‹ Quatre comédies. Edited with an introd. and notes by Raymond WeeksChapitre 14 sur 75 · Scène IV Octave, Marianne · texte numérisé non relu

Scène IV Octave, Marianne

OCTAVE

Belle Marianne, vous dormirez tranquille. Le cœur de Célio est à une autre, et ce n'est plus sous vos fenêtres qu'il donnera ses sérénades.

MARIANNE

Quel dommage ! et quel grand malheur de n'avoir pu partager un amour comme celui-là. Voyez comme le hasard me contrarie ! moi qui allais l'aimer.

OCTAVE

En vérité?

Oui, sur mon âme, ce soir ou demain matin, dimanche au plus tard, je vous le jure. Qui pourrait ne pas réussir avec un ambassadeur tel que vous? Il faut croire que sa passion pour moi était quelque chose comme du chinois ou de l'arabe, puisqu'il lui fallait un interprète, et qu'elle ne pouvait s'expliquer toute seule.

OCTAVE

Raillez, raillez ! nous ne vous craignons plus.

MARIANNE

Ou peut-être que cet amour n'était encore qu'un pauvre enfant à la mamelle, et vous, comme une sage nourrce, en le menant à la lisière, vous l'aurez laissé tomber la tête la première, en le promenant par la ville.

OCTAVE

La sage nourrice s'est contentée de lui faire boire d'un certain lait que la vôtre vous a versé sans doute, et généreusement; vous en avez encore sur vos lèvres une goutte qui se mêle à toutes vos paroles.

MARIANNE

Comment s'appelle ce lait merveilleux?

OCTAVE

L'indifférence. Vous ne savez ni aimer ni haïr, et vous êtes comme les roses du Bengale, Marianne, sans épine et sans parfum.

MARIANNE

Bien dit. Aviez-vous préparé d'avance cette comparaison? Si vous ne brûlez pas le brouillon de vos harangues, donnez-le-moi, de grâce, que je Les apprenne à ma perruche.

Qu'y trouvez-vous qui puisse vous blesser? UneJleur sans parfum n'en est pas moins belle; bien au contraire, ce sont les plus belles que Dieu a faites ainsi; et il me semble que sur ce point-là vous n'avez pas le droit de vous plaindre.

MARIANNE

Mon cher cousin, est-ce que vous ne plaignez pas le sort des femmes? Voyez un peu ce qui m 'arrive: il est décrété par le sort que Célio m'aime, ou croit m'aimer, lequel Célio l'a dit à ses amis, lesquels amis décrètent à leur tour que, sous peine de mort, je l'aimerai. La jeunesse napolitaine daigne m 'envoyer en votre personne un digne représentant, chargé de me faire savoir que j'aie à aimer ledit seigneur Célio d'ici à une huitaine de jours. Pesez cela, je vous en prie. N'est-ce pas une femme bien abjecte que celle qui obéit à point nommé, à l'heure convenue, à une pareille proposition? Ne va-t-on pas la déchirer à belles dents,^ la montrer au doigt et faire de son nom le refrain d'une chanson

à boire? — Si elle refuse, au contraire, est-il un monstre qui lui soit comparable? Est-il une statue plus froide qu'elle? Et l'homme qui lui parle, qui ose l'arrêter en place publique son livre de messe à la main, n'a-t-il pas le droit de lui dire: Vous êtes une rose de BengaJe sans épine et sans parfum?

OCTAVE

Cousine, cousine, ne vous fâchez pas.

MARIANTSTE

N'est-ce pas une chose bien ridicule que l'honnêteté et la foi jurée? que l'éducation d'une fille, la fierté d'un cœur qui s'est figuré qu'il vaut quelque chose, et qui, pour mériter le respect des autres, commence par se respecter lui-même? Tout cela n'est-il pas un rêve, une bulle de savon, qui, au premier soupir d'un cavalier à la mode, doit s'évaporer dans les airs?

OCTAVE

Vous vous méprenez sur mon compte et sur celui de Célio.

MARIANNE

Qu'est-ce après tout qu'une femme? L'occupation d'un moment, une ombre vaine qu'on fait semblant d'aimer, pour le plaisir de dire qu'on aime. Une femme ! c'est une distraction. Ne pourrait-on pas dire, quand on en rencontre une: Voilà une belle fantaisie qui passe! Et ne serait-ce pas un grand écolier en de telles matières, que celui qui baisserait les yeux devant elle, qui se dirait tout bas: «Voilà peut-être le bonheur d'une vie entière,)) et qui la laisserait passer? {Elle sort.)

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