CHAPITRE QUATRIÈME, DE L'ILLUMINISME
ment dites organisées pour la destruction de tous les corps de noblesse, de toutes les insiitU" lions nobles, de tous les trônes et de tous les autels de TEurope.
6^ Que la secte qui se sert de tout, parait dans ce moment tirer un grand parti des juifs, dont il faut beaucoup se défier.
Il parait utile déterminer cet opuscule, en mettant sous les yeux qui pourront le lire quelques fragments de la doctrine philosophico-protestante, afin que l'esprit général en soit plus connu.
Tout honneur étant dû à Luther, le véritable père de la secte, on commencera par lui, comme il est bien juste.
« Les princes sont communément les plus « grands fous et les plus fieffés coquins du « monde ; on ne saurait en attendre rien « de bon : Ils ne sont sur la terre que les 6our-
« reaux de Dieu, qui s'en sert pour nous char- « lier. Puisqu'on punit les voleurs par la « prison, les meurtriers par Tépée, les héré- « tiques par le feu, pourquoi n'emploierionsa nous pas les mêmes armes contre les apôtres
«de la corruption? contre ces pustules
<t delà Sodomeromaine? Pourquoi ne trempece rions-nous pas nos mains dans leur sang 7. . . <t n n y a plus d'autre moyen à employer que a d'attaquer, par la force , Tempereur, les « rois et les princes *. »
« Être prince et n'être pas un brigand ', cr c'est une chose presque impossible. »
» Luther, O/^p. latina, in-fol., t. H, fol, 184, 182, 69.
* Proverbe du môme Luther, cité dans le TWomphe de la philosophie dans le dix-huitième siècle, în^8, 1. 1, p. 52.
Après le père, écoutons les enfants, même les plus célèbres, même les plus modérés.
ff De quelque manière que le prince soit « revêtu de son autorité, il la tient toujours « uniquement du peuple, et le peuple ne dé- « pend jamais d'aucun homme mortel qu'en « vertu de son consentement \ »
a Tout pouvoir réside essentiellement dans « le peuple ; et si le talent et la science de « quelques hommes ont pu l'engager à leur a confier un certain pouvoir à temps, c'est au « peuple qu'ils doivent rendre compte de « Fexercice de ce pouvoir *. »
* Noodt, Du pouvoir des souverains, dans le recueil de diverses pièces importantes traduites ou publiées par Barbeyrac, in-8, 1. 1, p. 41.
• Memoirs of the life ofsir William Jones (auteur
a II n'y a et il ne peut y avoir aucune loi a fondamentale obligatoire pour le corps du a peuple, pas même le contrat social. D a a droit de les abroger toutes, et si même il « veut se faire du mal, personne n'a le droit « de Ten empêcher *. »
« Le peuple est la seule autorité qui n'ait « pas besoin d avoir raison ^. »
« Le peuple donc étant souverain, les gou- « vernants ne sont que ses magistrats, et il « peut changer le gouvernement quand il veut « et parce qu'il veut '. »
du texte cité), by lord Trigamouth, in-4. London, 1806, p. 200.
^ Rousseau, Contrat social, liv. Il, chap. i.
' Jurieu, cité dans la Législation primitive de M. de Bonald, 1. 1, p. 54.
^ Condorcet, Esquisse citée, în-8, p. 243.
« On peut donc excuser jusqu'à wn certain « point ceux qui firent le procès à Charles P' « et qui renvoyèrent à Téchafaud ^ . »
« Le meilleur gouvernement, le seul solide, « est le républicain. Celui qui nest pas repré- « sentatif n'est qu'une tyrannie '. »
« Un monarque qui cesse d'être le berger « de son peuple en devient l'ennemi. L'obéis- « sance à un tel prince est un crime de haute
' A letter ta a Nobleman containing considérations on the laws relatives to dissenters, etc. , by a Layman. London, Cadell, 1790, in-8. TV. B, L'auteur est un homme d'État qui avait rempli de grandes places. {Londonrevew, juin 1790.)
' Rant, Essai philosophique sur un projet de paix perpétuelle^ cité par Masson, Mémoires secrets sur la Russie, t. m, p. 356.
