délai par le Grand-Maître ; le roi répondit que s'ils n'étaient pas partis avant six heures du matin, il les enverrait prendre par douze gardes et mettre aux fers.

Cette fois les deux conseillers se le tinrent pour dit et reprirent la route de la capitale où ils se consolèrent en recevant les éloges de tout le Parlement qui persista dans son attitude.

Le i5 mars i5i8, François P** envoya au Parlement le grand-chambellan La Trémouille avec de nouveaux ordres. Le premier président Olivier de Leuville dit qu'on donnerait satisfaction h Sa Majesté. L'avocat général Le Lièvre représenta qu'il y aurait danger h résister plus longtemps, mais ajouta que, si l'on cédait, il faudrait spécifier que c'était en vertu d'un ordre exprès du roi et quoique la cour n'approuvât pas.

C'est ce qui fut fait le 18 mars. On alla même beaucoup plus loin car, dans l'arrêt du Parlement, il fut dit que les procès en matières bénéficiales et ecclésiastiques seraient toujours juges suivaîit la Pragmatique et qu'il serait (ait mention au greffe de la cour de tous les mouvements qu'elle s'était donnés pour empêcher la réception (lu concordat dans le royaume.

Lorsque, le lendemain, La Trémouille vint savoir le résultat des délibérations du Parlement,

on lui parla uniquement de l'enregistrement que l'on était résolu à faire, mais en le priant d'inviter le roi h se rendre en personne à la séance où il se ferait. La Trémouille répondit que S. M. ^ était trop irritée pour qu'il fût possible de lui transmettre pareille proposition ; que si le Parlement n'obéissait pas tout de suite, lui, grandchambellan, serait h son grand regret obligé d'exécuter les ordres de son maître.

Le magistrats s'inclinèrent et décidèrent d'enregistrer le 22. En attendant ce jour, le Parlement renouvela ses protestations, en appela au pape mieux conseillé et au futur concile, demanda acte de cet appel à Tévêque-duc de Langres qui était présent, et fit dresser par les greffiers et les notaires de la Cour procès-verbaux de ces oppositions. L'Université de Paris fut appelée au Palais et reçut la promesse que, dans les jugements, il ne serait tenu compte que de la Pragmatique. Enfin le doyen de Notre-Dame, avec les députés du chapitre, vint déposer ses protestations pour servir de monument contre le concordat.

Le 22 mars, cet acte fut enregistré en présence de La Trémouille, sans tumulte, et aussi secrètement que possible.

Deux jours après, le Parlement, toutes chambres assemblées, rappela tout ce qu'il avait fait pour prévenir les effets de l'enregistrement. Le 27 mars,f l'Université en appela de tous les articles du concordat. Elle fit afficher défense h tout impri-

LE CONCORDAT DE l5l6 79

meur et libraire d'en imprimer ou publier le texte. En même temps, on priait l'archevêque de Lyon, en sa qualité de primat des Gaules, de convoquer l'Eglise de France et de pourvoir à la défense de ses libertés.

François F'" indigné enjoignit au Parlement de procéder contre l'Université, de faire faire une édition correcte du concordat et d'envoyer des exemplaires h Amboise. Le Parlement fit semblant de poursuivre quelques universitaires ; le roi en fit emprisonner quelques-uns; mais leurs confrères et beaucoup d'autres ennemis du concordat adoucirent la rigueur de leur détention par toutes sortes de bons offices, de présents et d'éloges publics.

Pourquoi cet acharnement contre la convention de i5i6? Tout ce qui l'avait précédée nous l'explique et nous aide h comprendre l'opposition que soulevèrent ses clauses principales, qu'il me reste h vous faire connaître.

Le texte du concordat est inséparable de celui de la Pragmatique. Aux termes de l'entente conclue à Bologne, les articles de la Pragmatique déclarés par le pape inacceptables devaient être abrogés; les autres devaient cire ou modifiés, ou acceptés tels quels par les deux puissances ; ceux-là feraient loi désormais.

Or, pourquoi les papes depuis Eugène IV jus-

8o QUATRE CENTS AIS'S DE CONCORDAT

qu'à Léon X avaient-ils poursuivi de leur réproba-" tion l'acte de Bourges ? Etait-ce en raison des articles disciplinaires qui en formaient la majeure partie ? Evidemment non. Ce qu'ils détestaient et condamnaient dans cet acte, c'étaient avant tout les deux premiers articles qui consacraient l'erreur des pères de Bide révoltés contre le Saint-Siège et prétendaient subordonner le pape au concile.

Sans la suppression de ces deux articles, il n'y avait pas de concordat. Le concordat en effet les pnsse sous silence. Pour ne pas prêter à la discussion, il ne les abroge, ni ne les condamne expressément ; il n'en est pas question ; mais comme le nouveau texte seul doit faire loi, ipso facto ^ les deux premiers articles de la Pragmatique perdent toute valeur légale.

Personne d'ailleurs ne peut s'y méprendre ; car, dans la bulle qui accompagne le concordat, Léon X affirme et précise ce qu'il a voulu. Après avoir mentionné les origines suspectes de l'acte qu'il appelle « la dépravation (corruptela) berrichonne », il expose la doctrine catholique sur le pouvoir du pape et celui des conciles.

En France, le Parlement et l'Université ne s'y trompent pas ; c'est la suppression de ces deux premiers articles qui leur tient le plus au cœur; sans doute, ils regrettent les élections, mais le grand danger à leurs yeux c'est que le « pape se trouvera désormais avoir une autorité supérieure à celle des conciles. »

Dans sa réponse écrite aux remontrances du

LE CONCORDAT DE l5l6 8l

Parlement, en i5i8, le chancelier place lui aussi la question sur son vrai terrain. La Pragmatique isolait la France du monde catholique ; en présence d'une condamnation imminente, il n'y avait d'issue que le schisme ou la soumission ; comment ne pas s'incliner devant un concile incontesté tel que celui de Latran quand on faisait si grand état d'un concile dowteux et suspect tel que celui de Baie ? L'Eglise gallicane était-elle indépendante de toute autorité dans l'Eglise universelle ou dans l'Etat? Le pape et le i oi pouvaient-ils tolérer pareille prétention ?

C'est donc bien en connaissance de cause, que François P'" se prononça et remit de son plein gté l'Eglise gallicane dans la dépendance de Rome. Là était, il faut qu'on le comprenne, pour Léon X, la question importante, primordiale. Libre h ceux qui n'attachent h la vérité qu'une importance secondaire de prétendre que le pape n'a été payé qu'en fumée des avantages considérables qu'il a concédés au roi. Ceux qui tiennent avant tout à la doctrine et à l'unité de l'Eglise trouveront que Léon X n'a pas payé trop cher la réconciliation de la papauté et de la royauté française.

Au surplus qu'a-t-il donné ? Ce qui ne lui appartenait pas, dit-on, c'est-à-dire les bénéfices et le droit d'élection par lequel l'Eglise gallicane exerçait et garantissait ses libertés. Les bénéfices ? Mais, s'il a accordé au roi la liberté d'en disposer en faveur de celui-ci ou de celui-là,

82 QUATRE CEKTS AÎSS DE CONCORDAT

il ne lui en a pas livré la propriété, et d'ailleurs le pape était considéré comme le propriétaire éminent de tous les biens d'Eglise. En 1801, Pie VII a usé de son droit d'une façon bien plus , grave, en abandonnant à l'Etat ou aux particuliers les biens dits nationaux volés et aliénés pendant la Révolution. Les élections? Mais nous avons vn ce qu'elles étaient devenues. Illégalement sans doute, en fait cependant, le roi imposait ses candidats aux chapitres, et cela n'allait pas sans brigues, snns trafics, sans luttes. Donc le pape a cédé ce que le roi avait conquis.

Au titre \\\ de la Pragmatique répond le titre F'" du concordat. Celui-ci abolit les élections, dont la bulle pontificale décrit avec complaisance les inconvénients, et leur substitue un droit nouveau qui dure encore : au roi la nomination aux bénéfices majeurs, au pape Pinslitution canonique. C'est une entente entre les deux souveiainetés.

Lorsqu'un siège épiscopal ou métropolitain devient vacant, le roi est tenu de nommer dans le ;, six mois, pour l'occuper, un docteur, ou un licencié en théologie ou en droit, aa;é d'au moins vingt-sept ans, ayant d'ailleurs toutes les qualités requises ; si, au jugement du Saint-Siège, le sujet n'est pas reconnu remplir les conditions ci-dessus, un délai de trois mois est imparti au roi pour \ faire une nouvelle nomination ; si cette seconde nomination n'est pas faite dans le délai voulu ou n'est pas plus régulière que la première, le sou-

LE CONCORDAT DE l5l6 8

veraiu pontile aura le droit de pourvoir lui-même au siège vacant ; à lui seul aussi il appartient de donner des successeurs aux évéques qui vien- . draienl ii mourir en cour de Rome.

En faveur des princes du sang, des grands seigneurs et des religieux mendiants qui seraient d'un mérite éminent ou d'une rare érudition, et qui ne pourraient, en raison de leur état, aspirer aux grades académiques, ce défaut de grades n'empêchera pas la validité de la nomination et des provisions.

De récentes querelles ayant donné quelque actualité à la question des formes à observer au sujet de la nomination des évêques, il ne sera peut-être pas sans intérêt de faire connaître celles auxquelles s'astreignaient dans l'Ancien Régime le pape et le roi.

L'usage s'introduisit que le roi, après avoir choisi un candidat pour un siège vacant, fît dresser un mémoire par son confesseur et le signât lui-même. En même temps, il écrivait trois lettres, une au pape, une au cardinal protecteur des affaires de France et la troisième à son ambassadeur auprès du Saint-Siège. Le cardinal protecteur des affaires d« France examinait avec trois autres cardinaux toutes les pièces concernant le candidat, et, si ce dernier réunissait les conditions nécessaires, il déclarait qu il le proposerait dans le consistoire suivant. Cette déclaration s'appelait la prèconisation d'un évêché. Au consistoire, le cardinal protecteur /;/'o/;os«ï7 réUit

de l'évèché qui était à pourvoir et les titres et qualités de la personne que le roi avait nommée et le pape ordonnait que Ton expédiât les bulles pour celui qui avait été proposé. On expédiait au nouveau prélat jusqu'à neuf bulles différentes. La première et la principale était la bulle de provision. Elle était adressée à l'évèque même et par cette bulle le pape annonçait au sujet qui avait été nommé par le roi qu'il était pourvu de Tévèché . Les autres bulles les plus importantes étaient celles qui étaient adressées au roi, au chapitre, au clergé du diocèse, au peuple et aux vassaux de Tévêché. Dès que l'évèque avait reçu ses bulles, il était sacré et prêtait ensuite le serment de fidélité entre les mains du roi. Pour les abbayes et les prieurés conventuels, le roi en usait comme à l'égard des évêchés ; il était obligé de choisir des religieux de l'ordre même ; il suffisait que ces religieux fussent âgés de vingt-trois ans, et il n'était pas dit qu'ils dussent être gradués dans les universités.

Etaient exceptés de la concession faite au roi, les chapitres et les monastères qui avaient des privilèges particuliers d'élire leurs évêques, abbés ou prieurs ; mais ils étaient tenus de faire la preuve de ces privilèges en produisant les bulles émanées du Saint-Siège qui les leur avaient octroyés. Cet article devait être bientôt suspendu et abrogé de fait; de telle sorte qu'en pratique tous les bénéfices mnjeurs du royaume, h savoir, à cette date, dix archevêchés, quatre-vingt-trois

LE COxXCORDAT DE l5l6 85

i évèchés, cinq cent vingt-sept abbayes, se trouvèrent mis à la disposition du roi.

M. Guizot a dit qu'en signant le concordat de

, i5i6 le chancelier Duprat avait mis son nom au

bas du « plus grave des actes d'alliance conclus

entre la papauté et la royauté française pour le

service mutuel du pouvoir absolu ».

Pour ce qui concerne le roi de France, cette assertion est incontestable. En lui liviant les bénéfices majeurs, le concordat lui donne le libre usage d'une grande partie des richesses de l'Eglise gallicane, c'est-à-dire un formidable moyen d'action ; il devient le dispensateur de trésors en quelque sorte inépuisables puisqu ils se trouvent périodiquement et souvent remis entre ses mains ; il peut donc, suivant la juste remarque de M. Hanotaux, comblera la fois les convoitises et les ambitions '.

