‹ Quatre comédies. Edited with an introd. and notes by Raymond WeeksChapitre 12 sur 75 · Scène II Octave, Célio · texte numérisé non relu

Scène II Octave, Célio

Comment, Célio, tu abandonnes la partie?

CÉLIO, tenant un livre à la main Que veux- tu que je fasse?

OCTAVE

Te défies- tu de moi? Te voilà pâle comme la neige. D'où viens- tu?

CÉLIO

De chez ma mère.

OCTAVE

Pourquoi cette tristesse?

CÉLIO

Je ne sais. Pardonne, pardonne-moi, fais ce que tu voudras; va trouver IMarianne, dis-lui que me tromper, c'est me donner la mort, et que ma vie est dans ses yeux.

OCTAVE

Eh ! que diantre as- tu à faire de la mort? A propos de quoi y penses- tu?

CÉLIO

Mon ami, je l'ai devant les yeux.

OCTAVE

La Mort?

CÉLIO

Oui, l'Amour et la Mort.

Qu'est-ce à dire?

CÉLIO

f L'Amour et la Mort, Octave, se tiennent la main: celui-là est la source du plus grand bonheur que l'homme puisse rencontrer ici-bas; celle-ci met un terme à toutes les douleurs, à tous les maux.

OCTAVE

C'est un livre que tu as là?

CÉLIO

Oui, et que tu n'as probablement pas lu.

OCTAVE

Très probablement. Quand on en Ht un, il n'y a pas de raison pour ne pas lire tous les autres.

CÉLIO, lisant (( Lorsque le cœur éprouve sincèrement un profond sentiment d'amour, il éprouve aussi comme une fatigue et une langueur qui lui font désirer de mourir. Pourquoi? je ne sais.»

OCTAVE

Ni moi non plus.

CÉLIO, Usant

(( Peut-être est-ce l'effet d'un premier amour, peutêtre que ce vaste désert où nous sommes effraye les regards de celui qui aime, peut-être que cette terre ne lui semble plus habitable, s'il n'y peut trouver ce bonheur nouveau, unique, infini, que son cœur lui représente. ))

Ah çà, mais, à qui en as-tu?

cÉLio, lisant (( Le paysan, l'artisan grossier qui ne sait rien, la jeune fille timide, qui frémit d'ordinaire à la seule pensée de la mort, s'enhardit lorsqu'elle aime jusqu'à porter un regard sur un tombeau. » — Octave, la mort nous mène à Dieu, et mes genoux plient quand j'y pense. Bonsoir, mon cher ami.

OCTAVE

Où vas- tu?

CELIO

J'ai affaire en ville ce soir; adieu, fais ce que tu voudras.

OCTAVE

Tu as l'air d'aller te noyer. Mais cette mort dont tu parles, est-ce que tu en as peur, par hasard?

CÉLIO

Ah ! que j'eusse pu me faire un nom dans les tournois et les batailles ! qu'il m'eût été permis de porter les couleurs de Marianne et de les teindre de mon sang ! qu'on m'eût donné un rival à combattre, une armée entière à défier ! que le sacrifice de ma vie eût pu lui être utile ! je sais agir, mais je ne sais pas parler. ]\Ia langue ne sert point mon cœur, et je mourrai sans m'être fait comprendre, comme un muet dans une prison.

Voyons, Célio, à quoi penses-tu? Il y a d'autres Mariannes sous le ciel; soupons ensemble, et moquonsnous de cette Marianne-là.

CÉLIO

Adieu, adieu, je ne puis m'arrêter plus longtemps. Je te verrai demain, mon ami.

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