« trahison au premier chef contre Thuma-
« nité ^ »
« La loi n'est rien si ce n'est pas un glaive
a qui se promène indistinctement sur toutes « les tètes et qui abat tout ce qui s'élève au- « dessus du plan horizontal sur lequel il se « meut ". »
« Qu'importe à l'Église la tyrannie des « mauvais rois, pourvu qu'elle partage leur « pouvoir ? Si les prêtres en général sont « si cruels , c'est que jadis sacrificateurs ou « bouchers, ils retiennent encore l'esprit de « leur premier état '. »
* De l'esprit y par Hehétius. (V. le Journal historique et littéraire du !•' janvier 1792, p. 24.)
* Raynal, Histoire philosophique et politique.
' HeWétius, De rhoinme. (V. les Mémoires historiques de Soulavie, t. ni, chap. lxxxv, p. 147.)
« Dès que le vice rend Thomme heureux, « il faut aimer le vice *. »
Observons en passant que Raynal et Helvétius, auteurs des trois derniers textes qu'on vient de lire, sont cités dans le discours prononcé à l'ouverture du lycée de Czarskocelo, le 19 octobre dernier, et imprimé avec permission de la censure. C'est un augure décisif, et les parents sauront au moins quels livres leurs enfants doivent rencontrer sur la table de leurs professeurs.
Continuons, et après avoir exposé la profession de foi politique , passons à la religieuse.
L'ordre qui se montre dans l'univers ou qu'on croit y apercevoir, ne prouve point qu'il y ait un Dieu ; car rien de ce qui est hors
* Helvétius, De l'esprit . (V. le journal cité, p. 24.)
136 APPENDiCIi:
de nous n'est certain *, et avant tout, cesl une question de savoir s'il existe réellement un auteur de tout ce que nous voyons^.
a Nous présupposons Texistence de cet « Être, mais quoi ? mais comment ? C'est sur m quoi les plus grands et les plus sages des « hommes doivent confesser leur ignorance :
« la raison éteignant son flambeau nous laisse « dans l'obscurité. L'imagination seule erre « dans ces ténèbres, et crée des fantômes '. »
^ Axiome fondamental de Rant.
* Discours de Rant à M. Karamsin, tiré du Voyage de ce dernier. On cite ici la traduction anglaise in-12. Londres, 1803.
* What? how? on this point, etc., reason extinguishes his torck,.,. our imagination indeed can wonder în this obscurity, and create Phantoms. (Ibid.)
C'est ici le lieu d'observer que dans le règlement de l'institut pédagogique imprimé dans le
En tout cas, « il n'y a pas moyen de prouver « par la raison qu'il n'y ait qu'un Dieu ; l'u- « nité de dessein ne prouve rien , car elle « pourrait fort bien être l'ouvrage de plusieurs « Dieux qui seraient (T accord *. »
« D'ailleurs cette uni lé prouverait tout au « plus qu'il n'y a qu'un Dieu dans le monde « où nous vivons ; mais nullement qu'il n'y a
Journal de rinstruction publique, n» IX, § 66, il est statué que la métaphysique sera enseignée selon la méthode de Kant.
Comme on se moque de la Russie et de son souverain ! L'auteur de cet écrit ne peut citer qu'une traduction française de ce règlement; mais il se croit sûr qu'elle est exacte.
* Discours qui a remporté le prix de l'académie de Leyde, sur la question de savoir si ton peut prouver par la raison quil y a un Dieu et non plusieurs, par M. Wytlembach, Suisse réformé, pro-
« pas d'autres mondes, qui ont aussi chacun «leur Dieu'. »
Sur les progrès de cette admirable doctrine on peut entendre utilement les ateux d'un homme déjà cité, et connu par son insigne ingratitude envers la Russie.
<x Ce que j'admire le plus dans les écrits de « Kant qui tous f^egpirent la plus pute liberté, « c'est de voir qu'ils sont tous imprimés et
« réimprimés à Berlin et à Kônigsberg
<x un déisme pur et la saine morale de Jésus y
fesseur à Amsterdam. Luxembourg, 1780 ^ t. I, in-8.
Le prix accordé à cet ouvrage par une académie protestante est quelque chose de très^^remarquable.