Si la noblesse se fût emparée des biens ecclésiastiques, elle fut redevenue puissante ; le concordat fournit au roi un moyen de la tenir dans sa dépendance, précisément à l'aide de ces biens : (( La nomination aux bénéfices, dit encore M. Ilanotaux, lui permettait de satisfaire peu à peu, au fur et à mesure des services, ces mêmes nobles. Leur distribuer des prébendes, les tenir toujours en haleine par l'appât de riches morceaux et toujours en suspens par la nature essentiellement viagère de ces récompenses, c'était inaugurer un

' Hanotaux. Eludes historiques sur le XVI^ et le XVI l*^ siècles.

système qui devait tôt ou tard briser ses traditions d'indépendance et, d'une noblesse féodale insoumise, faire une aristocratie monarchique et fidèle. C'était en un mot ouvrir la voie qui conduisit j^ouis XIV à choisir comme un des grands ressorts de son gouvernement despotique la feuille des bénéfices. »

Cette suprématie que le concordat donnait au roi sur la noblesse, l\ plus forte raison la lui donnait-elle sur l'Eglise ; les évoques étaient ses créatures ; il était en quelque façon leur chef, et cela, non pas en vertu d'une usurpation, mais d'une concession légitime et formelle, émanant de la seule autorité qui eut le droit de la faire. L'Eglise de France était ainsi essentiellement nationale et monarchique, sans cesser d'être unie au Saint- Siège.

Quant au pape, il est clair qu'il y gagnait beaucoup aussi. Sa souveiaine et universelle juridiction dans le orouvernement de TEorlise était reconnue. Dans toute l'étendue du royaume de France, nul ne serait placé à la tète d'un diocèse sans l'agrément de Rome, nul évèque nommé n'exercerait sa juridiction avant d'avoir reçu l'institution canonique, non pas d'un métropolitain, mais du souverain pontife lui-même. Un terme était assigné à la nomination royale ; aucun ne l'était à l'acceptation ou au refus du pape. Le roi et ses candidats n'avaient aucun moyen de forcer la décision de Rome ou de l'éluder. On l'a vu plus tard sous Louis XIV; le pape aurait

LE CONCORDAT DE l5l6 8?

pu laisser toute rKglise de France sans pasteurs. Bien plus, sans sortir de la lettre du concordat, il aurait pu, — ce qu il n'osa jamais faire, — en déclarant indignes deux sujets successivement proposés par le roi, arriver à en imposer un troisième de son choix. Le concordat donnait donc au pape sur le spirituel une autorité qu'il ne connaissait plus depuis longtemps en France. Le glaive temporel, a-t-on dit, était tombé de la main du pape dans celle du roi, mais ce glaive devenait le soutien de l'autre ; son intérêt était le garant de sa fidélité.

Ces avantages qui relevaient le pouvoir spirituel du pape n'échappèrent naturellement pas l\ la jalouse perspicacité des gallicans. Les récriminations les plus violentes se produisirent ; h entendre parlementaires et universitaires, ce pacte était simoniaque et nul de plein droit. Leurs intérêts, à eux d'ailleurs, n'étaient-ils pas lésés? Ils devinaient d'iustinct que désormais la noblesse aurait la principale part. Puis, se plaçant à un point de vue plus élevé, ils disaient qu'on verrait oc tomber des mitres sur des têtes beaucoup plus remplies de l'esprit du monde ([ue de la science et de la vertu nécessaires aux pasteurs ».

Le Parlement, rUuiversité, l'Lglise gallicane elle-même ne pouvaient pas prévoir, dès i5i(), que sans ce sacrifice, la noblesse de France se serait, ciuq ou six ans plus tard, trouvée comme celle d Allemagne en face de la plus formidable tentation. Que de « crises de conscience », que

« d'états d'âme protestants » n'eût pas provo- ; qués, chez de grands seigneurs avides, la perspective d'un aussi riche butin ! Et l'épiscopat luimême que fût-il devenu ? Si les élections eussent subsisté, une fois la puissance royale affaiblie par les guerres de religion, n'auraient-elles pas souvent tourné de la même manière qu'en Allemagne ? De quel poids l'aristocratie locale n'eût-elle pas pesé sur les chapitres et quelles connivences n'y eût-elle pas rencontrées plus d'une fois ? Sans le concordat qui la mettait entre les mains de son chef naturel, le pnpe, et de son chef d'adoption, désormais lié au premier, le roi, l'Eglise de France eût-elle marché comme elle l'a fait dans la voie de l'orthodoxie et combattu le bon combat ?

Après cela qu'importe que les autres articles du concordat reproduisent à peu de choses près ceux de la Pragmatique ? que, comme celle-ci, il ne laisse à la pleine et entière disposition du pape qu'un petit nombre de j'éserçes, qu'il en maintienne les clauses relatives aux appels, qu'il présente les mêmes exigences en faveur des gradués^ qu'il en réitère les prescriptions de pure discipline ? Encore une fois qu'importe ? Par la suppression des premiers articles, la Pragmatique était énervée ; tout ce qui lui donnait son esprit et sa force lui était enlevé ; peut-être était-ce le même corps, mais dans ce corps une autre âme était entrée. Voilà pourquoi en dépit de tous les sacrifices, Léon X avait signé le

LE CONCORDAT DE l5l6 89

concordat qui devait demeurer jusqu'à la fin de l'ancien régime la charte de l'Eglise gallicane et renaître dans ses clauses essentielles après une courte et sanglante éclipse de dix années.

ni

COMMENT LE CONCORDAT DE i5i6 A-T-IL ÉTÉ ACCEPTÉ ET APPLIQUÉ ? QUELS RÉSULTATS A-T-IL PRODUITS ?

Quelques mois ont suffi h Bonaparte pour faire accepter de la société révolutionnaire le concordat de 1801 el quelques jours pour le faire voter par les représentants de la nation. Il avait fallu, nous Tavcns vu, plus d'une année à François P"" pour faire enregistrer celui de i5i6, il lui en faudra plusieurs pour l'imposer à ces corps judiciaires qui, émanés de la royauté et en tirant leur force, constituaient cependant sous l'Ancien Régime de très réelles limites à l'absolutisme gouvernemental. Quant à l'opinion publique, si celle de la masse de la nation, autant qu'on en peut juger, lut favorable au concordat, celle des principaux intéressés le Parlement, l'Université, le second ordre du clergé, lui demeura longtemps hostile ; il y eut même toujours jusqu'en 1789 un courant d'opposition. Je voudrais aujourd'hui vous en apporter la preuve et rechercher avec vous dans quelle mesure cette opposition était justifiée ; en d'autres termes : Comment le concordat îl-t-il

été accepté? Comment fut-il appliqué? Quels résultats a-t-il produits?

T.e Parlement, peut-être il vous en souvient, s'était engagé à ne tenir compte clans ses jugements que delà Pragmatique. Pendant huit années, années de véritable anarchie, il fit comme il avait dit et réussit à entraver singulièrement Texécution de cet acte qui lui était odieux.

A Albi, en iSi^, Pévêque Charles Robertet s'était démis en faveur de son frère que François P'' avait nommé. Le chapitre avait élu le cardinal de Clermont-Lodève et le Parlement s'était empressé de donner raison à ce dernier. La lutte ne prit fin que par la démission du cardinal qui voulut faire sa cour au roi.

En 1019, à Sens, le conflit se dénoue parce que le chapitre consent h élii'e celui qu'a nommé le roi, Etienne Poncher, évcque de Paris.

A Bourges, la même année, conflit entre François de Beuil, élu par le chapitre, et Guillaume Petit, dominicain, nommé par le roi. Le chapitre réussit il prouver la validité de son privilège ; celui qu'il a élu l'emporte.

En I jaS, le jour môme de la ])ataille de Pavie, Tarchevêque de Sens, Etienne Poncher, étant mort, la réofenle Louise de Savoie fait défense au chapitre de procéder à l'élection ; le chapitre s'empresse de désobéir et élit l'archidiacre Jean

de Salazar. Louise de Savoie riposte par la nomination du chancelier Duprat qui, étant devenu veuf, voulait entrer dans l'état ecclésiastique et y débuter par cet archevêché. Il y joint bientôt , Tabbaye de Saint-Benoît-sur-Loire. Les procès, les appels, les saisies, les protestations, les remontrances du Parlement, les députations auprès de la régente se succèdent; le Parlement va jusqu'à vouloir citer Duprat h sa barre.

François P"^ revient de sa captivité. A la fin de juillet i526, il se rend en personne au Parlement, casse tous les actes faits contre la régente et le chancelier, défend aux magistrats de cette cour de se mêler des affaires d'Etat et leur retire la connaissance des causes concernant les archevêchés, évêchés et abbayes du royaume, qu'il attribue au Grand Conseil par un édit rendu quelques jours plus tard. Le Grand Conseil suivait partout la cour, ce qui contribuait h le rendre plus dépendant. En fait, le Grand Conseil devait être un instrument docile, favoriser la politique ecclésiastique du gouvernement royal et maintenir son autorité sur les possesseurs d'offices.

Il ne restait plus au roi pour compléter sa victoire qu'à détruire, partout où il subsistait, le droit d élection aux bénéfices majeurs; cette victoire il fallait la remporter sur le pape, autant que sur l'Eglise de France et les corps judiciaires. L'occasion de livrer bataille lui fut fournie par l'abbaye de Saint-Denis. Cette abbaye était de celles dont les privilèges étaient le mieux éta-

l'ancien régime et le concordat 93

blis et par conséquent formellement exceptée par le concordat de la nomination royale. A la mort de l'abbé Aymar de Gouffier, François P"" fit dire aux religieux qu'il ne prétendait pas les priver de leur droit, mais qu'ils lui feraient plaisir s'ils élisaient le cardinal de Bourbon; par deux fois la communauté fut avertie et le sire François de Montmorency fit même, en plein chapitre, un discours qui ne pouvait laisser subsister aucun doute. Les moines ne comprirent pas qu'il est des cas où pour sauver un principe il faut accepter de grands sacrifices dans l'application ; ils nommèrent labbé de Saint-Médard de Soissons, Jean Olivier. François P'" manifesta la plus vive irritation, réduisit l'élu h se démettre, imposa aux religieux le cardinal de Bourbon qui prit possession au mois de mai 1529. Mais cette affaire avait si fort exaspéré le roi qu'il ne voulait plus voir désormais dans les exceptions faites par le concordat qu'une injure à son autorité. En i53i, il se décida a en demander l'abolition à Clément VII. Le cardinal de Grammont et le duc d'Albani furent chargés de l'obtenir.

Le pape en consistoire chargea trois cardinaux d'examiner la pétition; leur rapport fut favorable, mais à la condition que François P' fit h son tour quelques avantages au Saint-Siège. On lui accorderait, pour tout le reste de sa vie, le droit de nommer à tous les évêchés et à toutes les abbayes du royaume, à charge de faire dresser lui-même la liste de toutes les églises et de toutes les

94 QUATRE CErsTS A>'S DE CONCORDAT

abbayes jouissant encore du privilège d'élection les bénéfices venant à vaquer, le roi devrait pourvoir dans les dix jours par la nomination de personnes ayant les qualités requises et cette nomination serait présentée au pape dans les deux mois ; sinon le pape nommerait lui-même ou laisserait le chapitre procéder à l'élection: le roi serait en outre requis, sous peine de perdre cette nouvelle grâce, d'exécuter strictement 1 article du concordat obligeant à déclarer la vraie valeur des bénéfices, enfin de s'engager à terminer promptement les disputes qui pourraient s'élever entre le Saint-Siège et le Parlement de Paris.

Si la réserve des délais de dix jours et de deux mois apportée à l'usage du droit de nomination déplaisait trop à Sa JNliijesté, on pourrait lui proposer en échange d'abandonner au pape les dépouilles des évèques et abbés décédés, avec les fruits courants de leurs bénéhces. On lui ferait promettre aussi de renvoyer aux tribunaux ecclésiastiques la connaissance des causes concernant la vraie valeur des bénéfices; on lui demanderait enfin de laisser se terminer à Rome même les causes des cardinaux et des officiers du pape. Du reste, le roi de France étant nommé conservateur et protecteur du concordat, il était juste de l'obliger à l'exécution de ce traité par les procédures de la Rote ; quant au Saint-Siège, il promettait de ne s'opposer jamais à l'exécution du concordat et ce devait être le fondement de tout l'accord.

A ces propositions, le gouvernement français

répondit par deux mémoires, run signé du roi lui-même et l'autre du chancelier. Ni Tun ni Tautre n'accordaient quoi que ce fut au Souverain ' Pontife." Le concordat tel quel étendu à tous les bénéfices majeurs sans exception, c'était le dernier mot de François P'' et de Duprat. Ils ne se gênaient pas pour affirmer que^ si le gouvernement n'avait jamais porté la moindre atteinte au concordat, on n'en pouvait pas dire autant du pape. La seule idée de faire juger h Rome les conflits relatifs à l'exécution de l'acte de i5i6 soulevait leur indignation : « Car, écrivait le chancelier, c'est une dépendance à laquelle jamais nos rois ne se sont soumis; et ces princes, toujours bienveillants à Légard des papes, ont mérité des privilèges que le roi d'aujourd'hui veut conserver, dut-il s'exposer pour cela à être cité à Rome, à encourir la sentence d'excommunication, à voir son royaume ou ses olficiers soumis à l'interdit. Mais il aurait une question à faire, et elle paraît assez essentielle, c'est de savoir à. quel tribunal il faudra porter les infractions que le pape pourrait se permettre contre lé concordat. Car, dans un traité comme celui-là, toutes choses doivent être égales; et, comme le roi ne peut y déroger sans l'agrément du pape, il ne doit pas être permis non plus au pape d'y rien changer si le roi n'y consent. » Le chancelier qui écrivait ces lignes était lui-même cardinal : Duprat avait reçu le chapeau en i52^ et, en i53o, le titre de légat a lalcrc.

