Scène VIII Tibia, Claudio
CLAUDIO
Tu as raison, et ma femme est un trésor de pureté. Que te dirai-je de plus? c'est une vertu solide.
TIBIA
Vous croyez, monsieur?
Peut-elle empêcher qu'on ne chante sous ses croisées? Les signes d'impatience qu'elle peut donner dans son intérieur sont les suites de son caractère. As-tu remarqué que sa mère, lorsque j'ai touché cette corde, a été tout d'un coup du même avis que moi?
TIBIA
Relativement à quoi?
CLAUDIO
Relativement à ce qu'on chante sous ses croisées.
TIBIA
Chanter n'est pas un mal; je fredonne moi-même à tout moment.
CLAUDIO
Mais bien chanter est difficile.
TIBIA
Difficile pour vous et pour moi qui, n'ayant pas reçu de voix de la nature, ne l'avons jamais cultivée; mais voyez comme ces acteurs de théâtre s'en tirent habilement.
CLAUDIO
Ces gens-là passent leur vie sur les planches.
TIBIA
Combien croyez-vous qu'on puisse donner par an. . .
A qui? à un conseiller?
TIBIA
Non, à un chanteur.
CLAUDIO
Je n'en sais rien ... On donne à un conseiller le tiers de ce que vaut ma charge; les archiconseillers ont le double.
TIBIA
Si j'étais podestat chez nous, que je fusse marié et que ma femme eût des amants, je les condamnerais moi-même.
CLAUDIO
A combien d'années de galères?
^ A la peine de mort. Une sentence de mort est une chose superbe à lire à haute voix.
CLAUDIO
Ce n'est pas le podestat qui la lit; c'est le greffier.
TIBIA
Le greffier de votre tribunal a une jolie femme.
CLAUDIO
Non, c'est le président qui a une jolie femme. J'ai soupe hier avec eux.
TIBIA
Le greffier aussi! Le spadassin qui va venir ce soir est l'amant de la femme du greffier.
CLAUDIO
Quel spadassin?
TIBIA
Celui que vous avez demandé.
CLAUDIO
Il est inutile qu'il vienne, après ce que je t'ai dit tout à l'heure.
TIBIA
A quel sujet?
CLAUDIO
Au sujet de ma femme.
TIBIA
La voici qui vient elle-même.