' Wyttembach» ilrid. Non illuâ etiannefficies non posse plures esse deos, quorum quisque sutan mtoir dum habeat*
AU CHAPITRE QUATRIÈME. m
« sont même enseignés publiquement dans « quelques églises sous le nom de christiac< nisme raisonnable. J'ai assisté à la confir- « mation des princesses de Holstein-Beck, éle- « vées dans cette nouvelle doctrine qui fait a tous les jours de nouveaux progrhs et dont « les disciples de Kant sont partisans zélés ' . » Ne voulant point rendre ce mémoire fastidieux par un trop grand nombre de citations, on se bornera à en ajouter deux, tout à fait propres à montrer le génie fondamental et le résultat de la doctrine protestante. Écoutons l'Église anglicane, qui est certainement ce qu'il y a de plus respectable dans le système protestant :
* Mosson, Mémoires secrets sur la Russie, U IIÏ, p. 356. Ils auront soin de Tinstitut pédagogique : qu'on les laisse seulement faire.
« Toutes les Églises protestantes se sont « trompées, même dans la morale, même « dans le dogme : ainsi Ton n'est obligé d'en « croire aucune'. »
C'est la pure doctrine de Luther et de son tranquille disciple Mélanchton, lesquels ont décidé dans leur sagesse : Que toute profession de foi nest bonne que pour le moment où on récrit, et que chaque article de foi peut être changé suivant le temps et les circonstances^.
Cette doctrine mène loin ; aussi l'Église anglicane, dans l'article cité, ajoute tout de suite, qu'il n'y a d'autre rlgle que la parole de Dieu.
' Extraits des xxxix articles imprimés partout.
• Luthers Alten Werke, p. vi, p. 1226. Forma concordicBy p. 571, 651. Mélanchton, Épîtres choisies (latines), publiées par Pencer. Ép. n, à Luther, p. 3, 4.
Mais tout le monde voit que la question recommence, car il s'agit de savoir comment on interprétera cette parole. Or, sur cet article, tous les protestants n'ont qu'une voix : Ce droit appartient à tout le monde.
Et l'exposition de la nature et de l'étendue
de ce droit, faite par un publiciste protestant,
mérite d'être méditée par tous les souverains :
« Chacun a droit par la loi de nature de
« décider par lui-même quel parti est le plus
« sûr dans une chose aussi sérieuse Si le
« souverain entreprend de contraindre ou de « gêner ses sujets sur ce point, ils ont droit « de lui résister les armes à la main, comme « ils auraient celui de défendre leur vie, leurs « biens et leur liberté contre un tyran*. »
Et ce venin, déjà si terrible en lui-même,
1 Barbeyrac, notes sur le Traité du droit de la
a été concentré de nouveau et renforcé jus(iu'à un degré incalculable, par son mélange avec le philosophisme moderne, sur quoi Ton peut dire que la réforme a épousé son fils; car \fd& fatales doctrines du dix-huitième siècle ne sont très-évidemment que la conséquence immédiate du principe protestant. Si les Russes, qui sont un peu sujets à badiner avec tout (on ne dit pas de tout), badinent aussi avec ce serpent, aucun peuple ne sera plus cruellement mordu.
nature et des gens, de Puffendorff, liv. VIII, ch. vin, § 5, note 7.
Bientôt les universités protestantes ou protestant tisées feront lire ce texte aux rascolniques, qui le trouveront certainement très-beau.
En résumant tout ce qui a été dit, il semble que pour des hommes sages qui ne serepaissent point de vaines théories, mais qui s'en tiennent au bon sens et à l'expérience, les maximes conservatrices se réduiraient pour la Russie au petit nombre suivant :
Restreindre l'affranchissement, loin de le favoriser par aucune loi, car toute loi faite
dans ce sens serait mortelle ; et retrancher en même temps, par tous les moyens possibles, les abus qui pourraient le faire trop désirer par le peuple.
Ne jamais récompenser Taffranchissement comme une action moralement bonne et politiquement utile de la part des nobles.
Ne jamais accorder la noblesse qu'à la richesse territoriale et au mérite réunis ; n anoblir même le mérite qu'en l'enrichissant ou en le mettant sur la voie des richesses légitimes. Mais surtout, et par-dessus tout, n'accorder jamais les distinctions de la noblesse
au commerce, tant qu'il est commerce, et qu'il n a que ses portefeuilles ^ .