Ces deux méaiolres ne pouvaient manquer de faire une vive impression sur la cour de Rome, en ces temps douloureux où l'hérésie se consolidait et gagnait du terrain en Allemagne, où les afiiiires d'Angleterre, surtout depuis la mort de Wolsey, prenaient une tournure inquiétante. Clément YII comprit qu'il fallait à tout prix garder le roi de France; il accorda purement et simplement à François F' ce qu'il demandait, la suspension des privilèges d'élection aux bénéfices majeurs pour tout le reste de sa vie. Le roi envoya la bulle au Parlement; ses gens remontrèrent à la cour qu'il n'était question que d'une suspension de privilèges dont le pape était absolument maître puisqu'ils n'étaient émanés que de son autorité ; qu'ainsi il ne pouvait y avoir aucune difficulté sur l'enregistrement. Le Grand Conseil rendit un arrêt portant défense à toute communauté de procéder désormais par voie d'élection, enjoignant sous peine de nullité et d'abus d'attendre la nomination de Sa Majesté {i53i).

Cette suspension devint par la suite une abrogation perpétuelle. Henri II demanda à Paul III un induit pour continuer à nommer à ces bénéfices privilégiés, ainsi qu'aux dignités consistoriales de Bretagne, de Provence, de Savoie, de Piémont et du duché de Bar. Paul 111 accorda . l'induit pour un an, puis le renouvela, à condition que le roi de France laisserait le Saint-Siège jouir des droits anciens qu'il avait sur les bénéfices de Bretagne, de Provence et des autres pays

qu'on appelait pays d'obédience. Paul IV fit la même déclaration en faveur de Charles IX en 1 564 • Vi concordutoruni ou çl indalloruni^ le roi de 'France nomma h tous les bénéfices majeurs sans exception.

Ainsi fut consommée la révolution ecclésiastique qui, au vieux droit d'élection, substitua la nomination par l'accord des deux puissances souveraines, le chef de l'Etat, le pontife romain.

L'opposition toutefois ne désarma pas de longtemps et même, sous des formes diverses et par des orcfanes diiférents, elle fit entendre sa voix jusqu'à la fin de rAncien Régime. Elle parla d'abord et très haut dans les conciles provinciaux tenus en France pour opposer à l'hérésie ]a vraie réforme de l'Eglise. Elle parla aussi dans les Etats généraux et cela jusqu'aux derniers jours du xvi'' siècle.

Aux Etats d'Orléans (i56o-6i), le clergé revendiqua formellement le droit d'élection et le retour à la Pragmati([ue. La noblesse voulait qu'on tînt des assemblées pour la présentation des évéques; le tiers que le clergé choisît à tous les degrés ses supérieurs : les religieux leur abbé, les curés leur évêque, les évoques leur archevêque; il demandait de plus ([u'aux électeurs ecclésiastiques, pour les élections épiscopales, on adjoignît

les maires, les échevins et les plus notables habitants jusqu'au nombre de quarante. Le clergé se rallia à une proposition ajoutant au concordat une disposition qui rétablissait le principe des élec- ' tions et devait éclairer le roi dans ses choix. Une assemblée ecclésiastique, à laquelle se réuniraient quelques laïques, présenterait au roi trois sujets entre lesquels il devrait choisir celui qu'il proposerait ensuite à l'institution du Souverain Pontife : « Les archevêques et évêques, disent les CTfhiers, seront élus et nommés aussitôt que le siège sera vacant; les archevêques par les évêques de la province et le chapitre de la métropole; les évêques par l'archevêque, les évêques de la province et les chanoines de la cathédrale, ayant appelé avec eux douze gentilshommes, qui seront élus par la noblesse du diocèse, et douze notables bourgeois qui seront aussi élus en l'hôtel de la ville archiépiscopale ou épiscopale ; tous lesquels convoqués à certain jour par le chapitre du siège vacant et assemblés comme il est dit, s'accorderont de trois sujets de suffisance et qualités requises par les saints décrets et conciles, âgés au moins de trente ans, qu'ils présenteront au roi pour être faite par lui élection de celui des trois qu'il voudra nommer à l'archevêché ou évèché vacant. »

Cette transaction fort raisonnable fut acceptée et devint Tarticle premier de l'ordonnance d'Orléans. Elle donna lieu à une maxime ainsi formulée : Eleciio est clericorunif consensus principis^

petilio plebis, a laquelle on eut du ajouter pour être complète, institiilio Siimini poiitificis^ .

Malheureusement l'ordonnance d'Orléans, sur ce point comme sur tant d'autres, demeura lettre morte. L.e roi n'admettait guère de telles entraves à son libre choix ; les hauts dignitaires du clergé pris parmi les grands seigneurs, dans l'entourage des princes, se résignaient assez facilement à un état de choses dont ils profitaient; la masse du clergé pensait tout autrement, et comme les curés et les délégués des chapitres formaient la majorité de leur ordre aux Etats, il n'est pas surprenant de les voir réofulièrement saisir l'occasion d'exprimer leur opinion. A Blois, en 1076, ils ne manquent pas de le faire, d'accord avec le tiers état; mais la noblesse, après avoir hésité, s'arrêta à ce moyen terme : le roi, avant de choisir, ferait une enquête dans laquelle seraient entendus « les notables gentilshommes du diocèse qui auroient le droit de proposer et de dire ce qu'ils sauroient être en iceux indigne de telles charges ».

Ce dernier avis prévalut entièrement dans l'ordonnance; on retrouve dans l'article premier les termes mêmes du vœu présenté par la noblesse. « Afin qu'il fut plus mûrement pourvu au fait des nominations », le roi promit de ne choisir aucun titulaire, sans qu'un mois se fût écoulé depuis la vacance. Puis, ajoutait l'ordonnance, avant que les lettres de nomination soient adressées au Sou-

' Pirot, Ilisloire des FAats généraux, t. II, p. 81.

verain Pontife, les noms des ecclésiastiques désignés (( seront envoyés h l'évèque diocésain duj lieu où ils auront fait leur demeure et résidence] les cinq dernières années précédentes, ensemble aux chapitres des églises et monastères vacants, lesquels informeront respectivement de la vie, mœurs, bonne renommée et conversation catholique desdits nommés; et du tout feront bons procès-verbaux, qu'ils envoyeront clos et scellés le plus tôt que faire se pourrai »

Ainsi triomphait, grâce à l'accord du haut clergé et de la noblesse, malgré le bas clergé et le tiers, le principe même du concordat; mais, en même temps, on s'efforçait de porter remède aux inconvénients que le sj^stème avait révélés. Henri III cependant fut aussi peu fidèle h exécuter les prescriptions de l'ordonnance de Blois, que Charles IX l'avait été h observer celles de l'ordonnance d'Orléans. Henri IV le premier s'y conformera et l'Eor-lise s'en trouvera bien.

Des Etats de i5y6 a ceux de i588, la Ligue se forme, se développe et triomphe. Alors un tout autre esprit va animer les traditionnelles revendications en faveur des élections canoniques. Tout comme de nos jours à l'égard de certains prélats, ce qu'on reproche aux évoques issus du concordat, c'est leur servilité h l'égard du pouvoir, c'est leur tiédeur h défendre les intérêts de l'Eglise et de la cause catholique; le bas clergé, les religieux.

* Picot. Histoire des Etats généraux, t. II, p. 394.

L ANCIEN REGIME ET LE CONCORDAT lOI

le peuple incriminent l'épiscopat; l'évêque d'Or- Icans est qualifié de « traître et de méchant » dans toutes les chaires de sa ville épiscopale; Tévêque d'Auxerre voit la population soulevée contre lui par le gardien des Cordeliers; celui de Châlons est réduit à s'enfuir devant les habitants que le gouvernement lui-même a ameutés. On réclame donc les élections dans la pensée qu'elle donneront des évèques plus ardents et plus en communion avec le peuple catholique. On essaie d'y déterminer le pape qui alors faisait cause commune avec la Ligue. Le P. Félix de Bertinoro, commissaire général de la province de Paris pour l'ordre des Capucins, écrit à Sixte-Quint : « Il est temps de restaurer en ce royaume la religion et la liberté ecclésiastique, d'enlever les évêchés, les abbayes, les églises des mains de femmes, de laïques et de religieux h la vie dissolue et licencieuse. La plupart des évèques simoniaques et opposés au concile de Trente font entendre au roi que les décrets du Concile le priveront de son autorité ^ »

Le légat pontifical se laisse dédier le violent livre de Génébrard, archevêque d'Aix (livre qui devait être en 1390 briilé par la main du bourreau et dont l'auteur fut banni h perpétuité) : De sacrarnni eleclionnni jure et iiecessitate ad Ecclesix Galllcanœ rediiitegrationeni .

Les États de i588 sont l'expression de cet élat

' Lettre du 9 janvier iSSg, citée par l'Epinois, La Ligue et les papes ^ p. 3oo.

d'esprit. Les élections canoniques y furent impé-î rieusement réclamées, sans qu'il se trouvât une voix pour soutenir le concordat qui avait lié Léon X et François P''^ De même encore aux Ktats de i SgS, convoqués à Paris pour élire un roi catholique, le clergé d'Auxerre, dont le cahier seul a été conservé, renouvelle le même vœu avec la même énergie.

Henri IV se convertit et la paix renaît en France ; dès lors tout va changer; et nul plus que le clergé français ne gagnera h cette œuvre merveilleuse de restauration qui, suivant la juste remarque du duc Victor de Blofflie, fait des dix années du règne d'Henri IV, avec les quatre années du Consulat, (( la meilleure, la plus noble partie de l'histoire de France" ».

L'édit de décembre 1606 remet en vigueur, et cette fois tout de l)on, les articles de l'ordonnance de Blois : « Que notre intention et vouloir a toujours esté et est encore, avenant vacation de prélatures, abbayes et autres bénéfices consistoriaux qui sont de nostre nomination, de les pourveoir de personnes de mérite, qualité et suffisance requise pour se bien et dignement acquitter de leurs charges. Voulons à ceste fin les articles i, 1 et 5 de nos ordonnances des Estats tenus en la ville de Blois en iS^G... estre exactement entretenus et observez^. »

^ Picot. Histoire des Etats ^ généraux, t. III, p. lâô.

- Souvenirs du duc Victor de Broglie, t. I. p. 33.

•^ Isambert. Recueil des anciennes lois françaises^ t. XV, p. 3o( .

LATSCIEN RÉGIME ET LE CONCORDAT Io3

Aux b^tats de iGiq, le tiers état seul persiste à demander l'élection des évêques ; mais les termes modérés par lesquels il exprime sa pensée pou- » vaient suffire à démontrer combien les temps étaient autres. Le clergé n'a garde de réveiller les souvenirs de la Pragmatique; il se borne à demander la création d'un conseil supérieur ecclésiastique qui éclairera le roi sur l'exercice de « la plus périlleuse de toutes ses prérogatives ». Six prélats et deux meml^res du conseil du Roi formeront une commission, seule chargée de juger la valeur des candidats et de recueillir les informations ; sur le rapport de cette commission, le roi signera la nomination ^

Le projet du clergé qui eût donné aux catholiques des garanties sérieuses ne fut point adopté par le gouvernement royal. Les deux ministrescardinaux Richelieu et INLazarin, (qui ne toléra pas jusqu'au bout la bienfaisante action de saint Vincent de Paul), disposèrent en maîtres des bénéfices. Après eux commença le ministère de la feuille exercé sous Louis XIV par le confesseur de Sa Majesté, au xviii® siècle par divers prélats, souvent par le grand aumônier. Si les choix ne lurent pas toujours heureux, — nous le dirons tout à l'heure, — du moins le silence se fit; le concordat était entré dans les moeurs, et l'opinion la plus générale des ecclésiastiques français était, comme l'écrivait en 164 i Pierre de ^Nlarco, dans

' Pioof. Histoire des Etais gciicraiix^ t. III, p. |,5f>.

Io4 QUATRE CENTS ANS DE CONCORDAT

son fameux livre : De concordia sacerdotil eti irnperii, que « cet acte avait rétabli la paix dans' TEglise de France et fait plus de bien au royaume que la Pragmatique-Sanction * ».

