Scène II Octave, Célio
Comment, Célio, tu abandonnes la partie?
CÉLIO, tenant un livre à la main Que veux- tu que je fasse?
OCTAVE
Te défies- tu de moi? Te voilà pâle comme la neige. D'où viens- tu?
CÉLIO
De chez ma mère.
OCTAVE
Pourquoi cette tristesse?
CÉLIO
Je ne sais. Pardonne, pardonne-moi, fais ce que tu voudras; va trouver IMarianne, dis-lui que me tromper, c'est me donner la mort, et que ma vie est dans ses yeux.
OCTAVE
Eh ! que diantre as- tu à faire de la mort? A propos de quoi y penses- tu?
CÉLIO
Mon ami, je l'ai devant les yeux.
OCTAVE
La Mort?
CÉLIO
Oui, l'Amour et la Mort.
Qu'est-ce à dire?
CÉLIO
f L'Amour et la Mort, Octave, se tiennent la main: celui-là est la source du plus grand bonheur que l'homme puisse rencontrer ici-bas; celle-ci met un terme à toutes les douleurs, à tous les maux.
OCTAVE
C'est un livre que tu as là?
CÉLIO
Oui, et que tu n'as probablement pas lu.
OCTAVE
Très probablement. Quand on en Ht un, il n'y a pas de raison pour ne pas lire tous les autres.
CÉLIO, lisant (( Lorsque le cœur éprouve sincèrement un profond sentiment d'amour, il éprouve aussi comme une fatigue et une langueur qui lui font désirer de mourir. Pourquoi? je ne sais.»
OCTAVE
Ni moi non plus.
CÉLIO, Usant
(( Peut-être est-ce l'effet d'un premier amour, peutêtre que ce vaste désert où nous sommes effraye les regards de celui qui aime, peut-être que cette terre ne lui semble plus habitable, s'il n'y peut trouver ce bonheur nouveau, unique, infini, que son cœur lui représente. ))
Ah çà, mais, à qui en as-tu?
cÉLio, lisant (( Le paysan, l'artisan grossier qui ne sait rien, la jeune fille timide, qui frémit d'ordinaire à la seule pensée de la mort, s'enhardit lorsqu'elle aime jusqu'à porter un regard sur un tombeau. » — Octave, la mort nous mène à Dieu, et mes genoux plient quand j'y pense. Bonsoir, mon cher ami.
OCTAVE
Où vas- tu?
CELIO
J'ai affaire en ville ce soir; adieu, fais ce que tu voudras.
OCTAVE
Tu as l'air d'aller te noyer. Mais cette mort dont tu parles, est-ce que tu en as peur, par hasard?
CÉLIO
Ah ! que j'eusse pu me faire un nom dans les tournois et les batailles ! qu'il m'eût été permis de porter les couleurs de Marianne et de les teindre de mon sang ! qu'on m'eût donné un rival à combattre, une armée entière à défier ! que le sacrifice de ma vie eût pu lui être utile ! je sais agir, mais je ne sais pas parler. ]\Ia langue ne sert point mon cœur, et je mourrai sans m'être fait comprendre, comme un muet dans une prison.
Voyons, Célio, à quoi penses-tu? Il y a d'autres Mariannes sous le ciel; soupons ensemble, et moquonsnous de cette Marianne-là.
CÉLIO
Adieu, adieu, je ne puis m'arrêter plus longtemps. Je te verrai demain, mon ami.