Restreindre de même la science, de plusieurs manières, savoir :
1^ En ne la déclarant nécessaire, en gêné-rai à aucun emploi civil ou militaire ;
2® En n'exigeant que les connaissances essentiellement nécessaires à certains états; comme les mathématiques au génie, etc. ;
3® En supprimant tout enseignement public, des connaissances qui peuvent être livrées au goût et aux moyens de chaque par-
^ Le sceptre d'un souverain n'est point une archine et son trône n'est point un ballot. On n'a cessé de crier pendant tout le. dernier siècle : Commerce! commerce t Mais il n'a besoin que d'or; qu'il nous laisse le reste i
ticulier ; comme Thistoire, la géographie, la métaphysique, la morale, la politique, le commerce, etc.*;
4* En ne favorisant d'aucune manière la propagation des sciences vers les dernières classes du peuple ; et en gênant même, sans le montrer, toute entreprise de ce genre qui pourrait être imaginée par un zèle ignorant ou pernicieux.
Favoriser la bonne harmonie et le rappro-
' On établit le principe véritablement économique et politique^ mais sans prétendre avancer rien de tranchant ou d'exagéré. Les gouverniements doivent quelque chose peut-être à la folie du siècle; assez cependant pour la tranquilliser, mais jamais assez pour la favoriser.
CONCI.IÎSION. 449
chement des deux religions Grecque et Latine, qui dans le fond n'en sont qu'une, et les laisser enseigner en paix ; vu que n'enseignant et ne prêchant Tune et l'autre que foi et soumission, TËtat n'a rien à craindre d'elles.
En regardant cette seconde religion comme une véritable alliée de l'État, la protéger de la manière qu'elle désire ; c'est-à-dire en ne lui donnant que des supérieurs qui aient son esprit et son suffrage.
Ne s'embarrasser nullement des protestants qui passent à l'Église catholique, pas plus que des catholiques qui passent à la communion protestante. C'est leur affaire , çt dès que
i50 , CONatJSlON.
l'Élat accorde la liberté réciproque, personne n'a rien à dire.
vm
Veiller au contraire sans relâche sur l'enseignement protestant ; le tenir à sa place et empêcher avec une silencieuse prudence, et autant que la chose est possible, qu'il ne s'insinue dans le domaine des deux Églises, car c'est le dissolvant universel.
Donner autant qu'il sera possible des maîtres russes aux Russes ; mais s'il faut absolument admettre dans une école russe une religion étrangère, préférer la catholique à la protestante.
Soumettre à l'inspection la plus rigoureuse,
CONaUSION. • i51
les étrangers (surtout allemands et protestants) qui arrivent dans ce pays pour y enseigner la jeunesse dans quelque genre que ce soit, et regarder comme très-certain que, sur cent hommes de celte espèce qui arrivent en Russie, l'État fait au moins quatre-vingt-dixneuf acquisitions funestes ; car celui qui a des biens, une famille, des mœurs et une réputation, reste chez lui * .
Il ne parait pas que, dans ces dix articles, il y ait rien d'idéal, rien de paradoxal, ni surtout un seul atome d'esprit de parti ; car
^ Le plus sage prince d'Allemagne dit un jour, en voyant partir de chez lui certains docteurs qui se rendaient en Russie : a Je suis bien aise d'en « être défait, mais bien fâché que l'empereur de « Russie les reçoive. »
152 œNCLUSION.
si, sous le prétexte de l'impartialité, on ne pouvait pas montrer le mal et le nommer, il s'ensuivrait qu'il ne serait pas même permis de dire du mal de la fièvre. Tout ce qui a été dit est fondé sur l'expérience, sur la connaissance intime des hommes, du siècle, des circonstances , et de la Russie en particulier.
Chaque assertion est appuyée sur des témoignages incontestables, tous arrachés aux accusés par la torture de la vérité. Le temps, il n est pas permis d'en douter, prouvera bientôt la solidité de ces observations ; mais il y a deux démonstrations possibles, et c'est à quoi il faut prendre garde.
Y aurait-il jusqu'ici, par hasard, quelque témérité de la part d'un étranger à se mêler ainsi de dire son avis sur des points d'admi-
nistration intérieure? Il y en aurait sans doute si l'écrit était public, s'il n'était pas le fruit d'un encouragement intérieur, s'il n'était pas confié à la prudence, ou s'il était écrit dans un esprit de critique qui serait tout à fait inexcusable ; mais les intentions de l'auteur sont visibles, et il ne croit pas qu'elles se soient démenties une seule fois. Comment la passion ou le préjugé auraient-ils pu entrer si mal à propos dans un cœur entièrement occupé par le respect et par la reconnaissance? Tout se rapporte à la sûreté, au bonheur, à la gloire de Sa Majesté Impériale. Chaque ligne est dictée par le plus vif attachement à son aimable et auguste personne.