Le vieux droit cependant garda toujours des partisans et il ne manqua point de théoriciens et de canonistes pour le prôner. Mais ce fut surtout sous rinfluence du jansénisme qu'au xvm^ siècle un si grand nombre de curés et de religieux se passionnèrent de nouveau pour le principe des élections et en arrivèrent à cet état dame qui leur fit accepter la Constitution civile du clergé. Qu'on lise à ce sujet les Obsen'ations du futur évêque constitutionnel d'Ille-et- Vilaine Le Coz ", et plus encore les virulentes déclamations de l'abbé Fauchet, futur évêque constitutionnel du Calvados, dans son livre De la religion nationale^ : « Le concordat, dit-il, conception infernale d'un des princes les plus odieux qui aient porté le sceptre, de Louis XI, ouvrage consommé de la politique impie de Léon X et de François L'', ou plutôt de son infâme ministre Du Prat, n'a point le caractère de la loi, quoiqu'il en ait eu trop longtemps la force. Il n'a jamais été consenti par les Etats généraux. Il a même été rejeté toujours avec indignation dan's ces grandes assemblées nationales. Après les plus

* De concordia sacerdotii et impcrii, 1. VI, ch. ix, p. 888, de la 3« édition.

* A. Roussel. Un évêque assennenté, Le Coz, p. lo-it. ^ Paris, 1789, p. 107.

vives résistances, les Parlements ne l'ont enregistré que par contrainte. Il porte dès son origine le sceau le plus noir du despotisme. Il n'a pas cessé un moment d'en porter l'empreinte hideuse lors même que par le bienfait des circonstances on a lait de bons choix. Ce code de brigandage, où le chef du Sacerdoce et celui de TEmpire se donnent ce qui de l'aveu de tous ne leur appartient ni à l'un ni à l'autre, les droits des peuples et l'argent des églises, a mis l'obstacle jusqu'à présent invincible à la sage ordination du ministère pastoral et à la sainte magistrature de la vertu. On sait ce qu'il a produit. Nous n'entrerons pas dans le détail des bassesses, des perfidies, des abominations qui ont procuré les honneurs du sanctuaire et des richesses immenses à des hommes souvent les plus vils de tous, avec le stupide orgueil de leur nom ; quelquefois incapables par leur lourde ignorance et leur manque de bon sens d'être sacristains de paroisse ; presque toujours pétris de toutes les petitesses de la fatuité et de tous les vices de la mollesse. »

Qu'y avait-il de fondé je ne dirai pas dans les assertions de l'abbé Fauchet, dont l'exagération se condamne elle-même, mais dans les griefs analogues, tant de fois énoncés, (pioiqu'avec plus de modération, par les adversaires les plus qualifiés du concordat de i5i6 ? telle est la question f[u'il nous faut maintenant examiner.

Io6 QUATRE CE>'TS ANS DE CONCORDAT

Si on laisse de coté le reproche, dont nous avons déjà montré le peu de fondement, d'avoir été fait par des autorités qui n'en avaient pas le droit et par conséquent d'être radicalement illégitime, on peut ramener à deux les griefs formulés contre le concordat : les abus et particulièrement les choix indignes qu'il a permis, l'excessive dépendance des évèques à l'égard de l'Etat et leur trop grande indépendance à l'égard du Saint- Siège.

Qu'entre les mains de rois despotes et peu. consciencieux, le concordat ait été la source de beaucoup d'abus, voire de choix fort regrettables, c'est ce qui ne saurait être contesté. La cour de Rome peut à ce sujet faire un gros meâ cidpci . Sous les derniers Valois, de François P"" à Henri III, elle a laissé passer, presque sans mot dire, les créatures du roi quelles qu'elles fussent, et elle s'est pliée, en accordant autant d'induits et de dispenses qu'il fallait, aux dangereuses fantaisies des souverains. Appliqué à la lettre, le concordat eût donné d'excellents résultats, maisil ne l'était pas ; les conditions exigées n'étaient point remplies; Rome fermait les yeux, ou même consentait ; or les rois ne voyaient trop souvent dans le siège épiscopal ou dans l'abbaye que le bénéfice et nullement la fonction ; par le bénéfice, ils récompensaient des services, ou achetaient des

concours utiles. On voyait un Louis de Bourbon, cardinal à dix-neuf ans posséder rarchevêché de Sens, les évèchés de Laon, du Mans, de Luçon, ' de Tréguier, avec les abbayes de Saint-Corneille, de Compiègne, de Ferrières, de Saint-Denis, de Saint-Faron de Meaux, etc., etc. ; un cardinal de Trivulce, Italien, jouissant aux deux extrémités de la France des deux évêchés de Bayeux et de Toulon ; un cardinal de Tournon, archevêque d'Embrun, de Lyon et d'Auch ; un Jean de Lorraine, cardinal à vingt ans, élu à quatre ans évêque de Metz, puis de Toul et de Thérouanne ; archevêque de Narbonne, de Reims, de Lyon ; évêque de Verdun, de Valence, de Die, d'Albi, de INIâcon, de Nantes, de Luçon, d'Agen ; abbé de Gorze, de Fécamp, de Cluny, de Saint-Ouen, de Saint-Mansuy, de Marmoutier; dix prélats comme celui-là auraient absorbé toutes les dignités de ri'^glise de France; il eut honte lui-même d'une pluralité de bénéfices aussi scandaleuse ; car, dans la suite, il ne retint que Narbonne, Albi, Toul, Metz et ses abbayes.

Jusqu'à la fin des guerres de religion, le roi peupla les bénéfices ecclésiastiques de laïques, de gens de guerre, de favoris, voire de favorites qui les apportaient en dot aux maris qu'on leur donnait. Des ménages s'installaient dans les évêchés et jusque dans les abbayes au grand scandale du peuple ; Pierre de Bourdeille, le spirituel capitaine, était abbé de Brantôme ; Bussy d'Amboise, le plus heureux duelliste de son temps.

se nommait Tabbé de Bour^ueil, le farouche Biaise de ^Nlontluc jouissait d'une abbaye à Sens. Du Guast, capitaine dauphinois, de qui Henri III était (( possédé » recevait de Sa Majesté les évèchés de Grenoble et d'Amiens, vacants par la mort du cardinal de Créquy ; « il vendait l'évêché d'Amiens à une fille (L'Estoile emploie un mot plus cru) de la cour, qui dès longtemps avait le bouquet sur l'oreille, pour la somme.de trente mille livres^ ». Le revenu de Téveché de Cornouailles (Quimper), lorsqu'il viendrait à vaquer, était donné en dot à Louise de l'Isle-Rouet, afin qu'elle put épouser Robert de Combaud, premier maitre d'hôtel du roi, sur qui on fit cette épigramme " :

I^our épouser Rouet avoir un évèchê N'est-ce pas à Combaud sacrilège péché Dont le peuple murmure et lEglise soupire ? Mais quand de Cornouailles on oyt dire le nom, Digne du mariage on estime le don, Et au lieu d en pleurer chacun nen fait que rire.

D'autres évèchés étaient confiés à des enfants de quinze ans ; d'autres à des politiques, d'autres à de grands seigneurs aimables et lettrés ; ne voyait-on pas un évèque de Paris, le cardinal Jean du Bellay, protéger ouvertement Rabelais et appeler tout simplement le roman de Gargantua et de Pantagruel « le Livre » ?

' Mémoires de l'Estoile, t. I<=i. p. 107.

- Ihld., p. 194. Cf. Forneron. Les ducs de Guise, t. II, p. '2o5 ; de ^leiwxx.Lai Luttes reUgie uses en France au XV I'^ siècle, p. 47.

L'excuse du pape, si c'en est une, — saint Pie V ne le pensa point, — c'était la peur qu'il avait d'irriter le roi de France, en ces temps où le schisme et l'hérésie guettaient tous les royaumes (on sait que ni le concile de Trente ni le Saint-Siège ne purent accomplir la réforme des princes qui n'était pas moins nécessaire que celle de l'Eglise) ; c'était aussi la demi-ignorance où, vu l'éloignement et le défaut de publicité, il était, quoi qu'en dise Saulx Tavannes ^, de la condition vraie des candidats qu'on lui proposait.

Mais on comprend dès lors les instances du clergé et des deux ordres laïques pour que les choix fussent plus éclairés et entourés de meilleures garanties.

Ces garanties on les donna et les rois de la nuiison de Bourbon, nous l'avons déjà laissé entendre, se montrèrent beaucoup plus scrupuleux que les Valois dans l'exercice de leur redoutable prérogative. D'ailleurs, le concile de Trente avait fourni au Souverain Pontife un terrain solide de résistance. Est-ce à dire que, plus jamais, la commende, indépendamment des inconvénients inhérents au régime, ne donna lieu à quelques-uns de ces abus si criants dont le xvi^ siècle nous a fourni trop d'exemples ? Non, En i6o3, Ilcnii IV assignera encore à son ancienne lavorite, Corisande d'Andoin, les revenus de l'ab-

^ Mémoires, éd. Didier, p. iGo : « Le pape soaiL que les bénéfices se doiiiieiil aux au\ el aux hug-uenots; néanmoins

on envoie les bulles en France. »

baye de Châtilloii, où saint Bernard avait été élevé; il fera don d'une abbaye au protestant Sully, pour éviter ses remontrances, en lui^ annonçant un cadeau de cinquante mille livrés qu'il vient de faire h la marquise de Verneuil ; si, sous Louis XIV, le maréchal de Vauban est, comme Pierre de Bourdeille, abbé de Brantôme, du moins ses vertus sont d'accord avec sa place, mais que dire quand on voit le trop fameux chevalier de Lorraine recevoir, pour les services que Ton sait, les abbayes de Saint-Benoît-sur-Loire, de Saint-Père-en-Vallée, h Chartres, la Trinité de Tiron et Saint-Jean-des-Vignes, à Soissons ?

Même parmi les évêques, il se glissera toujours, quoiqu'enpetit nombre, desbrebis galeuses, soit que l'on n'ait tenu compte pour les nommer que de (c conditions séculières et politiques^ », soit que la feuille des bénéfices se soit momentanément trouvée entre des mains indignes, comme celles de Jarente, Tévêque d'Orléans, aux ordres de la Pompadour ^.

A la veille de la Révolution, Tépiscopat français n'a-t-il pas, hélas ! h rougir d'une dizaine de ses membres ? Qu'est-ce que cet évêque d'Arras, M. de Conzié, surpris hquatre heures du matin chez une femme par un rival officier des gardes et qui,

• Lettre de Gui Patin à Falconet, 17 octobre 1659 : « Voilà bien des évêchés pour ceux qui s'en veulent fournir, en moyennant les conditions séculières et politiques qui sont requises en ce temps-ci. »

' Abbé Sicard. L'ancien clergé de France. Les évêques, t. II. p. 41-

descendant au jardin, échange avec lui un coup d'épée ? Que cet archevêque de Bordeaux, Champion de Cicé, qui fait présider ses réceptions par une dame, sa maîtresse, que ce Talleyrand, évêque d'Autun qui, dès le séminaire, avait lui aussi une maîtresse et qui s'en vante, lui de qui la foi est h la hauteur de la moralité ? Que ce Loménie de Brienne, archevêque de Toulouse, émule trop accompli de Talleyrand ? Et Jarente, évêque d'Orléans^ qui ne vaut pas mieux que son oncle et prédécesseur ? Et Lafont de Savines, évêque de Viviers, lecteur assidu de Rousseau, tout livré au plaisir ? Et Dillon, de Narbonne, et Rohan, de Strasbourg, le triste héros de rafl'aire du collier, ne méritent-ils pas toutes les sévérités ?

Tout cela est vrai et je ne chercherai pas h pallier le mal. Mais demandons-nous, avec la même sincérité, si tout autre système n'eut pas donné les mêmes résultats? Ne voyait-on pas même chose et pire en Allemagne, là où régnaient les élections ? N'était-ce pas relFet, non seulement de rinévitable faiblesse humaine qui agit dans tous les temps et qui entraînera toujours un certain nombre d'individus dans un corps si saint qu'il soit, mais l'effet aussi de l'état social, de la puissance politique, de la richesse de l'Eglise, du recrutement exclusif de ses chefs dans une noblesse brillante, mondaine et trop souvent tarée ? Et de ce recrutement, qui était responsable ? Le roi assurément dans une certaine mesure, mais il

obéissait lui-même aux conditions de la société à laquelle il présidait et à l'opinion de ceux au milieu de qui il vivait. ,

Evidemment, en théorie, les élections auraient pu éviter ces choix fâcheux ou scandaleux, mais^ ■ en théorie, le concordat aussi devait les rendre impossibles ; il s'agit de la pratique ; et bien ! je le répète, en pratique, qui osera affirmer qu'étant donné l'état social, intellectuel et moral de la fin du xviii*^ siècle, les élections les plus canoniques n'auraient pas laissé passer tout aussi bien que le concordat une dizaine de sujetsindignes sur cent trente-cinq dont se composait alors l'épiscopat français ?

Car, ne l'oublions pas, c'est là le chiffre. Et de combien par conséquent le bien, somme toute, l'emporte sur le mal ! J'ai reconnu les faiblesses et les erreurs de nos rois dans l'application du concordat : pourquoi ne liendrais-je pas compte de leurs bonnes intentions, de leurs actes souvent conformes à leurs promesses, du témoignage qu'ils se sont rendu ?

