‹ Quatre comédies. Edited with an introd. and notes by Raymond WeeksChapitre 5 sur 75 · Scène V Octave, Marianne · texte numérisé non relu

Scène V Octave, Marianne

OCTAVE

Ne vous détournez pas, princesse de beauté! Laissez tomber un de vos regards sur le plus humble de vos serviteurs.

MARIANNE

Qui êtes- vous?

l6 QUATRE COMEDIES

OCTAVE

Mon nom est Octave; je suis cousin de votre mari.

MARIANNE

Venez- vous pour le voir? entrez au logis; il va revenir.

OCTAVE

Je ne viens pas pour le voir et n'entrerai point au logis, de peur que vous ne m'en chassiez tout à l'heure, quand je vous aurai dit ce qui m'amène.

MARIANNE

Dispensez- vous donc de me le dire et de m 'arrêter plus longtemps'.

OCTAVE

Je ne saurais m'en dispenser, et vous supplie de vous arrêter pour l'entendre. Cruelle Marianne! vos yeux ont causé bien du mal, et vos paroles ne sont pas faites pour les guérir. Que vous avait fait Célio?

MARIANNE

De qui parlez-vous et quel mal ai- je causé?

OCTAVE

Un mal le plus cruel de tous, car c'est un mal sans espérance; le plus terrible, car c'est un mal qui se chérit lui-même et repousse la coupe salutaire jusque dans la main de l'amitié; un mal qui fait pâlir les lèvres sous des poisons plus doux que l'ambroisie, et qui fond en une pluie de larmes le cœur le plus dur,

comme la perle de Cléopâtre; un mal que tous les aromates, toute la science humaine ne sauraient soulager, et qui se nourrit du vent qui passe, du parfum d'une rose fanée, du refrain d'une chanson, et qui puise l'éternel aliment de ses souffrances dans tout ce qui l'entoure, comme une abeille son miel dans tous les buissons d'un jardin.

MARIANNE

Me direz- vous le nom de ce mal?

OCTAVE

Que celui qui est digne de le prononcer vous le dise! Que les rêves de vos nuits, que vos orangers verts, que le printemps vous l'apprennent! Que vous puissiez le chercher un beau soir, vous le trouverez sur vos lèvres. Son nom n'existe pas sans lui.

MARIANNE

Est-il si dangereux à dire, si terrible dans sa contagion, qu'il efifraye une langue qui plaide en sa faveur?

Est-il si doux à entendre, cousine, que vous le demandiez? Vous l'avez appris à Célio.

MARIANNE

C'est donc sans le vouloir; je ne connais ni l'un ni l'autre.

OCTAVE

Que vous les connaissiez ensemble et que vous ne les sépariez jamais, voilà le souhait de mon cœur.

l8 QUATRE COMÉDIES

MARIANNE

En vérité?

OCTAVE

Célio est le meilleur de mes amis; si je voulais vous faire envie, je vous dirais qu'il est beau comme le jour, jeune, noble, et je ne mentirais pas; mais je ne veux que vous faire pitié, et je vous dirai qu'il est triste comme la mort depuis le jour où il vous a vue.

MARIANNE

Est-ce ma faute s'il est triste?

OCTAVE

Est-ce sa faute si vous êtes belle? Il ne pense qu'à vous; à toute heure il rôde autour de cette maison. N'avez-vous jamais entendu chanter sous vos fenêtres? n'avez-vous jamais soulevé à minuit cette jalousie et ce rideau?

MARIANNE

Tout le monde peut chanter le soir, et cette place appartient à tout le monde.

OCTAVE

Tout le monde aussi peut vous aimer, mais personne ne peut vous le dire. Quel âge avez-vous Marianne?

MARIANNE

Voilà une jolie question ! Et si je n'avais dix-huit ans, que voudriez- vous que j'en pense?

OCTAVE

Vous avez donc encore cinq ou six ans pour être aimée, huit ou dix pour aimer vous-même, et le reste pour prier Dieu,

MARIANNE

Vraiment? Eh bien, pour mettre le temps à profit, j'aime Claudio, votre cousin et mon mari.

OCTAVE

Mon cousin et votre mari ne feront jamais à eux deux qu'un pédant de village. Vous n'aimez point Claudio.

MARIANNE

Ni Célio; vous pouvez le lui dire.

OCTAVE

Pourquoi?

MARIANNE

Me direz- vous aussi pourquoi je vous écoute? — ■ Adieu, seigneur Octave; voilà une plaisanterie qui a duré assez longtemps.

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