N'entendrons-nouspas Henri IVlorsqu'en 1098, enfin affermi sur son trône, il dit aux députés du clergé : « Je sçay que la religion et la justice sont les colonnes et fondements de ce royaulme qui se conserve de justice et de piété, et quand elles ne seroient, je les y vouldrois establir, mais pied à pied, comme je feray en toutes choses. Je feray en sorte, Dieu aydant, que l'Eglise sera aussi bien qu'elle estoitil y a cent ans. J'espère en

L^V^'CIEN RÉGIME ET LE COînCORDAT Ii3

descharcferma conscience et vous donner contentement^ » Le contredirons-nous, alors qu'aucun de sescontemporainsne se leva contre lui, quand, sept années plus tard, parlant des nominations épiscopales qu'il avait faites, il signalait joyeusement le progrès accompli : « Quant aux eslections, vous voyez comme j'y procedde. Je suis glorieux de voirceuxque j'ay establis bien différents de ceuxdu passé.' Le récit que vous m'en avés faict me double encore le couraofe de mieux faire à l'advenir^. » - Qui dira que Louis XIV n'a pas eu le sentiment de la grandeur de son devoir après avoir lu ces nobles pages dictées par lui pour l'instruction du Dauphin? 11 vient de rappeler qu'en 1662 il nomma archevêque de Paris, son a^icien précepteur Hardouin de Pérélixe, alors évêque de Piodez : «Je ne fus pas fâché sans doute, mon fils, de reconnaître par cette marque de mon affection, le soin qu'il avait pris de mon enfance, et il n'y a personne h qui nous devions davantage qu'à ceux qui ont eu l'honneur et la peine tout ensemble de former notre esprit et nos mœurs. Mais je ne me serais jamais déterminé h ce choix, si je n'eusse connu en lui, avec plus de certitude qu'en aucun autre, les qualités qui me semblèrent le plus nécessaires en un poste aussi considérable C£ue celui-là. J'ai très souvent résisté à mon incliaation, je le puis dire avec vérité, pour ne faire de cette nature de bien à des personnes a qui

' Lettres missives, t. V, p. 33.

* Picot. Histoire des Etats généraux^ t. III, p. 4^3.

Il4 QUATRE CENTS ANS DE CONCORDAT

j'aurais fait avec plaisir du bien de tout autre sorte, ne remarquant pas en elles ou la capacité, ou l'application d'un véritable ecclésiastique. Qui pourvoit croire^ mon fils, qu'il y eut quelque chose de plus important que notre service et que la tranquillité de nos sujets ? Cependant la distribution des bénéfices^ par la suite nécessaire quelle entraîne après elle, Vesl sans comparaison davantage, et autant que le ciel est éleifé au-dessus de la terre. C'est en apparence une riche et abondante moisson qui nous revient en toutes les saisons de Tannée pour combler de grâces ceux qui nous servent ou ceux que nous aimons. Mais peutêtre ny a t-il rien de plus épineux en toute la royauté, s'il est vrai, comme on n'en peut douter que notre conscience demeure engagée pour peu que nous donnions trop, ou à notre propre penchant, ouau souvenirdesservices rendus, ou même à quelque utilité présente de TEtat, en faveur de personnes d'ailleursincapables, oubeaucoup moins capables que d'autres, sur qui nous pourrions jeter les yeux... Dieu n'entend point très assurément mon fils, que nous fassions le choix du plus digne comme il le pourroit faire lui-même, ce qui nous est impossible. C'est assez que nous le fassions en hommes et en hommes bien intentionnés, qui n'oublient rien pour ne se point tromper. Alors j'ose le dire, nous pouvons nous assurer que c'est lui-même qui le fait par nous... J'ai toujours cru que trois choses dévoient entrer dans cet examen, le savoir, la piété et la conduite. A

L ANCIEN REGIME ET LE CONCORDÂT lit)

l'égard du savoir, il nous est peut-être plus difficile d'en juger que de tout le reste.,. ; contre cette difficulté j'ai observé, autant que je l'ai pu, de ne donner des bénéfices importants qu'à des docteurs de Sorbonne. Non pas qu'il n'y ait assez d'inégalité entre les connaissances et le,s lumières de ceux qui portent ce titre ; mais au fond on ne peut jamais y être parvenu, sans une capacité très raisonnable fort éloignée de cette ancienne ignorance des prélats qui a fait tant de mal h l'Eglise... Quant h la piété et aux mœurs, ce qu'il y a de bien ou de mal ne se peut cacher longtemps aux yeux du monde. Ecoutez sans préoccupation les divers rapports qu'on vous fera..., regardez vousmême..., vous en saurez bientôt tout ce que les hommes en peuvent savoir, et vous n'êtes pas obligé de pénétrer le reste. J'en dis de même de ce que je nomme conduite, qui est un troisième point bien important. Car si, dans la première simplicité, les apôtres même ont voulu qu'on examinât, pour faire un évêque, quelle prudence il avait montrée dans son domestique et dans ses propres affaires, que sera-ce aujourd'hui, où, par la constitution de l'I'Uat, ces sortes de dignités ont part en plusieurs choses au gouvernement civil? Ainsi, mon fils, je ne louerois pas volontiers qu'on pratiquât ordinairement ce qui peut se faire quelquefois avec dignité et avec éclat pour rendre hommage a une piété éminente, je veuxdire d'aller prendre dans les solitudes, sur une réputation assez souvent trompeuse, des sujets pour remplir ces

Il6 QUATRE CE?sTS Â>'S DE CO^'CORDAT

places... Au contraire, j'ai souvent pensé que pour mieux connoître nos ecclésiastiques et de quoi ils sont capables, il seroit bon de faire observer, dans cette milice sacrée, ce que j'observe aujourd'hui avec soin dans la plupart de mes troupes, où on monte par degré de charge en charge, ce que j'apprends aussi être tout à fait conforme au premier esprit de l'Eglise dans l'institution des cinq ordres sacrés. Mais comme les temps et les usages sont changés, il suffiroitaujourd'hui, ce me semble, de n'admettre aux évèchés et autres dignités considérables, que ceux qui auroient actuellement servi l'Eglise durant un certain temps, soit dans la prédication assidue et continuelle aux grandes paroisses de Paris, soit dans les missions des provinces, soit dans une application particulière à convertir les hérétiques, soit, ce qui seroit le plus important, en faisant les fonctions de curé ou de vicaire, qui embrassent toutes ces choses et plusieurs autres : de quoi les jeunes gens de la plus haute naissance ne seroient non plus à plaindre qu ils le sont, quand ils portent le mousquet dans mes gardes, pour parvenir quelque jour h commander mes armées. ]\Iais il faut, mon fils, et pour vous et pour moi, gagner peu à peu ce que nous pouvons sur notre siècle, sans prétendre de le réformer en une seule fois ^ »

Louis XV lui-même, s'il eut une fois, en 1707, la coupable faiblesse de placer entre les mains

* Œuvres de Louis XIV. Éd. de 1806, t. I":-', p. 199-204.

d'un Jarente la leuille des bénéfices, ne la confia, pendant tout le reste de son règne, qu'à des prélats dignes de la tenir; le cardinal de Fleury qui, aidé du supérieur de Saint-Sulpice, M. Couturier, ne fit guère que des choix dignes d^éloge ; Boyer, ancien évêque de INIirepoix, qui montra une énergie indomptable et peut-être trop raide ; le cardinal de La Rochefoucauld, archevêque de Bourges, h qui le roi put dire : « Je vous ni nommé pour vous donner l'exemple d'un bon choix » ; le cardinal de La Roche-Aymon, archevêque de Reims, parfois un peu faible à l'égard du pouvoir, si sacerdotal pourtant.

Tous les documents contemporains nous montrent Louis X\ I très résolu à ne nommer que de bons évêques. Il dit à ISI. du Tillet qu'il venait d'appeler au siège d'Orange : «Vous êtes le premier évêque que je nomme depuis mon avènement au trône. Je m'applaudis de mon choix qui n'a pour motif que votre propre mérite. Je crois que ce commencement sera de bon augure pour les nominations suivantes, si Dieu en fait la grâce.» N'a-t-on pas dit de Louis XVI qu'il fut « plus heureux dans le choix des ministres du sanctuaire que dans celui de ses propres ministres^ ? »

De lait l'Eglise de France, si on la considère aux diverses époques de l'Ancien Régime, d'Henri IV à Louis XVI, présente dans son

* Abbé Proyart. Louis XVI et ses i>eriiis, t. I»'', p. 38;. Sur le choix des évèques sous l'Ancien Régime, il faut lire Sicard. V Ancien clergé de fiance, t. II, liv. !<"■, ch. i.

Il8 QUATRE CENTS ANS DE CONCORDAT

ensemble bonne et grande figure, avecles Camus à Belley, les Sourdis à Bordeaux, les Marquemont à Lyon, les Joyeuse à Rouen, les Fenoillet à Montpellier, les Solminhiac h Cahors , les ^ Henri et François de Gondi à Paris, les Richelieu lui-même à Luçon, pour la prendre, cette Eglise, à Faube de sa réforme; et, si je me transporte à l'autre extrémité du siècle, aux dernières années du règne de Louis XIV, est-ce que je ne vois pas un cardinal Le Camus h Grenoble, continuant dans un âge avancé sa vie austère, laborieuse et charitable ; un Bossuet à Meaux, un Fénelon à Cambrai, un Fléchier h Nimes, un Mascaron à Agen, un Huet h Avranches, qu'il n'est besoin que de nommer, puisque ces gloires de l'Eglise sont aussi des gloires de la France ; un d'Urfé, poursuivant à Limoges l'œuvre de réforme entreprise par son prédécesseur ; un Baudry de Riencourt qui, à Mende, multiplie les œuvres utiles et ramène un grand nombre de protestants ; un Godet des Marais à Chartres ; un Guillaume de la Brunetière à Saintes ; un Armand de Béthune au Puy ; uri Hippolyte de Béthune h Verdun ; un Michel le Peletier à Angers; un Alphonse de Valbelle àSaint-Omer; un Matignon à Lisieux ; un Brûlart de Sillery h Soissons ; un François de Nemond à Bayeux ; un Poucet de la Rivière à Uzès; tous remarquables par leurs vertus privées, leur zèle épiscopal, l'importance et la générosité de leurs fondations. Quatre-vingts ans plus tard, h la veille de la Révolution, les nobles

l'aNGIEIS REGIME ET LE CONCORDAT II9

exemples ne sont pas moins nombreux. Au Mans, a succédé au fort peu édifiant Grimaldi, M'^'" de Goussans, prélat aux mœurs irréprochables, au ' cœur évangélique ; à Gap, M^'" Labroue de Vareille, pieux, austère, généreux ; h Clermont, M^'* de Bonal, un apôtre ; à Dijon, M^'" de Mérinville, bon et zélé ; à Tulle, M^' Rafalis de Saint-Sauveur que toutes les bouches célèbrent h l'envi ; M^"" de Chanterac, intègre, mortifié, initiateur de tous les progrès, clôt dignement la succession épiscopale du siège d'Alet. Les neuf évêchés de Bretagne présentent de dignes pontifes et parfois de vrais saints; à Raris, M^"" Le Clerc de Juigné est vénéré de tous etpopulaire par sa charité ; h Besançon, ]M*''' Raymond de Durfort rappelle les évêques des premiers temps de TÉglise. Non moins saint, non moins apostolique est, à Boulogne, Mg"" de Partz de Pressy, de qui le zèle, la charité, la science s'élèvent h la hauteur de tous les besoins. L'archevêque de Vienne, M^'' Lefranc de Pompignan, est l'objet de la vénération universelle. A Rouen, M^'" delaRochefoucauldpratiqueles mêmes vertus, simple, modeste, affable, bon, plein de foi et de charité. Saint-Paul-Trois-Chàteaux a un saint pour évêque, M*^' de Reboul de Lambert. Un ardent amour de Dieu et des hommes, sa science religieuse, son dévouement à son troupeau, sa foi profonde préparent M^*" Du Lau, archevêque d'Arles, h l'honneur du martyre; et je pourrais citer bien d'autres noms encore*.

* Abbé Sicard. L'ancien clergé de France, t. II, 1. I«'. ch. m.

M. Taine, après avoir reproduit le passage si connu de TocqUeville sur le respect qu'il avait conçu pour Tancien clergé de France, ajoute de son côté : « Mon jugement, fondé sur l'étude des textes, coïncide comme ailleurs avec celui de M. de Tocqueville K » Nous croyons que quiconque a examiué les choses de près et sans parti pris doit se ranger à cette opinion.

C'est déjà beaucoup, n'est-il pas vrai, que de pouvoir rendre cet hommage à. une convention destinée à maintenir le bon accord entre l'Eglise et l'Etat, qu'elle n'a, sauf d'inévitables exceptions, ni entraîné la déchéance morale du corps ecclésiastique, ni entravé son action proprement religieuse sur la masse de la nation. Mais il est, nous l'avons dit, un autre reproche qui a été fait au concordat de i5i6; M''''" Affre le formulait ainsi, s'appuyant sur une très haute autorité : «Depuis le concordat de Léon X avec François P% ditFénelon, presque tous les liens entre le pape et les évoques ont été brisés, parce que leur sort ne dépend que du roi. Qu'on ne soit pas surpris si ce grand homme les accuse aussi de trop consulter le vent qui souffle de la cour. Ils le consultèrent surtout lorsque Louis XIV fit ses choix presque exclusivement dans la noblesse.

* Tocqueville. L'Ancien Régime ci la Réi^olution, p. 1G9, et Taine, La Réi'ohition, t. III, p, 4io«

i Peu content de la convier à ses triomphes et aux pompes de Versailles, de lui livrer les commandements militaires etcivils, il voulutla faire asseoir

' surlcssièpjes épiscopaux. Ces leudes du xyii*^ siècle, fiers d'approcher le grand roi et de le servir, n'accoutumèrent que trop les prélats, leurs frères ou leurs enfants, à subir le même joug^ »

Louis XIV, dont le règne a été qualifié par Saint- Simon de (( règne de vile bourgeoisie » a-t-il été aussi partial en faveur de la noblesse, des « Icudes du xv!!*" siècle », que le prétend M^''' AfFre, ce n'est point ici le lieu de le discuter et j'en laisse il d'autres le soin ; ce qui importe c'est le fond même du jugement porté par l'archevêque-martyr de Paris, comme par le grand archevêque de Cambrai, sur ce que nous avons appelé l'excessive dépendance de l'ancien épiscopat à l'égard du roi et son excessive indépendance h l'égard du pape. Rien ne servirait de le nier, les évêques de l'Ancien Régime ont été fort dépendants du roi. Je l'ai dit ailleurs et j'y faisais allusion plus haut, — pi'is, à la fin du xvi® siècle, entre la T.igue que soutenait le pape, et le roi légitime, alors que ce roi était encore protestant, l'immense majorité des évêques, près de cent sur cent dixhuit, ont choisi le roi ; deux caidinaux sont entrés dans ses conseils ; d'accord avec eux, l'archevêque de Rourges, les évêques du Mans, d'Angers, de Chartres, de Nantes, de Reauvais et de Rayeux

' M^'"'" Afîrc. De V Appel connue d'abus, p. 7$.

ont déclaré nul et sans valeur le Alonù oîre i^uhlié par le pape, « mal informé de Tétat des affaires » ; enfin les évoques de France ont pris sur eux de réconcilier et d'absoudre Henri IV, alors que cette réconciliation etcette absolution nepouvaient être prononcées que par le pontife suprême ^ . Acte dont l'importance capitale a été mise en une éclatante lumière par M. Hanotaux : «C'est ici, dit-il, le nœud de toute cette histoire du gallicanisme. C'est l'heure où le pacte décisif va être signé entre l'épiscopat et le pouvoir royal. C'est le moment où les évêques de France, parfaitement éclairés sur leurs propres intérêts, animés d'un esprit de résolution trop rare dans ce corps, surent agir d'eux-mêmes et tirer la royauté française du mauvais pas où l'avait placée l'habileté romaine. C'est l'heure où devint claire à tous les yeux l'efficacité monarchique du concordat et où l'assemblée de 1682 fut préparée. L'épiscopat français, placé, lui aussi, dans le dilemme, ou de s'incliner devant Rome ou de se jeter dans l'hérésie, passa au travers des mailles d'un filet si serré : il sut se tirer d'embarras et arracha au péril le représentant de la dynastie légitime, en se tenant fermement attaché aux maximes de l'indépendance du royaume et des libertés gallicanes. Ce fut là le grand service rendu par le gallicanisme à la France, service qui, présidant à l'avènement de la famille- des Bourbons, ne pouvait être oublié par elle : il unit défi-

* Cf. A. Baudrillart : VEglise catholique, la Renaissance, le Protestantisme, ch. v, p. iG6 et 193. Paris, Bloud, 1904.

l'ancien régime et le concordat 123

nitivement dans la prospérité, dans les revers et jusque dans la mort la destinée de la monarchie légitime et celle de l'épiscopalisme gallican ^ »

Leur passion monarchique entraîne parfois ces évêques à de singuliers excès de langage. C'est un prélat courtisan, Léon d'Etampes de Valençay* qui, en 1625, rédigeant la censure dont rassemblée du clergé va frapper les pamphlets hostiles à la politique de Richelieu, laisse couler de sa plume ces lignes qui scandalisent le cardinal de la Rochefoucauld et que l'assemblée finit par ne point admettre : « Les rois ne sont pas seulement les images de Dieu sur la terre, mais ils sont eux-mêmes des dieux, wos dii estis, » C'est César d'Estrées, évèque de Laon, candidat au chapeau, qui prononce cette parole, — triste contraste avec celle de Bonaparte à Cacault : « Comment le pape résiste-t-U à un roi qui a deux cent mille soldats sur pied ? »

Dans la pratique quotidienne, pour l'épiscopat français, « que d'actes difficiles à expliquer, à excuser, à soutenir en restant fidèle h la pensée de l'filglise, à la pensée du Christ; les ménagements envers les hérétiques de l'intérieur et de l'extérieur, l'ingérence perpétuelle dans les matières religieuses, les jugements des cours souveraines touchant au dogme et à l'administration des sacrements, les nominations scandaleuses, la conduite notoirement immorale..., les violences contre des princes de l'Eglise, contre des cardi-

' Hanotanx. liecueil des Insiriictions, Inlroduclion, p. lxxxiii.

naux, contre Rome même, la juridiction ecclésiastique foulée aux pieds, en un mot la modération et la patience chrétienne des évèques, toujours mises à Tépreuve, à moins qu'ils n'eussent pris de bonne heure le parti du servilisme » ^ Car c'est tout cela qui se cachait sous le nom de maximes ou de libertés gallicanes; et Ton sait comment ce code de libertés formulé en i5q4 pai' le jurisconsulte Pierre Pithou doublait le concordat de i5i6 tout comme les articles organiques ont doublé celui de 1801 .

Encore les rois, voire leurs ministres, ne se considèrent-ils pas comme assez maîtres de l'épiscopat. Toujours ils craignent quelque retour, ou quelque regard vers Rome; toujours ils semblent hantés par la pensée qu'exprimait en i589 le grave parlementaire Hurault : « L'ordre ecclésiastique a toujours une porte de derrière... Ils regardent plus volontiers leur pontife que le souverain.

... Il ne se peut dire que cet ordre soit indissolublement lié à la monarchie, ni qu'il dépende purement et absolument du roi". » De la tant de précautions pour couper les communications avec Rome, la défense faite aux évêques, non seulement d'y aller, "mais même d'y écrire sans la permission du roi, permission que Louis XIV par exemple accordera très rarement, l'interdiction de recevoir aucune bulle pontificale que par ordre de Sa Majesté, etc., etc. Même dans l'affaire du

* Hanotaux. Ibid., p. cv,

'" Hurault. Discours d'Etat. 2<' discours.

Jansénisme, où le pape et le roi marchent d'accord, les prétentions gallicanes interviennent à chaque instant. Dans l'afï'aire des quatre évêques de qui Louis XIV veut obtenir la condamnation, ne verra-t-on pas jusqu'à dix-neuf évêques protester contre la procédure suivie par le pape ?

Au surplus toute velléité d'indépendance est réprimée. Les procédés dont Louis XIV usera pour s'assurer en 1682 une assemblée fidèle, Richelieu les a inauorurés : témoin sa conduite h réo-c'^rd de l'assemblée de 1641. D'abord, il pratique largement la candidature officielle; il casse l'élection d'une province et nomme, lui-même un autre député. Le résultat n'ayant pas quand même répondu h son attente, il expulse, dès la seconde séance, ceux qui sont hostiles à ses projets, il les renvoie, dit-il, « faire pénitence de leurs faules ». Il renouvelle cette épuration quelques jours plus tard en la personne de deux archevêques, ceux de Sens et de Toulouse, présidents de l'assemblée, et des quatre évêques d'Evreux, de Maillezais, de Bazaset de Toulon, auxquels il fait donner l'ordre de sortir de la ville par des lettres royales qui se terminent en ces termes : « Je prie Dieu, monsieur l'archevêque, qu'il vous donne une meilleure conduite et vous ait..., etc. »

Une députation alla demander leur rappel ; Tévêque de Chartres s'agenouilla devant le roi; sur quoi Louis XIII mit son propre chapeau sur la tête de ce prélat, se prit à rire et refusai

' D'Avcnel. RicJiclieu et la monanhie absolue, t. III, p. 38o.

Avec Louis XIV, ce fui bien pis encore. Sans doute il a, nous Tavons montré, de bonnes intentions dans le choix des évêques et il nomme en général des prêtres vertueux; mais il les veut très dépendants de lui; aussi les choisit-il, autant qu'il le peut, dans son entourage ; il érige la chose en système : « Il n'est poiut vrai, dit-il, que ceux qui nous servent ou qui nous approchent, n'aient en cela nul avantage au-dessus des autres ; ils ont celui de nous faire mieux connoître ce qu'ils valent, grand sans doute auprès d'un prince éclairé, qui croit beaucoup plus à ce qu'il voit qu'à ce qui lui vient par le rapport d'autrui, toujours mêlé de bons ou de mauvais offices \ » Surtout, il aime h les prendre dans les familles de ses ministres et de ses plus hauts fonctionnaires ; ils sont ainsi plus disposés h comprendre les intérêts de l'Etat 'et plus liés au gouvernement; c'est ainsi que les Colbert et les Le Tellier peuplent l'épiscopat, sans compter les Phélypeaux. A Fréjus, Louis XIV a nommé Daquin, frère de son médecin, et h Tulle le fils de sa nourrice, Ancelin, que l'on surnomme irrévérencieusement l'évêque Téton. Celui-là du moins n'était pas de ces leudes du XVII® siècle dont nous parlait M^'" Afï're ; mais je ne pense pas que sa dépendance en fût diminuée.

Le même roi dans la pratique veut aggraver le concordat et en fait l'application la plus outrée. A plusieurs reprises, il tente d'enlever aux nonces les

' ŒuiTes de Louis XIV, t. I*"", p. aoi.

informations canoniques sur les évêques nommés ; il persiste h assimiler la nonciature pontificale à la légation d'un souçei'ain étranger et jamais ce mot n'est plus souvent employé que sous son rèofne. Il donne une telle extension à la commende qu'elle devient comme une sorte de confiscation partielle des biens ecclésiastiques ; ceux-ci sont littéralement envahis par les familles des Lionne, des Le Tellier, desColbert; d'ailleurs, ces biens, Louis XIV les considère comme siens : « Vous devez donc être persuadé, écrit-il, que les rois sont seigneurs absolus et ont naturellement la disposition pleine et libre de tous les biens qui sont possédés, aussi bien par les gens d'Eglise que par les séculiers ^ » Chacun sait jusqu'où il poussera ses prétentions sur la régale. Bien entendu, il met obstacle h Texercice de la juridiction pontificale.

Les cours de justice et lui-même interviennent même dans des questions spirituelles. Par exemple, le Parlement annule les décrets pontificaux condamnant certaines publications, telles que le BUueld'Alel ou la Version de Mons. Malgré les protestations de Clément IX, Louis XIV maintient la suppression de certaines fêtes chômées qu'il a prononcée, d'accord avec les évêques : il prend des mesures pour tarir le recrutement des ordres religieux et supprime plusieurs maisons sous prétexte de réforme ; par l'arrêt d'Agen

^ Œuvres de Louis XIV , t. II, p. 121.

de 1669, ^^ subordonne étroitement les religieux aux ordinaires, sans tenir compte des exemptions. Il prétend faire ratifier par Rome toutes ses usurpations et lui envoie des ultimatums, dont rinsolence ne sera pas dépassée par ceux de Napoléon. En 16^3, il requiert du Saint-Siège la transformation (qu'il a déjà accomplie de sa propre autorité) des ordres de Saint-Lazare et du Mont-Garmel, la suppression et la sécularisation au profit de la couronne des petits monastères, une extension démesurée de la commende dans toutes les maisons de Tordre de Saint-Benoit, la substitution de la nomination royale h l'élection pour tous les prieurs bénédictins, le droit de mettre des pensions au profit de toute personne sur tous les bénéfices, évèchés, abbayes, prieurés, h sa nomination, jusqu'au tiers du revenu, l'approbation d'un édit créant des officiers royaux, dont l'emploi sera obligatoire pour tous les Français dans leurs communications avec le Saint-Sièo;e.

Tout cela prépare la fameuse assemblée de 1682 qui marque le point culminant, le moment précis où il semble que le roi de France, soutenu ou poussé par quelques-uns de ses évêques, va décidément incliner vers le schisme. Que ne devait-on pas craindre en effet des chefs d'une Eglise qui, à l'issue de l'assemblée de 1680, s'étaient laissés entraîner, sur l'initiative d'un des leurs, l'archevêque de Paris, Harlay de Champvallon, à signer, par surprise, je le veux bien, mais enfin à signer et à ne pas désavouer cette lettre où ils prenaient

parti pour le roi contre le pape : « Nous regardons avec douleur cette procédure extraordinaire qui, loin de soutenir l'honneur de la religion et la gloire du Saint-Siège, serait capable de les diminuer et de produire de très mauvais effets. ... Nous sommes si étroitement attachés à Votre Majesté que rien n'est capable de nous en séparer. Cette protestation ponçant servir à éluder les naines entreprises du Saint-Siège^ nous la renouvelons à Votre Majesté avec toute la sincérité et toute rafiPection qui nous est possible; car il est bon que toute la terre soit informée que nous savons comment il faut accorder l'amour que nous portons à la discipline de l'Eglise avec la glorieuse qualité que nous voulons conserver à jamais, Sire, de vos très humbles, très obéissants, très fidèles et très obligés sujets ^ »

Ces évèques de l'assemblée de 1682, à vrai dire, ils furent triés sur le volet; nous n'en sommes plus h penser avec le cardinal de Bausset qu ils formaient « l'élite de tout ce que l'Eglise gallicane comptait alors de plus pieux, de plus savant et de plus éclairé' ». En réalité, on y vit trente-six archevêques ou évêques et trente-huit ecclésiastiques du second ordre, dont un certain nombre étaient des hommes de valeur, mais dont beaucoup, par leur servilité à l'égard du maître, nous apparaissent comme médiocrement dignes d'estime. Je mets à part Bossuet de qui le grand

* Gérin. Recherches hisioiif/iies sur l'Assemblée de 1682, p. 118. " Vie de Bossuet, t. II, 1. ^ J. p. 121.

l3o QUATRE CENTS ANS DE CONCORDAT ^

nom avait paru nécessaire à Louis XIV pour cou- \ vrir les actes de rassemblée et qui s'y conduisit, quoi qu'en aient pu dire ses ennemis, précisément de manière h prévenir le schisme. Plus encore que Richelieu en i64i, Louis XIV avait pratiqué la candidature officielle ; il avait pris la peine de désigner qui devait être nommé et qui devait être exclu. C'est ainsi qu'il avait prononcé l'exclusion contre les trois archevêques de Lyon, d'Aix et de Besançon, le premier parce qu'en qualité de primat des Gaules, il aurait pu revendiquer la présidence et que le roi la réservait à Harlay -de Champvallon ; le second, parce qu'il avait écrit au chancelier que l'assemblée n'était pas canonique et ne ferait qu'augmenter la division, le troisième, parce qu'il était en lutte ouverte avec le gouvernement royal, qui, depuis la conquête de la Franche-Comté, portait atteinte à ses droits temporels.

Les deux présidents étaient Harlay de Champvallon, archevêque de Paris, et Charles-Maurice Le Tellier, archevêque de Reims ; Harlay de Champvallon, homme d'esprit et bon administrateur, de mœurs fort suspectes, courtisan dans l'àme, de qui M™*^ de Coulanges devait écrire à j^jrne ^Q Sévigné, le 12 août 1695, lorsqu'il mourut subitement : « H s'agit maintenant de trouver quelqu'un qui se charge de Toraison funèbre du mort. On prétend qu'il n'y a que deux petites bagatelles qui rendent cet ouvrage difficile, la vie et la mort. » Le Tellier, doué de rares talents,

l'ancien régime et le concordat i3i

sachant beaucoup pour avoir suivi avec soin les conférences qui se tenaient chez lui, mais frère de Louvois, très ambitieux, entièrement dévoué au pouvoir. Puis venaient Nicolas Colbert, coadjuteur de Rouen, fils du grand Colbert, animé des même dispositions que le frère de Louvois ; Phélypeaux de La Vrillière, archevêque de Bourges, fils de l'ancien secrétaire d'Etat de ce nom, frère du marquis de Châteauneuf, alors secrétaire d'Etat, et lui-même ancien conseiller au Parlement ; Bourlemont, archevêque de Bordeaux, qui avait été, vingt-deux années durant, agent du gouvernement français h Rome. Un seul archevêque présentait des garanties d'indépendance, Théodore de Brias, le dernier archevêque de Cambrai qui ait été élu, d'une parfaite simplicité et d'une ferme vertu. Parmi les évêques, Colbert de Saint- Pouange, cousin du ministre, évêque de Montauban, et de La Berchère, évêque de Lavaur, tous deux dévoués à Montpezat, l'archevêque de Toulouse, l'exécuteur des volontés royales dans le schisme de Pamiers provoqué par la régale. Chavigny, évêque de Troyes, fils du secrétaire d'Etat de ce nom, alors assez dissipé ; Gilbert de Choiseul-Praslin, évêque de Tournai, sur les extrêmes frontières de l'orthodoxie, fougueux contre le pape ; Antoine de Noailles, évêque de Chrdons, à tendances jansénistes, faible de caractère ; Tessé, évêque d'Avranches, à qui Colbert avait écrit que le roi, « estimant qu'il pourrait servir plus utilement qu'aucun autre, avait fait

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choix de lui pour être député à l'assemblée du clergé ; Daniel de Cosnac, évêque de Valence, si connu par son esprit et ses intrigues, auxiliaire dévoué de Harlay ; Roquette, évéque d'Autun, alors en lutte ouverte avec le pape et s'appuyant contre lui sur les juges séculiers ; Ancelin et Daquin, le fils de la nourrice et le frère du médecin de Sa Majesté.

L'assemblée de 1682 n'est donc pas la libre, sincère et complète représentation de TEglise de France, même telle que l'avait faite le despotisme de Louis XIV. Il n'en est pas moins vrai que l'on avait pu trouver dans cette Eglise plus de trente évoques disposés à suivre le roi et Calbert dans leurs projets fort peu respectueux des droits du Saint-Siège. Pour Colbert il s'agissait, ni plus ni moins, — cette intention il l'avait déjà manifestée lors de l'arrêt d'Agen, — d'assurer au chef de l'Etat une sorte de suprématie, même spirituelle, dans l'Eglise de France, suprématie que revendiquait pour Louis XIV ce en tant que roitrès chrétien et protecteur des canons » , le maître des requêtes Le Vayer de Boutigny, cet habile légiste de qui le grand et despotisque ministre se servait pour répandre ses idées et y accoutumer l'opinion K II voulait notamment amener l'assemblée du clergé à reconnaître au

' Le Vayer de Boutigny publia en iGGg son traité : De l autorité du roi touchant Vâge nécessaire à la profession religieuse et, en 1682, le traité : De l'autorité des rois dans rad/ninistration de VEgiise.

l'ancien régime et le concordat i33

souverain, non seulement la régale temporelle, mais aussi la régale spirituelle, c'est-à-dire le droit de conférer tous les bénéfices vacants dans un diocèse, tant que le siège épiscopal était inoccupé, et cela pleno eipropriojiu'e, non pas même comme l'ordinaire, mais comme le pape, au détriment de tout patron même ecclésiastique, sans souffrir la prévention « parce que le roi n'a pas de supérieur * ». Et pour cela il fallait d'abord définir que le roi n'a pas de supérieur et par conséquent déclarer les limites de l'autorité pontificale ; dans le système tout se tient; mais, si l'on va au bout, on n'est plus Louis XIV, on est Henri VIII.

On sait comment l'Eglise de France se sauva elle-même et sauva du même coup une part essentielle de la discipline catholique en accordant au roi l'extension de la régale temporelle à tout le royaume, à condition qu'elle renonçât à la régale spirituelle, ce qu'il fit; mais le pape fut sacrifié. Non seulement rassemblée blâma son intervention et ses votes dans les deux afï'aires du monastère de Charonne et du schisme de Pamiers ; mais elle vota les fameux quatre articles qui disaient en substance: i° que les rois et les princes ne dépendent en aucune façon au temporel de la puissance ecclésiastique ; 2^ que la pleine jouissance du siège apostolique sur les choses spirituelles doit être entendue de telle sorte que les décrets du concile de Constance gardent leur entière valeur; 3^ que

' C'est la thèse du Parlement de Paris. Cf. Fleury. Institutions du droit ecclésiastique^ 2" partie, ch. xviii.

l34 QUATRE CENTS ANS DE CONCORDAT

l'exercice de Tautorité pontificale doit être transféré par les canons de l'Eglise, que les règles et coutumes de TEglise gallicane valent aussi, ^^alere etiam y 4° cjue les décisions du pape en matière de foi ne sont irréformables qu'avec le consentement de rÉglise.

L'orgueil gallican des membres de l'assemblée se révolta lorsque Innocent XI annula leurs actes par le hveî Paternœ caritati du 1 1 avril 1682 et il inspira cette protestation du 6 mai qui commence par ces- mots : « L'Eglise gallicane se régit par ses propres lois; elle garde inviolablement ses coutumes,, auxquelles les pontifes gallicans, nos prédécesseurs, n'ont jamais laissé déroger par nulle définition, nulle autorité. » Ces paroles ne sonnent-elles point le schisme, surtout si l'on se rappelle que Harlay de Cliampvallon entendant lire par Bossuet, avant l'ouverture de l'assemblée, cette phrase du sermon sur V Unité, qu'il fallait tout souffrir plutôt que de se séparer de VEi>lise\ romaine^ avait proposé de supprimer romaine e1 de s'en tenir à l'expression vague d'Eglise ej général. Bossuet avait refusé.

Plus sage que tel de ses évêques, Louis XIV avait compris la leçon du grand évêque lorsqu'il s'étaill écrié dans le même sermon : « Quel aveuglement quand les royaumes chrétiens ont cru s'allranchii en secouant, disaient-ils, le joug étranger... Quelle erreur quand des rois ont cru se rendre plus indépendants en se rendant maitres de la religion ... Dieu préserve nos rois très chrétiens de pré-

l'a>tjen régime et le concordat i35

tendre à Tempire des choses sacrées, et qu'il ne leur vienne jamais une si détestable envie de régner ! »

L'assemblée voulait envoyer sa protestation à tous les évèques de France ; le roi l'en empêcha; le 9 mai, il suspendit ses séances, le 29 juin, il signa Tordre de dissolution immédiate. Ainsi, dit spirituellement Joseph de Maislre, <( Louis XIV la rompit brusquement avec tant de sagesse et d'h-propos qu'on lui pardonne presque de l'avoir convoquée \ »

Croit-on que Louis XIV se fût montré aussi soucieux de l'unité, de l'Eglise si, par le concordat, il n'eût été assuré de la fidélité et de la soumission de ses évoques ; h quels excès ne se fùt-il pas laissé entraîner ? En cette circonstance comme en tant d'autres, le concordat a prévenu de plus grands maux.

Mais, dira-t-on, c'est au prix de la dignité de l'Eglise et même de l'intégrité de sa doctrine. Point. L'Eglise de France, ou une partie de l'Eglise de France, a commis une iaute, c'est entendu; mais, i*^, cette Iaute, l'Eglise romaine était là pour la réparer, ce à quoi elle n'a pas manqué, et 2° toute l'histoire de l'Eglise de

' De l'Eglise gallicane, I. II, ch. xi.

l36 QUATRE CENTS ANS DE CONCORDAT

France ne se résume pas dans la déclaration de

Si conciliante qu'elle fut, la cour de Rome n'a jamais capitulé devant Louis XIV sur le terrain spirituel, et, pour se défendre, le concordat lui a suffi. Alexandre VII n'a-t-il pas répondu aux exigences injustifiées du grand roi en lui faisant attendre les bulles pour ses candidatsà l'épiscopat? Clément X n'a-t-il pas repoussé toutes les aggravations du concordat que Louis XIV lui a deman- \ dées en 16^73? N'a-t il pas réclamé la suspension de tous les édits touchant aux matières ecclésiastiques jusqu'à ce que Taccord fût fait entre les deux puissances ? N'a-t-il pas écrit à Louis XIV : « Nous ne croirons jamais que Votre Majesté puisse oublier tant d'actions où elle a cherché la gloire de Dieu autant que la sienne ; démentir le respect et la soumission invariables de ses ancêtres pour le siège apostolique ; rompre avec ses propres inclinations ; désavouer sa conduite passée et sa renommée » ? Innocent XI n'a-t-il pas, en 16805 alors que toute l'Europe tremblait devant Louis XIV, annulé la nomination faite par ce prince, en violation du concordat, d'une abbesse au monastère de Charonne ? N'a-t-il pas condamné les ordonnances du même Louis XIV sur la régale ? N'a-t-il pas cassé les actes de l'assemblée de 1682 ? N'a-t-il pas, — et son successeur tout comme lui, — refusé leurs bulles aux ecclésiastiques qui avaient pris part h cette assemblée et dont le roi de France prétendait faire des évê-

l'ancien régime et le concordat i37

ques, à tel point que, de ce chef, 82 diocèses de France se trouvèrent vacants? N'est-ce pas Louis XIV qui, après avoir essayé de divers expédients pour se passer de l'institution canonique, a dû s'incliner enfin devant Innocent XII, successeur d'Alexandre VIII ? Les évoques qu'il avait nommés n'ont-ils pas dû signer une rétractation et lui-même n'a-t-il pas dû s'engager à ne pas faire exécuter ledit de mars 1682 prescrivant l'enseignement des quatre articles, soumission qui causa une sensation profonde en Europe^? Ainsi, cette crise, la plus grave de toutes celles qu'aient traversées dans ses relations avec TEo-lise l'Ancien

Régime, se termina à l'entier avantage de la Papauté.

J'ajoute que l'Eglise de France elle-même, h part cette douloureuse affaire de 1682, n'entendit jamais le gallicanisme à la façon du roi et moins encore à la façon du Parlement. Ecoutez -la protester toutes les fois que ce corps veut toucher à la doctrine ou h la discipline catholique, que ce soit en 1620 dans raffaire des censures réclamées par Richelieu, que ce soit en i665 et en 1666, dans la question janséniste, que ce soit en 1676, lorsque l'affaire de la régale se pose pour la première fois, que ce soit surtout sous Louis XV, au cours de l'interminable affaire des refus de sacrements, jamais elle n'hésite à déclarer schisma-

' Voir à ce sujet les deux chapitres de Gérin : Rétractation des évéqucs ; Rétractation du roi^ dans lofi Recherches historiques sur rassemblée de 1682»

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tiques, voire même hérétiques, les théories parlementaires : « Dans mon sermon sur Viuiitè de r Eglise^ écrira Bossuet, indispensablement obligé de parler des libertés de l'Eglise gallicane, je me proposai deux choses, l'une de le faire sans aucune diminution de la véritable grandeur du Saint- Siège, l'autre de les expliquer de la manière que les entendent les évêques et non de la manière que les entendent les magistrats. » Et la manière des évêques est telle que l'historien Daunou ne craindra pas d'affirmer « le secret penchant qui, depuis i56o, entraînait le clergé français au système ultramontain \ »

Au surplus nous possédons un document authentique où l'Eglise de France a nettement défini sa doctrine sur les relations des deux pouvoirs et le degré d'indépendance qu'elle revendiquait. Ce sont les fameux Actes du Clergé de 1^65 ; il nous est doux de les citer à côté de la Déclaration de 1682 : « Si les ministres de Jésus-Christ sont tenus d'obéir au prince dans l'ordre politique et temporel, l'Eglise universelle a toujours enseigné que les rois sont tenus d'obéir aux pontifes dans l'ordre de la religion ; c'est à eux seuls qu'appartient le gouvernement de l'Eglise... A l'Eglise appartient la décision, au prince la protection, la défense, l'exécution des canons et des règles ecclésiastiques. Cette protection que les rois doivent à l'Eglise n'est point

* Daunou. Puissance temporelle des papes, t. I, p. 358.

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un droit qu'ils acquièrent sur ses décisions ; la défense des canons est un devoir que leur impose 1 autorité dont ils sont revêtus. INIais les canons disent que c'est aux prêtres à juger les choses de Dieu et que le jugement de l'Eglise n'emprunte pas sa force de la puissance royale... Le prince est Tévêque du dehors, le vengeur des règles anciennes ; mais il ne peut en établir de nouvelles, ni contredire celles qui sont établies. »

Non moins énergiques étaient les évêques dans l'affirmation de leur droit d'enseigner librement. « I/enseignement est le premier devoir des pontiles : il est donc aussi le premier objet de leur indépendance. L'Eglise, persécutée dans les premiers siècles, n'a jamais cessé d'être libre au milieu des chaînes et des tourments ; et cette liberté qu'elle a su défendre contre la violence des persécutions n'a pu lui être ravie par la conversion des princes ; en devenant ses enfants, ils ne sont pas devenus ses maîtres. Le silence ne peut être imposé à ceux que Dieu a établis pour ses organes... La règle de l'Eglise ne condamne au silence que ce qui est contraire à sa doctrine, et défend d'affirmer ou de nier ensemble la vérité et l'erreur. S'il n'est pas permis à la puissance civile d'arrêter l'enseignement des pasteurs, il ne peut également lui être permis de contredire la doctrine reçue dans l'I^^glise, de suspendre l'exécution de ses jugements ou d'en éluder les effets. L'Eglise seule peut porter des jugements en matière de doctrine; c'est donc h elle seule d'en

l4o QUATRE CENTS ANS DE CONCORDAT

déterminer la nature et les effets ; les lois de l'Eglise ne pouvant recevoir de qualifications que de l'autorité même qui les a prononcées; ces qualifications appartiennent à la foi même, elles déterminent le genre de soumission qui lui est du, et c'est à l'Eglise seule à en fixer le caractère et l'étendue. »

Les Actes du Clergé établissaient encore que l'infaillibilité de l'Eglise s'exerce aussi bien sur la règle des mœurs que sur les croyances, que les ordres religieux sont assujettis à son pouvoir et que la puissance civile ne peut anéantir les vœux reçus au nom de Dieu. A l'Eglise aussi, et h elle seule, tout ce qui concerne les sacrements.

« Après l'enseignement le devoir le plus sacré des pasteurs est l'administration des sacrements et c'est aussi le second objet de l'indépendance de leur ministère... A eux seuls il appartient de juger des dispositions nécessaires pour recevoir les sacrements... Si, pour obtenir des biens spirituels, un fidèle implore une autorité étrangère, il devient coupable de tous les maux qui peuvent en résulter... Les rois et leurs officiers ne peuvent enjoindre de donner les sacrements. »

(( Tels sont, disaient enfin les évêques, les droits les plus intéressants de la pnissance spirituelle sur lesquels nous avons jugé nécessaire d'exposer notre doctrine d'après L* langage de l'Ecriture et de la tradition. Nous n'avons pas prétendu, au surplus, renfermer dans cette exposition tous les droits que Dieu a donnés à ces ministres ; nous

l'ancien régime et le concordat i4i

nous sommes contentés d'exposer ceux sur lesquels il nous a paru impossible de garder le silence \ »

Les trente-deux évêques présents à l'assemblée signèrent les Actes et quatre-vingt-six évêques du royaume y adhérèrent; quatre seulement refusèrent leur adhésion ; ils inclinaient vers le jansénisme.

Rapprochés de l'attitude de l'épiscopat depuis le commencement du règne de Louis XV, les Actes du Clen>é mettent dans une vraie lumière ses rapports avec le gouvernement et nous montrent que, si étroitement uni qu'il fût h la royauté, il savait cependant parler le langage d'une sainte indépendance. Les sévérités dont le pouvoir menaçait les évêques ne parvinrent pas à suspendre les décisions qu'ils crurent devoir prendre comme interprètes de la doctrine catholique et responsables du salut des âmes. Indépendance en matière spirituelle, soumission dans Tordie politique, union nécessaire des deux pouvoirs pour le bien de l'Église et celui de l'Etat, tels sont les principes proclamés dans les actes du clergé ; c'est ce qu'avait voulu réaliser le concordat de i5i6.

Et de fait, malgré des tempêtes violentes mais passagères, il y était parvenu. Vit-on jamais plus étroite union de l'I^glise et de l'Etat", vit-on

* Procès-verbal de V Assemblée du Cierge de ilGr», p. 202 et suivantes. Cf. De Grousaz-Crétet. VJiglise et VElat au XV II h siècle.

* Hanotaux. Recueil des Instructions, Rome, p. GVIII. développe cette idée : « La religion était TEtat même. »

l42 QUATRE CENTS ANS DE CONCORDAT

jamais Eglise plus profondément nationale, je dis parmi celles qui restèrent catholiques, plus mêlée à la vie générale de la nation, plus enracinée au sol? Ah! certes elle pouvait bien, cette vieille Eglise gallicane, passer à l'Etat quelques libertés prises h son égard, quelques empiétements, quelques usurpations, car l'Etat était un ami, ami jaloux sans doute, mais un ami qui voulait, comme elle et avec elle, le triomphe de Jésus-Christ dans les âmes et dans le monde. 9 (( On pardonne beaucoup à ceux qù^on aime et dont on se sent aimé. Les rapports de l'Eglise et de l'Etat étaient des rapports de cœur, bien plus que des rapports de raison, a dit avec justesse et brillant, l'historien de lliclielieu et la monarchie absolue. Le fils aîné de 1 Eglise voulait la dominer, mais non l'amoindrir; le maintien, l'honneur de la foi catholique étaient aussi cher au gouverne-^ ment qu'à la nation. Ce Parlement, si pointilleux dans ses relations avec l'épiscopat, avec les ordres monastiques, délibère que lorsqu'on portera aux malades le Saint Sacrement, un conseiller de la première chambre l'accompagnera. Le prêtre se sent en sûreté avec ce magistrat qu'il a vu ce matin h la messe, et à la dernière fête, au confessionnal. Le fonctionnaire sait avec quelle sincérité l'officiant entonne le Te Deum pour les victoires du roi, fait prier pour lui quand il est malade et s'afflige de ses revers. C'est dans ce double sentiment qu'il faut chercher le secret d'une intimité, parfois orageuse, mais toujours

l'a>'cien régime et le concordat 143

profonde, que l'esprit moderne a détruite sans retour \ »

Il ne restait plus h cet épiscopat national et catholique, catholique parce qu'il avait défendu la vraie foi contre le protestantisme, au xvi^ siècle, et contre le jansénisme au xvii^ et au xviii", catholique parce qu'il avait su maintenir les droits de l'Eglise même en face du pouvoir absolu, catholique parce qu'il n'avait jamais accepté^ pas même envisagé l'idée de se séparer de Rome, il ne restait plus, dis-je,à cet épiscopat, pour apparaître dans la plénitude de son honneur et de son orthodoxie, qu'à témoigner solennellement de son union avec le siège apostolique. Cette récompense de sa fidélité foncière lui a été donnée. A l'heure où finissait la vieille France, l'enjeu suprême de la lutte de Tépiscopat contre la constitution civile du clergé, c'était la suprématie du pape ; c'est pour maintenir les liens de la France avec Rome, c'est pour le pape en un mot, que les évêques de la Constituante et leurs frères ont livré l'héroïque combat de 1790 et 1791. Comme le primat des Gaules, M''''" de Marbeuf, ils répètent à l'envi les paroles de Fénelon. « Que ma langue s'attache à mon palais, si jamais je t'oublie..., o l^glise romaine, ô cité sainte, ô chère et commune patrie de tous les vrais chrétiens ! Tout fait un seul peuple dans votre sein. Tous sont concitoyens de Rome, et tout catholique est Romain. »

* D'Avenel. liichc/icu et la monarchie absolue, t. 111, p. 38 1«

l44 QUATRE CENTS ANS DE CONCORDAT

Ils sont prêts à se sacrifier eux-mêmes pour laisser au pape pleine liberté d'action et c'est en ces termes admirables que les évêques de la Constituante proposent à Pie VI de remettre leurs pouvoirs entre ses mains : « Elevez-vous, très Saint Père, dans toute la sagesse et la liberté de votre ministère. Sortez du milieu de ces considérations et de ces convenances privées qui meurent avec nous. Nous occupons un faible point dans le temps, comme dans l'espace, et notre sort ne peut pas entrer en balance avec les destins des empires et les promesses de TEglise... Est-il un moyen qui dépende de nous pour épargner à T Eglise gallicane ces horribles divisions qui la déchirent?... Nous savons quels sont les exemples que l'Eglise nous donne, et nous avons appris comment on peut souffrir pour elle. Que les principes soient en sûreté, que les pouvoirs de l'Eglise soient respectés et maintenus, et qu'une mission canonique nous donne des successeurs légitimes. Nous mettons à vos pieds, très Saint Père, nos démissions, non pas ces démissions forcées, et les interprétations arbitraires auxquelles nous n'avons point consenti, ni tous ces actes garants de notre attachement h nos devoirs, qu'on traduit comme un renoncement à nos places ; mais nos libres et volontaires démissions, fondées sur ces mêmes sentiments qui repoussent le joug d'une contrainte que les lois civiles ne peuvent pas nous imposer et qui n'admettent dans l'ordre de nos fonctions d'autre autorité que celle de l'Eglise. Nous remet-

l'ancien régime et le concordat 145

tons nos démissions dans vos mains, afin qne rien ne puisse plus s'opposer à toutes les voies que Votre Sainteté pourrait prendre dans sa sagesse pour rétablii' la paix au sein de TEglise galli-

cane \ »

L'arbre tombe du coté où il penche. Sans avoir jamais sacrifié la patrie pour laquelle il a abantlonné ou offert ses biens, sa puissance politique, et jusqu'à sa situation dans l'Eglise, l'épiscopat de l'Ancien Régime, issu du concordat de i5i6, n'est pas tombé du côté du schisme, il est tombé du côté romain.

' AbbéSicard. L'Ancien Clergé de France, t. II, liv. II. chap. m : Liilte suprême de l'Eglise g-allicane pour le pape, et chap. iv : Modération extrême de l'épiscopat.

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